L'ŒUVRE ET SES AVENTURES
N janvier 1896, l’Exposition des Beaux- Arts de Genève couvre de fleurs trois Français : Puvis de Chavannes, Rodin, Carrière, « cette trilogie, presque cette trinité » ai-je dit(i). La statuaire provoque autant de violences qu’en a suscitées la fresque. Auguste Rodin, bafoué comme Puvis de Chavannes, dut cultiver cette fleur du génie, la patience, pour ne pas succomber sous les coups ; comme lui, il s’acharna sans rien concéder, et aura la gloire du triomphe complet.
Depuis 1864, on connaît de Piodin un Hormne au ne2 cassé^ masque grec refusé au Salon de ladite année, mais il se manifeste pour la première fois au Salon des Champs-Elysées, treize ans après, avec un plâtre IJ Age d^airain (dénommé aussi IJhomme des premiers âges,
(i) Essai sur Puvis de Chavanne^,
1877). Cette simple figure, qui déconcerte Thabitude, est d’une chair si exacte qu’on accuse l’artiste d’un moulage sur nature. « Une rumeur profonde agita le monde des sculpteurs » (i). Il tient tête à l’orage, persiste dans une opiniâtre défense, renvoie le bronze définitif au Salon de 1880 où l’œuvre décriée est finalement acquise par l’Etat et placée dans le jardin du Luxembourg (2) après s’être vu décerner une troisième médaille. C’est la première bataille. Rodin en engagera de nouvelles à chaque apparition, avec ce maigre Saint Jean-Baptiste prêchant^ au Salon de 1881 (3) avec cette Création de Vhomme (4) qu’il exposa la même année. Dès lors c’est le couplet de la critique moutonnière, le cri d’appel des Salonniers : « Allez donc voir le Rodin — Vous n'avez pas vu le Rodin? — Vraiment que pensez-vous du Rodin ?» Puis les antagonismes se dessinent, des études retentissantes sont publiées, chacun formule des déclarations de principe. Les deux camps se heurtent désormais. Il y a des discussions terribles, des échanges de cartes. Les timorés balbutient : « Rodin, c’est une religion », les belliqueux clament : « Nous sommes rodinistes »,
(1) Léon Maillard.
(2) Près de l’Ecole des Mines et du boulevard Saint- Michel.
(3) Modelé en 1879, bronze grandeur nature, au musée du Luxembourg.
(4) Se trouve atelier du boulevard d’Italie,
leurs adversaires ripostent : « Qu’il nous fasse de belles choses ! »
Certes, il en fit, cellesdà, et puis d'autres, qu'on retrouvera en partie à l’exposition de la Galerie Georges Petit (1889). (i) « Chacun de ses chefs-d'œuvre aura été l’objet de répugnantes risées » (2). 'Woxzi Saint Jérôme (3), décharné, étendu dans sa désolation. Oh ! la pauvre loque humaine ! (1878). Adam et Eve (1881), deux figures destinées d'abord à la Porte de V Enfer (4). Eve, lourde et massive, aux flancs puissants de créatrice ! C’est la mère qui tremble aussi, et se pelotonne, délicieusement effrayée de sentir un autre être s’agiter en son ventre douloureux (5) ; un torse ééUgolin (1882), une Bellone, casquée, aux cheveux épandus (1883) (6) ; \ Homme au serpent (1885) (7) ; Persee et Gorgone (1887); Saint Jean, après la décollation (1887) minable profil écroulé dans un plat sanglant ; \ Flornme qui marche (1888) (8) ;
(1) Ecrit en Avril 1899.
(2) Ch. Morice
(3) Petite esquisse, atelier de Meudon.
(4) Il ne reste plus rien ^Adam, détruit et oublié.
(5) Reparaîtra au Salon de 1899. Un bronze grandeur nature chez M. Pellerin, une réduction bronze, chez M. Geffroy et chez d autres, une réduction marbre chez M. Henri Vever, une autre chez Auguste Vacquerie, etc.
(6) Portrait de Mme Rodin.
(7) ^PP* ^ M. Antony Roux.
(8) Un des bourgeois de Calais, un autre fut exposé au Charup-de-Mars en 1895.
les Femmes damnées et la Misère (1889) (i). Ah ! ces pauvres corps fripés, veules, raxcornis, effondrés. Vieilles femmes, momies encore frémissantes, au ventre flasque, aux seins vidés. Horreur ! tout cela fut jadis de la beauté, — et par la grâce du génie, c’en est encore !... Et, datés du même millésime, une Hècube^ accroupie, farouche, hurlante, démoniaque, le groupe du Songe (2), le Songe de la vie (3), et cette tête ferme et pensive, coiffée d’un bonnet blanc, penchée sur le bloc non dégrossi, qu’on peut désigner la Pensée ou la Contemplation, dont les yeux sont pleins de douceur et de sérénité (4). Puis une Jeune mère, accroupie près de son enfant qui tend les bras et dont les petites lèvres cherchent le sein (1891) (5) ; le Frère et la Sœur, adolescente qui tient un garçonnet sur ses genoux (6), un torse de Saint Jean, une Cariatide, robuste femme dont l’épaule musclée est chargée d’une pierre (7) ; un masque basrelief,/^ Doiiletir{i?>g2), un joli marbre, la mort d' Adonis, dont Vénus boit le dernier souffle (1893 et 1894) (8), une Galatèe (9), la Crête et
(1) Bronze, app. à M. Vever.
(2) Petit bronze, atelier rue de TUniversité.
(3) Marbre, app. à M. Johanny Petel,
(4) App. à Mme Durand.
(5) App. à M. Desmarais.
(6) Atelier, rue de l’Université.
(7) Atelier de Meudon.
(8) Ibid.
(g) App. à M. Errazuri^.
la Vague, la Résurrection, V Education Achille enfant (mênries dates) (i) ; Orphée et Eurydice et Psyché et V Amour (ou V Eternel printemps) dans toute la grâce qu’on peut souhaiter (1894) (2) ; V Espoir (3), le Christ et la Madeleine, V Homme accroupi (de la Porte de V Enfer , 1S95), V Illusion, fille dPcare (même année) que ses vastes ailes défaillantes n’ont pu soutenir (4).
Citerai-je encore VEnfant prodigue, agenouillé, dont les bras désespérés implorent la bonté paternelle ? \d Enlèvement d’une femme par un adolescent, la Source, endormie, offrant son corps gracieux au faune qui se penche pour y boire (5), le Poète et la Vie (1896J sorte de fût de colonne où la tête penchée du poète voit s'élancer jusqu’à elle, en torsades de pensées, les carnations fougueuses ou moelleuses de ses imaginaires rencontres (6). N^avez-vous pas vu, au moins dans le trouble intérieur des vingt ans, cette femme qui hurle, à plat ventre, les mains cerclant ses yeux fulgurants, tandis que sur elle se rue un homme dont les bras avides cherchent ses seins, la Luxure ? Et cet adoles-
(1) Groupe de 3 figures plâtre.
(2) Ces deux groupes, marbre, app. à M. Yerkes.
(3) Atelier de Meudon.
(4) Ce beau marbre app. à M. Cahn.
(5) App. à M. Fenaille.
(6) Ce marbre app. également à M. Fenaille,
io
^GÜSTE RODIH
cent, symbole de l’humanité, agenouillé devant X Eternelle idole (i), qui, les bras en arrière, sans défense, pensive et douce, lui offre sa poitrine où il boira, son ventre où il dormira ? Et cette Danaïde^ écroulée sur le sol (1888) (2), et cette Vieille heaulmière nue, assise sur un rocher (3), « statue des décadences et des regrets, la vie vécue avec ses espoirs anéantis » (4) ? 11 fit toutes ces belles choses, et puis d’autres encore, dont je vais retracer sommairement les aventures.
Suivons d’abord la série de bustes qu’il offrit aux regards passionnés d’un cercle grandissant, de 1881 à 1885, puis jusqu’à hier. Jean-Paul Laurens (5) « masque tragique et qu’on dirait avoir été léché par les flammes tant le bronze a des reflets et une patine de feu » (6), Carrier- Belleuse aux cheveux fous, deux Victor Hugo (dont un à l’Hôtel de Ville de Paris), Dalou (qui reparaît en 1889), Antonin Proust (7). Puis Henry Becque (1886), Puvis de Chavanr
(1) App. à M. Blanc.
(2) Marbre, Salon du Champ-de-Mars 1890, musée du Luxembourg.
(3) Ibid., figurine bronze.
(4) Gust. Geffroy.
(5) Le voir au musée du Luxembourg,
(6) G. Denoinville.
(7) A la salle de la rue Vivienne.
nés (1892) (i), Henri Rochefort (1893) (2). 11 faut les examiner, ces portraits : chaque détail est une œuvre, l’auteur y a laissé sa pensée, et la violence de sa volonté, et la forme de sa vision spéciale. « Presque tous ont comme des reflets de son propre visage » (3). Bastien Lepage trop tôt parti, le graveur Legros, son ami de Londres (1882), Octave Mirbeau (médaillon 1889, marbre 1895), Roger Marx (1889), Hennley, directeur du Magazine of art (1892), Mme Séverine (1893), Mme Russel,enMinerve(i896). Voyez le buste de César Franck au cimetière Montparnasse (1893), celui de Castagnary au cimetière Montmartre. Ses nombreux portraits de femme, celle adorablement décolletée, marbre délicieux, qui trône au musée du Luxembourg (4). Ils soulèvent les mêmes cris enthousiastes, la même réprobation bourgeoise. Les libéraux s'extasient, mais de quel dédain le fidèle de l’Ecole ne les couvre-t-il pas ! « Le buste de Dalou par Rodin, dit Ribot, c’est beau comme nflmporte quoi de n'importe qui » et Jean Dolent ajoute en souriant: « Celui de Jean-Paul Laurens ? C’est affreux, c'est beau,
(1) Au musée de Picardie, à Amiens. Une réduction de profil ornait la plaquette offerte aux convives du banquet à la gloire du fresquiste, le 16 janvier 1895.
(2) Reparut au Salon de 1899 en même temps que XEve,
(3) Daniel Baud-Bovy.
(4) Figurait au Salon de 1888,
décharné, hideux, macabre : cet art-Ià ne plaît pas dans les familles »(i). On a beaucoup parlé de celui de Victor Hugo (le premier). C^était bien le vieux poète des ultimes années, au front abrupt et tranquille, aux cheveux qu’agitent encore les vents de la mer. On y retrouve l’homme et Toeuvre. C’est un génie fixé pour la postérité. Puvis de Chavannes est admirable, quoiqu’on lui reprochera trop de hautaine froideur et cette redingote soignée où nul bouton ne manque, et ce regard dur où ne se retrouve pas la bonté de l’illustre peintre. La face mobile et tourmentée d’Henri Rochefort rappelle le pamphlétaire, mais rien que cela, et nulle sensibilité n’adoucit cet homme auquel ses familiers en accordent pourtant. Rodin n’a pas saisi l’être intime de ses sujets, peut-être même l’at-il dédaigné, et n’a-t-il vu que des héros publics : c’est eux qu’il a taillés pour jamais dans le marbre.
Chez de simples particuliers, on retrouvera mieux la chair et le regard, la parole et l’intention. En décembre 1898, paraît à la place d’honneur de la XVR Exposition de la Société Internationale le buste en bronze d’un jeune américain « admirateur du Balzac «Sous les reflets rigides de la sombre matière transparaît l’individualité du personnage, l’accent,
(i) Amoureux d^Art,
pour ainsi dire, du fades anglo-saxon » (i). — Le plus récent de ces portraits est celui d’Alexandre Falguière, qu’on verra sans doute au Salon de demain (Mars 1899). Le bon sculpteur toulousain y est bien nature.
L'art ainsi fait ne conquiert pendant longtemps que des initiés, les profanes se ruent à lassaut de ces incompréhensibles beautés. Ils dénaturent l’œuvre et briseraient — s’ils pouvaient — ceux qui osent penser différemment. Les Commissions toutes puissantes agissent de même. Rodin l'apprendra chaque fois qu'il se risquera dans les compétitions. En 1880, au concours pour le groupe commémoratif de la Défense Nationale (rond-point de Courbevoie) il présente une Patrie vaincue^ hurlante, les bras en croix, une aile brisée, dressée sur le corps d’un mourant. C’était vibrant de violence, trop révolutionnaire pour le jury qui préféra du Barrias. Rodin n’abandonna pas son sujet, en fit des variantes, supprima le soldat frappé à mort, et cela devint le Génie de la Guerre (i883;(2). Un comité se constitue à Nancy, en 1883, sous la présidence du peintre Français, pour l’érection d’une statue à Claude Gelée, dit Le Lorrain. Rodin l’entreprend. Claude est debout, un peu penché, une jambe fléchissante. Il
(1) Raymond Bouyer.
(2) Une des réductions est chez M. Pontremoli.
a la moustache dure, son opulente chevelure bouclée flotte au vent, son regard cherche cette clarté qui fait la joie de la vie et de la nature. Des chevaux, qui bondissent hors des ombres du piédestal, entraînent un adolescent radieux dont les yeux flambent de soleil, c’est le char d’Apollon ! Exposé en 1889, ce monument, incompris, fut repoussé par les autorités nancéiennes. 11 fallut trois ans de luttes, et des amitiés persévérantes, pour qu’il fut enfin inauguré à Nancy, en 1892. (Pépinière, près la place Stanislas). La statue de Bastien-Lepage, pour le village de Damvillers (1889) pour moins d'attente, n’en fut pas moins discutée. En juillet 1890, la Commission, dite des Travaux d’art, refusa le projet de Rodin pour un monument national à Victor Hugo (i). M. Arsène Alexandre a raconté comment l’architecte du Panthéon s’y prit pour en juger: il fit peindre l’ensemble sur un châssis qu’on dressa à l’emplacement désigné. Et cette étrange fantaisie suffit pour convaincre le statuaire d’ignorance. On lui rendit son poète, et c’en eût été fait sans le directeur des Beaux-Arts, M. Larroumet, qui obtint gain de cause après deux ans de démarches.
Ce Victor Hugo du Panthéon, « repêché » par M. Larroumet, n’attend plus que l’exécution.
(i) Première maquette en 1886.
Semblable en partie à celui qui sera prochainement érigé dans le jardin du Luxembourg, il écoute les hymnes des dots, assis sur les rocs secoués par eux, tend le bras vers les rives de France, et répète au vent qui bouleverse les ondes ses lyriques songeries. Trois sirènes aux torses souples, aux croupes longues, le regardent ; une Iris^ messagère des dieux, lui indique l’avenir. Dans le monument du Luxembourg (i) Hugo est assis de même, la Muse tragique le conseille, tandis que derrière lui se dresse une figure émue, sa voix intérieure (2). Ces femmes qui lui parlent, ruisselantes d aigue marine, lui souftlent leur passion et leurs légendes. Sous leur inspiration, il écrivit plus d’un drame immortel, et respire au soir de sa vie la paix glorieuse qu’elles lui ont donnée. C’est ainsi qu’Auguste Rodin a imaginé le rude laboureur de pensées, puissant et tendre, c’est ainsi qu’il le faisait comprendre, c’est ainsi que nous Tadmirerons.*
On offre à Rodin de faire partie de la Commission de décoration de THotel de Ville de
(1) Salon dü Champ-cle-Mars 1897.
(2) Un plâtre de cette « Voix intérieure » avait cto offert au Musée National de Stockolm par Rodin, après l’Exposition de cette ville où il avait été convié. La Commission du Musée refusa la statue. Le roi de S lède et Norvège, outré de cette impolitesse, s’empressa près du sculpteur, offrit des excuses et une décoration, et demanda la « Voix intérieure » pour sa galerie particulière.
Paris, mais on oublie de lui commander la moindre chose. Alors il continue son labeur formidable. Il dresse sur la place de Calais, en juin 1895, ce groupe des six bourgeois libérateurs, souscrit par la Ville, et pour lequel il éprouvera, une fois de plus, toute Thorreur des tracasseries administratives. L’Histoire nous a conservé l’héroïsme d’Eustache (de Saint- Pierre) et de ses compagnons accidentels, Jacques et Pierre (de Wissant), Gauthier (de Yismes), Andrieux (d’Ardres) et Jean (d'Aire), se rendant en chemise, nu-pieds, la corde au cou, au camp du roi d’Angleterre, Edouard III. C'est une page mémorable du XIV® siècle. Il appartenait au hardi sculpteur de la consacrer. L’un, les bras unis par la lourde clef qu’il va remettre à la merci du vainqueur, regarde fier et droit devant lui, altier de son renoncement, un autre se prend la tête dans un geste désespéré, entre eux un troisième, morne et triste, songe à ceux qu’il a quittés, enfin deux autres s’excitent du geste. C’est le sort des vaincus (i). Jamais nul piédestal n'avait porté d’hommes en chemise. Quelle abomination provinciale ! Les Bourgeois de Calais auraient pu sans doute mettre leurs chausses et leurs toques pour aller au supplice. Rodin n'y avait pas songé ! On le lui rappela.
(i) Modèle en 1889, à la Galerie Georges Petit, terminé en 1892.
II retombe dans son recueillement, songeant peu à la cohue qui hurle autour de lui et dont le bruit étouffé parvient à peine à sa rudimentaire cellule. Chaque jour, englouti dans ce monde où les vivants ne cessent de prier pour les morts, chaque heure il ajoute à cette Porte de r Enfer, que M. Edmond Turqnet, à ce moment directeur des Beaux-Arts, lui commanda pour le musée des Arts Décoratifs au Trocadéro (i). Sur cette arche de six mètres, avec son cadre et son fronton, sur ses deux vantaux en recul, il déroule un spectacle effrayant et poétique. Inspiré de Platon, de Plutarque, de Virgile, de saint Jean, du Dante qu'il a placé là comme l’évocateur tout puissant de cette magie, il a disséminé en divers groupes « s’enlevant dans une accentuation prodigieuse » (2) plus de deux cents figures merveilleusement modelées, quelque chose comme l'Humanité en marche à travers ses passions ; il a imaginé ce clapotement des morts, qu’PIomère compare à la fuite d’oiseaux épouvantés. Dès 1875, il eut cette conception. Sur la travée supérieure, en avant du tympan, un homme nu, accroupi, les épaules pliantes, les bras lourds, robustes pour soutenir sa tête massive, c’est le Penseur qui domine l’œuvre colossale. Il rappelle, par la
(1) En 1880, au moment de l’acquisition de XAge d’airain,
(2) Léon Maillard.
pose et par l’intention — par la forme même — l’expressif Penserio que Michel-Ange a placé dans héglise Saint-Laurent, de Florence, sur le tombeau du triste duc d’Urbin, Laurent de Médicis, père de notre Catherine, aux pieds duquel il coucha ensuite le Crépuscule et \ Aurore.., Plus haut encore, au faîte de la porte tragique, se penchent trois damnés qui clament sur l'abîme « Vous qui entrez, laissez toute espérance ! » Vous qui naissez, laissez toute espérance ! Vous qui gardez la foi, l’amour au cœur, l’illusion des riants lendemains, vous qui proclamez le triomphe éternel de l’art, vous qui suivez le soleil en marche, vous qui ne vivez que pour la nature et l’humanité, laissez toute espérance !
Pourtant, Rodin résiste et patiemment continue. Chaque jour amène une anecdote. Après l’Exposition de 1896 à Genève, il offre à l’hospitalière ville plusieurs des œuvres qui viennent d’y figurer, dont une admirable Fejjime accroupie en bronze. On la retrouve, un an après, oubliée dans les caves du Musée, au milieu des toiles d’araignées ! « Ce sont là de menus faits que l’histoire ne jugera pas indifférents » (i).
La Société des Gens de Lettres ayant réuni les fonds pour élever une statue d’Honoré de Balzac, s’adresse à Rodin (2), en se soumettant
(ï) Mathias Morhardt.
(2) Elle avait, paraît-il, été demandée d’abord à un autre statuaire qui mourut sans l’avoir exécutée.
d’avance à la façon dont il jugera bon de camper son grand homme. Effrayé, il hésite, puis accepte et cherche pendant dix ans à rendre, vivant à nos yeux, cet écrivain dont Lamartine a dit : « Son extérieur était aussi inculte que son génie, c'était la figure d’un élément ». Il devait arriver à cette statue la plus extraordinaire des aventures. Admirée, bafouée, refusée par ses propriétaires, soldée par souscription, acquise par un amateur, finalement conservée par son auteur qui repoussa ses offres généreuses, quoiqu'il fût pauvre, on se battît autour d’elle mieux qu’autour d’un drapeau. On la traita de « bloc informe », des amis de Rodin avouèrent que c’était « une grave erreur », on nous conta comment le Président de la République, qui, lors de sa visite au vernissage officiel, jetait un mot aimable à chaque œuvre, n’avait pas daigné honorer d'un coup d’œil ce triste grand écrivain, etc... Chacun discute ou apprécie. « Les gens de bon sens n'hésitent pas à donner leur avis. M. Harpignies dit: «Je ne critique pas, je ne comprends pas ». Le poète Léon Dierxest plus dur encore : » C’est une fumisterie sans nom, voilà dix ans, du reste, qu’elle dure». Et M. Alphonse Humbert ajoute : « D’un homme qui avait certainement du talent, on a fait cela » (i). Mais « regardez-le un instant, ce bloc
(x) M. Léon Bailby, dans la Presse,
enfariné des plaisantins, faites-en le tour, détaillez-en les silhouettes et vous y trouverez un balancement d’homme gros, une harmonie de charpente épaisse de la plus parfaite vérité, car Balzac fut un gros homme aux membres lourds » (i).
Le rôle de la Société des Gjus de Lettres semblait devoir rester des plus effacés. Le Comité en avait jugé autrement. Il était, des conventions acquises, dans l’obligation d'accepter le projet, mais on ne déchire pas en vain l’amour propre d’un artiste avec qui les procès sont peu à craindre. Un membre de la Commission « mit au défi le Conseil Municipal d'accorder un emplacement à Paris pour ériger cette monstruosité ». Puis le Comité vota et informa M. Rodin que, par ii voix contre 4, on ne « reconnaissait pas Balzac » dans sa maquette. Après cette appréciation, Auguste Rodin, tranquille, écrivit aux journaux: « Soucieux avant tout de la sauvegarde de ma dignité d'artiste, je vous prie de déclarer que je retire du Champ de Mars mon monument qui ne sera érigé nulle part ».
Les édiles parisiens eussent-ils été aussi féroces qu’on l’insinuait ? M. Levraud (2) président de la Commission des Beaux-Arts, qui
(1) M. Louis Richard, dans Alceste.
(2) Aujourd’hui député de Paris.
donnait souvent le ton à l’Hôtel de Ville pour les questions esthétiques, avoua : « Je suis certain qu'un artiste comme Rodin a pensé à une grande chose... Ceux qui reculent effrayés devant l’ébauche seront peut-être les premiers à s’arrêter, émerveillés, devant l'œuvre achevée. » Il y eut des avis contraires, assez hésitants. MM. Bellanet Rebeillard « réservèrent leur opinion. « Quelle que soit l’admiration que j’aie pour le grand talent de M. Rodin, j’estime que cette fois l’artiste s’est absolument trompé ». dit M. Lampûé. M. Grébauval renchérit en affirmant « qu’il serait ridicule de faire bon accueil à ce bloc » et M. Labusquière, énergique, conclut que « si la statue avait besoin d’un refuge, c’était contre et non pour elle ».
Quoi qu’d en soit, Rodin eut un réveil admirable. Toute la jeune littérature se leva pour affirmer sa sympathie au vaincu de cette nouvelle escarmouche. 11 s’y mêla nombre de peintres et de statuaires. Et la protestation qui circula revint couverte de signatures : « Les amis et admirateurs de Rodin... encouragent de toute leur sympathie l’artiste à mener à bonne fin son œuvre, sans s’arrêter aux circonstances actuelles et expriment l’espoir que, dans un pays noble et raffiné comme la France, il ne cessera d’être, de la part du public, l’objet des égards et du respect auxquels lui donnent droit sa haute probité et son admirable carrière ».
Une souscription s’ouvrit, rapidement couverte, pour l’achat du Balzac, Mais un amateur éclairé (i) s'en était déjà rendu acquéreur, ce qui termina cette lutte de générosité (2).
Au même Salon (1898), Rodin exposait ces deux amants enlacés qui confondent leurs haleines, la femme abandonnée sur les genoux de son maître, « couple tendre et fort qui se dégage passionnément du bloc muet » (3), ce qui ravit une admiration unanime, tant la lumière épandue, frissonnante et tendre, en faisait une vraie chair hantée par le Péché « pièce idéale >>(4), déjà vue douze ans auparavant (5). Les marchands, moins dédaigneux, convinrent qu’il y avait à compter avec cet homme-là. On rencontrera, chez Barbedienne et chez Thiébaut, des reproductions du Baiser,^ de r Adonis y du Sculpteur et la Muse, du Printemps où le berger robuste enlace la souple fille qui s'offre. On le glorifie outre-mer, on le recherche. Un incident récent (6), qui prit des allures belliqueuses, a brisé dans l’œuf le Gladstone que les partisans du vieil homme d’Etat étaient venus demander à Rodin pour une place publi-
(1) M. Pellerin.
(2) Le Balzac est actuellement dans l’atelier de Meudon.
(3) Paymond Bouyer.
(4; Léon Maillard,
(5) Marbre chez M. Antony Roux.
(6) Fashoda, novembre 1898.
AUGUSTE RODhV
que de Londres, jingoïstes se cabrèrent, et il fallut donner l’œuvre à un compatriote. Jadis Rcdin possédait déjà cette admiration lointaine. Le Chili lui commanda (1883 et 1884), deux monuments dont les maquettes, non payées, furent perdues dans les révolutions de ce pays (i). On se rappelle cette statue équestre du Général Lynch le front nu, le bras tendu dans une allure un peu classique, et ce Président Vicunha, debout et fier, dont le piédestal, orné de bas-reliefs historiques, supportait une femme qui levait vers lui ses regards reconnaissants.
Actuellement, il termine pour la République Argentine un Président Sarmiento (1898). Du piédestal de pierre fruste que ce libérateur dominera surgit Apollon, écartant d’un geste superbe les frondaisons épineuses. A ses pieds se tordent les serpents. Dédaigneux, il regarde l’aube de la liberté ; encore à demi-noyé dans la matière, il rayonne de force et d’esprit. Ainsi « il n’aura rien manqué au génie de Rodin, a dit M. Octave Mirbeau, pas même le douloureux et peut-être fortifiant honneur d'avoir été contesté par la médiocrité et persécuté par la haine des sots ». L’ardent soleil austral enflammera de brûlants baisers cet éveil de pierre, et les Argentins s’en enorgueilliront sous le vaste ciel de leur cité.
(i) Ces deux maquettes étaient au tiers, très faites, M, Rodin en a des photographies.