‹ Auguste Ravier, peintre, MDCCXIV-MDCCXCVChapitre 27 sur 32 · XXXVI II · texte numérisé non relu

XXXVI II

répondent et se mêlent en une harmonie délicate et brillante ; il semble bien que les nageoires, les écailles, les queues, les barbes et les ouïes des poissons n’aient séduit l'artiste qu’autant qu'ils lui fournissaient un chatoiement incomparable de reflets et de couleurs allant du vert sombre au rose saumon jaspé de mouchetures brunes ou noires ; brochant sur le tout, les lamelles d’or accusent la nervosité des mouvements et paraissent le poudroiement du soleil dans l’eau vive.

A considérer une telle palette, on ne peut s’empêcher de regretter que M. Bracquemond ait exécuté si peu de peintures. Le même regret vient à la pensée devant ses broderies de soie sur un canevas de toile. Ainsi conçue, ainsi exécutée, la broderie devient un art équivalent à la peinture, et le pinceau n’atteint jamais au miroitement des fils de soie. Trois de ces panneaux évoluent des tonalités fines aux tonalités éclatantes. C’est d’abord Le Matin : un ruisseau coule entre ses berges plantées de haies d’aubépines, de troènes et de coudriers, les graminées ondulent sous la brise, le paysage se reflète des nuances multiples et insaisissables du ciel gris et mauve. Voici une harmonie de gris d’argent : au ras des vagues frangées d’écume, une mouette vole et caresse de ses ailes éployées l’eau de la mer. Mais l’enchantement, ce sont les paons, perchés sur les branches basses, tout près des tournesols, des hortensias et des géraniums: les grands oiseaux dressent leur tête fine que surmonte une aigrette en diadème ; leurs somptueux manteaux d’un vert foncé, d’un bleu saphyr miroitant sous un glacis d’or,

Illuminent les bois d'un vol de pierreries.

Cependant un principe rigoureux qui est la loi des arts plastiques domine les manifestations si variées et

si riches de son labeur et fait l’unité de sa vie : l’imitation de la nature n’est que l’imitation de la lumière et de l’ombre. Qu’il s’agisse d’une peinture, d’une eauforte, d’un décor destiné au bois, à l’or, à l’émail, à la porcelaine, au cuir ou à la soie, l’artiste doit songer avant tout à nouer la chaîne ininterrompue et souple des valeurs, à « modeler ». La vue des belles céramiques et des étoffes orientales, des œuvres de la glyptique chinoise a pu éveiller en lui le goût de la belle matière, varier la destination de ses ornements ; sans sortir de France, il avait compris par les œuvres de Rubens et de Delacroix, en quoi consistait l’harmonie des couleurs. La variété de ses recherches n’est pas le fait d'un esprit mobile et changeant, mais d’un homme sûr qui renouvelle son effort dans tous les sens, et qui exprime sa conviction dans tous les langages, pourvu qu’ils soient imagés. Par sa curiosité universelle et ardente, il évoque le souvenir des quattrocentistes florentins et de Benvenuto Cellini, comme lui magicien de la matière. De même qu’eux, il est attentif à la réalisation de ses desseins, il s’intéresse aux efforts humbles et ignorés des artisans, il exige une exécution finie et intelligente. S’il disserte sur l’art, il ne fait que résumer son expérience en formules brèves et irréprochables : il parle de ce qu’il a vu. Aussi a-t-il toujours refusé aux littérateurs, et non aux moindres, ces directions qu'ils imposent si volontiers. 11 croit que leur influence est néfaste. Toutefois, si l’on veut à son talent une définition littéraire, je dirai qu’il est un Parnassien.

Léandre Vaillat.

Paris , le 12 avril içoj.

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