‹ Auguste Rodin, statuaireChapitre 3 sur 7 · CARACTÈRES ET PROJETS · texte numérisé non relu

CARACTÈRES ET PROJETS

Au sommet d’un coteau de Meudon, perchée sur un terrain chaotique, boursouflé de champignonnières, la maison d’Auguste Rodin se dégage d’un manteau de forêts. C’est la « villa des Brillants ». A ses pieds, une vallée où coule la Seine molle, une vallée où le regard plonge et trouve des perles. Les gens du pays lui ont donné le nom de Val Fleuri. La couleur y est intense, tour à tour joyeuse ou triste. Les rumeurs de l’industrie n'y ont pas encore noyé la chanson solitaire des abîmes, et les lentes fumées qui s’enroulent comme un turban au front des collines ont les flancs pleins de mirages. Au loin, le pont de Sèvres, bossu robuste. En face, les terrasses de Bellevue. Des arbres, des jardins, des cottages y dominent les usines naissantes, la pensée flotte par dessus, on est si haut dans la nue !

L'habitation offre cordialement son enclos hospitalier, ses pièces peuplées de joies anciennes et de plaisirs nouveaux. Côte à côte avec des raretés romaines, grecques ou égyptiennes, les oiseaux, les fleurs, les grêles statuettes, voici un portrait du maître par Sargent, un autre par Avidgor, un troisième par Jean Paul Laurens (i). Voici des toiles de Carrière, chairs lumineuses, visages où se jouent les pensées ! de Claude Monet, Degas, Pissaro, des gravures vibrantes de Bracquemond, et mille choses dont on ne se lasse pas. Les torses robustes sortis des mains de Rodin se heurtent et se repoussent. Dans un coin, Honoré de Balzac incline sa tête puissante. Et de petits groupes, des marbres translucides, radieux de force et de beauté mêlent leurs membres à ce pittoresque désordre. Hardis sujets, corps souples, muscles vivants. Des filles triomphantes, des adolescents terrassés, des étreintes frénétiques. L’amour, la luxure, le désir, la cruauté. Une Tentation où une femme nue, se rue, joyeuse et lubrique, sur le dos de Termite prosterné. Une faunesse qui enlace un jeune homme, et Tenlace de telle façon, des bras, des jambes, qui se tordent autour de lui comme des serpents, qu'on devine qu'il ne tardera pas à lâcher le roc auquel il se cramponne, et à tomber; des amants repus;

(î) Extrait de la fresque du Panthéon,

d’autres qui se reprennent : « Viens sur mon cœur, dit-elle, ce n’est pas seulement dans mes yeux qu’est le paradis » ; un Adonis réveillé par les Muses^ cet Adonis, printemps féminin des religions lasses dont Vénus est le viril soleil. Des pierres limpides, une Vénus courbée sur cet Adonis que d’un baiser elle va changer en fleur ; ailleurs, \ Homme regardant son œuvre, un torse puissant, tête penchée, dénommé la Méditation, la Jeunesse et V Amour, VEté, le Printemps, Trois grâces qui dansent (1896), et d’autres encore.

Rodin s'est isolé pour demeurer intact dans sa volonté. Il habita plusieurs années une maison vieillotte de Sèvres, avant d'aller à ce châlet de Meudon, sur ce Val Fleuri. C’est là qu’il vit, près de la compagne dévouée de ses heures. Suivons-le au travail, que ce soit dans ce coin reculé du boulevard d'Italie, au Clos Payen, où il vient parfois s’enfermer tout à fait seul, dans cet ermitage du siècle dernier qui tourne le dos à la rue « enfoui sous les arbres et dans les herbes, près de la Bièvre » (i) dans le silence, loin du bruit de Paris, loin des curieux, des envieux et des méchants, soit dans ces retraites quasi-mystérieuses qu’il affectionne dans les banlieues, au boulevard de Vaugirard, puis au faubourg Saint-Jacques, des dé-

(j) Léon Maillard.

serts qu’il peuple de ses rêves, soit dans ce vaste dépôt des marbres de TEtat, où Tartiste, depuis plus de douze ans, évoque tout un monde de puretés.

Proche le quartier agité des Expositions, cette enceinte s’étend comme une oasis de la tumultueuse cité. Les immenses cours semées d'îlots calcaires, de blocs couchés dans Therbe, de débris statuaires ou architecturaux, ont un horizon délicieux. De grands arbres, peuplés d’oiseaux, y jaunissent au vent des automnes, jetant leurs dernières feuilles, telles un geste tragique, aux chefs-d’œuvre prochains. Une brise de Mantoue, et de Florence aussi, passe dans ce calme site. Le long des bords s’ouvrent de larges portes, celles des ateliers que TEtat mit généreusement à la disposition de quelques uns, sommairement indiqués par des lettres.

Voici M, Guillaume, G, Jean-Paul Laurens, K. Fremiet, J, Rodin. On les déplace parfois. Rodin était anciennement à l’M. On lui a accordé maintenant l'H pour le dégrossissement de ses pierres, c'est à VH que les praticiens taillent en ce moment le Victor Hugo du Luxembourg. Ce sont des pièces carrées, blanchies à la chaux, au sol bitumé, où nul détail ne détourne la pensée, froides mais glorieuses. Un coin de nature fait la joie de leur austérité, et ceux qui les habitent les meublent de leur génie.

Frappons à la porte de Rodin. Le voici,

entier dans sa splendeur. Les étrangers les plus ilegmat'.ques viennent le voir et l’écouter « C’est un rare plaisir de l’entendre causer d'art, parler de son propre travail et de celui d’autrui » (i). Pénétrons dans cette « vaste cellule de moine que la pensée de l’homme emplit toute » et d'où sortiront « des marbres beaux comme des fleurs » (2). L’homme vient à vous, les vêtements tachés de plâtre, hésitant et timide. Une médaille de Ringel le montre, les cheveux drus, la barbe flavescente, l’œil naïf mais positif. Le front est puissant, le nez inquisiteur, le bas du visage noyé dans sa lourde barbe, sur une de ces « fortes encolures aimées de Balzac, qui unissent plus intimement le cœur au cerveau » (3j 11 a des étonnements bon enfant. Le buste un peu épais, tel que le révèle ailleurs Melle Claudel, trapu et tranquille, son geste a de la force. Vous examinant sans que vous vous en doutiez, il prend des notes, et, prolongeant les contemplations silencieuses, vous écoute volontiers sans vous entendre. Ses yeux ont des abîmes lointains. Cet homme n'est évidemment pas un lutteur pour la vie, — qu’il aime de quelque manière qu’elle se manifeste, car il affirme : « Tout ce qui est dans la nature est

(1) Ch. Quentin, Thi Art Journal.

(2) Fagus, 3 Cœurs d’ Hommes .

(3) Daniel Baud-Bovy.

beau, puisque c’est vivant », « la beauté, c’est la vie, quelle que soit sa forme » (i).

Peut-on insuffler la vie dans la matière ? 11 Fa cru, et c’est pourquoi il ne cessa jamais de chercher et de produire. Il eut peu de maîtres, plutôt des amis. Un sculpteur, Carrier-Belleuse (1865 à 1870 — à peine passa-t-il près de Barye dans le sous-sol du muséum), deux peintres, Puvis de Chavannes et Jean-Paul Laurens. On lui donne pour élèves Bourdelle aux rictus violents, Melle Claudel si puissante et si douce. Cette dernière passa cinq ans près de lui. « Je lui ai montré où elle trouverait de l’or, mais For qu’elle trouve est bien à elle ». Elle fit un beau buste de lui, et un dessin à Feau forte pour le livre de Léon Maillard « Rodin lui-même, dit M. Morhardt (2), au travail, au milieu de ses groupes et de ses statues, Rodin s’arc-boutant, se penchant, plongeant, se hissant, tendant de toute la longueur de son bras une boulette de terre à modeler, en se renversant presque pour mieux juger d’un profil plafonnant ».

La réputation n’a pas amené la fortune, ni la paix. Je viens de conter ses luttes incessantes, ses déboires renouvelés. Né à Paris en 1840, jusqu'à trente ans il dut s’astreindre à des besognes de tâcheron, collabora de 1871 à 1877 aux

(1) Paroles rapportées.

(2) Dans son étude sur Melle Claudel, Mercure de France,

cariatides de la Bourse de Bruxelles avec le belge Van Rasbourg, et fit cette même année quelques travaux de décoration au palais du Trocadéro. Puis, se risquant à la manufacture de Sèvres, en 1879 et 18S0, il essaya son rude ébauchoir sur de fragiles parois, dans le kaolin friable. On peut voir ses délicates figurines au musée du Luxembourg, sur un vase décoré, en pâte d’application, d attributs et de bacchanales, et au musée de Sèvres, une allégorie adornée de V Hiver.

Le droit de vivre et de parler, il Ta conquis dans la nécessité. Les hostilités renaissantes ne l’ont que mieux aguerri. Son talent sut trouver une puissance de vie inconnue, toute la science du détail dans une sobriété de lignes qui ne doivent rien qu’à la nature, et les plus indépendants des artistes ont tressailli sous son influence, vous en jugerez dans les salons futurs. Son ambition depuis se borne à faire noble et vrai...

A la porte de bronze où il enroule les immortelles scènes du poème dantesque (i) il voulait ajouter une arche seconde, celle de La Mort et la Résurrection. Mais un des projets surtout quhl compte mener à bien est sa Colonne du Travail, monument dont M. Armand Dayot souhaitait avec ardeur la réalisation.

Le travail est la véritable glorification de

(i) Commandée en 1880 par M. Turqiiet, pour le Musée des Arts décoratifs.

l’humanité, sans lui rien de possible, ni de durable, ni de vivant. La parole de Dieu : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », signifie simplement : « Va, et existe ». Autour de cette spirale hardie, les labeurs ouvriers escaladeraient le ciel sous la forme de reliefs synthétiques. Un escalier ajouré les rendrait accessibles à nos yeux. Les parties souterraines retraceraient les horreurs de la mine et des puits, tandis que surgiraient au soleil les métiers de l’atelier et de la rue. Chaque étage, s’élevant dans la cérébralité, montrerait des professions plus intellectuelles : Ce serait Tascension de la Société sous son aspect essentiel. Au sommet, deux figures ailées, les bénédictions du travail, s’érigeraient sur l'abîme.

A l’entrée de ce synthétique escalier, deux personnages colossaux, le Jour et la Nuit, regarderaient défiler devant eux les ouvriers du pic, de la plume ou du pinceau, du ciseau ou du verbe (1898) « Toutes les figures du monument, sauf les figures symboliques du Jour et de la Nuit et des deux Bénédictions, nous apprend M. Gabriel Mourey, porteraient le costume moderne. »

Le buste de Puvis de Cliavannes par Rodin a été donné au Musée d’Amiens. Quels que soient les titres de la ville à la possession de celui qui l’a tant illustrée, pourquoi Lyon ne l’a-t-il pas revendiqué pour sa collection des

Lyonnais dignes de mémoire ? Au jour prochain, l’auteur du Bois sacré àç^vvdL y figurer, dans cette collection, aux côtés d’Hippolyte Flandrin et de Meissonier. A qui, mieux qu’à Rodin, Lyon pourra-t-il commander un buste? Et de toutes parts, pour des monuments qui vont surgir de terre en souvenir de l’illustre peintre, pour celui des rives de la Seine, pour celui des bords du Rhône, quel ami plus consciencieux choisir que celui-ci. L’auteur du Balzac doit faire le Puvis de Chavannes, Que dis-je ! il est fait, il n’y a plus qu’à le lui demander !

11 faut aussi qu’il termine ce Baudelaire^ poète de la révolte, du vin et de la mort, dont le comité, constitué par Deschamps à la Plume sous les auspices de Stéphane Mallarmé et la présidence d’honneur de Leconte de Lisle, publia vers 1896 un livre auquel collaborèrent tous les jeunes écrivains de ce temps. Rodin possède à Meudon un buste qui lui servira. Inspiré tout à la fois par les nombreuses figurations de ce « poète au cœur profond peuplé de dieux »,(i)« alchimiste cruel » (2) «hanté de vice et de terreur, d’amour et de prière » (3), celle de Bracquemond en i86f, les cinq du livre d’Asselineau, dont celle de Courbet (1848) et les deux de Manet (1862 et 1865), celle de Emile

(1) Léon Dierx.

(2) Edmond Picard.

(3) Emile Verhaeren,

Deroy, hirsute et barbue (1844), décrite par Th. de Banville dans les Nouveaux Camées Parisiens (i), celle d’Alcide Sauvaire d’après la photographie de Nadar, par le médaillon peint par Alexandre Lafond qui a figuré de 1861 à 1863 dans le magasin de l’éditeur Poulet- Malassis, et aussi par les têtes au crayon noir rehaussé de rouge de Baudelaire lui-même, Rodin a fait revivre à nos yeux ce sourire crispé et cette vie de tortures. 11 a dû pour cela se résoudre à abandonner, ce sont ses paroles, cette sorte de photographie pratiquée jusqu’ici en sculpture. Ce sera encore un portrait pour l’immortalité.

Page 1