PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS rue tivienne, 2 bis, et boulevard des italiens, la A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
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AVANT-PROPOS
Ce n’est point un livre que j’offre au public, c’est une série d’entretiens qui ont été sténographiés et qu’on m’a demandé de réunir. Je leur laisse leur forme primitive, qui rappellera sans cesse au- lecteur mes titres à son indulgence; il est équitable, en effet, d’accorder certaines licences à l’improvisation et de penser que la rapidité même de l’expression, si elle sert parfois les idées, peut souvent leur nuire. Je prie
les historiens et les critiques de ne point m’ap-
AVANT-PROPOS
pliquer leurs instruments de précision, mais d’écouter la voix de leur propre cœur. Les portraits que je retrace sont surtout des études morales, et ce sont les enseignements de l’histoire que je m’efforce d’y faire ressortir. Les consciences fermes en tireront quelque consolation, les consciences ébranlées de salutaires clartés, car les poètes, les adulateurs, les faux légistes de tous les temps ont fait d’Auguste un type qui ne peut qu’attrister ceux qui pensent, justifier ceux qui flattent, tromper ceux qui régnent.
Je dédie ces pages à mes auditeurs de la Bibliothèque impériale : elles leurs appartenaient déjà, mais cet hommage me permet de les remercier publiquement de la sympathie qu’ils m’ont témoignée depuis quatorze ans et de la force ctu’ils m’ont prêtée. Peut-être les ai-je
AVANT-PROPOS
aidés quelquefois à admirer ce qui est beau : en échange, ils m’ont toujours appris à. n’aimer et à ne louer que ce qui est bien, car le respect que le public imprime est pour l’orateur une source d’inspirations et une règle pour ainsi dire infaillible.
AUGUSTE
AUGUSTE ET SON SIÈCLE
A la fin de la république romaine, un jeune homme, qui s’appelait Octave, débuta dans l’histoire comme Néron finit. Pendant les guerres civiles, épreuve redoutable pour la jeunesse, il montra une résolution et une férocité précoces. Il avait une absence complète de scrupules et de moralité, ce qui est commode dans toutes les oositions politiques, et surtout dans les temps
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où les partisse combattent les armes à la main. Pour couvrir sa conduite d’une apparence de justice, il donnait pour prétexte la vengeance à tirer des meurtriers de César ; ce n’était qu’un manteau sous lequel se cachaient ses propres rancunes; les crimes qu’il ordonnait n’avaient d’autre but que de déblayer le chemin devant lui. Il avait du reste autant de disposition à. verser le sang, que de plaisir à le voir couler. Ces jeux du Cirque, dont les Étrusques avaient transmis l’usage aux Romains, avaient développé chez eux un fonds de cruauté qui n’a jamais disparu, et que les combats des gladiateurs entretenaient sans cesse. Octave prenait plaisir à. assister aux supplices qu’il ordonnait; il a fait combattre un fils contre son père; il a, dit-on, arraché lui-même les yeux à un malheureux qu’il croyait armé oant re lui. Je n’ai pas besoin de vous rappeler les uems de ses vic-
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listes; des villes entières, comme P'erousj, furent en quelque sorte dépeuplées ; son tuteur même ne fut pas épargné, et Cicéron, son premier protecteur, fut abandonné, pour ne pas dire tué, par lui.
De plus, il était débauché ; il portait si loin ses honteux ravages, que ses amis n’essayaient plus dé le justifier. Us ne trouvaient d’autre excuse à sa conduite que le dessein de pénétrer les secrets des familles puissantes et de se créer des intelligences même chez ses ennemis.
N’ayant d’autre guide que son ambition, il a trahi successivement tous les partis : le sénat d’abord, pour se faire noinmer tribun du peuple, puis le peuple, pour se faire nommer propréteur par le sénat, enfin le sénat, de nouveau, quand il se fut assuré le déplorable appui des vétérans de César.
L’histoire nous a conservé fidèlement l’attitude
AUGUSTE
féroce du triumvir Octave. Vous vous rappelez également cette mort des principaux amis de Caton, qui saluèrent Antoine du nom de général, et n’eurent que des railleries sanglantes pour Octave le bourreau. C’était le nom que Mécène, son meilleur ami, devait lui jeter an jour à la face.
Voilà sa jeunesse. Tout à coup s’opère un changement à vue.
Le sang a coulé à flots. Les autres triumvirs sont morts, la puissance est conquise : un nouvel homme surgit. La chrysalide rompt son enveloppe; il en sort un papillon. Auguste apparaît devant la postérité dans toute sa splendeur; éblouie de tant d’éclat, la postérité l’ absout.
J’avoue, messieurs, que c’est un embarras pour les esprits qui veulent étudier la marche des choses humaines sans se soumettre aux préjugés réprouvés par la morale que de se pro-
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noncer sur ce changement subit. Car, il. n’y a pas ii le nier, Auguste est proclamé un des bienfaiteurs de l'humanité. Son nom a été consacré comme un symbole de clémence. Cet homme, dont les mains étaient couvertes de sang, est devenu le type de la générosité. Corneille en a fait le héros d’une de ses tragédies, et le plus grand éloge que l’on puisse adresser à un souverain vivant ou mort, c’est d’essayer de le comparer à Auguste. Au delà de cette louange, il n’y a plus rien. Il faut croire que Néron a été bien maladroit de commencer par la vertu et de finir par le crime. Il suffisait de renverser l’ordre chronologique de ces deux parties de sa vie pour que Néron devînt aussi un bienfaiteur de l’humanité.
A toutes les époques, les hommes ont eu un penchant vers la bassesse, et l’histoire elle-même est pleine d’accommodements avec ceux qui
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ont pri6 la peine de la duper. Quand un pro-
cès a été jugé par tant de voix et par tant de siècles, on ose à peine eu essayer la révision. Mais enfin, le fond de ce jugement, quel est-il? C’est que le bien fait par Auguste a fait oublier le mal fait par Octave; c’est que les bienfaits de la fin de sa vie ont effacé les crimes du commencement; en un mot, c’est la grande doctrine politique, pratiquée sans cesse : que la fia justifie les moyens. Cet empire conquis per fas et ne/as deviendra sacré, auguste, voulu par lesdienx, par cela seul qu’ après beaucoup de mal on fera beaucoup de bien.
Il est difficile de se soumettre, même devant les témoignages innombrables qui ont fixé l’opinion publique sur Auguste. Pour ma part, je ne me soumets point, je m’indigne, au contraire, et, avant d’entrer dans ce siècle, où je vanterai Successivement ce qui mérite d’être vanté,
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j’éprouve le besoin de faire une protestation de conscience. Je crains, lorsque je viendrai à vous parler de tous les beaux monuments construits à Rome à cette époque, de paraître faire un éloge sans réserve d’Auguste ; aussi dais-je vous demander la permission de m’expliquer préalablement sur ce personnage si mesuré vers la fin de sa vie, si scélérat à ses débuts.
A quoi tient cette popularité d’Auguste? De son vivant, à son habile politique, et, aussitôt après sa mort, à une espèce de cri public qui s’éleva dans Rome ; car le lendemain même le sénat voulut appeler sœculum Augusti l’espace de temps pendant lequel Auguste avait régné.
Les successeurs d’Auguste le rendirent encore plus cher à la mémoire du peuple, les uns par leur respect, les autres par leurs crimes. J.es chrétiens contribuèrent aussi à former cette auréole; le Christ était né sous Auguste, et ce
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grand empire fondé par ses mains était nécessaire au christianisme, pour convertir le monde. Les barbares, à leur tour, admirèrent en le renversant l’empire romain; les empereurs des temps byzantins et du moyen âge, Charlemagne et les empereurs d’Allemagne, cherchèrent un modèle dans Auguste. La renaissance reprit l’éloge de celui que Virgile avait rendu immortel, et plus tard les sujets de Louis XIV chantèrent ses louanges à l’envi. En un mot, il semble que l’humanité entière, par la bouche de ses plus grands génies, se soit entendue pour faire d’Auguste le type de ce qu’il y a ici-bas de plus parfait, en fait de domination, de clémence et de modération. Il a suffi qu’Auguste ait pardonné à Cinna, fait contesté, pour devenir le plus clément des hommes, lui qui avait versé tant de sang.
Avant de repasser ensemble l’histoire de l’art,
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voyons d’abord, messieurs, jusqu’à quel point Auguste avait le droit de donner son nom à son siècle. Avant d’examiner s’il a été l’initiateur du progrès des arts et de la perfection des lettres dans le siècle qui a précédé et suivi la naissance du Christ, résumons sa cause, discutons ses titres à l’admiration de la postérité. Jetons un rapide coup d’œil sur les quatre faces que, semblable à certains Janus antiques, nous présente la personnalité d’Auguste. On peut, en effet, le considérer sous quatre points de vue : comme homme privé, comme homme public, comme administrateur, et enfin comme protecteur des arts et des lettres.
4uguste, devenu empereur, nous apparaît-il, comme homme privé, avec cette figure surhumaine des grands hommes de l’antiquité? Estce un Périclès? un Alexandre? un de ces hommes qui portent sur le front le respect et
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l’amour de l'humanité? Voit-on briller en lui la grandeur d’âme, l’amour de la liberté ou le noble dévouement à la patrie? Est-ce un de ces caractères que nous appelons par excellence antiques? Non. Il est facile de connaîtresa vie; nous n’avons sur ce point qu’à consulter ses propres concitoyens. Même sur le trône, il est resté le plus habile des égoïstes, un hypocrite qui n’a jamais songé qu’à lui. Du jour où son ambition a été comblée, où il eut atteint tout ce qu’un homme peut rêver, trouvant devant lui le monde entier courbé comme une forêt de roseaux, il n’a plus eu qu’à pratiquer la modération et à se donner cette espèce de satisfaction qu’on appelle la tranquillité d’âme. Mais il n’en reste pas moins l’homme composé, l’homme maître de lui, qui, devant conduire les hommes , se conduit lui - même avec précaution. Lorsqu’il pardonne à Cinna, il ne
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fait que céder aux prières de Livré, aux instances d’une femme douée d’une rare astuce et captbie de grandeur d’ùme. Ce qui permet de juger à quel point, dans la vie privée, il était défiant de lui-même, c’est que, lorsqu'il’ avait à communiquer quelque idée importante à Livré, qui était peur h» comme un vrai conseil d’État, il écrivait d’abord. Il écrivait à l’avance ce qu’il avait à dire, afin que sa pensée ne l’entraînât pas au delà de ce qu’il voulait. Hl est donc resté dans la vie privée ce qu’il était dans le sénat, affectant le désintéressement, feignant de vouloir abandonner la puissance au moment même où il y tenait le plus. Toute sa vie se résume dans ces mots qu’il prononça le jour de sa mort : « La farce a-t-elle été bien jouée? Applaudissez! » Il meurt en comédien.
L'art, encouragé par l’éclat des récompenses
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contraint par le pouvoir absolu lui-même, pourra venir à son tour consacrer cette figure d’Auguste et en faire un des modèles de la sculpture romaine; mais, quoi qu’il fasse, il ne pourra jamais donner à cette physionomie le caractère de grandeur, de franchise, l’empreinte où se trahit l’âme d’un homme vraiment grand, qui n’a rien à cacher et qui force l’humanité à s’incliner non devant lui, mais devant sa bonté ou son génie. Ne cherchons pas cela dans Auguste. Il sera un type dans l’art,- parce qu’un artiste l’aura immortalisé, mais dans la réalité de l’histoire il ne sera jamais qu’un comédien. Il l’a dit lui-même, et le mot est resté à l’histoire et à la postérité.
Si l’on veut se faire une idée exacte d’Auguste. il faut consulter, moins les écrivains qui l’ont flatté, que les artistes qui l’ont embelli aussi, mais qui l’ont copié. Il faut bien distinguer
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dans la sculpture du siècle d’Auguste, la double influence de l’art grec et de l’art étrusco-romain. L’art grec, en représentant les souverains, les rapproche d’un type idéal, héroïque ou divin. L’art romain les veut ressemblants, précis, expressifs comme la nature. L’art grec, dans les statues impériales, crée et dispose en maître les proportions, les attitudes, les attributs, les vêtements, en un mot tout ce qui n’est pas le visage. L’art romain, accoutumé à mouler en cire le visage des ancêtres et à les garder dans l’atrium, exige que le masque soit exact et pousse la vérité jusqu’à la dureté. De là une conciliation assez étrange qui seule peut expliquer la plupart des statues des empereurs. Leur corps est conventionnel, leurs traits sont individuels ; l’idéal d’Auguste n’a pas échappé à cette loi commune. On sait qu’il était petit, d’une santé délicate, un peu contrefait, boitant
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parfois, les jambes entourées de quatre épaisseurs de laine : ses statues |e représentent grand, de proportions magnifiques, avec un geste héroïque; mais sa tête a un tel caractère de personnalité, qu’on ne peut douter que les artistes n’aient obéi à la tyrannie des habitudes . romaines en traduisant fidèlement les beautés et les défauts de l’original.
L’image d’Auguste la plus authentique à 110s yeux est certainement la statue trouvée il y a quatre ansàPrima-Porta, à, sept milles de Rome, dans la villa de Livie. Livie, qui s’était instituée prêtresse d’Auguste après sa mort, avait fait exécuter évidemment par le plus habile artiste de l’époque une statue aussi ressemblante que belle.
L’ensemble, en effet, est admirable ; la pose est d’un dieu qui règne et qui commande. La cuirasse est couverte d’ornements en relief qui
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valent des camées. Mais la tête attire toute l’attention, parce que c’est là qu’on sent l’énergie réelle du personnage, la .vérité historique et les manifestations involontaires d’une âme accoutumée à se masquer.
Ce qui frappe d’abord, c’est la saillie des os maxillaires ; ils ont un accent poussé jusqu’à la dureté. La mâchoire peint la contraction et la ténacité. Le front exprime la volonté persévérante et calme, l’habitude des idées personnelles encore plus que des idées élevées. Les yeux sont mornes ; aulieu d’exprimer, ils repoussent; ils n’ont ni cette douceur, ni ce voile de sérénité que la sculpture antique excellait à trouver. La bouche est ferme, serrée, inflexible. Que de secrets elle a su garder ! Que d’astuce elle recèle! Quelle prudence et quelle réserve! C’est mieux que la bouche de Machiavel, c’est la bouche de l’homme qui écrivait à l’avance
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ce qu’il voulait dire à Livie, son conseil et sa complice, de peur que dans l’abandon d’un entretien intime il ne dît trop ou trop peu. Ses cheveux sont courts et descendent jusqu’à la nuque, ce qui était un signe de race chez les Jules. Le cou... mais déjà l’art grec reprend ses droits, car le cou est d’une belle proportion, tandis que nous savons par d’innombrables monnaies qu’il était d’une longueur démesurée.
Le bas du visage mérite une attention particulière : il exprime la débauche, il a quelque chose de matériel, il n’est pas exempt d’une certaine bassesse. On comprend que Livie jugeât prudent de fermer les yeux sur ses infidélités, qu’elle y prêtât même les mains quelquefois et qu’aucune Romaine ne fût à l’abri des outrages de l’empereur : car il suffisait qu’un esclave se présentât avec la litière impériale devant la porte du plus grand personnage de Rome pour
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qu’il se crût obligé par le seul souvenir du triumvir Octave de laisser sa femme monter dans cette litière et se rendre au palais.
L’ensemble du visage exprime bien tout ce que les contemporains ont décrit : la cruauté et l’hypocrisie, la passion et la ruse, la concentration et une fougue mal contenue qui s’échappait parfois en éclats terribles de colère ; c’est le maître du monde qui s’étudie à être le maître de lui-même et qui n’y réussit pas toujours.
La férocité native de celui qui ordonnait les proscriptions a laissé son empreinte éternelle : voilà bien l’Auguste qui un jour, en pleine paix, siégeant au tribunal de justice criminelle, s’oubliait ou plutôt se retrouvait, accumulait les arrêts de mort et s’échauffait comme le tigre quand il a flairé le sang. C’est alors que Mécène confondu dans la foule ne put retenir son indignation et lui jeta ses tablettes sur
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les quelles il venait d’écrire ces mots : « Lèvetoi enfin, bourreau! » Ah! messieurs, quelle révélation ! quel trait de lumière que ne pourront jamais faire disparaître ni la poésie ni les flatteurs ! « Lève-toi enfin, bourreau, » car nous te connaissons, nous pénétrons ton masque, nous ne sommes dupes ni de ta facile clémence envers Cinna, ni des vers magnifiques de Corneille, ni des lieux communs dont se repaît la postérité, ni de tes vertus funestes, ni de ta réputation usurpée, ni de cette immense et poétique fiction que les écrivains les plus éloquents de ton siècle asservi ont construite autour de toi ! Mécène, le confident de toute ta
vie, t’a trahi par ces quatre mots, et l’artiste de %
prédilection à qui Livie avait commandé ton image t’a trahi également, en faisant percer ton âme à travers tes traits.
J’arrive à l’homme public. C’est un grand
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procès que chaque génération a jugé à son tour, mais qu’il est impossible de juger en faveur d'Auguste, quand on tient à la main utle balance dont les deux plateaux n’admettent que la justice et la vérité.
On dit qü’ Auguste, dans sa vie publique, dans ses frelations avec l’État, a été un bienfaiteur. Cependant, quand on fouille les événements joür par jour, on s’aperçoit qu’il a été bien coupable envers sa patrie, qu’il a manqué à tous ses serments, qu’il a trahi les plus nobles intérêts qui lili étaient confiés et surtout la liberté et la dignité du peuple romain. Personne ne le conteste, répond-on; mais il ne l’a fait que pour sauver là, société, qui allait se décomposant. En fondant l’empire, il a conservé à l’État romain la vie qui allait lui échapper; il a établi, en posant le principe de l’hérédité, la seule base stable sur laquelle on pût appuyer
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un gouvernement. L’immense puissance des Romains déchirés par les factions a été préservée par lui; il a été le sauveur non-seulement de Rome, mais du monde entier.
J’avoue que je ne suis nullement convaincu.
Il a sauvé Rome, dit-on; mais Rome était-elle donc si menacée au moment où les consuls venaient de lui soumettre toutes les provinces de l’Europe et de l’extrême Orient? Depuis quand appelle-t-on le salut un système qui établit le pouvoir d’un seul , qui annihile le peuple et le fait dépendre d’une volonté unique ? Eh ! cette prospérité qu’il a, dit-on, prolongée de quatre siècles, n’a pas même consolé deux générations! A peine a^t-elle duré un seul règne, car le lendemain de la mort d’Auguste commence une série de tyrans éphémères et d’usurpateurs qui se senversent les uns les autres. C’est d’abord Tibère, Caligula, Néron ; puis, après
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quelques batailles perdues ou gagnées, nous voyons apparaître et passer des ombres, Galba, Othon, Yitellius; Vespasien et Titus interrompent cette longue suite de désordres, mais ils ont pour successeur un monstre, Domitien. Après les empereurs incapables qui compromettent les finances et les destinées du peuple romain, on voit quelques bons princes comme les Antonins, mais bientôt un Commode, un Caracalla, un Hélagabale. En un mot, l’histoire de l’empire n’est qu’une succession de chutes honteuses, interrompues par de vains efforts pour se relever.
Pendant ca temps, l’administration romaine, la discipline des armées, l’intégrité des provinces, sont à. chaque instant compromises et près de périr. Par conséquent, que vaut ce beau principe d’hérédité, quand l’élection se fait par les armées, et souvent dépend des barbares?
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Tout général, en Gaule, en Bretagne, en Syrie, en Afrique, est candidat à l’empire; les guerres civiles ne cessent plus. Est-ce un principe que celui de la force des armes prenant la place du droit jles citoyens et substituant sou choix à celui du peuple? Est-ce un mode de gouvernement durable que cette succession violente de tyrans, qui se donnent l’assaut tour à tour et ne cherchent, dans les batailles et les massacres, qu’un chemin vers le trône?
L’hérédité, cette chimère et ce bienfait d’Auguste, n’a pas même subsisté pour ses enfants et pour ses petits-enfants. Ils sont tous morts avant de lui succéder, et l’homme qui l’a remplacé est celui-là même dont il se défiait le plus, Tibère, qui ne lui était rien par le sang, qu’il détestait et qui n’était que le fils du premier mari de Livie.
Je le repète, messieurs, ce n’est pas un prin-
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cipe de gouvernement qu’Auguste avait introduit par la force, et si l’on pouvait remonter à travers les siècles pour évoquer quelques-uns des membres de la famille des Scipion, des Marcellus, des Caton, si l’on supposait que ces grands esprits se fussent trouvés à la place d’Auguste au lendemain des guerres civiles, alors que le sang avait coulé sur toutes les parties du monde et qu’une sorte de lassitude avait engourdi la fièvre qui s’était emparée du peuple romain, on se demande s’ils eussent tenu la même conduite qu’Àuguste, Est-ce qu’à ce moment un esprit désintéressé, amoureux de la chose publique et de la grandeur de Rome, ne pouvait pas se dire qu’il était possible de rétablir la paix dans cette république qui avait besoin de se recueillir, non pas en la mettant sous la main d’un maître, mais en usant seulement d’un pouvoir de courte durée?
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Admettez, messieurs, qu’ Auguste eût accepté, comme il l’a fait, la dictature ou bien un pouvoir plus pacifique, le tribunat du peuple, qui le rendait inviolable, ou le consulat, qui lui donnait le commandement des armées; admettez même qu’il réunît tous les pouvoirs en un seul, auquel vous donnerez, comme les anciens Romains, le nom de dictature : ne pouvait-il pas, s’il l’eût voulu, relever la république, la rendre plus forte, plus respectée, plus unie que jamais? Était-ce un rôle si difficile? Aurait-il eu autre chose à faire que ce qu’il a fait pour établir l’empire? C’eût été absolument le même effort; seulement il ne gardait le pouvoir que pour dix ans et il le remettait ensuite aux mains du sénat, non pas avec cette hypocrisie dont il a donné l’exemple, mais avec une volonté sérieuse, ferme, inébranlable de s’en dessaisir, et en accompagnant ce grand acte de désintéres-
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sement d’un de ces discours comme il savait les faire, pour rassurer le peuple sur la sincérité de son abdication. On avait déjà vu Sylla déposant le pouvoir et César assassiné pour avoir tendu la main vers la couronne royale. Si Auguste, remettant le pouvoir à son tour, faisant réélire en sa présence un successeur qui en aurait fait élire un autre, avait préparé ainsi une série continue de chefs que la république eût choisis, je crois qu’il aurait joué un grand rôle et fondé quelque chose de plus durable que ce qu’il a établi. Ce rôle eût convenu à une âme généreuse. C’était peut-être hardi, mais je suis convaincu que si Auguste l’avait tenté il aurait prolongé la république, non pas pour quatre siècles, mais pour dix siècles. Je suis persuadé que cette grande unité du monde pouvait trouver en elle-même des éléments de durée; que le sénat romain, qu’on avait vicié sous César,
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pouvait être épuré ; que l’ordre des chevaliers, qu’on pouvait étendre, comme l’a fait du reste Auguste, aurait pu offrir à toutes les ambitions une large place et fournir de^ administrateurs excellents, et qu’ enfin le peuple, admis dans les comices à des élections sérieuses et non plus forcé de voter pour des candidats présentés et imposés, aurait pu exercer librement son droit, tout en faisant une large part aux peuples latins et aux provinces, qui réclamaient contre les violences et les exactions des proconsuls et des propréteurs.
Il y avait là de grandes choses à faire, un noble rôle à jouer, non point en vue d’un intérêt personnel, mais au profit de la chose publique ; on y fût arrivé à l’aide de ce sentiment vivace et rude qu’on appelait par excellence le sentiment romain. Loin d’être un objet de soupçon , comme il l'a été pour les empereurs, le
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christianisme eût été un auxiliaire pour la république, et serait venu répandre parmi les citoyens pauvres et sans espoir ce principe de charité, d’amour, de douceur et d’obéissance que l'ancien peuple romain n’a jamais connu.
Il est-, je l’avoue, bien difficile, à distance, de trancher un pareil problème; mais, à coup sûr, celui qui eût essayé de le résoudre dans le sens que nous indiquons, lors même qu’il eût succombé à la tâche, mériterait le nom de grand. Quant à Auguste, il ne mérite pas ce nom, puisqu’il a fait précisément le contraire. Il n’a jamais pensé qu’à lui et il a épuisé à son profit les forces vives de l’État. — Ce sénat, où il y avait tant de beaux noms, tant de traditions, tant de généraux et de politiques, il l’a annulé, il en a fait le complice de ses comédies, il en a fait un flatteur sans respect, un complaisant sans pudeur, il lui a imposé le huis clos; car c’est à
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partir d’Auguste que les actes du sénat cessèrent d’être publiés. — Les légistes romains, qui deviennent une classe dévouée à l’empereur, vont servir à faire des procès iniques, à justifier les illégalités, à faire condamner tous ceux qu’on veut atteindre ; ils vont créer ces complications de droit qui rendront la procédure hérissée de périls pour les citoyens. — L’armée, qui était la force du pays, qui se composait de laboureurs, de citoyens prenant les armes pour défendre le sol de la patrie, va devenir la soldatesque de l’empereur. Les vétérans de César sont rappelés ; ils sont distribués, avec ceux d’Auguste, dans vingt-huit colonies, et se constituent pour ainsi dire à, l’état de menace perpétuelle au service du maître. — Les fonctions publiques se multiplient à l’infini et forment, entre les mains de l’empereur, comme un réseau de liens qui s’étendent, au profit de sa
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puissance, sur toutes les parties de l’empire. Le peuple se ressentira de cette pernicieuse influence. Au lieu de l’élever, tous les efforts de l’empereur tendront à l’avilir. Comme le maître, le peuple sera, lui aussi, forcé de jouer la comédie et de venir dans les comices voter avec une apparence de liberté; il ne sera plus qu’un peuple détaché de ses devoirs, attendant son bien-être de l’empereur seul, uniquement préoccupé des jeux qu’on lui prépare, et s’inquiétant surtout de savoir si les blés arrivent de la Sicile ou de l’Afrique.
Eh bien ! tout cela est effacé, oublié, pardonné. Tous ces grands intérêts politiques, vous voyez les esprits les plus graves les mettre de côté et dire: c’était nécessaire! il fallait créer la grandeur romaine! Et l’on vous fait app?raître Auguste administrateur.
On vous dit : il fallait que tous ces éléments
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dissemblables fussent fondus, il fallait briser et refaire ce moule devenu trop petit pour contenir le monde, il fallait que les formes républicaines disparussent, il fallait sacrifier tous les partis politiques pour créer cette administration qui a été le modèle de l’humanité, et dont nous cherchons à, nous rapprocher comme d’un idéal. L’administration romaine de l’empire est devenue en effet une espèce d’idéal vers lequel se tournent toujours les yeux.
Il est vrai qu’au point de vue de l’administration de belles choses ont été faites sous Auguste. Le monde entier se plaignait; la conquête avait entraîné bien des souffrances, et le sénat n’était pas toujours parvenu à satisfaire aux réclamations des peuples conquis. Cependant, il est bien difficile de juger à distance ces fils imperceptibles de l’administration. Vous voyez même chez nous, quand nous voulons embrasser
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d’un seul coup d’œil tout ce qui se passe dans l’administration , avec quelle difficulté nous nous rendons compte des nombreux rouages qui la composent. Que sera-ce à une distance si considérable, et quand nous voulons remonter aux derniers temps de la république? Il semble pourtant que dans l’art de régir les peuples cette république romaine n’était pas aussi incapable qu’on veut bien le dire ; que ce sénat, qui avait conquis tant de royaumes, qui les avait soumis à sa domination, qui avait rendu tant de peuples tributaires des Romains, que ce sénat, dis-je, qui avait reculé le nom romain jusqu’aux dernières limites du monde connu, avait bien une force administrative en lui ; que cet ordre des chevaliers avait bien quelque science et quelque talent des affaires, et qu’en définitive toutes les provinces, tous les pays que, pendant trois siècles, Rome avait tenus
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sous sa domination , n’avaient pas été si mal administrés. Qu’il y ait eu des abus, que des proconsuls avides de richesses, ayant le goût de l’illégalité, que des Verrès par exemple, aient parfois violé de la manière la plus flagrante les règles de cette administration, je n’en disconviens pas; mais c’était l’exception, et il n’est pas possible d’admettre qu’un peuple aussi petit en nombre que le péuple romain ait pu s’emparer du monde connu et le maintenir en sa puissance sans posséder des qualités administratives essentielles. D’ailleurs , soyez-en persuadés, s’il n’y avait pas eu déjà un cadre qui constituât l’administration, Auguste n’aurait rien fait. Je veux bien reconnaître en lui le régulateur, l’homme d’ordre qui a su établir une unité merveilleuse, mais je n’oublie pas non plus que rien n’a été possible qu’ après la république, qui avait tout fondé, tout développé, et
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que la toute-puissance concentrée dans les mains d’un seul homme ne saurait expliquer cette grandeur.
Qu’ Auguste ait développé singulièrement, par son habileté, ce que j’appelle Y oreiller politique, ce sentiment doux, facile, aimable, qui dispense les citoyens du souci de leurs affaires, qui, aux jours de crise et de danger, où il faut montrer qu’on a du cœur, les dispense de l’énergie nécessaire pour résister; qu’il leur ait dit : vivez tranquilles, voilà du grain, voilà des jeux, la paix est assurée, le temple de Janus est fermé; tout cela est fort bien, c’est le sommeil sous le mancenillier. Mais vous savez aussi que Rome et les provinces ont vu s’élever des fortunes scandaleuses, surtout parmi les amis du prince. Nous en trouvons le témoignage même chez les admirateurs d’Auguste; dans ses Satires, Horace y fait allusion d’une façon transparente.
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Étendre ainsi sur un empire un réseau de fonctionnaires dévoués, couler tout dans un même moule, faire tout aboutir à une seule main, est-ce une condition de grandeuçdurable? C’est à quoi répondront les siècles suivants et la décadence immédiate de ce colosse factice qu’on appelle l’empire. Je n’ai peut-être pas, messieurs, dans ces matières délicates une autorité suffisante à vos yeux. Aussi me rangeraije derrière un esprit éminent qui vivait sous la monarchie et qui a jugé admirablement les Romains. Écoutez Montesquieu ; c’est lui qui nous fournira sur ce point notre conclusion :
« Auguste, rusé tyran, conduisit les Romains à la servitude. Il n’est pas impossible que les choses qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent le mieux. S’il avait montré d’abord une grande âme, tout le monde se serait défié de lui. Il établit l’ordre, c’est-à-
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dire une servitude durable, car dans un État libre où l’on veut usurper la souveraineté, on appelle règle tout ce qui peut fonder l’autorité sans bornes, et l’on nomme trouble, dissension, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l’honnête liberté des sujets. »
J’arrive au quatrième point de vue : Auguste protecteur des lettres et des arts.
Ici, messieurs, il fait grande figure i ici, il s’est ménagé un singulier avantage, car remarquea bien que ce sont les poètes, les littérateurs et les artistes qui ont contribué plus que personne, j’oserai dire qui ont contribué seuls, à créer pour la postérité ce personnage fantastique d’Auguste, à imaginer cette chimère de l’autorité absolue et divinisée, devant laquelle dix-huit siècles se sont agenouillés.
C’est parce qu’ Auguste a protégé les lettres et les arts qu’ autour de lui s’est élevé un con-
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cert de voix éloquentes et poétiques, et que des mains habiles l’ont reproduit à l’aide du marbre et du bronze comme un type de la beauté; c’est par ce cortège d’hommes de génie, de talent et d’esprit, qu’il a imposé à, la suite des siècles la mémoire de son nom; car les œuvres qu’il , n’a pas inspirées, mais où il a su prendre place, ont acquis l’immortalité.
Sans se dérober à ce qui paraît juste, il faut cependant regarder en arrière et se montrer équitable envers le temps qui a précédé. Je ne veux pas refuser mes éloges à Auguste protecteur des arts et des lettres, mais à condition qu’on rende aussi justice aux époques antérieures. Il ne faut pas méconnaître tout ce qu’il y avait de grandeur, d’originalité, de conception hardie dans l’art des derniers siècles de la république. Il ne faut pas oublier comment le sentiment étrusque avait su se plier à
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l’art latin, et comment l’art grec lui-même avait dû, bien que s’introduisant en vainqueur, subir cette influence secrète de grandeur que Rome possédait. Il faut se rappeler que tous les types d’architecture avaient été trouvés sous la république. Sous l’empire, on a pu les développer, leur donner de l’emphase, employer des matériaux plus beaux, chercher des dimensions propres à, en imposer davantage à l’imagination et aux sens; mais l’invention, la grandeur, enfin tout ce qui était vraiment romain, remonte aux derniers siècles de la république.
Auguste avait-il le goût des lettres? Oui, il l’avait, comme tous les Romains de cette époque. Parmi ses contemporains, il n’y avait plus de jeune Romain qui n’eût la passion des lettres grecques, qui n’eftt des précepteurs choisis parmi les plus lettrés des peuples con-
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qais, qui ne iïlt allé à Athènes et en Asie Mineure, enfin qui ne fût élevé avec un soin dont on ne peut même se faire une idée aujourd’hui.
Auguste non-seulement aimait sérieusement les lettres, mais il les cultivait. Il a fait des vers; il en a fait de fort licencieux. Ce sont les seuls qui nous soient restés. C’est Martial qui nous les a transmis, et personne n’oserait les traduire. Il a fait un essai de tragédie d 'Ajax. C’était une œuvre assez médiocre, à ce qu’il paraît, puisqu’un jour il y passa l’éponge. A ce sujet, il dit h ses flatteurs : « Ajax n’existe plus, mon éponge l’a tué. » Il a fait un poëme sur la Sicile, il a composé des discours, il a écrit des lettres, les unes injurieuses, qu’il adressait à Antoine avant d’être son complice, les autres flatteuses, qu’il adressait à Cicéron avant de le laisser assassiner.
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Ce qu’il y a de plus élevé dans ses œuvres, ce sont ses discours politiques, qui malheureusement n’ont pu être conservés, et ce fameux testament, qui est un récit de toute sa vie et des actes les plus importants de son règne.
C’est là seulement qu’on peut juger de la simplicité et de la hauteur de son style. Quand on est placé dans certaines sphères et qu’on parle de haut, le style prend tout naturellement l’empreinte de la situation où l’on se trouve.
Quant aux arts, il les aimait comme les grands seigneurs de la république. Il ne les pratiquait pas, mais, comme les personnages du temps, il se procurait par tous les moyens les chefs-d’œuvre de la Grèce. Il attira les artistes grecs et provoqua, sinon une école, du moins une singulière production d’œuvres d’art.
Tous ces poètes, qui chantaient autour de
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lui, chantaient nécessairement ses louanges.
Horace, l’ancien républicain, le vieux camarade de Brutus, n’hésite pas à joindre ses accents à ceux de tant d’autres flatteurs et à écrire ce vers qui va le déshonorer à nos yeux, et dans lequel, pour se faire pardonner par Auguste d’avoir combattu près de Brutus, il s’accuse d’avoir jeté son bouclier. C’était la plus honteuse, mais la plus délicate flatterie. Virgile, ce jeune propriétaire des environs de Mantoue, dépossédé par les vétérans d’Octave, témoigne sa reconnaissance à celui qui lui rend son bien, après l’en avoir dépouillé. Que dire d’Ovide, le triste amant de Julie? En somme, ces grands esprits, qui auraient pu soutenir et répandre les idées généreuses et relever le peuple en lui rappelant sa grandeur et ses luttes passées, n’ont été que de complaisants adulateurs. Ce poëme épique, où Virgile raconte l’histoire
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de la Rome royale afin de faire remonter la famille d’Auguste à Énée et à Vénus, n’est plus qu’une inspiration par ordre et une tlatterie à. l’adresse de l’empereur.
Cependant, dans le patronage des lettres et des arts, Auguste se montra avisé; ce qui a servi à sa réputation et à sa gloire presque autant que les vers qui chantaient ses louanges, c’est le choix qu’il a fait de ses amis. Il n’est point allé prendre les anciens conspirateurs, les fauteurs des guerres civiles, ou les amants de Julie, pour leur confier cette mission si délicate qui consiste à caresser les esprits, à les attirer, à les séduire, à les charmer. Non ; il a pris, par exemple, Mécène, qui est resté un type; car on dit aujourd’hui un Mécène tout comme on dit, depuis Molière, un Amphitryon C’est un terme général. C’est par Mécène qu’arrivaient les bienfaits aux poètes indigents et les
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inspirations aux poètes reconnaissants. Auguste avait également choisi pour le seconder un homme plein d’énergie, bon à la guerre comme à la paix, et dont l’activité se faisait sentir dans tout l’empire, Agrippa, son gendre. Celui-ci avait la direction des travaux publics, et il a fait exécuter un grand nombre d’œuvres considérables, tant à. Rome que dans les provinces. C’était un homme honorable, quia mérité d’universels regrets. Des choix aussi habiles ennoblissaient la servitude imposée aux esprits.
Il est plus difficile de suivre et d’indiquer l’influence d’Auguste sur les architectes célèbres ou sur les sculpteurs du temps, parce que nous n’en connaissons pour ainsi dire aucun, Vitruve excepté. Leur nom n’a pas eu de retentissement et n’est pas arrivé jusqu’à nous. C’est vous dire que leur vie est inconnue, et que nous ne savons rien de l’action qu’a pu exercer sur
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leurs inspirations personnelles le pouvoir d’Auguste ou de ses ministres. Mais nous pouvons signaler du moins les tendances générales de chaque branche de l’art.
L’architecture va devenir magnifique. Ce ne sera plus cette architecture de la république si appropriée à l’esprit de Rome. Tout va prendre des proportions immenses, devenir emphatique, grec par la forme, impérial par les prétentions et le caractère. Les villes vont se transformer. Auguste se vantera d’avoir reçu Rome de briques et de l’avoir laissée de marbre. C’est vrai. Auguste et Agrippa ont fait d’innombrables constructions à, Rome, trop peut-être, car souvent, quand nous cherchons sur des emplacements bien connus la trace des monuments de la république, nous ne la trouvons pas. Soit que ces monuments fussent devenus insuffisants par leur exiguïté, ou que les matériaux
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aient paru peu dignes de l’époque impériale, soit qu’ils évoquassent un souvenir importun, on a supprimé généralement sous Auguste les constructions de la république pour bâtir des édifices plus beaux, plus riches, plus étendus, mais portant tous l’empreinte de la griffe impériale. Tout ce qui datait de la république était condamné à disparaître; le temple de Vesta, qui est encore à Rome, a été refait sous l’empire. Presque tous ces nouveaux monuments auront pour but de rappeler les victoires de l’empereur, la grandeur de César, ou les bienfaits du souverain pendant la paix. Ils porteront le nom des divers membres de sa famille, de sa femme, de sa fille, de son gendre. La dynastie entière pourra se classer d’après ces édifices. Il y aura les portiques d’Octavie, les bains de Livie, le Panthéon d’ Agrippa, le théâtre de Marcellus, la basilique de César, le forum
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d’Auguste, etc... Partout dominera le caractère personnel. D’un autre côté, le public trouvera aussi sa part de jouissances. Il aura des abris pour la pluie, des basiliques pour parler de ses affaires privées et commerciales, mais non pas de la politique! Il aura de beaux forums, il en aura cinq; il aura d’autant plus de forums qu’ils pourront moins servir à la liberté. On y causera, on s’y promènera ; mais s’assembler et délibérer des affaires publiques, rarement. Il y aura des bains et des théâtres en abondance. Et quand il s’agira de voter, ’le Champ de Mars étant malsain et humide, des abris seront ménagés où l’on ira voter en suivant des barrières, comme nous en voyons de nos jours à l’entrée des théâtres. Voter pour qui? Qu’importe? on sera à l’abri, c’est l’essentiel.
Quoi qu’il en soit, l’architecture du temps
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d’Auguste, tout imprégnée d’art grec, a été fort belle. Elle a été surtout admirablement propice aux jouissances des citoyens C’est ainsi que s’est formé cet oreiller dont je vous parlais tout à l’heure, oreiller où l’on n’a plus de soucis, mais où, en même temps, on perd le sentiment des devoirs politiques.
Quant aux fontaines érigées ou réparées sous le règne d’Auguste, elles sont innombrables ; Rome va être inondée. Le chiffre s’élève à plus de sept cents. C’est une avalanche de cascades, d’aqueducs, de jets d’eau, de bassins. Il y aura de l’eau pour tous les besoins de la vie. Ces eaux animeront le paysage, répandront partout la fraîcheur, et seront agréables au peuple romain. Je m’en réjouis : Rome profite des bienfaits d’Auguste, elle fait bien; mais Rome, pendant de longs siècles, s’était passée de toute celte eau; il est vrai qu’a-
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lors elle ne serait point passée de la liberté.
Administrer la ville est le grand souci; il se manifeste partout. Du reste, comme le disait Aristote, qui a quelque chose de la pénétration de Machiavel quand il parle du pouvoir absolu, et l’on commençait à le connaître du temps d’Alexandre : « Il faut qu’un usurpateur (les Grecs étaient impolis, ils se servaient du mot tyran) administre sa ville comme si c’était sa propriété. » C’est ce qui s’est vu à Rome du temps d’Auguste. Tout est transformé. Ce Champ de Mars qui, à l’époque républicaine, était un vaste champ de gymnastique où la jeunesse, simple et vigoureuse, se livrait à tous les exercices du corps pour aller ensuite, trempée de sueur, se jeter dans les eaux du Tibre ; cette immense plaine qui était en quelque sorte l’école de la force, du courage, de l’héroïsme romain, Auguste, qui avait cependant besoin
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de soldats, mais qui préférait faire garder les frontières et se faire garder lui-même par des vétérans, Auguste trouvait le Champ de Mars trop grand, et il mettait ses soins à l’encombrer d’une multitude de constructions. La partie que borde le Tibre, la vaste place qui représentait tant de siècles de labeurs se couvre de monuments agréables. Il y a des marchés où les vendeurs sont à couvert, il y a des promenades plantées d’arbres, il y a des bains, il y a l’immense mausolée de la famille impériale, avec ses jardins; en un mot, on pourvoit aux jouissances des citoyens, mais sous ce prétexte on envahit cette place consacrée jadis à la vie publique et à la liberté.
Nous admirerons donc l’architecture d’Auguste dans ses détails, mais nous n’oublierons pas que, dans son ensemble, cet éclat extérieur cache des pièges tendus aux citoyens.
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Quant à la sculpture, c’est autre chose.
La sculpture, on peut l’appeler, par excellence, l’art impérial. Partout, dans les monuments de cette époque, c’est le sentiment grec qui domine. Auguste avait la passion de l’ancienne sculpture grecque. Il aimait les artistes de Scio, ceux de l’école de Samos, les anciens artistes ioniens; il a fait enlever de Grèce, et placer sur le Palatin, mais non dans sa propre maison, des ouvrages sortis de leurs mains.
Quant aux artistes qui vivent près de lui, à en juger par les nombreux monuments qui nous restent de cette époque, ils ont dû passer une partie de leur vie à représenter à l’envi les traits des différents membres de la famille impériale. Ce qu’on retrouve à Rome et dans les villas voisines indique qu’il y a eu une production considérable de ces statues et de ces bustes. Dans les marbres qui représentent
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Auguste, si on les examine avec un peu d’attention, on reconnaît la main d’artistes consommés dans l’art d’, imiter la nature; mais on remarque en même temps qu’ils ont cherché à donner à ces portraits une expression grandiose. C’est là un trait particulier du génie grec; les Grecs n’ont jamais pu se défendre d’imprimer un certain caractère d’idéal à la face des tyrans, même les plus exécrables.
L’art devient donc en même temps décoratif et personnel. Mais Auguste ne voudra pas que ses traits seuls soient reproduits par le ciseau ; il sera généreux. Il choisira avec discernement un certain nombre de Romains illustres parmi les morts , dont il fera faire des statues pour orner son Forum, et il rédigera lui-même les inscriptions , afin de leur rendre justice comme il l’entend.
Quant aux personnages qui ont leur tombeau
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sur la voie Appia, quant aux statues et aux bustes qu’on trouve sur ces tombeaux le long des voies romaines et qui sont des portraits de morts, ils sont d’un ordre secondaire. Il est évident que les artistes qui travaillaient pour des personnages subalternes, tels que des affranchis ou des femmes inconnues, n’étaient pas les mêmes que ceux qui faisaient des statues pour les personnages de la cour.
La peinture prendra, elle aussi, le caractère' de l’époque. Ce ne sera plus la grande peinture grecque, créatrice, héroïque, inspirée, représentant les dieux ou les scènes de l’épopée. Ce sera surtout une peinture décorative, et vous savez à quel degré de perfection elle était arrivée par les fresques de Pompéi, qui vous révèlent ce qu’elle devait être dans la capitale du monde.
Enfin, les arts subsidiaires, qui s’accom-
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modent généralement au goût des souverains, fleuriront sous Auguste. L’art de graver des camées, des pierres, des sceaux où seront représentés, soit l’effigie du souverain, soit le symbole qu’il préfère ou le signe sous lequel il est né, sera porté très-loin par les artistes grecs, parmi lesquels figurent Solon et Dioscoride, les graveurs favoris d’Auguste.
Pour les médailles, on y remarque surtout une parfaite entente de l’indication du sujet. Il y a là un talent incroyable, non moins grand que dans l’art de graver les camées.
Auguste, en arrivant au pouvoir, a trouvé tous les éléments de celte grandeur dont on
voudrait faire remonter l’initiative à lui seul. Il n’a fait que continuer ce qu’avaient fait ses prédécesseurs. Il a dépouillé la Grèce de ses chefsd’œuvre, il a fait venir des artistes grecs, et toute sa gloire a consisté dans l’organisation
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de ce patronage qui a fait donner à son époque le nom de siècle d'Auguste.
Entendons-nous toutefois, messieurs, sur ce qu’on est convenu d’appeler un grand siècle.
J’avoue que. je me sens toujours blessé quand, dans les arts comme dans les lettres, la moralité est absente. J’aime à trouver qu’une chose belle est en même temps juste. Je voudrais qu’il n’y eût de grand, de respecté par l’unanimité des esprits, que ce qui est honnête. Je ne puis donc admettre une conciliation parfaite entre la perfection dans les oeuvres de l’esprit ou de l’art, et les préoccupations basses de servilité, d’intérêt, de flatterie, auxquelles s’ajoute le sacrifice de la liberté, qui me paraît en toutes choses la nécessaire inspiration du génie.
Quand je. compare les siècles qui ont eu un nom dans l’histoire, je serais effrayé si j’étais forcé de reconnaître que telle époque basse a
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été plus grande et plus féconde dans les lettres et dans les arts que telle autre époque où les hommes ont su honorer la justice, aimer la patrie et défendre la liberté. Certains esprits ont le penchant contraire : on devine pour quel motif. J’ai cherché, messieurs, à résoudre ce problème délicat; j’aurais voulu vous apporter quelque chose d’absolu : j’apporte du moins des propositions consolantes sur lesquelles je voudrais éveiller vos propres réflexions.
Considérez, par exemple, les siècles de Périclès et d’Alexandre, ces deux siècles où l’esprit humain, ayant besoin de se résumer, prend un homme comme type des autres ; qu’y trouvez-vous? A l’époque de Périclès, nous avons toutes ces joies, toutes ces sérénités supérieures qui élèvent l’homme au-dessus de luimême : l’amour du grand et du beau dans la politique, le respect de la liberté, la vérité, bril-
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lent de toutes parts. A l’époque d’Alexandre, il y a aussi une véritable grandeur. Alexandre représente, non pas le despotisme, quoiqu’il se soit emparé de la Grèce, mais la force d’expansion du génie grec. C’est ce qu’il va porter jusqu’au fond de l’Asie, jusque sur les bords de l’ Indus. Cette vie si rapide et si courte n’a pas eu le temps de créer la servitude ; sous le règne d’Alexandre, les artistes gardent une sorte d’indépendance. Il y a encore des inspirations fortes, de grandes choses créées, quoique déjà le caractère des artistes fléchisse un peu en inclinant vers le souverain.
Avant Auguste, que trouvons-nous? L’époque étrusque, qui, il est vrai, est peu connue, mais qui est une époque de liberté. Les peuples étrusques formaient une fédération. C’est une civilisation à part, qui a son caractère propre, qu’on ne confond avec aucune autre, qui ne
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relève que de soi, et qui, par conséquent, est créatrice. Les peuples étrusques n’ont créé que dans une certaine mesure, mais enfin ils ont créé.
A cette époque de la république qu’ont illustrée les Scipion et les Caton, l’art a eu un grand essor. L’empire, dans tout ce qu’il a fait de grand et de beau, n’a fait que développer, en acceptant ses principes, tout ce qu’avait inventé l’art de la république.
Que représente Auguste dans les arts? La création? Non, mais l’imitation. Sous lui, on imite. On fait venir l’art grec tel qu’il est, déjà amoindri ; les cheffe-d’œuvre de la Grèce inondent Rome par l’ordre de l’empereur. Tout ce qui se fait à Rome, c’est de l’imitation. Horace imite les poètes grecs dans ses odes et ses élucubrations anacréontiques ; dans ses Eglogues, ses Géorgiques, son Enéide , Virgile imite les
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plus célèbres poêles grecs. Les contemporains d’Auguste sont surtout des imitateurs, la plupart des artistes de la même époque ont passé leur vie à copier les chefs-d’œuvre de la Grèce.
Si vous passez à la Renaissance italienne , oh ! celle-là, elle a été créatrice. Elle est dans son ensemble une des plus belles créations du génie humain. Mais où s’est faite cette création? Est-ce sous Léon X, à Rome? Non, c’est dans les républiques de Pise, de Florence, de Sienne, de Venise, de Gênes. Là fut le berceau de la Renaissance, et non pas à Rome, où elle n’a été qu’une importation. Si Léon X a su s’emparer de Raphaël, de Michel-Ange, de Bramante , qui sont les derniers coryphées de la Renaissance, ç’a été une appropriation faite au profit de Rome qui, étant la capitale de la chrétienté, s’efforcait d’ctre la capitale des arts;
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mais la vraie origine de la Renaissance doit être recherchée dans les républiques de la haute Italie. Là seulement il y eut création féconde, et de là tous les artistes sont partis pour décorer Rome.
Tel est donc le germe que je voudrais déposer dans vos esprits : la liberté fait créer, le despotisme fait imiter. Vous développerez , messieurs, par vos méditations ce principe et vous en conclurez qu’il doit y avoir une morale, dans l’art et dans la littérature.
Je sais bien qu’on ne peut empêcher les poètes et les littérateurs d’être sensibles aux caresses, aux encouragements, aux récompenses. On ne peut pas les rendre insensibles aux commandes du souverain. Par conséquent, quand un souverain le veut énergiquement et qu’il dispose de moyens puissants, il peut encourager, échauffer, épuiser un artiste, ou plutôt
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une menue monnaie d’artistes. Mais quelle que soit la force d’une volonté, il y a quelque chose qu’elle ne pourra jamais produire : c’est la création originale des poètes , des artistes , comme nous la voyons sous Périclès, à Athènes, et à l’époque de la Renaissance, dans ces républiques libres du xv e siècle. Les Étrusques même ont eu leur développement original ; ils sont créateurs. Les Romains de la république l’ont été aussi, beaucoup plus qu’on ne le croit généralement : je vous l’ai montré, messieurs, depuis deux ans.
Ces époques de la liberté vraie sont les époques de la création vraie. C’est alors qu’apparaissent les types, les formes qu’on imitera plus tard. C’est alors que les idées se manifestent. On ne fera ensuite que des amplifications de rhétorique, des reproductions plus ou moins exactes, pour satisfaire tel ou tel sou-
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verain ; maïs c’est à ces sources généreuses et pures qu’il faudra demander l’inspiration et les modèles.
Les temps de servilité, où un seul homme commande à un pays, peuvent être des époques brillantes, éclatantes, relativement fécondes, qui s’imposent à l’humanité, qu’on lui fait goûter et admirer; mais elles ne sont brillantes que par l’extérieur , par la forme , par le don d’imiter. Elles n’inventent pas et sont incapables de rien créer. Il peut y surgir, par hasard, un génie qui lance un jet, mais c’est l’exception.
Nous ne saurions trop le répéter, messieurs, les grandes époques pour les arts et les lettres sont et doivent être de grandes époques aus.
pour la liberté.
AUGUSTE DANS SA MAISON
Je ne puis m’empêcher de louer l’exemple qu’a donné Auguste, exemple qu’on aurait dù proposer aux souverains de préférence à bien d’autres, quand je le vois essayant de ramener chez les citoyens la simplicité des vieilles mœurs romaines, habitant une maison modeste, se contentant du nécessaire, faisant de grandes dépenses pour les moauments publics, de petites pour les choses privées. Il y a certainement dans ce côté de la vie d’Auguste une sagesse réelle, quelle que soit la cause de
sa conduite, qu’il ait été guidé par l'instinct politique, par ses goûts ou par le calcul. Pour moi, j’aime mieux croire que ce fut sa volonté, car la sagesse voulue est plus honorable que la prudence instinctive. C’était donc le chef de l’État qui voulait ramener le peuple qu’il gouvernait à une certaine simplicité, la jugeant propre à maintenir, dans les mœurs romaines, l’esprit d’obéissance , à maintenir aussi une certaine grandeur relative du peuple romain qui ajoutait à l’éclat de sa servitude.
Suétone nous apprend quel était le genre de vie d’Auguste et nous donne quelques détails sur sa maison : « Elle n’était remarquable ni par sa grandeur ni par sa décoration ; les portiques étajent petits, les matériaux étaient la pierre commune d’Albe; les chambres n’étaient ornées ni de marbres ni de beaux dallages.
Pendant plus de quarante ans il occupa la
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même pièce, été comme hiver. Quand il voulait travailler sans témoins et n’être pas interrompu, il avait une retraite dans un pavillon très-élevé, qu’il appelait sa ville de Syracuse, ou bien il se retirait dans les faubourgs, chez quelqu’un de ses affranchis. Quand il était malade, il demeurait chez Mécène. Il n’aimait pas les habitations vastes et somptueuses : il fit raser une maison que sa petite-fille Julie avait fait construire avec trop de luxe. La sienne, quoique petite, était embellie, non de statues et de tableaux, mais de xystes, de bosquets et de curiosités, telles que des ossements de monstres gigantesques trouvés à Caprée, et des armes d’anciens héros.
« Les tables et les lits, qui existent encore,
montrent combien il était économe dans le choix de son mobilier, que dédaigneraient la plupart des particuliers. Il ne couchait que sur un lit
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bas et très-simplement recouvert. Ses vêtements étaient presque tous faits à la maison par sa femme, sa sœur et ses petites-filles. lise servait d’une chaussure un peu haute, pour paraître plus grand qu’il n’était. Il mangeait très-peu et des choses communes, du pain de seconde qualité, des petits poissons, du fromage, du lait , des figues fraîches. Il écrivait dans une lettre : « 11 n’est point de juif qui jeûne plus rigoureusement le jour du sabbat que je n’ai jeûné aujourd’hui ; » et ailleurs : « J’ai mangé dans ma litière une once de pain et quelques raisins secs, » ou bien : « J’ai mangé du pain et des dattes dans ma voiture. » Il prenait pour se rafraîchir du pain trempé dans de l’eau, un morceau de pastèque, une tige de laitue, ou un fruit acide.
« Il avait des taches sur le corps, semées sur la poitrine et sur le ventre comme les sept
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étoiles de l’Ourse. Des sortes de dartres le forçaient à se frotter souvent et à, abuser du strigilc. I! avait la hanche, la cuisse et la jambe gauches assez faibles; il boitait même quelquefois. De temps en temps il avait un doigt tellement engourdi et glacé, qu’il fallait l’envelopper d’un morceau de corne pour écrire. Il se plaignait tantôt de la vessie, tantôt d’obstructions au foie. Il avait des infirmités annuelles et périodiques. Dans l’hiver, il portait quatre tuniques sous une grosse toge. Il soutenait sa santé fragile par beaucoup de soins. 11 renonça au cheval et à l’exercice des armes aussitôt après les guerres civiles, et se contenta de jouer à la paume et au ballon ; bientôt il ne fit plus que se promener en litière ou à pied, n On voit clairement cette maison modeste, mais il ne faut pas exagérer la simplicité de l’architecture à cette époque. C’est une simplicité
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qui est un peu celle des maisons grecques. I! est certain que les maisons de Pompéi auraient paru infiniment simples aux contemporains d’Auguste, et pour nous, n’est-il pas vrai? ces maisons sont un charme, une ivresse; il nous semble qu’on y mènerait la vie la plus poétique du monde, avec ces colonnes, ces peintures, ces statues, ces fontaines d’eaux jaillissantes, ce soleil qui inonde les portiques. Il y a dans cette vie antique, révélée par un municipe de province bien chétif auprès de Rome, tout un rêve de bonheur poétique dont s’accommoderaient les modernes, même amis du luxe.
La maison d’Auguste, qu’il n’avait pas faite; qu’il avait achetée, avait certainement ces caractères. Dites-vous bien que c’était une maison contemporaine de l’introduction de l’Art grec en Italie, comportant la grâce et la poésie que les Grecs faisaient pénétrer partout avec
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eux. Ce n’était pas éhcoTB le temps où abondaient les bois précieux, lé porphyre , l’albâtre, les marqueteries de l’Orient, les meübles somptueux, etc. Mais ce qu’il y avait de plus charmant, c’était le cadre dans lequel était placée cette demeure, c’était sa situation sur le Palatin, qui lui donnait une beauté de plus, la beauté pittoresque. De là, on jouissait d’une des plus belles vues de Rome. Le Palatin est situé au milieu du cercle des sept collines : de la place qu’occupait la maison d’Auguste, de l’extrémité du Palatin qui regardait le grand ciTque, on voyait le Capitole» le mont Aventin avec ses jardins, ses temples, la plaine avec les magnifiques monuments que les Romains y avaient élevés le long de la voie Appia jusqu’à dixneuf milles de distance, et enfin les collines des bord: du Tibre.
Cette situation, si favorable au plaisir des
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yeux, avait tenté, dès l’origine, les premiers personnages de Rome; il y avait même des traditions sur le nom du Palatin. On disait que le vieil Évandre avait, pour la première fois, établi là sa demeure, et que c’était son fils Pallas qui avait donné son nom à la colline.
Cinq des rois de Rome habitèrent le Palatin.
Les souvenirs de la royauté s’attachaient si bien à cette colline, que lorsque le meilleur des citoyens, Valérius Publicola, voulut y bâtir une maison, les murmures du peuple le forcèrent à la démolir. Pendant les premiers siècles de la république, il y eut donc comme un mauvais renom attaché à cette partie de la ville. Vouloir l’habiter, c’était pour les grands personnages de la république donner prise au soupçon d’ambitionner la royauté. Il fallut que l’exemple vînt des chefs démocratiques, que lé soupçon ne pouvait atteindre parce qu’ils étaient
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les organes des passions populaires. Contre le gré du sénat, les Gracques bâtirent sur le Palatin; les mauvais souvenirs furent conjurés, dès que le drapeau populaire y fut planté. Des parvenus et des enrichis vinrent à, leur tour y construire leurs maisons. Ce fut le cas de Scaurus, dont la maison était vantée dans l’antiquité comme un type de richesse et d’élégance; ce fut le cas de Cicéron, de l’orateur Hortensius son rival, de Publius Clodius qui, en cela peut-être, voulait imiter les Gracques, mais qui fut le plus fâcheux des voisins pour Cicéron. Vous savez que la bataille a été longue entre eux, que Cicéron fut exilé, que Clodius brûla sa maison, et que le grand orateur fut en butte, de la part de ce dangereux voisin, à des vexations journalières.
La maison qu’Àuguste habitait était celle de l’orateur Hortensius. Il avait demeuré d’abord
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dans la région du Palatin; dans un lieu qü’on appelait Têtes dé bœufs, sans doute parce que la frise de quelque édifice voisin était ernée de bucranes. C’était la maison de l’orateur Calvus, maison petite, mal située, car les Octavii étaient pauvres;
Auguste acheta donc la maison de l’orateur Hortensius. G’est cette maison, qui n’avait pas été faite pour l’empereur, dont l’empereur se contenta; mais j’ajoute de nouveau que ce qui avait pu suffire à un orateur illustre, ayant la goût des belles choses, riche, comptant- des peuples pour clients, comblé de présents, qui avait fait venir des artistes grecs pour décofer de moulures et de sculptures les parties essentielles de sa maison, que ce qui avait pu, dis-je, suffire à un ami de l’art grec tel qu’Hortensius, pouvait parfaitement convenir à l’empereur Auguste, avec ses goûts et ses calculs de simplicité.
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A côté se trouvaient des jardins dont l’étendue n’était point très-considérable, mais suffisante pour y construire des édifices. Auguste en construisit. Un temple occupait le centre des constructions ; autour du temple se développaient de grands portiques sur quatre côtés ; à, ces portiques étaient jointes des salles qui composaient une bibliothèque.
Le temple était consacré à Apollon, à un Apollon particulier qu’ Auguste avait nommé Palatin.
Pourquoi avait-il préféré Apollon aux autres dieux? C’était le dieu de la poésie, des arts, des muses; mais cette dévotion datait de plus loin. Dans sa jeunesse , au milieu des débauches sanglantes du triumvirat, il avait donné une fête qui avait scandalisé les Romains et rappelé ce qu’avait fait Alcibiade dans ses nuits de débauche b. Athènes. Il avait eu l’idée, avec onze de ses amis, comme lui conspirateurs ou
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fauteurs de guerres civiles, de célébrer un banquet secret, le banquet des douze dieux.
On avait vu arriver les douze amis (et quand je dis amis, je ne définis pas le sexe, les douze dieux comprenant les déesses) costumés en divinités. C’était un sacrilège d’autant plus blessant pour les Romains, qu’une des grandes solennités de Rome était la fête des Lits, Lectisternium. Aux jours de victoire ou de suprême danger, on préparait un festin, on allait chercher au Capitole les statues des douze grands dieux et déesses, on les transportait avec pompe, et on les mettait sur un lit où on leur offrait un festin.
Auguste, cet homme qui devait être plus tard si sobre, qui, dans sa vieillesse, en vint à vivre de dattes et de figues, avait trouvé plaisant de parodier dans une orgie ce banquet des douze dieux. Soit que sa beauté, soit que des raisons
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de famille l’y poussassent, il avait pris le costume d’Apollon, et, entre Latone et Diane, il avait siégé comme dieu de la lumière. Cette licence avait été connue dès le lendemain, le scandale avait été grand, et il nous est resté des monuments incontestables de l’irritation publique. Marc-Antoine d’abord, qui, dans ce temps-là, n’était pas encore le complice d’ Octave, n’avait pas manqué de divulguer un secret qu’il avait su des premiers. Il avait fait contre ce sacrilège des vers que Suétone nous a conservés. Les vers ne sont pas très-bons, car on peut être à la fois méchant triumvir et méchant poète. Mais tandis qu’Antoine faisait de la poésie, le peuple en faisait de son côté, qui n’était pas moins éloquente. Les convois de blé avaient manqué à Ostie, et l’on écrivit sur les murs : « Il n’est pas étonnant que ies citoyens meurent de faim, les dieux ont mangé
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tout le grain. » On ajoutait « que le plus glouton de tous les dieux, c’était Apollon Bourreau. » Il est remarquable que de très-bonne heure le peuple ait donné à Octave ce nom, qu’à la fin de sa vie Mécène devait lui jeter à la face, un jour qu’au tribunal criminel le vieil empereur condamnait imperturbablement à mort tous les accusés. Le peuple avait donc gravé sur les murs : « Apollo Tortor. » Il y avait là une espèce de jeu de mots qui tient à la topographie de Rome.
En effet, de même que dans beaucoup de villes il y avait la rue des Bonnetiers, des Selliers, il existait à Rome une rue où l’on vendait des cuirs, des lanières, des verges, des instruments de supplice. Les marchands de ce genre de produits y étaient groupés et nombreux ; souvenez-vous qu'en effet la guerre civile avait rendu ces instruments d’un usage très-fré-
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quent. D’ailleurs, les grandes maisons de Rome contenaient des prisons particulières pour les esclaves, et les maîtres y rassemblaient toutes les variétés d’instruments de torture. Dans cette rue on vendait donc des fouets, des faisceaux, des haches de licteurs, et Dieu sait combien les licteurs se multiplièrent et furentemployés pendant les proscriptions d’Qctave et d’Antoine ! Comme ce quartier avait un petit teipple consacré à Apollon, le dieu avait été surnommé le Bourreau.
Oct^ye ayapt pris le costume et les attributs d’Apollon, le peuple Payait immédiatement assimilé au dernier des Apollons de Rome, A l’Apollo Tortor.
Plus tard, après la bataille d’Actium, qui décida du sort de l’empire romain et le mit aux pieds d’Octave, nous savons qu’il consacra sa victoire à Appllo Aeliacus.
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Que ce soit pour ces raisons ou pour des raisons que nous ignorons , Octave avait un culte particulier pour Apollon. A côté de la maison qu’il avait achetée et sur les terrains libres, il fit donc élever le temple d’Apollon Palatin, et l’entoura de portiques qui devaient précéder une bibliothèque. Je cherche à vous faire comprendre , par quelque plan analogue que nous aurions sous les yeux, l’aspect du temple d’Apollon Palatin et de son noble encadrement. Figurez-vous le Palais-Royal avec ses quatre rangs d’arcades changées en portiques que supportent des colonnes avec des chapiteaux au lieu d’arcs en plein -cintre; songez que les colonnes ont l’avantage d’être moins lourdes, plus élégantes, de laisser passer le soleil et la lumière, et de donner quelque chose de plus monumental. Au lieu des boutiques qui sont dans le Palais- Royal, supposez des constructions plus spa-
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cieuses, et vous aurez des salles comme ces boutiques sous les arcades, salles destinées à contenir les manuscrits, les papyrus, les collections d’objets précieux, notamment de pierres gravées. Au milieu du Palais-Royal, supposez un temple, un parallélogramme avec son péristyle, et vous aurez le temple d’Apollon Palatin, détaché des quatre portiques particuliers qui l’entourent et qui forment les quatre côtés de la bibliothèque. Là se réunissaient les citoyens lettrés, les travailleurs et les oisifs de l’intelligence, qui venaient, soit pour écouter des lectures, soit pour entendre les poètes réciter leurs vers, soit pour chercher des matériaux dans les salles de la bibliothèque, soit pour se délasser ensemble par la conversation. Il y avait; en outre, dans l’espace à ciel ouvert qui séparait le temple des portiques de la bibliothèque
un colosse de bronze représentant Apollon. Ce
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n’était pas celui du sanctuaire, mais un colosse isolé qui, au dire d’un commentateur d’Horace, aurait reproduit les traits d’Auguste.
Ce fait n’est rapporté que par un obscur commentateur, Acron; par conséquent il y a lieu d’en douter. Je trouve qu’il était encore trop tôt. Qu’au temps de Néron, quand les esprits sont rompus à la servitude, on érige le colosse de Néron assimilé au dieu Soleil, que ce colosse soit doré du haut en bas, qu’il ait 110 pieds de hauteur, cela me paraît naturel ; mais du temps d’Auguste, agir ainsi eût été prématuré; au moment où il faisait acte de sollicitude envers les hommes intelligents de Rome, il était difficile qu’il s’assimilât à un dieu, surtout sous cet aspect du colosse, qui est la forme la plus majestueuse. La statue avait 15 mètres de hauteur, et les anciens disent que
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c’était un bronze fondu en Étrurie ; on admirait également la beauté de la forme et la perfection du travail. En un mot, il semblerait, d’après ce témoignage, qu’au siècle d’Auguste l’art étrusque avait encore des fabriques , qu’il pratiquait toujours l’art de fondre qui lui était propre aussi bien qu’à l’art grec, et qu’il était capable d’exécuter un colosse de 15 mètres.
Tel était l’ensemble du monument. Le temple, au milieü ; un grand espace vide, des bosquets, des fleurs, des fontaines; dans un angle, un piédestal et une statue colossale à ciel ouvert ; autour de cet espace vide, quatre rangs de portiques formant une enceinte continue. Ces portiques n’étaient que la devanture d’une série de salles contiguës les unes aux autres, ayant leurs portes et leurs débouchés sur les portiques, servant pour l’usage des bibliothécaires et du public.
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Les colonnes des portiques étaient magnifiques. C’étaieqt des colonnes de marbre africain, beau marbre, veiné avec des taches rouges, violettes, noires, d’une richesse extrême, dont on voit encore h Rome des spécimens, et il est certain que, dans les églises de Rome, plus d’un revêtement a été fait avec ces colonnes du Palatin. Entre chaque colonne de marbre africain, il y avait une statue. Ces statues avaient été apportées de Grèce par Auguste, mais nous ne savons pas où il les avait prises. Elles représentaient les cinquante Danaïdes; la cinquante et unième statue était leur père, Danaüs. On les avait placées entre chaque colonne. Pourquoi, messieurs? N’y avait-il pas là une intention symbolique? Ces Danaïdes s’efforçant de remplir incessamment leur tonneau qui se vide toujours, n’est-ce pas le symbole de la science qui cherche k se rassa-
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sier et n’atteint jamais son but? N’est-ce pas le symbole de notre mémoire, qui va sans cesse puiser dans les bibliothèques, et qui laisse échapper ce qu’elle y puise?
Enfin cette disposition dé portiques entourant un temple est empruntée aux constructions de Métellus Macédonius; elle avait frappé les esprits, car elle a été reproduite pour le temple de Trajan. Ce temple, dont on a découvert de magnifiques fragments l’hiver dernier à Rome, était entouré aussi de portiques sur trois côtés, et le seul côté qui fût ouvert donnait sur la Basilique et sur la place de la colonne Trajane.
La bibliothèque était publique. Aussi ne manquera-t-il pas de gens pour s’écrier :
« voilà une chose libérale, » et pour me dire :
« voilà les bienfaits du pouvoir d’un seul ! Il a « fallu Auguste pour qu’il y eût une bibliothè- « que à Rome; ce splendide monument ouvert à
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« (ous les amis de l’art grec et de l’art latin « rachetait bien des choses et faisait pâlir de « dépit vos républicains romains, y Mais rappelez-vous, messieurs, que je vous aj promis de démontrer que tout- ce qui a été fait sous l’empire a pu être plus grand, plqs majestueux, fait avec des matériaux plus coûteux que sous la r épublique, mais que le type en existait toujours dans les monuments de la république. Il en est ainsi pour la bibliothèque Palatine : elle n’est point une invention propre à Auguste. Il n’a pas fallu l’action du pouvoir absolu pour obtenir ce bienfait d’une bibliothèque publique à Rome ; on en avait eu déjà, et par l’initiative de particuliers qui étaient riches, et par le dévouement de particuliers qui aimaient les lettres.
j^insi, l’on avait vu Lucullus se faire construire, dans son immense palais, une bibliothèque. Il l’avait copiée sur les bibliothèques
AUGUSTE DANS SA MAISON
de la Grèce ; je ne dis pas sur celle d’Alexandrie, qui était un monde, mais probablement sur celles d’Athènes, de Séleucie, de Pergame, et de toutes les cités où avaient été élevés ces sanctuaires du travail et de la pensée. On nous parle souvent, dans nos classes, des festins de Lucullus, de la cuisine de Lucullus ; c’est prendre l’histoire par ses petits côtés; il faut voir aussi les beaux côtés de la vie des grands seigneurs de la république. Voici ce qu’a fait Lucullus : il a fait construire une bibliothèque exactement semblable à celles de la Grèce, avec des portiques. Et ces portiques avaient une raison d’être ; c’est que dans les climats ardents, où le soleil et l’ombre sont également nécessaires, les portiques sur quatre côtés, offrent l’ombre du côté du nord quand la saison est chaude , le soleil bienfaisant du côté du sud quand la saison est froide , tandis que
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les portiques intermédiaires de l'ouest et de l’est servent pour les saisons douteuses et pour les personnes qui redoutent les températures extrêmes. Les bibliothèques, dans l’antiquité, ne ressemblent pas aux bibliothèques dans les temps modernes. Ce n’est point une énorme agglomération de bâtiments, où s’accumulent les volumes, et une salle unique pour la lecture, où la première loi c’est le respect du voisin et le silence. Grâce à leurs dispositions étendues, grâce à la multiplicité de leurs subdivisions, les bibliothèques antiques étaient en partie exposées à l’air, en partie fermées.
Il y avait des salles où se retiraient ceux qui voulaient travailler ; il y avait des portiques où s’établissaient au soleil ceux qui voulaient faire des lectures amusantes et qui ne craignaient point d’être distraits; il y avait des portiques pour causer. C’est là que se réunis-
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saient les philosophes et les beaux esprits ; c’est là qu’on venait, au temps d’Auguste, parler à l’oreille, échanger de sourdes colères, de trop véridiques médisances; on ne l’aurait pu au temps de Tibère, parce que chaque colonne aurait recélé un délateur.
Lucullus avait construit une bibliothèque, non pas pour lui seul, non pour quelques amis, mais sa bibliothèque était publique, tout le monde pouvait y entrer, les citoyens romains aussi bieu que les citoyens du monde entier et les Grecs surtout, les Grecs alors si écoutés, si séduisants, et autour desquels on venait se grouper sous les portiques de Lucullus. Un autre Romain, le premier protecteur de Virgile, AsiniusPollion, avait fait, à son tour, construire une bibliothèque plus grande encore, et quel beau nom il lui avait donné! Elle s’appelait l'Atrium (nous dirions le sanctuaire) de la Liberté,
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comme pour dire qu’il n’y a de liberté possible que là où la pensée se recueille et s’élève audessus des faiblesses des hommes.
Enfin celle d’Auguste est la troisième. Ce sera la plus riche, elle contiendra les monuments les plus précieux, les plus nombreux, elle sera peut-être aménagée avec plus d’ordre et de méthode, parce que, venant après les deux autres, pile a profité de l’expérience acquise, parce qu’AugUste peut tout, parce qu’on l’a revêtue des dépouilles du monde. 11 y avait, pour orner les salles, des bustes, de tous les grands hommes, soit de la Grèce, soit de Rome, usage qui remontait aux Grecs, aux bibliothèques de Séleucie, de Pergame et d’Alexandrie. Il y avait, comme ameublement, les armoires et les hO'tCS (scrinia), où l’on déposait les manuscrits- Ces armoires faisaient partie de la décorahpn, pa^çe qu’elles étaient de matières
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précieuses, de marqueterie, de bois des pays lointains ajustés selon les nuances, les couleurs, de façon à former des dessins. Vous pouvez vous former une idée de ce genre de décoration par la bibliothèque du Vatican» renfermée dans une série d’armoires, trop bien closes pour ceux qui veulent étudier, mais çQuvertes d’arabesques, s’élevant un peu plus haut que la tête humaine, mais pas au delà, et contenant chacune un petit nombre de livres. Il y a là une donnée antique. On a, dans les manuscrits des v% vi e et vn e siècles, des peintures qui représentent des armoires avec des manuscrits, et c’est ainsi que nous pouvons nous faire une idée des bibliothèques des anciens.
Dans les armoires, il y avait de petits rayons, non pas séparés par un assez large espace comme les nôtres , mais , au contraire, trèsrapprochés, parce que les manuscrits roulés
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étaient posés à plat entre chaque rayon ; au bord du manuscrit était attaché un fil de soie ou de métal, et une étiquette qui descendait audessous du rayon portait le nom de l’ouvrage. Par conséquent, dans une armoire, on pouvait mettre quatre ou cinq fois plus de manuscrits que nous ne pouvons mettre de volumes. Ces armoires étaient faites avec des bois de qualités voulues. Nous n’avons pas beaucoup à craindre aujourd’hui que les livres soient mangés des vers. Nos livres sont faits de papier préparé le plus souvent avec du chlore qui le ronge, mais écarte les insectes. Chez les anciens, les manuscrits étaient sur parchemin, matière animale plus susceptible d’être attaquée par les vers. On construisait donc les armoires des bibliothèques avec des bois incorruptibles, du cèdre, du cyprès, dont l’odeur et l’amertume éloignaient les insectes.
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On ne se servait pas seulement d’armoires pour renfermer les manuscrits, mais aussi de boites, et vous avez vu dans les. peintures de Pompéi, et à côté des statues antiques qui représentent un orateur ou un poète, l’image exacte d’un écrin contenant des manuscrits.
C’est une boîte complètement ronde avec un couvercle. Ce couvercle a une patte qui s’adapte dans une serrure, et l’on peut enfermer dans cette boîte ronde quinze, ou vingt manuscrits, selon ses dimensions.
J’arrive au temple d’Apollon, un des plus magnifiques qu’on ait faits sous Auguste.
Le temple était de marbre blanc. En avant du temple, il y avait un autel. Auguste avait trouvé ingénieux de consacrer le souvenir des hécatombes qu’on venait offrir aux dieux les jours de fête, en mettant aux quatre angles de l'autel quatre statues de vaches du célèbre
AUGUSTE
sculpteur Myron, admirables de réalité de beauté même. C’étaient comme des animaux toujours prêts pour le sacrifice.
Le fronton était surmonté d’une dalle plate, comme vous la voyez sur les monuments romains figurés sur les médailles, et sur laquelle était un quadrige.
Quand on avait monté les degrés du temple, on avait devant soi les portes. Elles étaient d’ivoire travaillé, faites de morceaux rapportés et ajustés avec l’art exquis des anciens Grecs, et sur lesquels on avait sculpté des basreliefs, qui, divisés en panneaux et en compartiments, représentaient : sur un des battants, l’histoire d’Apollon et de Diane vengeant leur mère Latone sur les enfants de Niobé; sur l’autre battant, la défaite des Gaulois chassés du mont Parnasse. Les Gaulois avaient voulu piller le temple de Delphes, Apollon était venu au
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secours de son temple et les avait frappés de là loucfre sur le Parnasse. On les avait représentés en déroilte, se précipitant de rocher en rochers tombant sur leurs armes et s’entretuant dans leur vertige.
Ces portes, évidemment enlevées à la Grèce, rappellent Un peu celles du Baptistère de Florence, bien que je n’ose les leur comparer ni pour le style ni pour la forme-
Quand on entrait dans le temple, on apercevait la statue d’Apollon dans le fond, à sa droite Latone, à sa gauche Diane,
Mais, messieurs, de qui étaient ces statues?
Étaient-elles l’œuvre d’artistes romains contemporains d’Auguste, ou d’artistes grecs venus à Rome par ses ordres et capables de faire encore d’aussi grands travaux ? Non, on employait ces artistes à multiplier les statues d’Auguste et de 8a famille. La statue d’Apollon était de Scopas.
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la statue de Diane était de Timothée, un autre sculpteur athénien qui avait travaillé avec lui au Mausolée , et la statue de Latone était de Praxitèle, le rival de Scopas, qui représentait dans l’art athénien le côté délicat, efféminé, voluptueux, tandis que Scopas représentait la fougue, la passion, la violence des mouvements.
Cet Apollon de l’intérieur du temple s’appelait l’Apollon Musagète (qui conduit les Muses). Nous n’avons pas cette statue; mais, du temps d’Auguste même, on a dû la copier pour la répéter dans les sanctuaires privés, et l’on faisait sa cour à Auguste en copiant ce beau marbre de Scopas. Il y a en effet au Vatican, un marbre conforme aux descriptions que nous ont laissées les anciens de l’Apollon Musagète. C’est un Apollon à la chevelure abondante, couvert d’une grande tunique qui lui tombe jusqu’aux
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pieds, et qui est comme agitée par le vent ou par un souffle intérieur; elle est si ample, qu’elle ressemble à. un vêtement de femme. La poitrine est soutenue par une large ceinture semblable à celle que portent les acteurs dans les peintures de Pompéi.
Il y avait encore, à droite et à gauche des • trois divinités, le chœur des Muses leur formant comme un cortège éternel.
Dans l’intérieur du temple se voyait aussi un monument célèbre qui était plutôt le chefd’œuvre d’un artisan que d’un artiste : c’était un grand candélabre de bronze affectant la forme d’un pommier; au lieu de fruits, il portait, suspendues dans ses branches, autant de lampes, et quand on allumait ces lampes, qui avaient la forme de pommes, il semblait porter des fruits lumineux. Ce candélabre était d’origine grecque; Auguste l’avait pris dans le
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temple de Cymé, en Asie Mineure, où Alexandre
l’avait consacré à Apollon. Enfin, on voyait encore, dans les frontons du temple, des statues très-anciennes, ceuvres d’artistes grecs nommés Bupalus et Anthermus, qui remontaient au siècle de Pisistrate. Auguste avait enlevé à l’îlc de Scio ce6 produits des écoles primitives.
Pour terminer cette nomenclature, ajoutons qu’ auprès des manuscrits de la bibliothèque il y avait un dépôt de pierres gravées. Lejeune Marcellus, neveu d’Auguste, avait eu la passion des camées et des pierres gravées, il en avait fait une collection, et comme il mourut jeune, on réunit cette collection à la bibliothèque Palatine, et la salle où elle fut exposée s’appela Dactyliothèque, nom grec, chose grecque, souvenir grec.
Ainsi, messieurs, voilà l’habitation d’Auguste sur le Palatin. La maison, qui est modeste,
AUGUSTE DANS SA MAISON
mais qui avait de belles proportions, qui avait suffi à Hortensius et qui suffit à l'empereur, est contiguë au temple d’Apollon et aux salles de la bibliothèque.
Il y avait, entre la maison et l’édifice public, une communication analogue à celle qui existait au Louvre, lorsque les souverains l’habitaient, entre leur detneure privée et les parties de ce monument consacrées à des usages publics.
C’est ainsi qu’il y avait dans le Louvre de»
collections précieuses, et des séances de l’Académie de sculpture et de peinture. L’empereur, quand il fut devenu vieux, n’aimait pas à descendre le Palatin. Quand il devait convoquer le sénat, il le convoquait dans le sanctuaire d’Apollon. En sortant de sa maison, il se trouvait en face du péristyle du temple et n’avait que quelques pas à faire pour présider aux réunions du sénat.
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Quel est aujourd’hui l’état du sol? Quels renseignements pouvons-nous y trouver?
Vous savez que l’emplacement antique est occupé aujourd’hui par la villa Mills, transformée en couvent de la Visitation. Lorsque vous êtes auprès de l’arc de Titus, si vous regardez à vos pieds, vers une petite ruelle qui mène entre deux murs au couvent des Capucins et à celui de la Visitation, vous apercevez un dallage antique formé de blocs de forme polygonale admirablement ajustés. On ne distingue que trois mètres de longueur. Bientôt ce dallage disparaît sous les terres qui ont été rapportées dans les temps modernes. Si vous jetez un coup d’œil dans les jardins voisins, vous voyez que M. Rosa, qui fouille les jardins Farnèse pour
l’empereur Napoléon III, a fait, dans l’inté-
rieur, reparaître un dallage polygonal. C’est le même chemin qui se continue, et ce chemin
AUGUSTE DANS SA MAISON
dallé n’cst autre chose que la route qui menait, dans l’antiquité, à la bibliothèque Palatine, au tempie d’Apollon et à la maison d’Auguste.
Mais tout à coup ce dallage passe sous les murs du cloître, et l’on est arrêté. Ce cloître, c’est le couvent de la Visitation, jadis la villa Mills.
C’est en 1857 que les religieuses de la Visitation ont acheté le terrain et s’y sont établies : l’on peut dire que jamais nom n’a été mieux mérité que celui de ce couvent. Je vous ai raconté l’année dernière, messieurs, quel siège pacifique ces pauvres religieuses avaient à supporter; comment M. Rosa, d’un côté, avait grande envie de faire des fouilles dans la direction de la maison d’Auguste ; comment, du côté opposé, dans un jardin qui était jadis le jardin des Irlandais et que le pape avait acheté, le chevalier Guidi, ancien agent du marquis Campana et agent du pape Pie IX, voudrait entamer le cou-
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vent et avait commencé des souterrains, espérant passer sous le mur mitoyen afin de fouiller secrètement à vingt pieds sous le sol du monastère. On attaque ainsi les religieuses du côté du nord et du sud. C’est le seul point sur lequel s’accordent l’Empire et la Papauté. Sur le versant qui regarde la vallée du Cirque sont les débris d’un escalier par lequel on montait au Palatin dans les derniers temps de l’empire romain. Malheureusement, il y a aujourd’hui un mur à pic et un jardinier qui ne veut pas se laisser corrompre. On ne peut entrer. Un jour j’ai sonné à la porte de la façade principale , quoique, sur la porte fut inscrit le mot elauswci. J’ai pu jeter un coup d’œil dans le premier préau. J’ai vu un espace cultivé, des artichauts, des broccoli, mais de ruines point, le terrain avait été complètement égalisé pour le besoin de la culture.
AUGUSTE DANS SA MAISON
On voudrait déplacer les religieuses dont la présence rend les recherches impossibles; on
leur persuade que le lieu n’est pas sain, qu’elles
ont les fièvres; tout le monde s’inquiète de leur santé, le pape. Napoléon III, les antiquaires romains; on espère les transporter ailleurs. Enfin, on a occupe singulièrement de la maison d’Auguste: cela peut toucher beaucoup certaines personnes; j’avoue, pour moi, que la maison elle-même m’intéresse peu. Ce ne sera pas autre chose qu’une maison de Pompéi. Qu’Auguste y ait dormi, vécu, question de fétichisme. Ce qui sera intéressant, ce sera le temple d’Apollon Palatin, ce seront les portiques de la bibliothèque.
Il n’y a pas très-longtemps, du reste, que la villa est fermée; elle a été visitée et décrite, et quand on l’a visitée et décrite, il y avait peu de ruines. C’est en 1777 qu’on a fait des fouilles ; on a trouvé trois chambres qui devaient appar-
tenir au rez-de-chaussée, et n’offraient rien de particulier, excepté pour les cœurs qui palpitent au seul souvenir d’Auguste; mais pour l’art, il n’y a point d’illusion. J’ai oublié de vous dire que la maison d’Auguste avait brûlé l’an 756 de Rome. Auguste avait soixante-trois ans.
L’incendie ne fut pas considérable, car dans une maison antique il n’y a pas beaucoup à à brûler ; il y a les étages supérieurs, mais les portiques, les cours, offrent des espaces à ciel ouvert qui arrêtent la flamme. Je n’ai pas besoin de vous apprendre, messieurs, que ce fut une douleur immense, universelle, et, comme on savait qu’Auguste avait la fortune de tous dans sa main, chacun lui offrit sa fortune privée. Les corps constitués, les sénateurs, les chevaliers, les centurions, les décurions, vinrent" supplier Auguste d’accepter leurs biens pour rebâtir sa maison. Auguste comprit très-bien,
AUGUSTE DANS SA MAISON
lui qui était bon comédien, qu’on jouait la
comédie avec lui, il ne prit à chacun qu’un *
denier d’argent, il refit sa maison, un peu plus élégante qu’elle n’était auparavant, parce qu’il était souverain pontife, et qu’il convenait à un souverain pontife, disait-il, d’être bien logé, mais il ne consentit à l’embellir qu’à litre de souverain pontife. Ce n’est pas sur l’emplacement de la maison d’Auguste proprement dite que des fouilles offriront de l’intérêt, soit au point de vue historique, soit au point de vue artistique; c’est sur le terrain qui se trouve en avant de cet emplacement, parce que c’est là qu’était le temple d’Apollon Palatin, avec ses magnifiques colonnes de marbre africain, et l’admirable décoration que nous avons décrite. * Je ne doute pas que les excavateurs du moyen âge n’aient enlevé presque tout. Mais les renseignements topographiques subsiste-
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ront. et noos avons quelque espoir de connaître les dispositions du temple d’Apollon Palatin, de même que nous connaissons si bien, par les fouilles de M. Rosa, les constructions du palais des Flaviens.
Ainsi, messieurs, cette maison d’Auguste, dont j’ai voulu vous faire comprendre la magnificence pour tout ce qui était public et livré aux citoyens, la simplicité élégante, grecque, de bon goût, pour la partie réservée à l’empereur, nous allons voir maintenant ce qu’elle cachait. Nous verrons comment on vivait dans cette maison qui a été l’objet de tant de curiosité ; quel était l’intérieur de cet homme qu’on représente comme le plus heureux des souverains, le plus inattaquable des sages et des modérés. En d’autres termes, je tâcherai de vous montrer les principales figures qui entouraient Auguste, les membres de sa famille,
AUGUSTE DANS SA MAISON
soit par le sang, soit par les alliances; nous essayerons de retrouver les traces de cette vie intime, soit à l’aide dp l’histoire, soit à l’aide des monuments, contrôlant l’histoire par les monuments, et, quand elle garde le silence, suppléant à ce silence par ce que nous enseignent les monuments. Vous reconnaîtrez qu’il y a une moralité, même dans ce grand jeu de la destinée qu’on appelle l’histoire. Vous verrez que l’art de tromper les hommes a ses compensations, que la conscience ne se voile pas d’une fausse sérénité, et que les attentats contre la patrie trouvent leur expiation, du vivant même du coupable. Nous pénétrerons dans les châtiments secrets de cet homme que la postérité dupce exalte au rang des dieux.
ii i.
L1VIE ET LES JEUNES CÉSARS
Auguste maître de lui, maître des autres, vivait en apparence dans une grande sécurité, au-dessus de tous les remords, à l’abri de toutes les épreuves, dans cette tranquillité d’âme qui est le milieu entre l’égoïsme et l’absence d’inquiétude. Il semble donc qu’un bonheur parfait ait récompensé une vie qui n’avait été exempte ni d’audace ni de crime.
Mais, messieurs, il y a des expiations ; il y en a dans tous les temps, dans toutes les situations, et, quoique la rémunération du bien et
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du mal ne soit pas toujours apparente au\ yeux de l’observateur, il y a, dans l’histoire comme dans la vie humaine, un châtiment à côté des fautes commises : cela est évident pour Auguste. Si vous passez en revue les personnages qui ont vécu dans son intimité, qui ont composé sa famille, qui ont été pour lui un espoir ou une crainte, vous verrez qu’il y avait dans sa vie de grandes douleurs, adoucies par l’égoïsme, mais très-sensibles, qu’il y avait dans la maison impériale des fléaux qui ont été l’expiation de ce pouvoir qu’ Auguste avait conquis d’une façon violente à la fois et détournée.
Livie et les deux Julie, sa femme, sa fille unique et sa petite-fille, ont été pour lui des fléaux. Les deux premières méritent surtout d’être étudiées. Ce sont deux types historiques, je pourrais dire deux prototypes, qui résument à l’avance la plupart des femmes et des filles
LI VIE ET LES CÉSARS
des empereurs future, ambitieuses ou débauchées, scélérates ou éhontées. Nous avons leurs portraits, qui complètent l’histoire. Je commencerai par l’impératrice Livie, qui fut, selon Tacite, une marâtre funeste à la famille d'Auguste et à l’Etat.
Auguste avait eu trois femmes. Dans sa jeunesse, il avait épousé une personne de la famille Claudia, à peine nubile, qu’il répudia encore vierge pour épouser une autre Romaine parente de Pompée, Scribonia, dont il eut la fameuse Julie. Il répudia Scribonia à son tour pour cause d’adultère, et surtout parce qu’il avait le projet d’épouser Livie. Livie, sa troisième femme, lui avait inspiré une passion folle. Elle était mariée à Tiberius Claudius Nero et enceinte de six mois lorsque Octave envoya à Tiberius Nero l’ordre de répudier sa femme. Les historiens disent que Tiberius en eut une
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douleur profonde, mais qu’il dut obéir, ne pouvant s’opposer à la volonté du triumvir. Tacite ajoute qu’on ne sait pas si Livie se prêta ou ne se prêta pas à. ce divorce , « incertum an invitant . » Au bout de trois mois, quand Livie fut accouchée, on envoya l'enfant à son père. Voilà comment Livie devint le personnage le plus considérable de l’empire avec Auguste, et, dans ma pensée, avant Auguste.
Livie avait des qualités. On n’inspire pas de la passion à un homme comme Octave et à un grand seigneur romain comme Tiberius Claudius sans mériter de l’inspirer. Nous savons par des monuments qu’elle était belle; elle n’était pas seulement belle, mais très-intelligente, d’un esprit cultivé; elle aimait les lettres, la poésie, les arts; elle l’a prouvé par les monuments qu’elle a fait élever, et, quand elle se fut, sur la fin de sa vie, retirée à la campagne, par tous
LIVIE ET LES CÉSARS. H3
les objets d’art dont elle s’est entourée. Elle avait de l’esprit, du sang-froid ; c’était une personne supérieure dans la force du terme.
Elle avait, ne lui mesurons pas ce mérite, car nous n’aurons pas longtemps à la louer, elle avait de l’honnêteté. Les historiens anciens en ont quelquefois douté, et Dion luimême, qui a fait l’éloge des empereurs, paraît se poser une question quand il parle de l’honnêteté de Livie, disant qu’elle a assez caché sa vie pour qu’on n’ait rien pu prouver. Je ne crois pas qu’il faille s’arrêter à ce doute. Il faut laisser à Livie cette chasteté, qui n’est pas en contradiction avec son caractère et qui le complète. Il y avait en effet chez elle des visées tellement hautes, que les émotions subalternes, comme la satisfaction de passions éphémères, ne pouvaient compter pour elle. La froideur, la domination sur les sens, étaient des nécessités