IMPRIMERIE CH. HUGUENIN
Hubert PONSCÂRME
Né a Belmont (Vosges) le 20 Mai 1827 — Mort à Paris le 27 Février 1903
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Hubert PONSCARME
kTye vieux maître vosgien Ponscarme est mort JH le 27 février 1903, âgé de près de 76 ans.
« François-Joseph-Hubert Ponscarme a été un artiste de haute conscience et de labeur obstiné... 11 appartenait à cette forte race qui croît sans cesse au pied des Vosges. Il garda jusqu’à sa mort le signe de mâle vigueur, d’endurance invincible, qui empêche les années de ployer les corps ou de rider les fronts. Les hommes de cette région ne fléchissent que frappés au cœur et ils meurent debout. »
C’est en ces termes que M. Henry Jouin adressait le dernier adieu à l’artiste disparu.
Ponscarme fut le véritable rénovateur de la médaille, le créateur de la formule moderne; et la transformation qu’il opéra a pu être appelée par M. Roger Marx, une révolution. Le portrait de Naudet, précédant les médaillons de Chapu et les plaquettes de M. Chaplain, marque une date, et, comme l’a dit un historien de l’art contemporain, fonde l’école nouvelle de gravure en médaille.
« Ses portraits ont toujours une grande personnalité et une exécution fine et ferme, a dit aussi M. Jules Thomas. Il a donné un mouvement nouveau à la gravure en médailles et ouvert une voie féconde. »
Pourquoi son nom, bien connu des artistes, est-il resté un peu obscurci aux yeux du grand public ? Ponscarme a négligé d’être un habile. Sa sincérité répugnait au bruit. Il s'est désintéressé des honneurs, et sa réputation présente y a perdu.
Ces quelques mots, expression de la pensée de maîtres tels que Jules Thomas, membre de l’Institut, d’écrivains comme Roger Marx et Henry Jouin, suffisent à caractériser l’homme et l’artiste.
Vosgien, Ponscarme est resté très attaché à son pays natal. Ses compatriotes ont toujours admiré son talent et depuis longtemps lui rendent justice. La Société d’Emulation du département des Vosges, dont il était membre depuis 1861, qui a soutenu ses efforts en 1849, a décidé de rappeler en quelques pages son humble origine, ses débuts si pénibles, et son rôle glorieux dans l’histoire de l’art de la médaille. Elle a voulu aussi conserver dans ses Annales le souvenir des paroles prononcées sur la tombe du vieux maître par M. Henry Jouin, au nom de l’Ecole des Beaux-Arts, par M. Méline, au nom des Vosgiens, par M. Louis Bottée au nom des anciens élèves, et par le maire de Malakoft, commune où il a vécu et où il est mort.
ans la partie sud-ouest du département des Vosges, aux confins de la Lorraine, dans une région de pleine culture, se trouvent deux villages, distants l'un de l’autre de quelques kilomètres, qui méritent d’ètre signalés dans l’histoire de l’art français : Damblain et Belmont.
Damblain est le berceau de la famille des Briot quia produit François Briot, potier d’étain et graveur, et Nicolas Briot, le célèbre tailleur général des monnaies du duc de Lorraine, du roi de France et du roi d’Angleterre.
A Belmont est né Ponscarme, en 1827.
On connaît le mot de Proud’hon à un noble qui vantait ses aïeux : « Moi, Monsieur, j’ai douze quartiers de paysannerie! » Ponscarme pouvait faire la même réponse, et il disait en effet : « .le suis tout-à-fait peuple, tout-à-fait paysan ». 11 est né dans la plus humble chaumière de cette petite commune de Belmont (1), l’une des plus pauvres du département des Vosges. Son père, Ariste-Huhert, était né non loin de Belmont, dans la commune des Thons. C’est aussi dans cette commune que vécurent son aïeul Nicolas Ponscarme, meunier, né en 1752, son bisaïeul Jean Ponscarme, laboureur, né en 1724 et son trisaïeul, Guillaume Ponscarme. Tous étaient restés fidèlement attachés au sol natal, et laboureurs. Ponscarme et son frère sont les deux premiers de la famille qui abandonnèrent la profession de cultivateurs.
(1) Canton de Darney, arrondissement de Mirecourt.
Quelle était l’origine de la famille? Existait-elle déjà dans les Vosges au xvnc siècle? Venait-elle d’une autre région? Le nom de Ponscarme n’est pas un nom lorrain. An xvne siècle, pendant les guerres qui ont désolé la Lorraine, de profondes modifications se sont produites dans les populations du pays ; de nombreux exodes de Lorrains ont eu lieu ; beaucoup d’étrangers, à la suite des armées en campagne, se sont fixés dans la région. On sait qu’il en fut ainsi pour la famille de Victor Hugo, d’origine hollandaise très-probablement. (1) Il est possible qu’alors une famille étrangère, venant du Midi, du nom de Ponscarme, se soit établie aux Thons ; on ne peut préciser, en l'absence de documents. Quoi qu’il en soit, par son séjour aux Thons pendant quatre générations, la famille est bien devenue lorraine.
On trouve le trisaïeul de l’artiste Guillaume Ponscarme établi aux Thons au commencement du xvin° siècle, époux de Jeanne Jsard.
Son fils, Jean Ponscarme, le bisaïeul, né le 19 septembre 1724, reste laboureur au Grand Thon, l’un des deux hameaux formant la commune actuelle des Thons, et épouse Marguerite Ledroit.
Le fils do Jean Ponscarme, Nicolas Ponscarme, aïeul du graveur, né le 14 lévrier 1752, est meunier au Grand Thon et épouse Anne-Françoise Jobelot.
Joseph-Ariste-Hubert Ponscarme, le père de l’artiste, est né au moulin du Grand Thon, où son père était meunier, le 18 messidor an vii (6 juillet 1799) (2). Il perdit sa mère Anne- Françoise Jobelot le 4 juin 1810 ; il avait alors huit ans, et il vint demeurer à Nonville où sa sœur, Fillette Ponscarme était mariée à un vigneron nommé Renard. Ariste Ponscarme, d’a-
(1) V. Annuaires des Vosges, 1903 : Note sur les ancêtres vosgiens de Victor Hugo et leur origine, par P. Chevrèux.
(2) Renseignements extraits îles actes de baptêmes, mariages et sépultures des communes des Thons, de Nonville, Belmont, etc.
près les souvenirs des vieux habitants du village, était fort intelligent, et avait reçu chez le curé du pays une assez bonne instruction. 11 resta à Nonville jusqu’en 1825, se maria à Maroncourt le 12 juillet de cette année avec Marguerite Renard, et vint ensuite se fixer à Belmont, où il remplit quelques années les fonctions de maître d’école. Ce fut à Belmont que naquirent, dans une maison de bien modeste apparence et qui existe encore, les deux fils aînés Ponscarme Pierre-Joseph- Alexandre, mort en 1897, chef de bataillon en retraite et maire de Nonville, et le graveur Hubert Ponscarme.
Ariste Ponscarme ne demeura que quelques années à Belmont, trois ou quatre ans. Dès 1828, il revint se fixer à Nonville qu’il ne devait plus quitter et où il est mort le 5 mars 1898 : sa femme, Marguerite Renard, était morte trois semaines avant, le 17 février. Tous deux, après avoir suivi les débuts difficiles et tourmentés de leur fils, avaient pu voir aussi le succès se lever pour lui aux salons de 1861, de 1863 et surtout en 1867, année où il fut décoré.
Ariste Ponscarme a laissé à Nonville le souvenir d’un homme spirituel, très aimable, d’une grande politesse, mais aussi d’un caractère très personnel, n’étant pas toujours de l’avis de tout le monde, particulièrement au Conseil municipal de la commune, dont il fit partie pendant plusieurs années. A Nonville, il s’occupa de viticulture et, un peu aussi, d’assurances.
Il eut une nombreuse famille, 12 enfants, 10 garçons et 2 filles. Les deux premiers fils étaient nés à Belmont, Pierre- Joseph-Alexandre, l’ainé, le 1er mars 1826, et François-Joseph- Hubert, le sculpteur, le 20 mai 1827.
Les dix autres enfants naquirent tous à Nonville de 1829 1845 ; mais deux seulement vécurent : les huit autres moururent en très bas âge après quelques jours ou quelques mois d’existence.
Les deux autres enfants qui vécurent sont Félicité-Honorine, née à Nonville le 20 novembre 1833, mariée à un cultivateur
nommé Parisot ; elle vit encore actuellement (1903) ; etJoseph- Forbin, né à Nonville le 27 juin 1835: ce dernier, qui possédait une bonne instruction acquise au village, ayant l’esprit d’aventures, partit pour l’Amérique où il est mort.
Quant aux huit autres enfants qui ne vécurent que quelques mois, en voici la liste :
Joseph -Victor Eglantin, né le 6 juin 1829, mort à Maroncourt, pays de sa mère, le 26 mars 1830; — Joseph-Huhert, né le 22 février 1831, mort le 26 juin 1832 ; — Marie-Mélanie, née le 8, morte le 22 septembre 1838 ; — Théophile, né le 16 octobre, mort le 7 novembre 1839 ; — Théophile, né le 1er janvier, mort le 24 mai 1841 ; — Victoire, née le 5, morte le 26 février 1842 ; — Théophile, né le 20 septembre, mort le 2 novembre 1843 ; — Auguste, né le 2 février, mort le 4 mai
On voit par ces décès d’enfants dans une même famille que la mortalité infantile n'est pas un mal exclusivement contemporain.
Le fils ainé, Pierre-Joseph- Alexandre, suivit la carrière militaire; il devint chef de bataillon d’infanterie et officier de la Légion d’honneur. Après sa retraite, il se fixa à Nonville, où il fut nommé maire ; il y est mort en 1897. D’allure militaire, très affable, il a laissé à Nonville le meilleur souvenir; il s’occupait activement de viticulture et d’horticulture; il introduisit dans sa commune les plants américains pour la reconstitution des vignobles; il a créé également beaucoup de vergers de pommiers à cidre, et a fait de nombreuses plantations de cerisiers : son kirsch était renommé.
Hubert Ponscar me, le futur graveur en médailles, naquit à Belmont, comme il vient d’être dit, mais il passa les premiers temps de sa jeunesse, jusqu’à l’âge de 12 ans environ, à Nonville. Il a souvent raconté lui-même que, dès cette époque, il montrait peu de dispositions pour le travail des champs; aussi voulut-on faire de lui un prêtre. Mais la pension devait coûter 200 francs, et le père hésitait, car il n’était pas riche. Un jour, dans les terres labourées, Ponscarme trouva une médaille, à l'effigie de Caracalla, admirablement conservée. Cette médaille, qui avait vivement frappé le petit Ponscarme, décida peut-être de son avenir. Il en prenait l’empreinte avec de la glaise; il cherchait à la reproduire sur la pierre dure, à graver des caractères, des figures. Il fut bientôt fort habile à ce travail et émerveilla ses parents et ses camarades. Dès l’âge de douze ans, on l’avait placé pour commencer le latin, chez le curé d’un village voisin de Nonville, Attigny (I). Il ne semble pas avoir montré chez ce curé, d’après les souvenirs qu’on peut recueillir, une bien grande ardeur pour l’étude ; on se rappelle seulement ses dispositions pour apprivoiser les couleuvres qu’il introduisait au presbytère, au grand désespoir du curé. Il resta chez ce curé d’Attigny jusqu’en 1841, et au mois d’octobre il fut placé au séminaire de Senaide où il entra dans la classe de 6mc ; il avait alors 14 ans et quelques mois; il lit à Senaide ses classes de 6e, de 5" et de 4L‘ et il en sortit en
(!) Ces villages, Belmont, les Thons, Nonville, Maroncourf, sont des pays de culture, sans aucune industrie. Ils nous offrent des exemples, comme il y en a tant, malheureusement, de ces communes rurales dont la population diminue sans cesse depuis le milieu du xix6 siècle. La plupart des villages de la plaine des Vosges, villages agricoles, sont dans le même cas. Belmont, qui comptait *07 habituais en 1802, en avait, 288 en 184 z, 286 en lt-67, 256 en 18-6 ; actuellement il n’y en a plus que 181, moins qu’il a cent ans, en diminution, depuis 1847, de plus de 87 pour 100. — Aux Thons, la population était de 575 habitants en 1847, elle est aujourd’hui de H80 : diminution de près de 84 pour 100. — A Maroncourt, pays de la mère du graveur, il y avait85 habitants en 1847, il yen a 85 maintenant, soit une diminution de 57 pour 100 depuis le milieu du siècle dernier. — Nonville : 550 habitants en 1847, 275 en 1901 ; 50 pour 100 en moins. — A Attigny, la diminution est de 45 pour 100.
1844, à 17 ans. Pendant son séjour à Senaide, son goût pour la gravure sur pierre ne lit que se développer. Il avait trouvé dans les environs une carrière de pierre lithographique. Il consacrait ses promenades à s’approvisionner de pierres, ses récréations à les polir, ses études à la graver. Son pupitre était un véritable magasin, rempli de pierres, d’outils sommaires, quelques limes et des canifs à lames brisées. Il fabriquait des cachets pour tout le monde. Plusieurs de ses condisciples, qui existent encore, ont conservé de ces souvenirs de lui. Il abordait même parfois des sujets d’ordre supérieur : des tètes de pipes, des encriers. Un de ses professeurs, l’abbé Bogard, mort curé à Lubine, possédait un superbe encrier, un petit bijou, une tète de vieillard barbu.
A la rentrée de 1844, Ponscarme vint au séminaire de Châtel pour faire sa 3e. Il ne resta au séminaire de Chàtel que quelques mois, jusqu’en février ou mars 1845. Ses dispositions pour l’état ecclésiastique n’avaient pas augmenté. Il ne fut pas formellement exclu, mais on lui lit comprendre que sa place n’était pas au séminaire où il ne faisait rien. Il quitta l’établissement à l’insu de ses parents et s’établit à Chàtel même où il chercha à vivre de son travail. Il avait continué, à Chàtel comme à Senaide, à se livrer à sa passion pour la sculpture. Il se mit, après sa sortie du séminaire, à sculpter des croix pour les tombes et même des bustes; on pourrait retrouver de ses œuvres de ce temps au cimetière de Chàtel.
Ponscarme ne resta que quelques mois à Chàtel. Il avait rencontré aux environs de cette petite ville, un compatriote, ami de sa famille, l’abbé Chapiat, alors curé de Damas-aux- Bois. L’abbé Chapiat, poète et historien, qui était en correspondance avec les écrivains de l’époque, avec Lamartine entre autres, et aussi avec les personnages officiels du département, se mit à sa disposition ; et ce fut lui sans doute qui le détermina à aller tenter la fortune à Paris et lui en fournit les moyens. Le frère aîné, Pierre-Joseph-Alexandre était alors
humble employéau lycée Saint-Louis; Hubert alla le rejoindre en 1840. Il avait alors 19 ans.
Ce que fut la vie des deux frères pendant ce premier temps de Paris, on peut facilement le deviner : vie de privations et de misère. L’ainé avait ses appointements, 600 francs, pour vivre, et Hubert le maigre salaire qu’il recevait, comme apprenti, du graveur-typographe Jollin, dans les ateliers duquel il avait pu entrer. 11 suivait aussi les cours d’Oudiné, de Vauthier-Galle et de Merley. Bientôt son frère fut appelé sous les drapeaux ; Ponscarme resté seul tomba gravement malade et n’eut d’autre refuge que l'hôpital. Guéri, grâce à sa robuste constitution, mais sans ressources, il ne put rentrer chez Jollin, et il n’eut d’autre alternative que de contracter un engagement ; il devint rapidement sous-officier dans la mobile. Son engagement terminé, sa vocation le ramena de nouveau à Paris, où il subit une atteinte de choléra, qui le rejeta à l’hôpital et à la suite de laquelle il dut revenir à Nonville auprès de son père. C’était en 1849.
Ce fut alors qu’intervint une Association locale, la Société (l’Emulation du département des Vosges, fondée en 1825 et reconnue d’utilité publique en 1827 ; elle avait pris un grand développement et s’intéressait à toutes les manifestations d’art ou de science qui se produisaient dans la région.
Il est juste de rendre, en cette occasion, un hommage mérité à celte Société qui a si puissamment soutenu les débuts de Ponscarme et qui veut bien aujourd’hui faire place eu ses Annales à la présente notice.
La Société d’Emulation des Vosges avait alors comme secrétaire perpétuel un homme d’esprit large et très cultivé, s’attachant aux questions d’art aussi bien qu’aux recherches scientifiques, dont les travaux nombreux sont encore consultés avec fruit, et qui a laissé dans le département un souvenir des plus honorables, le D1 Haxo.
Ce fut lui qui prit en main la cause du jeune artiste, sut
intéresser la Société et les hommes influents qui composaient ses comités, et obtenir par cette intervention un subside du Conseil général : c’était, pour Ponscai me, la possibilité de rentrer à Paris, de consacrer son temps à l’étude, de suivre les enseignements des maîtres, dégagé des soucis matériels, c’était le salut.
Il est curieux de voir en quels termes le secrétaire de la Société d’Emulation s’adresse au Préfeten faveur de Ponscarme : « Je vous prie, au nom do la Société d’Emulation, dont il est en quelque sorte le pupille, de vouloir bien lui être favorable en présentant vous-même sa demande au Conseil général et en daignant l’appuyer avec chaleur. La Société est convaincue qu’il ne s’agit pas ici de ces vocations chimériques qui ne s’appuient sur rien de valable, de ces talents infatués d’euxmêmes, qui prennent quelques velléités d’imagination pour la révélation du génie, et qui, se trompant eux-mêmes sur leur propre valeur, prétendent qu’on doit leur aplanir une route qu’ils ne trouveraient jamais en eux-mêmes les moyens de parcourir. Elle est persuadée au contraire qu’elle a affaire ici à un jeune homme modeste, laborieux, désireux de se faire une honorable position, appelé à prendre une place remarquable parmi les artistes de notre temps, et auquel il sera honorable pour le Conseil général des Vosges, d’en faciliter les moyens ».
A côté de cette chaude recommandation, le Préfet avait reçu d’autres lettres des plus bienveillantes pour le jeune artiste, pièces qu’il mettait en même temps sous les yeux des membres du Conseil général.
Les maîtres E. Oudiné, Vauthier-Gallc et Merley, tous trois anciens pens’onnaires de France à Rome, graveurs du timbre et membres du Comité consultatif des monnaies, attestaient les grandes dispositions de Ponscarme pour la sculpture et la gravure en médaille, et affirmaient leur conviction que, si des moyens lui étaient accordés, ses progrès seraient très rapides.
Le graveur-typographe Jollin, chez qui Ponscarme était entré,
lui avait délivré des certificats de capacité, d’assiduité au travail, de conduite exemplaire, déplorant le manque de commandes qui lui imposait l’obligation de se priver de sa coopération : on était alors en 1849; le moment n’était pas favorable aux travaux d’art.
La commission des finances du Conseil général des Vosges ne se contenta pas de la recommandation du Préfet, des attestations les plus honorables, des appuis de noms connus, du désir de la Société d’Emulation exprimé par son rapporteur le D1' Haxo. Elle jugea digne d’intérêt la question qui lui était soumise, et se livra à une véritable enquête pour arriver à l’appréciation, à la connaissance exacte de la vie antérieure et des dispositions du jeune homme recommandé.
« C’est avec bonheur, dit le rapporteur du Conseil général, à la séance publique du 31 août 1848, que nous allons vous faire pari du résultat de nos recherches, et vous signaler une vocation déterminée, une conduite pure et digne d’éloges, des épreuves honorablement supportées.
« En parlant à un Conseil éclairé, aussi bon appréciateur que bienveillant, nous ne doutons pas que vous ne vous intéressiez vivement au soi t futur de notre jeune protégé. Ponscarme, de Nonville, père du jeune homme dont nous vous entretenons, est un cultivateur intelligent et infatigable, dont les travaux ont été récompensés par le comice agricole de Mirecourt ; mais en même temps il est pauvre et chargé de nombreux enfants puisque son iils, dont il est ici question et qui est âgé d’environ 20 ans, occupe le G1' rang dans sa famille.
« Dans sa jeunesse, Hubert Ponscarme montrait déjà des dispositions toutes particulières pour l’art de la gravure, et, bien que la volonté de ses parents fût de diriger ses études de manière à le faire entrer dans les ordres, sa vocation l’emportant le lit renoncer promptement aux études du grec et du latin. Revenant avec persévérance vers l’art qui le séduisait, trouvant pour complices de sa vocation ses propres maîtres qui
excitaient ses parents à faire des sacrifices impossibles pour l’envoyer à l’Ecole des Beaux-Arts à Paris, il partit cependant en s’appuyant sur son frère, modeste employé de collège aux appointements de 600 francs ; ces deux exilés de la montagne vécurent. Dieu sait comment, probablement à l’aide du mirage que leur présentait la future fortune du jeune artiste. Ce fut alors (jue Ponscarme entra dans les ateliers de M. Jollin. Quelque dure que nous paraisse cette position, l’avenir souriait à ces pauvres et courageux travailleurs. Ils voyaient le jour où M. Jollin pourrait rétribuer le graveur ; mais tout-à-coup ce pauvre petit bonheur, cet éclair d’espoir disparaît; l'ainé est appelé sous les drapeaux ; le jeune, le nôtre, voit partir son frère; ses faibles ressources s’évanouissent; cet avenir si rêvé un instant s’éloigne à grands pas; frappé au même moment au cœur et à la tète, il n’a plus d’autres ressources que l’asile hospitalier que réclamait sa santé délabrée.
« Bientôt il revint à la vie ; sa jeunesse le sauva ; mais la faim le talonnait. Son père, sa famille ne pouvaient lui être d’aucun secours; le travail manquait; alors l’enfant se fit homme. Le léger burin échappant de ses mains fut remplacé par le fusil de guerre. Ponscarme devint sous-officier dans la mobile.
« Après son engagement, sa vocation le ramena près de son ancien maître. Il se créa quelques ressources en exposant au Salon des pierres gravées, ressources bien éphémères, mais qui lui donnèrent la conviction que les éléments du dessin qu’il ignorait complètement étaient indispensables pour arriver au résultat si désiré.
« Sa mauvaise chance n’était pas encore épuisée : atteint du choléra, il retourna à l’hôpital ; après sa sortie, soutenu par quelques amis, sa fierté se révolta, et il revint près de son père.
« A Nonville, nouvelle vie de privations ; il faut à tout prix en sortir; il tente quelques essais en gravure. Ces essais sont
sous vos yeux ; votre Commission veut pousser l’épreuve à fond ; elle veut savoir si, depuis quelques jours qu’il prend des leçons de dessin, il a profité en raison de son aptitude inouïe à graver; elle en acquiert la preuve. Maintenant Ponscarme attend votre décision ; vous allez bientôt prononcer sur son avenir.
« Si nous interrogeons nos souvenirs, nous trouvons, Messieurs, une singulière similitude entre la vie de notre protégé et celle d’un peintre de grand renom, celle de Salvator Posa.
« Tous deux appartiennent à une nombreuse et pauvre famille; tous deux ont une vocation décidée, que nul obstacle 11e peut rompre ; s’exilant tous deux, tous deux aussi n’eurent que l’hôpital pour refuge dans les mauvais jours. Tous deux enfin prirent les armes et les quittèrent pour retourner l’un à sa palette, l’autre à son burin.
« Le nom de Salvator est immense comme l’est le vrai talent. Ponscarme peut aussi obtenir renom et fortune et compléter ainsi le parallèle. Ce résultat, Messieurs, ne tient peut-être qu’à la décision que vous allez prendre ; mais pour cela, il faut absolument lui venir en aide; il faut à une époque difficile pour les arts, aplanir la route, aider la vocation. C’est un Yosgien ; c’est un homme qui a donné des gages de ce qu’il peut faire que nous soutiendrons ! C’est peut-être une gloire, une illustration que nous fécondons pour le pays!
« Ponscarme, mobile de 1848, peut dans quelques années porter le surnom de Yosgien, aussi bien que l’illustre peintre, notre compatriote, Claude Celée, plus connu sous le nom de Claude le Lorrain.
« Votre Commission, Messieurs, vous propose à l’unanimité de donner pendant le temps d’études nécessaire, environ quatre ans, un secours annuel de 400 francs (pii devra spécialement être employé à faciliter les études de Ponscarme, sous la condition suivante :
« Lors de la réunion annuelle du Conseil général Ponscarme lui soumettra un ou plusieurs objets provenant de son travail,
et dans le cas où ses progrès ne seraient pas assez marqués, l’encouragement pécuniaire cessera d’avoir lieu (1). »
On voit par ce rapport chaleureux, que la commission étudiait avec grand soin les demandes qu’on lui présentait. On faisait même un peu de littérature, en 1849, au sein de l’Assemblée départementale.
Non seulement le Conseil général ratifia les propositions de sa commission, mais elle les renforça. Un antre membre prit la parole après le rapporteur et dit qu’il y avait «. réellement dans les échantillons fournis par Ponscarme l’indice de hautes dispositions, que la culture pourrait peut-être amener jusqu’à une grande hauteur de talent » ; il ajouta qu’il était difficile pour un jeune homme de se livrer à l’étude d’un art avec tout l’abandon nécessaire aux grands progrès s’il n’en faisait pas son affaire unique, et que d’autre part il n’était pas moins difficile de satisfaire à toutes les nécessités de la vie avec la modique somme de 400 francs. Après ces observations, le président mit aux voix le chiffre de 600 francs proposé en dernier lieu, et ce chiffre fut adopté.
Les vœux du jeune artiste se trouvaient exaucés. 11 put retourner à Paris et suivre les cours de l’école. Le temps des privations n’était pourtant pas fini pour lui. Le crédit qui lui permettait de ne pas mourir de faim était bien voté et inscrit au budget départemental, mais il fallait en toucher le montant. Le premier quartier de sa modeste pension devait être payé le 1er août 1850, et le bienheureux mandat était attendu, on comprend avec quelle impatience. Par suite de quelle erreur ou de quelle négligence, les pièces indispensables furent-elles égarées? Toujours est-il que Ponscarme fut renvoyé du caissier payeur central du Trésor au receveur central de la Seine, et réciproquement, sans succès, et que le 20 avril, il n’avait encore
(1) Os renseignements et ceux qui suivent sont exlraits des Frocès-verbaux des Séances du Conseil général des Vosges. Archives des Vosges.
rien perçu. Alors, désespéré, il écrivit à son protecteur le dr Haxo, d’Epinal, une lettre navrante: je la cite pour montrer quelles épreuves le pauvre artiste a dû traverser.
« Monsieur, écrit Ponscarme à Uaxo, le 20 avril, pardonnezmoi une troisième lettre, qui est peut-être pour vous le témoignage d’une trop vive impatience de ma part, mais je suis sur que vous me ferez grâce de mon importunité, lorsque vous aurez appris combien est malheureux l’homme qui se trouve obligé de mendier 20 sous à un camarade afin de pouvoir prolonger de 24 heures de plus sa misérable existence, dans l’attente de jour en jour d’un changement de position qui n’arrive jamais. Voyez, Monsieur, comme il est pénible pour moi de demander 20 sous, et qu’on me répond : je n’ai plus d’argent et j’attends après pour manger; il faut donc me passer de déjeuner ou de dîner faute d’argent. La lettre que j’ai reçue de vous le 0 m’a donné une espérance qui m’a soutenu jusqu’à ce jour, et selon votre promesse j’attendais un prochain en voy, mais après 11 ou 12 jours de la misère la plus absolue, je me fatigue d’attendre en vain, car hier il me restait encore 4 sous avec lesquels j’ai déjeuné, mais il a fallu me priver de souper, parce que je n’avais plus rien; aujourd’hui je n’ai pas davantage, je n’ai pas encore mangé et il est deux heures du soir, je sors de l’étude de dessin avec un violent appétit et rien à manger; je suis allé pour trouver mon ami, mais comme il ne connaît pas au juste l’état déplorable de mes finances, il ne s’est pas trouvé là, peut-être ne pourrai-je le voir que demain, je serai forcé de jeûner jusques là, heureux encore si demain il a de l’argent à me prêter, autrement je ne sais ce que je ferai ni ce que je deviendrai.
<( J’ai toujours attendu la dernière extrémité pour dépeindre exactement ma misère, parce que je m’attendais tous les jours à voir se réaliser mes espérances, mais aujourd’hui je me vois forcé de vous importuner de nouveau parce que j’ai faim, et
que le courage me manquant je suis obligé de parler, et comme
je ne puis avoir recours qu’à vous, c’est vous seul qui avez le fardeau de ma correspondance peut-être ennuyeuse. Le lendemain de la réception de votre lettre, je me suis vu contraint de mettre une paire de draps au Mont-de-Piété, comptant sous peu réparer l’emprunt par la réception de mon argent, mais ils y sont encore et je n’en ai plus qu’un pour coucher. C’est une chose bien terrible que d’être à Paris sans le sou, voici deux époques consécutives où je l’ai fort bien apperçu. Lorsqu’on est dans cette position, la nature ne devrait pas réclamer des aliments. Je serais tenté de croire qu’il est écrit sur le grand livre que toujours je serai malheureux; c’est, il est vrai, une triste perspective, mais je la reçois comme Dieu me la donne.
« Je ne vous en dirai pas davantage, et je vous prie instamment de veiller à ce que je puisse enfin être tranquille dans mes études, car actuellement je suis totalement découragé.
« Je vous prie de recevoir mes sentiments respectueux de reconnaissance.
« Ponscarme Hubert.
« Paris le 20 avril 1850. Mon adresse actuelle est rue Saint- Jacques, 246. (1)»
Haxo transmit cette leltre au Préfet des Vosges. MM. Seillière, et d’autres conseillers généraux intervinrent de leur côté , et le mandat sauveur finit par être payé.
(1) Archives des Vosges, 8. N. 3.
A partir de ce moment, Ponscarmeput se livrer entièrement au travail et ses progrès furent rapides.
Le Conseil général des Vosges n’eut pas à regretter sa généreuse détermination de 1849. En 1850, i! put constater les résultats obtenus et voir que son protégé avait mis sérieusement à profit le temps passé à l’Ecole. Les travaux soumis à l’Assemblée départementale accusaient des progrès sensibles. Oudiné écrivait de nouveau au Préfet en faveur de Ponscarme et témoignait de ses constants efforts : il ajoutait que l’exiguilé des ressources pécuniaires mises à la disposition de son élève nuisait beaucoup à son travail, en ce sens qu’il était forcé de chercher en dehors de ses études un supplément à son modique revenu ; il demandait que la pension annuelle de l’artiste fût portée à 1,200 fr. Le Conseil général ne put aller jusqu’à ce chiffre, du moins en une seule fois, el se contenta, d’augmenter de200fr. la pension qui fut portée à 800 fr. (séance du l1'1 septembre 1850).
En 1849, la Commission des finances en proposant la pension qui fut accordée, avait jugé convenable d’établir le point de départ du jeune talent qu’elle récompensait et de commander une œuvre déterminée à l’artiste. Voulant, selon les termes du rapporteur, « rapprocher une réputation faite d’une réputation à venir, et choisissant la personne du Conseil que son zèle, sa modestie, son travail et ses efforts pour léguer un monument de recherches et de science au département, lui signalaient, elle a fait graver ses traits ». Cette personne était l’éminent naturaliste J. -B. Mougeot, de Bruyères, alors âgé de 73 ans. En 1850, le médaillon de J. -B. Mougeot, gravé par Ponscarme fut remis au Préfet chargé de le déposer au musée départemental .
« Ce souvenir du Conseil, ajoutait le rapporteur, offert par les mains de l’autorité, et déposé dans le lieu renfermant le fruit de son travail (au musée), ne sera qu’une juste et modeste récompense des ellorts de notre ami et laborieux collègue le
docteur Mougeot ». Le docteur Mougeot avait été en elfet le créateur et l’organisateur des collections d’histoire naturelle du musée des Vosges.
Ce médaillon de Mougeot, exécuté sur pierre lithographique, d’un modèle très expressif, au relief accentué, et d’une grande finesse, est exposé au musée d’Epinal ; il a été égaré pendant longtemps ; car il ne figure pas aux anciens catalogues. Il est reproduit dans cette notice. On peut le considérer comme l’une des premières œuvres du graveur vosgien, et non des moins intéressantes.
Le Conseil général de 1851 porta la subvention accordée pour 1852 de 800 à 1,000 francs. Ce fut encore Oudiné qui intervint auprès de l’assemblée d’une façon pressante. Dans son affection pour Ponscarme, il ne ménagea ni les démarches ni les recommandations :
« Les études que Ponscarme met sous vos yeux, écrivait il aux membres du Conseil, me font espérer que, en peu de temps, il peut arriver à être un véritable artiste; travaillant près de moi sous mes yeux, j’ai pu apprécier son intelligence et sa rare facilité. »
Quant aux questions matérielles, Oudiné ne les néglige pas, et il entre même dans le plus grand détail, pour convaincre ses correspondants ; il est curieux de voir de quelle façon pouvait vivre un jeune élève des Beaux-Arts en 1850, d’après Oudiné. Les conditions ont bien changé depuis ce temps.
« Il faut penser, dit-il, qu’un jeune homme de 23 ans a besoin d’une nourriture, sinon recherchée, du moins saine et abondante, ce qui est une dépense assez considérable, relativement à sa pension, puisqu’il faut s’attendre à un chiffre de 1 fr. 25à 1 fr. 50 par jour, ce qui produit pour l’année environ 550 fr., plus le loyer qui ne peut être moindre de 100 à 150 fr- Ces deux sommes ajoutées forment un total de 700 fr. ; vient ensuite l’entretien de sa personne ; sans être vêtu avec recherche, il faut qu’un homme qui se destine aux arts ait une tenue
décente, propre surtout; il faut donc une certaine somme consacrée au renouvellement des habits, du linge, des chaussures, etc., ou au moins à leur entretien.
« Vous voyez, Messieurs les membres du Conseil général, continue Oudiné, que la somme de 800 fr. est plus que dépensée, sans avoir abordé la question des études. Cependant les études sont choses sérieuses dans les arts et coûtent beaucoup. Lorsque M. Ponscarme sera de force à ne plus rester dans mon atelier pour étudier d’après les plâtres (ce qui arrivera incessamment), il faudra qu’il aille étudier d’après les modèles vivants ; il faudra donc qu’il donne tant par mois, ce qui monte toujours à une somme de 12 à 15 francs. 11 faudra aussi dépenser pour toutes choses nécessaires à son art, comme acier, outils, terre glaise, plâtre, moulage, etc. Il lui faudra aussi louer un petit atelier pour étudier chez, lui, alin de pouvoir faire un travail dans lequel il reportera tout ce qu’il aura puisé dans les études faites d’après le modèle vivant, etc. »
En 1852, Ponscarme envoya au Conseil général à la session d’août plusieurs médaillons :
1" Grand médaillon ; portrait d’homme, Paris 1852 ;
2° Médaillon exécuté au burin, sur pierre des environs de Mirecourt, portrait d’homme. Epinal, janvier 1852 ;
3° Le même coulé en plâtre ;
4° Portrait de M. le Préfet des Vosges. Epinal, février 1852;
5° Portrait de l’auteur, étude de draperies. Epinal, mars 1852 ;
6° Deux médaillons; portraits d’hommes faits à Senones et à Schirmeck en 1849-1850; ces deux derniers pour servir de termes de comparaison.
Le Conseil continua pour 1853 à l’artiste sa subvention de 1,000 francs. <c M. Ponscarme, dit le rapporteur de cette session d’août 1852, aujourd’hui âgé de 24 ans, a dignement répondu à la sollicitude et à la bienveillance du Conseil général. Il s’est livré au travail avec une infatigable ardeur; sa
condui le a été d’une régularité qui ne s’est jamais démentie ; les témoignages du maître sont des plus flatteurs pour l’élève ; les médailles et portraits qui sont sous vos yeux et que vous avez pu tous admirer, Messieurs, attestent les progrès de l’artiste que vous avez si utilement encouragé. »
Pour la dernière fois, à la session d’août 1853, le Conseil général inscrivit au budget de 1854 la subvention ordinaire de 1,000 francs en faveur de Ponscarme. 11 ne parait pas que ce vote ait soulevé la moindre opposition ; cependant le rapporleur semble avoir voulu répondre d’avance aux objections : « C’est une dette que vous avez contractée envers vous-mêmes. Vous avez voulu faire un artiste, voudrez-vous l'abandonner sur le point d’atteindre un but que vous lui avez indiqué? Notre beau département, si florissant par son agriculture, dont l’industrie et le commerce viennent de trouver dans la création d’un chemin de fer de nouvelles sources de prospérité, n’aura-t-il pas dans son budget une petite place pour les arts? Nos sites pittoresques, nos belles montagnes ne posséderontelles pas un artiste?... »
L’année suivante, à la séance du 21 août 1854, le Président du Conseil général, qui était alors M. Aymé, député au Corps législatif, donna lecture de la lettre suivante du secrétaire perpétuel de la Société d’Emulation :
ce Monsieur le Président, j’ai l’honneur de vous informer que je viens de recevoir de Ponscarme une lettre par laquelle il me charge de remercier le Conseil général de tout ce qu’il a bien voulu faire pour lui ; de lui dire qu’il ne perdra jamais de vue qu’il doit à ses libéralités les premiers éléments de son éducation artistique; qu’il estpénétréde reconnaissance envers le pays qui lui a procuré les moyens de se créer une existence honorable, et que c’est là une dette sacrée dont il aura toujours à cœur de s’acquitter dès qu’il le pourra.
Il me charge en même temps d’annoncer au Conseil que M.
le Ministre d’Etat eL de la Maison de l’Empereur l’a chargé officiellement de faire le buste de Sa Majesté,... etc. »
Après tant de privations et de souffrances, c’était pour l’artiste l’aurore des jours meilleurs. Il lui fallut encore bien des luttes et bien du travail ; car pour Ponscarme, comme l’a dit si exactement M. Henry Jouin, le plein soleil ne se leva que vers 1807.
J’ai cru devoir insister un peu longuement dans cette notice destinée à un Recueil vosgien, sur le rôle de la Société locale et du Conseil général des Vosges dans la genèse du talent de Ponscarme. Souvent les assemblées départementales hésitent à accorder des subventions aux jeunes artistes, dans la crainte d’encourager des vocations mal définies et de créer des déclassés. Cela arrive évidemment. Mais, si de temps à autre, les subsides accordés produisent un artiste comme Ponscarme, les sacrifices consentis ne sont pas perdus. Ponscarme reçut en tout, de son département, en cinq années, une sommede 4,400 francs. Il a largement payé sa dette à ce département, par le renom plus qu’honorable qu’il s’est acquis, renom qui ne fera que grandir parmi les al tistes du xix° siècle, par le rang que lui assigne son talent, surtout comme portraitiste, dans l’histoire des sculpteurs et médailleurs français. Les Vosges ont le droit d’être fières de leur fils et le devoir de lui rendre homm âge .
Elève d'Oudiné, Ponscarme recevait en même temps l’enseignement d’Auguste Dumont, l’auteur du génie de la Bastille. En 1855, grâce à son travail assidu, il était dans les meilleures conditions pour affronter le concours du prix de Rome. Le sujet du concours était : Un guerrier mourant sur l’autel de la 'patrie. Malgré les efforts d’Auguste Dumont, qui jugeait son élève digne du premier prix, Ponscarme ne remporta que le second grand-prix. Ce fut Alpliée Dubois qui obtint le premier. Cet insuccès relatif enlevait à l’artiste le droit d’aller à Rome, et le moyen d’y continuer ses études à l’abri de tous soucis matériels. Ce fut pour Ponscarme un coup cruel. Il avait alors 28 ans. Le plus prochain concours pour le prix de Rome, dans lequel il eût sans doute triomphé, n’avait lieu qu’en 1859. La limite d’âge l’atteignait. Malgré cela il ne perdit pas courage. Son tempérament, trempé par les épreuves déjà supportées, lui permit d’affronter sans défaillance les difficultés de la vie.
Jusqu’en 1868, l’existence fut pénible pour Ponscarme, et il se trouva souvent malheureux. Pendant cette période il fut soutenu pai son professeur de l’Ecole des Beaux-Arts, Auguste Dumont. Grâce â lui, chaque fois que l’Institut avait un petit travail à faire exécuter, on le conliait à Ponscarme qui garda toujours pour son vieux maître une très vive gratitude. Sa reconnaissance se manifesta à plusieurs reprises. C’est ainsi qu’il donna aux deux enfants nés en 1866 et 1867 de son premier mariage, les noms d’Auguste et d’Augustine, en souvenir du sculpteur; et plus tard encore, en 1878, étant conseiller municipal de Malakoff, il fit attribuer le nom d’Auguste Dumont à l’une des rues de cette ville, rue dans laquelle il habitait depuis 1872, date de son second mariage, etoù il est mort en 1903.
Dès sa sortie de l’Ecole, Ponscarme se mit résolument au travail. En 1857, il fit admettre au Salon un buste, cinq camées sur coquilles, trois médaillons et un modèle de médaille commandée par la commission des monnaies et représentant
Napoléon III ; en 1858, trois médaillons, une médaille. En 1859, son envoi ne comprend pas moins de dix médaillons, plâtre, trois camées sur coquilles et deux médailles de bronze, l’une de Napoléon III, l’autre du prince Charles Bonaparte. L’empire, en effet, ne fut pas hostile à Ponscarme, qui avait cependant protesté au coup d’Etat de 1851, et dont les opinions républicaines étaient bien connues. Auguste Dumont, en le présentant pour faire le portrait officiel du souverain, n’avait pas caché à l’Empereur que Ponscarme était républicain. — «Bah! availréponduNapoléonIII,jeraibienété, moi aussi» (1). — Et l’artiste eut la commande. La médaille devait être exécutée d’après des dessins. Ponscarme demanda formellement que l’Empereur consentit à poser. Celui-ci céda, et les médailles de Napoléon 111, par Ponscarme, comptent parmi les meilleurs portraits de l’Empereur exécutés à cette époque.
Le Salon de 1859 valut à l’artiste une troisième médaille, dont il obtint le rappel en 1 86 1 avec un buste, bronze, portrait de Le Plée, deux médaillons, bronze, et deux camées sur coquilles. Un nouveau rappel de médaille lui fut accordé à la suite de l’Exposition de 1863, où il avait deux bustes en bronze, dont celui de Napoléon 111, et un portrait du graveur en médailles Dupré.
En 1863, Ponscarme obtint la commande de la médaille commémorative de l’érection de la statue de Napoléon Ier sur la colonne de la place Vendôme. Cette médaille figura au salon de 1864 en même temps qu’un buste, marbre, du d1' Bernutz. C’était un premier succès.
En 1865, l’artiste obtint un nouveau et grand succès. La préfecture de la Seine ouvrit cette année un triple concours pour trois médailles commémoratives d’événements considérables dans l’histoire de Paris; l’une devait rappeler la réunion des communes suburbaines, l’autre les grands percements qui
(1) Notes de M. Gaston Méry.
avaient transformé la ville, la troisième était destinée à représenter Charles Merruan, secrétaire général de la préfecture de la Seine et le principal collaborateur du préfet Haussmann. Ponscarme triompha dans ce concours et cela le mit hors de pair.
Au salon de 1866, il exposa le buste, marbre, du maréchal Forey, pour le Ministère d’Etat, buste qui se trouve actuellement au musée de Versailles.
En 1867 enfin, Ponscarme fut désigné pour graver la médaille des récompenses de l’exposition universelle. « Celle médaille, dit M. Charles Saunier, est trop répandue, par conséquent trop connue pour qu’il soit nécessaire de la longuement commenter. Néanmoins on doit insister sur l’effigie de Napoléon III qui en décore l’avers. Le profil est noble, tout en lestant véridique. Napoléon a trouvé un portraitiste idéal. Aussi, sans que le médailleur recoure à la flagornerie ni aux intrigues, il se voit choisi de préférence à tout autre, chaque fois que l’effigie impériale entre enjeu. C’est ainsi qu’en vue d’une médaille où les profils de l’empereur, de l’impératrice et du prince impérial se trouvent superposés, Ponscarme fut appelé à modeler le médaillon du prince impérial. »
En 1867, Ponscarme exposa en outre un buste, terre cuite, de Madame H. P. Cette année consacra définitivement la notoriété de l’artiste. Le jury des récompenses de l’Exposition universelle lui décerna une médaille de 1 10 classe, et il obtint la croix de la Légion d’honneur.
Au salon de 1868 fut exposée la médaille de l’annexion des communes suburbaines.
Jusqu’à cette année, 1868, l’artiste n’a fait que suivre, avec son tempérament personnel, la route tracée par sesdevancieis. Dans l’exécution de ses médailles, il ne s’est pas encore affranchi des conventions acceptées et des traditions reçues, il faut mettre à part cependant, ainsi qu’on l’a fait remarquer, cer.
tains do ses médaillons, dont le délicat modelé avait été pour les artistes les mieux doués, comme Chapu, une révélation.
Parmi les œuvres des débuts de l’artiste que conserve le musée d’Epinal, se trouve un médaillon de jeune tille, daté de 1853, qui n'était pas exposé jusqu’à ce jour, et dans lequel la finesse du modelé et le faible relief sont curieux à constater en raison de l’époque de l’exécution. Cette œuvre fait déjà pressentir la réforme de l’avenir.
L’année 1868 devait marquer d’une façon profonde dans la vie de l’artiste. Cette année, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait à célébrer le cinquantenaire de son secrétaire perpétuel honoraire, Joseph Naudet, membre de l’Institut depuis 1817. Elle voulut offrir à cette occasion une médaille commémorative au vieux savant, et l’exécution en fut confiée à Ponscarme. Celui-ci mit six mois pour modeler ce portrait : le résultat fut un chef-d’œuvre. La médaille de Naudet, qui rompait avec les traditions, produisit une vive sensation. La grave « Revue numismatique », elle-même, par la plume d’Adrien de Longpérier, la signale à l’attention de ses lecteurs.
« Nous nous occupons rarement de la numismatique contemporaine, dit l’éminent écrivain, et en cela nous nous conformons aux précédents établis par les fondateurs de la Revue, notre Recueil étant surtout destiné à la discussion des monuments numismatiques dont le classement ou l’interprétation soulèvent quelques difficultés. Mais il nous sera permis, à titre d’exception, de parler d’une médaille frappée en l’honneur d’un vétéran de la science. Cette médaille a été solennellement remise par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres dans sa séance du 8 mai au doyen de ses membres, M. Naudet, secrétaire perpétuel honoraire, dont l’élection remonte au 22 août 1817.
« Elle est du module de 50 millimètres, présentant d’un cûté le profil du vénérable savant tourné à droite avec cette légende iosepho N av d et, et au revers cette inscription :
10SEPH0 NAYDET OB. ANNOS. QVINQYAGINTA A. COOPTAT] ONE. EIYS IN. ACAD. IN SCRIPT] ON YM IIVM ANIORYMQ. L 1TTERARYM GNAYITER. EXACTOS SODALI . OPT1MO . SODALES I)D
MDCCCLXVII
« La médaille gravée par M. Ponscarme arec une grande finesse, offre un portrait excellent, exécuté dans îles conditions véritablement numismatiques. Son relief doux et harmonieux s’éloigne beaucoup du système de demi-ronde bosse qui crée un véritable embarras à la fabrication, et donne prise à une prompte détérioration.
« C’est la première fois que l’Académie s’était trouvée dans le cas de célébrer le cinquantième anniversaire de l’élection d’un des ses membres (1). »
On raconte que le vieux Naudet pleura de joie quand ses confrères lui remirent cette médaille. — Il est plus ressemblant que lui-même », aurait déclaré Guizot. — « Ce n’est pas une médaille, c’est la médaille », aurait ajouté Jean-Baptiste Dumas, directeur de l’hôtel des Monnaies.
Pour faire apprécier l’importance de cette rénovation de l’art de la médaille, dont le portrait de Naudet fixe la date, on ne peut mieux faire que citer l’un des historiens les plus émiments de l’art contemporain.
« Autrefois, dit M. Roger Marx, suivant une convention surannée, sur le champ poli comme un miroir, émergeait en une masse terne la composition, et c’était entre le sujet et le fond une absence de lien, illogique autant que déplaisante.
(1) Revue numismatique, année 18li8. p. 286.
L’ambition vint à M. Ponscarme d’appliquer à la médaille la technique du bas-relief, et avec un plein succès il s’essaya dans le portrait aujourd’hui historique de Naudet.
« Une révolution, cette médaille ! Le graveur ne s’était pas borné à mater le fond pour obtenir l’unité, l’harmonie; la délicate souplesse du modelé y protestait avec éloquence contre l’exagération habituelle des saillies et la dureté des contours. Bien plus, M. Ponscarme s’aventurait à s’affranchir du cadre d’un listel inutile; puis renonçant à l’emploi des caractères typographiques vulgaires, sans convenance, il contraignait la légende, par le style approprié des lettres et la variabilité de leurs dispositions, à prendre le rôle ornemental de l’écriture arabe ou japonaise, à participer par l’etlet au pittoresque de l’ensemble. »
« Devant cette œuvre, ajoute M. Charles Saunier, en un remarquable article paru en juillet 1902 dans la Revue de l’Art décoratif (1), public et professionnels hésitent un moment. Beaucoup parmi ces derniers sont encore hantés par la virtuosité d’outil qui avait fait le succès de Galle ; la médaille est toujours pour eux le bibelot sec que certains comparent à un bouton de métal. Mais le graveur Oudiné, qui se double d'un sculpteur, sent vite la légitimité de la révolution provoquée par M. Ponscarme, et on le verra, à la fin de sa carrière, faire son profit de cette liberté prise par un autre que lui. Dans un autre ordre d’idées, le savant J.-B. Dumas apporte son approbation à la médaille de Naudet, et l’Empereur, lui-mème, fait connaître qu’il lui serait agréable que d’autres médailles fussent faites cà l’image de celle-ci.
« Avec de tels encouragements Ponscarme n’a plus qu’à suivre la voie où il s’est si opportunément engagé. Mais
(1) La plupart des reproductions des œuvres de Ponscarme accompagnant celle notice sont dues à la Hevue l'Art décoratif , qui a bien voulu prêter gracieusement ses clichés à la Société d’Emulation. — L'Art décoratif , revue mensuelle d’art contemporain, Uû, rue des Petits-Champs, Paris.