RODIN DESSINATEUR
Le statuaire a révélé les trésors de ses cartons, des dessins comme en crayonnent les éléments. « Il exprime ce monde des mouvements par le geste, l'attitude, le sursaut rythm.ique et décisif des formes extérieures qu’il surprend et certifie» (i). Aux expositions des Pastellistes et Peintres-c^raveurs de la galerie Georges Petit, ailleurs aussi, c’est une merveille qui éblouit. Ces profils sont tendres et robustes, virils dans la grâce. Jamais ils ne sont pauvres de lignes : un trait, un point, un coup d’ongle, tout converge vers l’intention. « Cette qualité, difficile à expliquer, qu’il possède complète, se rencontre chez les meilleurs des égyptiens et des grecs » (2). Pourtant aucun d’eux n’a serré la vie de plus près.
Il fit de la peinture à l'atelier Lecoq de Boisbaudran, — on a vu des toiles de son extrême jeunesse, quand il fraternisait avec le graveur Legros, maintenant fixé à Londres, — des copies dans les musées, quelques essais
(1) André Fontainas.
(2) Ch. Quentin, dans The Art Journal de novembre
furtifs de paysage, un portrait de son père, mais son dessin n’est pas l’application d’une théorie d’école, encore moins un procédé. Une idée le hante. 11 saisit un débris de crayon, une feuille de carnet, le dos d’un prospectus, et, hâtivement, la fixe. Les courbes charnelles s'élancent, reviennent, raccordent les muscles qui se nouent et se meuvent comme des serpents. Ces ébauches participent de la plastique autant que de la ligne, « le dessin annonce et commente l’œuvre du statuaire » (i). On croirait des sujets modelés dans la glaise, avec le coup de pouce ferme et lent du sculpteur, tant les jeux d’ombres glissent avec harmonie sur ces souples ossatures. Un visage sommairecomplète le corps dont le mouvement seul l’a tenté.
Divers journaux d’art publièrent au moment des Salons annuels des croquis de Rodin, reproduisant les œuvres qu’il exposait. Plusieurs ont laissé souvenir, VHomjne au taureau, Promcthée et les Ocèanides. Ce fut une révélation. Depuis, il a montré des pointes sèches, V. Hugo, Henry Becque, Antonin Proust ; on a pu voir de lui une suite innombrable de poi traits et des frontispices à de nombreux ouvrages d amis. Il illustra un poème d’Emile Bergerat, Enguerrajuie (2), accorda un prélude au Jardin des supplices /àiOci^ve Mirbeau, et des origi-
(1) Roger Marx.
(2) Frinzine et Klein, éditeurs 1884.
naux parfaitement calqués par M. Clôt, pour une édition de luxe prochaine de cet ouvrage. On cite un exemplaire des Fleurs du mal^ unique et sans prix, entièrement orné de sa main (i).
La vigueur de ses lignes est incroyable, rien ne fuit, ni ne s’embrouille. Quelquefois il fait prendre à ses modèles des poses extraordinaires pour en tirer quelque document, des instantanés, des aspects dont il s’instruira. Il conserve ainsi des centaines d’amantes aux torses tordus, aux jambes allongées ou repliées, aux ventres gras, aux croupes larges. Les unes sont étendues comme l’herbe folle après l’orage, les seins flottants, les bras en oreillers ; les autres, accroupies, agenouillées ou prosternées offrent aux regards les plus suggestifs raccourcis de la structure féminine, d’autres enfin se renversent les flancs cerclés par le désir, les lèvres offertes, les étreintes prêtes, et Ton aperçoit bien le sang qui gonfle cette chair, et cet « esprit de l’existence qui réside dans la voûte la plus secrète du cœur ainsi chante dans sa Vita nuova l’amant de la symbolique Béatrice.
L’art est simple comme la vie et complexe comme elle. Les moindres chefs-d'œuvre, qu’on croirait nés d’un rayon de soleil, ont eu pour source des sensations éparses. La copie fidèle
(i) App, à M. Paul Gallimard.
de la nature ne suffit pas. C’est ainsi que Rodin, dans sa passion des formes expressives, dut en saisir ça et là tous les détails, qu’il nota et réunit... « Je suis trop littéraire... je ne prends pas assez de croquis dans la rue » lui fait murmurer Jean Amoureux d'art. Remarquons
cependant qu’il en a beaucoup recueilli. Et dans ces dessins frustes, rapides, inachevés, mais vigoureux et synthétiques, dans ces traits enchevêtrés qu’appuie une ombre d’encre, que troue un coup de blanc, il a pu dénouer le nœud de ses pensées. Les yeux y décomptent les gestes et les intentions, y suivent les os, y fouillent les anatomies, se perdent à loisir parmi tout ce butin ramassé au hasard de l'intuition.
Rodin ne dédaigne pas une ligne. « C’est un merveilleux tempérament, né pour l’observation aiguë de l’humaine réalité» nous explique M. Louis Gonse, dans son Histoire de la sculpture française au XIX^ siècle. Mais n’y cherchons pas les silhouettes frivoles ou gracieuses du modernisme, il ne saurait les voir, elles ne traversent pas ses quotidiens concepts, elles ne passent pas dans sa rue.
Effleurant ces épopées séculaires dont les poètes ont fait les sépultures gigantesques de leur pensée, il en a saisi le côté éternel et le côté particulier. Avez-vous examiné la pointe sèche qui orne l’entrée de la Vie artistique,, 2'^ série, de Gustave Geffroy ? Ces trois femmes
qui se désespèrent sous l’arbre du péché, et dont la nudité forte et gracieuse tressaille sous la fièvre des larmes, dont les yeux, selon l'expression de l’Alighieri, sont devenus des désirs de pleurer ? Ce sont aussi des figures du deu xième cantique de la Co7nèdie florentine, le Purgatoire. Avez vous feuilleté l’énorme album de 142 croquis, rassemblés de 1880 à 1885, héliogravés par Manzi et édité par la maison Goupil sous la pression de l’amateur hardi qu’est M. Fenaiile, Dessins iV Auguste Rodin ? Ce sont de ces pages sommaires dont je parlais plus haut, où les traits fluides, les pâtés d encre et les notations de couleur s'assemblent avec science. La plupart se rapportent aux groupes de cette Porte de V Enfer à laquelle il a voué trente années, de cet enfer que Platon se refusait à décrire. On y voit Dante en marche, on y rencontre les trépassés qui appellent une seconde mort, ceux qui fléchissent sous une chape de plomb, Ugolin, dont la faim dévorante croît en s’assouvissant, reprenant son horrible repas, Mahomet aux entrailles pendantes, le cœur battant dans la poitrine ouverte, les gourmands et les repus enfoncés dans une fiente « qui paraissait sortir des latrines humaines », les damnés gonflant la poix bouillante, le gibelin Farinata degli Uberti, vainqueur de Monte-Aperto, dans son vêtement de flammes, les arbres dont les fruits sont des épines empoisonnées, et ces
oiseaux qui, perchés dans le verger sanglant, crient avec une voix humaine : « Pitié ! pitié I » et toutes les visions des bollandistes, et tous les animaux tragiques de la forêt dantesque !...