L'EMPRISE
illuminé de tout l'éclat de l'amour qu'il sait en même temps être la création de la beauté, et sachant que la création de l'amour et la beauté c'est la même chose, il cherchera pour l'expression de l'amour la plus magnifique intensité, et c'est la nouveauté de son art. Comment obtient — il cette intensité? en décrivant l'élan de tout l'être en son geste fondamental et essentiel, en subordonnant tout à l'élan et au mouvement.
Il traduit ainsi pendant toute une période de son œuvre, la joie d'aimer, la douleur d'aimer, la fureur d'aimer, et même quelque chose de plus, l'unité et l’essentialité de l'amour, toute sa fougue, tout son geste, toute son essence? Sous ses doigts ce n’est plus l'amour qui apparait,c'est l'instinct non seulement génésique mais vital qu'il traduit. Un enlacement de Rodin fait penser par les flexions des corps à la minute passionnelle, mais aussi à toute les joies de toutes les chairs qui toujours frémirent de volupté et cette volupté on la sent éparse dans tout l'être. Rodin donne l'impression que ces êtres se souviennent au moment où ils apparaissent dans le soleil du baiser, qu'ils ne sont qu'une mousse ephémère sur le thyrse éternel de la passion charnelle et de l'élan de toute l'ame humaine vers le plaisir qui est la condition essentielle de l'espèce. Ils aiment comme la terre gravite et comme elle se couvre de moissons et de fleurs moins magnifiques que les fleurs de l'amour.
Aimant et comprenant ainsi la passion, Rodin devait trouver sur la vicillesse, sur le moment ou le corps lézardé ne sert plus la tension amoureuse de l'être, quelque magnifique symbole analogue au Ruy Gomez ou au Booz de Hugo. Il l'a rencontré plus grand, quasi terrible dans l'interprétation émue et pitoyable de la décrépitude humaine, en suivant Villon sur les regrets qu'il dit de la belle qui fut
Heaulmière. On connait le poëme célèbre sur
L'ART ETSUERBEAU
la ruine physique de la belle prostituée vers qui allèrent tant de jeunes regards, qui fit battre tant de cœur naïfs d’escholiers et qui pressura les escarcelles et les volontés de tant de riches et madrés bourgeois. La voila vivante, le profil encore touchant par la pureté de ses lignes, les bras rongés d'age, le torse creusé, les poches vides des mamelles glissant en bas de la poitrine, vers les ravines du ventre, en une pose de désespoir frileux et d'abandon; le dos, le pauvre dos qui suscita tant de soupirs s'est creusé, le désespoir le plus intense s’appesantit sur cette figure et comme la sculpture, soit celle des anciens, soit celle d'un Rodin est un art de suggestion suprême et sait faire Jjaillir le tragique de la saillie d’un muscle, de la tension ou de la fatigue d'un corps, le ciseau de Rodin en creusant les rides du cou, en œuvrant les sillons de la gorge et les décharnements des jambes, donne tout le poème de la vieillesse, de la fatigue, de la peur et de la mort. C’est aussi puissant que ce bas relief d'épouvante que Germain Pilon sculpta sur une tombe juxta-
posant au même monument, la belle et sereine vivante et l'affreuse