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pour une femme qui voulait cire grande comme la été I.ivic. Elle avait su, à peine entrée dans la maison d’ Octave, effacer le scandale de son mariage et s’entourer de dehors imposants. Elle avait une vie simple, digne, et tâchait de rappeler les anciennes matrones; elle filait elle-même la laine des vêtements d’Auguste, eile affectait une haine profonde pour le luxe qui avait envahi la maison des dames romaines, elle était chaste sans exagération.
C’élait une matrone bien composée, avec une simplicité qui était le comble de l’art et qui pouvait faire croire à la réalité de tous les sentiments qu’elle affectait. On en eut la preuve, un jour. Sur son passage, des hommes se montrèrent tout nus. Était-ce pour l’insulter, ou par mégarde. L’histoire ne le dit pas. C’était grave;
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c’était un crime de lèse-majesté. Livie défendit qu’on poursuivît ces audacieux, en disant :
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« Pour une femme chaste, ces hommes ne sont lien de plus que des statues. » Le mot est digne d’une Virginie ou d’une Cornélie.
Voilà le - beau côté : il y a le revers. Tacite dit que c’était une épouse pleine de facilité, une épouse commode, uxor facilis; elle fermait les yeux sur les passions et les infidélités de son mari.. Elle ût plus : elle se prêta soit à satisfaire la passion que lui inspiraient d’autres femmes, soit à la faire naître.
Ce qu’elle avait surtout de commun avec son mari, c’était l’ambition et la politique. Tacite a dit en deux mots ( arlibus mariti ) ce que l’on ne peut guère traduire que par le nom de Machiavel; elle était dissimulée, politique bien plus qu’Octave, elle avait tout le machiavélisme d’Auguste; et je crois qu’avec le caractère que lui reconnaît l’histoire, et dont ses images témoignent aussi, elle a dû avoir sur Octave
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une puissance plus grande qu’on ne le raconte. Dans cette transformation merveilleuse du caractère violent, emporté, sanguinaire du jeune Octave, qui devient maître de lui, capable de douceur, de modération et d’une habile hypocrisie, il y a l’influence d’une femme.
Vous savez ce que peut la femme sur celui dont elle partage l’existence pendant de longues années : or Livie a, pendant quaranteneuf ans, vécu de la vie d’Auguste. Certainement elle a eu une grande action sur tout ce qui l’entourait et, avant tout, sur son mari. Rappelez-vous, si vous voulez pénétrer ce caractère, qu’elle est la mère de Tibère, qui est resté pour le monde un modèle achevé d’hypocrisie profonde et astucieuse, et que Caligula, qui était son arrière-petit-fils, qui ne l’aimait pas, mais qui devait un jour la louer publiquement après sa mort, avait coutume
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de l’appeler Ulysse en colillon , voulant dire qu’elle avait la ruse et toute la perfidie d’Ulvsse.
Les images qui nous restent dans les musées répondent-elles aux descriptions des anciens? Quelle était sa figure et cette beauté tant vantée? En général, on trouve sur les traits du visage comme une empreinte de l’âme, surtout quand il s’agit d’une âme fortement trempée.
Malheureusement, si nous avons un certain nombre de monuments antiques qui représentent Livie, il n’y en a pas beaucoup qui nous inspirent une entière confiance.
La plus belle image qui existe d’elle, nous l’avons à Paris , au Louvre : c’est la statue qui se trouve aujourd’hui dans la salle basse qu’on appelle, je crois, la salle des Empereurs, et qui était jadis dans une autre partie du musée. Cette statue, avant les guéri es de l’Empire, se trouvait dans la villa Pinciana. Elle
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a été une des rançons données au premier consul, et elle est restée à la France. C’est la statue restaurée en Ccrès. Les épis qu’elle tient à la main sont d’un sculpteur moderne, et elle a sur la tète une couronne de fleurs.
Une autre statue, qui a moins d’intérêt parce qu’elle a été faite pour une province, c’est la statue trouvée à Otricoli. Dans la curie municipale, il y avait un certain nombre de statues qui se faisaient pendant et représentaient la famille impériale. Ainsi, l’on a trouvé en face d’Auguste une femme costumée en prêtresse; c’est Livie, prêtresse d’Auguste. Dans les niches plus éloignées étaient deux statues de jeunes gens; dans l’une, on a reconnu Caligula, dans celle qui est en face on a voulu voir Mar cellus. Nous dirons tout à l’heure ce qu’il faut en croire. Mais cette statue de Livie a moins d’intérêt que celle du Louvre, car Livie n’a
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été prêtresse qu’après la mort d’Auguste.
Les monnaies ne représentent pas souvent Livie. Celles sur lesquelles se trouve son effigie sont des monnaies frappées sous Tibère, dont elle partageait la toute-puissance, associée à l’empire jusqu’au point d’importuner son fils. Des monnaies frappées sous Tibère représentent la prêtresse Livie avec l'inscription : Diva Augusla. Elle avait du prendre ce nom, parce qu’ Auguste lui avait laissé par testament la plus grande partie de sa fortune. Un semblable testament, d’après la loi romaine, constituait l’adoption, et, en devenant la fille d’Auguste, Livie prenait son nom. Mais elle ne put le prendre qu'après le testament qui institua l’adoption, et par conséquent après la mort de l’empereur. D’ailleurs, sur la médaille est inscrite l’époque à, laquelle elle a été frappée : on voit qu'eile date de Tibère, de la vingt-qua-
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' trième année de son tribunat. Tibère avait été
seize fois tribun sous Auguste et huit fois quand il était lui-même empereur. Livie avait donc soixante-seize ans, et si vous regardez la médaille, vous voyez une jeune femme de vingtcinq ans.
Quant aux camées, ils sont plutôt de la vieillesse de Livie, car elle porte la couronne de prêtresse, et cependant ses traits sont ceux de la jeunesse. C’est que les artistes grecs qui travaillaient à Rome ne représentaient pas volontiers les infirmités du corps et ces marques de décadence que les années impriment sur le visage ; ils avaient une façon d’idéaliser leurs modèles qui consistait à, les rajeunir. Il y a cependant un camée qui laisse voir Livie déjà âgée. Un double menton y trahit la maturité.
La tête est couronnée de laurier, ce qui veut dire que Livie est prêtresse d’Auguste, la couronne
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de laurier étant le symbole du pontificat. C’est là, par conséquent, une représentation faite encore après la mort d'Auguste.
Mais la statue qui est au Louvre mérite toute notre attention. C’est un grand monument, plus beau que les autres, mieux conservé, sauf les attributs de Cérès, qui ont été restaurés. La coiffure est jolie. Les cheveux présentent ces ondulations qui sont particulières à ces magnifiques chevelures noires à reflets bleuâtres des femmes italiennes; des fleurs forment une couronne épaisse. Il y a, dans le visage, un embonpoint agréable, aimable, que le sculpteur n’a pas dissimulé ; les traits en sont beaux, le cou a ces deux belles lignes qu’on appelle le collier de Vénus. Tout annonce une personne qui a pu inspirer de grandes passions. Le front est net, limpide, lisse; il a quelque chose d’inattaquable, comme la pureté matérielle de l’acier
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bien poli; il semble que ni le ressentiment ni la colère ne sauraient y marquer leur empreinte, qu’une passion ne saurait s’y creuser, ni une idée s’y trahir; c’est ce qu’on appelle un front d’airain dans le bon sens du mot, un front prêt ii tout et surtout à ne pas rougir. Les yeux sont un peu saillants; ils n’ont pas ce large encadrement de l’orbite des yeux grecs, et comme les artistes grecs sont portés à idéaliser leurs modèles, je suppose que Livie avait les yeux un peu plus saillants que ceux de la statue. Néanmoins, ce sont de beaux yeux, qui ont de l’harmonie, du caractère, de la puissance et même une assez grande tranquillité. Autant que la sculpture laisse émaner quelque chose du .marbre silencieux, on devine un regard qui devait pénétrer facilement celui des autres et ne pas se laisser pénétrer lui-même.
Le nez est aquilin, légèrement relevé au
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milieu de sa courbe, mais il a un autre caractère : les narines en sont pincées, comme si elles allaient rentrer dans le visage. L’habitude de se maîtriser, de se retirer sur soi-même, se trahit dans le jeu des cartilages qui forment l’extrémité du nez. En effet, si dans le visage humain la partie supérieure du nez est immobile, la partie inférieure, au contraire, se contracte sous l’influence des passions; il y a une très-grande expression de colère, de sensualité ou de compression morale dans les narines. Le nez de Livie accuse une véritable méchanceté ; il a une expression opposée à l’expression du reste du visage, qui a de la grâce et du calme. Mais si vous arrivez à la bouche, alors la vérité se révèle. C’est une bouche jolie, exagérée dans sa petitesse; on se demande si la vérité pouvait en sortir. Dans les commissures de cette bouche si petite, sur ces lèvres minces, il
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n’y a pas place pour l’expression d’un sentiment, pour le sourire, et soyez bien convaincus que ce n’est pas à plaisir qu’un sculpteur du temps d’Auguste s’est plu à faire cette bouche si différente de ces nobles bouches grecques bien ouvertes, qui présentent cette ligne célèbre qu’on appelait, du temps de David, l’arc d’Apollon, et qui était de tradition dans la sculpture de cette époque. Dans cette bouche, on voit plus que de la méchanceté, et si, dans le visage de Livie, un trait exprime la scélératesse, c’est celui-là.
Aussi, messieurs, prenez l’ensemble de la physionomie ; elle est à la fois sereine et impitoyable ; vous sentez dans cette figure quelque chose qui vous serre le cœur et vous charme tout à la fois, parce qu’elle réunit ces deux caractères extrêmes, la hauteur d’intelligence et la scélératesse.
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Le charme principal de Livie, charme que la sculpture ne peut rendre et qu’on se figure aisément d’après le type romain d’aujourd’hui, c’était l’éclat du teint, la douceur de la peau, une fleur d’épiderme tendue sur un visage plein, avec un coloris discret incapable de trahir les mouvements du cœur. Le charme de la statue, c’est la beauté des draperies, l’élégance, l’expression de cette vertu qu’on appelle la vertu des matrones. Tout cela a été bien traduit par le sculpteur, si toutefois ce ne sont pas là des caractères impersonnels.
Un autre trait qui frappe, c’est une ressemblance singulière avec un oiseau de proie, non pas avec l’aigle, mais, grâce à la petitesse de la bouche et du nez, à la forme de l’œil et de l’arcade sourcilière, avec la chouette. Et ce n’est pas une satire que je veux faire. Ne croyez pas que ce soit là un type de laideur comme
chez les races du Nord. 11 n’en est pas de même des race» orientales; j’ai vu, en Orient, des femmes offrir cette ressemblance de la manière la plus frappante ; Lavater, les rencontrant dans la rue, se serait arrêté devant elles. Cependant elles étaient très-belles. Je me rappelle, à -YiJiènes, deux jeunes filles, deux sœurs fort jeunes, qui étaient charmantes, et qui avaient cette petitesse de la bouche et du nez que l’on remarque dans la statue de Livie ; elles rappelaient la chouette.
Livie a été, dès les premiers jours de son mariage avec Auguste, possédée d’une ambition effrénée. Elle n’a point eu de vanité, elle n’a point eu le goût de l’ostentation et du luxe, elle a, toute sa vie, poursuivi un seul but, le pouvoir de son mari qu'elle inspirait, et le pouvoir de son fils Tibère, qu’elle espérait maîtriser comme elle avait guidé secrètement
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Auguste. Mais ce qu’elle a aimé, dans son mari comme dans son fils, ce qu’elle a voulu garder au prix du sang et du poison, c’a été la toute-puissance pour elle-même.
C’est en 716 que Livie' a épousé Octave. — De 716 à 725, époque à laquelle les partis de Sextus Pompée et d’Antoine furent abattus, s’étend un espace de neuf ans; Pendant ces neuf années, messieurs, soyez persuadés que Livie, par sa prudence, ses bons conseils, sa modération apparente, sa connaissance des hommes, a exercé une action considérable sur son mari, dont la passion pour elle a été sans bornes; car jusqu’à son dernier jour Auguste a été aveuglé sur Livie (cela est remarquable pour un homme si défiant), jusqu’au dernier jour elle a eu sur lui un pouvoir absolu. Je suis convaincu que pendant ces neuf aimées s’est opérée la transformation du triumvir, qui auparavant
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ne connaissait qu’un procédé politique, tout tuer, même son tuteur, même Cicéron, même ses amis, du moment qu’ils étaient un obstacle pour son ambition. Livie comprit que pour arriver à. confisquer les forces de la république au profit d’un seul il fallait des moyens plus durables, et qu’il valait mieux s’assurer le cœur du peuple après avoir supprimé les âmes viriles qui avaient osé défendre la liberté. Remarquez combien on sent, dans les dernières guerres du triumvir, l’influence de Livie. C’est Livie qui fait des présents à Antoine, lorsque Antoine, maître de l’Orient , accable d’humiliations Octave qui n’est pas prêt, et lorsque Sextus tient la mer. Qu’est-ce que lui conseille alors Livie? La ruse, la temporisation, le silence. Elle fait épouser à Antoine la sœur d’Octave : il la chasse une première fois, on la lui renvoie avec des présents, avec de l’argent et des
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troupes, c’est-à-dire avec ce qu’il y a de plus précieux pour lui, de plus dangereux pour Oclave. Pourquoi? Parce qu’on n’est pas prêt, parce qu’il faut tromper un adversaire qu’on ne peut encore vaincre. Julie, fille d’Octave, est fiancée, à deux ans, au fils d’Antoine, Antyllus, qui en a dix Tout devient diplomatie, réserve, piège, jusqu’au jour où les esprits des Romains sont excités contre Antoine et les forces d’Octave capables de vaincre. C’est Livie qui soumet au frein* ce jeune triumvir féroce et impétueux, qui lui conseille la politique expectante et la patience. Ce n’est pas elle qui a épousé le machiavélisme d’Auguste, comme le veut Tacite, c’est lui qui a épousé le machiavélisme de Livie, et qui insensiblement a été façonné par elle, de manière à devenir le maître de Rome et du monde.
Mais, messieurs, si vous voulez aller jusqu’à
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la fin de la carrière d’Auguste, vous verrez que de temps en temps il échappe à cette domination, que son vrai caractère reparaît quand Livie n’est pas là et que ses passions le surprennent à l’improviste ; le lendemain il y a une correction, un tempérament, un retour de prudence, parce que la femme ramène le mari dans la ligne de conduite qui lui a donné le pouvoir et qui peut le lui conserver. On sent que l’âme de l’empereur est une étoffe rude que double, retient, assouplit une étoffe plus douce mais plus forte encore, l’âme de Livie. L’association de ce couple terrible a fondé l’éternelle servitude du peuple romain.
Aussi semble-t-il qu’il faille s’incliner et s’écrier : a Heureux Auguste ! il a le monde « dans sa main, il a un foyer chaste, une « femme qui est le meilleur des conseillers « et lui suggère une politique admirable, qui
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« l’aide à déjouer les conspirations, qui l’aver- « tit de la valeur des hommes, qui écarte ceux « qui sont dangereux , lui indique ceux qu’il « doit choisir et qui peuvent lui être utiles. Enfin, « cette vieille légende romaine de Numa con- « sultant la nymphe Égérie est devenue une « réalité. Égérie, c’est Livie, et il semble que « l’empereur ait ici-bas le bonheur le plus parce fait auquel un souverain absolu puisse pré- « tendre, la tranquillité au dehors et au dedans,
« la paix dans l’empire et dans sa maison. »
Eh bien, messieurs, c’est là qu’il faut chercher le contre-poids moral, et qu’il faut découvrir le châtiment, non le châtiment dans la personne de Livie, puisque jusqu’au dernier jour Octave et Auguste, confondus en un seul, seront éblouis par Livie et aveuglés sur ses défauts et sur ses crimes. Le châtiment, ce seront les crimes que Livie va commettre les uns après les autres
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pour briser tous les appuis d’Auguste, pour supprimer ce qu’il a de plus cher, sa race et l’hérédité dynastique, jusqu’à ce qu’elle arrive à son but; quand l’empereur deviendra un obstacle, elle fera disparaître l’empereur luimême , quelques jours ou quelques mois avant l’heure marquée par la nature.
Neuf obstacles ferment à Tibère le chemin du trône. Livie ne les a pas tous supprimés, , la fatalité a aussi travaillé pour elle ; mais il y en a six pour lesquels elle a aidé la fatalité. Livie n’entra que sur le tard dans la voie des crimes domestiques. Pendant les premières années de son mariage, elle pouvait espérer des enfants d’Auguste. Celui-ci ne devint maître du monde qu’à l’âge de trente-cinq ans ; plusieurs années furent nécessairement employées à pacifier les esprits, à affermir l’avenir, à discipliner le sénat, Tout cela suffisait à remplir
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les rêves de Livie, et la préoccupation de la succession d’Auguste ne s’imposa pas à son esprit. Mais le jour où Auguste commence à vieillir, elle qui se sent toujours jeune et capable d’aller jusqu’à, la fin du siècle se demande ce qu’elle deviendra quand un des héritiers légitimes de son mari, quand un prince d’un sang qui n’est pas le sien montera sur le trône ; elle s’aperçoit que l’instrument sur lequel elle s’appuie lui fera défaut, elle frémit, elle en cherche un autre, et cet autre ce sera Tibère, le fils de son premier lit.
Je vous ai dit que neuf obstacles séparaient Tibère et Livie du trône. Il y avait d’abord deux têtes qu’Auguste chérissait, qui lui tenaient de bien près et qui étaient l’objet de tous ses soins. C’était sa sœur Octavie et le fils de sa sœur, le jeune Marcellus.
Octavie avait épousé Marcellus, descendant
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du vainqueur de Syracuse, un des plus beaux noms de Rome. Elle en avait eu plusieurs enfants, un fils qui portait le même nom que son père, et deux filles. Après la mort de Marcellus, elle épousa Antoine, dont elle eut deux filles. Comme elle n’avait qu’un enfant mâle, il était désigné pour être le successeur d’Auguste.
Octavie était une personne d’un caractère doux, charmant, qui a été toute sa vie le jouet des événements politiques. Mariée à Antoine, qui n’était pas un personnage fort recommandable et qui était un détestable mari, elle supporta ses insultes sans se plaindre, en faisant ses efforts pour rapprocher les deux rivaux. Elle apparaît comme l’ange de la conciliation entre les beaux-frères, allant de l’un à l’autre, portant le rameau d’olivier d’Occident en Orient, et d’Orient en Occident.
Nous voudrions avoir une image d’Octavie,
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dont la douce personnalité repose les yeux, comme la vue d’une oasis dans le désert, au milieu de ces figures d’hommes et de femmes sanguinaires. Malheureusement cela est difficile. Octavie ne s’est pas prêtée à être représentée par l’art. Quand elle était jeune, son frère n’était pas arrivé h la toute-puissance. Dans les dernières années de sa vie, qui fut courte, elle ressentit une douleur profonde de la perte de son fils Marcellus, et ne voulut donner accès ni aux poètes, ni aux artistes.
Sa mort coïncide, non avec la fin , mais avec le commencement du règne d’Auguste, et c’est à la fin de ce règne que se multiplient les images de tous les membres de la famille impériale, pour Rome et pour les municipalités. La seule médaille d’Octavie que l’on ait, et qu’on ne croit même pas authentique, est une médaille d’argent qui est au musée de Vienne,
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et qui a été publiée par Eckhel, conservateur de ce musée, mais avec toutes sortes de réserves.
D’un côté de cette médaille on voit deux têtes affrontées, une tête de femme avec un petit croissant, une tête d’homme avec l’étoile des MU. C’est Octavie et son frère Octave. Sur le revers, il y a une seule tête, celle de Tibère, et l’on se demande ce qu’Octavie a eu de commun avec Tibère.
On peut répondre que cette monnaie a peutêtre été frappée sous ce prince, afin de le rattacher plus étroitement à la famille d’Auguste.
Dans la collection de M. Louis Fould, qui a été vendue il y a quelques années, on admirait un très-beau buste de basalte vert qui est maintenant au Louvre. Ce buste, on a toujours voulu que ce fût celui d’Octavie. La coiffure est, il est vrai, celle du temps d’Auguste, mais
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rien ne prouve que ce soit la représentation de cette princesse. Et cependant il y a dans ce buste je ne sais quel charme qui me persuade et me séduit. C’est que cette tête, quoique de basalte, c’est-à-dire sculptée dans une matière ingrate qui résiste au ciseau de l’artiste et qu’il faut travailler à la molette, comme le diamant, a une telle expression de douceur et de bonté, qu’elle répond à ce que l’histoire nous dit d’Octavie. De beaux yeux respirent une douceur que les années ne feront pas disparaître. La bouche comme le regard ont quelque chose d’aimable, de dévoué, qui trahit une personne toujours prête à se sacrifier pour les autres ; on y sent cette bonté que j’appellerai la bonté italienne, pleine d’abandon, de grâce irréfléchie, d’insouciance de soi et d’attrait vers les autres.
Je voudrais que le buste du Louvre fût un
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portrait authentique d’Octavie, parce que c’est bien la physionomie que, d’après l’histoire, on prête à cette sœur d’Octave, si peu semblable, si opposée à son frère.
Auguste avait donc pour héritier présomptif Marcellus. Marcellus avait été fait pontife avant l’âge, tribun avant l’âge : son oncle le préparait ainsi à l’exercice du pouvoir suprême qui l’attendait.
Mais ce jeune homme tomba malade brusquement. Son médecin était le médecin de Livie; il s’appelait Musa. Comment fut-il soigné? Très-bien , évidemment, mais il mourut sans cause apparente, sans qu’on pût expliquer quelle maladie l’avait emporté. Il avait vingt et un ans. La statue que l’on croit le représenter montre un jeune homme très-fort, très-bien constitué, mais il courut.
De tous les côtés, daS^Rome, on répandit le
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bruit qu’il avait été empoisonné, et les écrivains qui ont voulu louer la famille impériale, Dion entre autres, ont trouvé d’assez singulières raisons pour écarter cette accusation de la personne de Livie : « Cette année-là, dit^il, il y eut « beaucoup de maladies à Rome, et l’année « suivante surtout fut extrêmement malsaine. » Mais il est resté chez les autres historiens la conviction que Marcellus était mort violemment. Or qui avait intérêt à le perdre? Une seule personne, celle qui voulait ouvrir les voies à Tibère. Marcellus mort, Octavie eut une douleur dont la poésie nous a gardé le souvenir; elle ne voulut donner accès auprès d’elle ni aux sculpteurs, qui prétendaient représenter les traits de son fils , ni aux lettrés , ni aux poètes , qui proposaient des consolations à son deuil. Elle se renferma dans la solitude la plus profonde et mourut dix ans après Marcellus.
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Qui ne connaît la légende que l’art et surtout les vers de Virgile ont immortalisée? C’est un des traits les plus sympathiques du règne d’Auguste que cette scène où Virgile est représenté lisant ses vers dans la maison' du Palatin, en présence de l’empereur et de sa sœur, Octavie s’évanouissant tout à coup sur les genoux d’Auguste, celui-ci versant des larmes de regret et payant au poète pour chacun de ses vers une somme qui équivaut à deux mille francs de notre monnaie.
C’est là, en effet, un des épisodes les plus touchants du règne d’Auguste; mais j’ai bien peur qu’il ne soit pas vrai. Il est un écrivain qui, plus que personne, a fait l’éloge d’Octavie et de Marcellus. C’est celui qui fut plus tard le précepteur de Néron. Sénèque nous a laissé le récit le plus détaillé de la douleur d’Octavie; il nous décrit ses démarches, il nous apprend
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quelle s’est enfermée dans un isolement absolu. Or Sénèque ne dit cependant rien de cette scène. Il ne fait même pas allusion à la lecture de Virgile.
A quelle époque cette lecture a-t-elle été racontée? Elle l’a été pour la première fois l’an 304, par un certain commentateur qui s'appelait Donatius. Ce Donatius, commentant Virgile, raconte cette légende trois siècles après la mort de Marcellus, pour la première fois. Et comment Donatius-avance-t-il ce fait? Dans ses notes, en employant la forme incertaine : On dit. Plus tard, sous le règne d’IIonorius, se présente un autre commentateur de Virgile, Servius.
Quoique plus éloigné encore, il change la forme incertaine de la légende en affirmation. Il dit : il est certain que Virgile a lu ces vers. Comment pouvait-il savoir à l’époque d’Honorius ce qu’on ne savait pas un siècle avant?
Al’GtjSrt.
Cetle tradition a donc aussi peu de valeur que celle de Bélisaire aveuglé par l’ordre de Justinien et mendiant aux portes de Constantinople. Mais quelle que soit son authenticité, elle vivra , parce que la poésie et l’art s’en sont emparés, et ce n’est pas nous qui la répudierons, car elle a fourni le motif d’une des plus belles compositions de M. Ingres.
Je ne trouve qu’un seul monument iconographique qu’on rapporte à Marcellus : c’est une des statues découvertes dans cette basilique d’Otricoli , dont je vous ai parlé à propos de Livie. La tête est forte, carrée, trapue, dans les épaules; la statue est bien posée du reste, la bulle d’or pend sur la poitrine. On est convenu de reconnaître dans cette statue l’image de Marcellus, mais cela me paraît difficile. D’abord, les statues de la basilique d’Otricoli paraissent d’une date postérieure h la mort d’Auguste
LIVIE ET LES CÉSARS
puisque Livie n’a été prêtresse qu’ après cette mort. Ce serait donc sous Tibère qu’aurait été fondée cette basilique, alors que Marcelius était mort depuis longtemps, et que bien d’autres personnages de la famille d’Auguste avaient disparu après lui. D’ailleurs pourquoi cette bulle d’or? Marcelius étant mort à vingt et un ans, c’est avec les attributs de cet âge qu’on l’aurait représenté et non vêtu de la robe prétexte et portant la bulle, insigne des enfants. J’ajouterai que la tête a une expression de concentration et de dureté surprenante. Le front surtout offre un grand travail de muscles; il est contracté et deux grosses bosses surmontent les sourcils. Tout cela exprime l’effort et fait penser aux bustes de Caracalla. Ce n’est point la physionomie qu’on suppose à Marcelius, ce beau lis qui s’incline sur sa tige. Si cette statue était bien celle du jeune prince, j’aurais peine à croire
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que ce prince eût été destiné à ramener l’âge d’or sur la terre. Dans ce cas, voyez ces pauvres Romains où ils en sont déjà réduits : à n’adorer comme de bons princes que ceux qui meurent avant l’âge! Marcellus meurt : ah! il aurait fait le bonheur du monde! Après lui, Caïus César meurt à vingt-trois ans : quel grand homme! Puis Lucius César meurt à vingt ans :
quand les Romains en parlent, c’est avec l’expression de la douleur la plus profonde. Il en sera ainsi de tous, ainsi de Drusus, frère de Tibère, ainsi de Germanicus, qui, du moins, mérite réellement ces regrets. Britannicus luimême est resté dans l’histoire comme le type des princes destinés aux délices du monde, quand ils seront ses maîtres. Les peuples asservis ressemblent aux femmes romanesques qui se consolent de la réalité par des soupirs et par des rêves.
Il reste donc sept obstacles devant l’ambition
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de Livie.Lcs deux plus redoutables sont Agrippa et Mécène, Agrippa surtout, qui aurait succédé à l’empire comme gendre d’Auguste, esprit clairvoyant, main ferme, général consommé.
Mais la fatalité servit bien Livie. Agrippa mourut avant Auguste, et Livie n’eut plus à se défier d’un homme énergique, capable de veiller sur toute sa famille et de la protéger. Quant à Mécène, le négociateur fin et pénétrant, le conseiller habile et le courtisan sincère d’Auguste, son ami dévoué et vigilant, autant que le permettait un indolent égoïsme, il est à craindre plus que personne. La fatalité est là, Mécène meurt après Agrippa, et ces deux hommes considérables laissent la voie libre à l’ambition de Livie. Alors les coups vont être frappés presque sans répit. Voici d’abord la fille d’Auguste, Julie, la trop fameuse Julie,
dont nous retracerons bientôt la vie ^anda-
AÜGUSTE.
leuse, mais qui était une mère, qui aurait défendu ses enfants avec la fureur d’une lionne, Julie, femme d’une grande fierté, d’une intelligence vive et d’une rare audace, qui écrasa Livie de ses mépris. Quand l’heure fut venue, Livie, qui avait fermé les yeux sur les débordements de Julie, jugea opportun de lever le voile, montra à Auguste ce qu’il était censé ignorer, et suscita dans son âme une de ces colères qu’elle se gardait de dompter. L’empereur, dans l’indignation de sa majesté offensée, exila sa fille et envoya au sénat la liste de ses amants, avec un mémoire à l’appui, lu solennellement par le questeur. JuHe une fois déportée, ses enfants, quoique adoptés par l’empereur, se trouvèrent sans défense.
Le premier atteint est Lucius César. A peine dans sa vingt et unième année, il va à Marseille et tombe malade très-légèrement. On ne
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sait quel est son mal, il meurt. Son frère, Caïus César, a fait une première expédition, il a livré quelques combats heureux aux Parthes, il a senti le fer de l’ennemi, il a été blessé, mais sa blessure est insignifiante, une pointe de flèche l’a effleuré, il est soigné avec beaucoup d’attention, il tombe en langueur, et il meurt. Personne n’entend qu’une écorchure faite par une flèche qui n’était pas empoisonnée pût produire la mort, mais il meurt. On s’aperçoit trop tard qu’il avait pour compagnon un homme qui était l’âme damnée de Livie, Lollius, et que Lollius avait présidé à tous les soins qu’on lui avait donnés.
Le troisième fils de Julie est adopté à son tour. Celui-là est à Rome sous les yeux d’Auguste, qui le garde avec un soin particulier, parce qu’il est le dernier espoir de sa race. Mais un jour Auguste découvre, ou plutôt on
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lui fait découvrir que ce petit-fils, qui s’appelait Agrippa Posthumus, a un naturel dur et farouche. Agrippa aime la pêche à la ligne; ses camarades, ses petits flatteurs, l’ont surnommé Neptune ; il va souvent à Ostie et se promène en barque. On voit là quelque chose de terrible ! Auguste se sent si bien prévenu contre son petit-fils, qu’il le déporte. Il avait été désigné pour l’empire, doté richement, il avait des revenus considérables ; on casse l’adoption, on confisque tous ses biens, on les donne à la caisse militaire, on le transporte à Sorrente, et bientôt, comme l’on s’aperçoit que Sorrente est trop riant, on l’envoie plus loin dans une île presque déserte, voisine de la Corse, dans l’île Pianaria.
Les monuments ne nous font point connaître Agrippa, car on ne peut citer qu’une médaille frappée dans la province, sur laquelle on voit une tête qui rappelle Julie, et trois petites têles,
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dont on distingue à peine les traits, qui sont celles de ses fils, Lucius et Caïus César, et Agrippa Posthume, qu’on nommait ainsi parce qu’il était né après la mort de son père. Quant aux deux bustes charmants qu’on montre au Vatican à côté de celui d’Auguste enfant, et où l’on reconnaît Caïus et Lucius César, ce n’est qu’une supposition, car il n’y a pas de preuves.
Agrippa est écarté, mais cela ne suffit pas , parce qu’ Auguste peut mourir à l’improviste ; l’armée et le sénat peuvent aller chercher Agrippa à Planaria, qui n’est pas assez loin, et alors malheur à Tibère !
Aussi l’histoire n’a-t-elle pas craint d’insinuer que le dernier forfait de Livie a été d’empoisonner son mari lui-même. Il semble invraisemblable qu’une femme se résolve à cette extrémité après cinquante ans de mariage. Mais considérez attentivement, messieurs, la déduc-
AUGUSTE
tiou des faits. Auguste avait eu un de ces retours que les cœurs le % s plus fermes ont dans leurs derniers jours. Il avait soixante-seize ans, il voyait tous ses amis disparaître l’un après l’autre ; il avait transporté ou laissé tuer ses enfants et ses petits-enfants. Dans cette solitude, un jour de tristesse, il fait venir un sénateur qu’il jugeait digne de sa confiance, Fabius Maximus , descendant de la grande famille Fabienne ; il lui commande d’équiper secrètement une galère et il s’embarque. Il part avec lui en secret, sans prévenir Livie. Vous n’avez pas oublié qu’il avait peur de Livie, et j’en ai cité un trait caractéristique : quand il devait causer avec elle de choses graves , il écrivait d’avance ce qu’il voulait dire, et cette précaution lui paraissait une des nécessités de sa vie privée. Mais dans ses derniers jours, lorsqu’il sent que tout l’abandonne, il éprouve un secret
LIV1E ET Les césars.
désir de voir son petit-fils ; il se cache de Livie et se rend dans Me Planaria avec Fabius Maximus ; il se fait amener Agrippa, il le prend dans ses bras et pleure. Voilà des larmes auxquelles je crois plus qu’à celles que Virgile lui a fait verser sur Marcellus; c’est son dernier espoir, ce petit-fils qu’il a si injustement traité. Il revient et recommande à Fabius de garder le plus grand secret. Mais Fabius sait que l’empereur n’était pas le seul maître, que Livie avait des armes terribles, et il dit tout à Livie. Un jour après il avait cessé de vivre, et l’on entendit Livie s’accuser de sa mort. Mais b lendemain Auguste mourait à son tour. L’histoire raconte qu’il aimait à cueillir des figues dans son jardin, et que Livie, ce jour-là, lui en présenta et qu’elle en mangea avec lui; celles qu’elle lui présenta étaient empoisonnées, celles qu’elle mangea ne l’étaient pas.
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Auguste mourut quelques mois plus tôt que . ne le voulait la nature, mais il mourut en temps opportun pour les projets de Livie. Elle cacha sa mort, elle fit monter un centurion sur une galère; cette galère fit force de rames, et le dernier acte qui devait donner la toute-puissance à Tibère s’accomplit. Agrippa Posthume fut tué : alors seulement la mort d’Auguste fut publiée et sa succession ouverte. Il n’y avait plus qu’un successeur, adopté par Auguste, maître des légions et du Sénat : c’était Tibère.
Messieurs, telle est cette femme, en apparence le bon génie d’Auguste, en réalité une marâtre pour la famille impériale et un fléau pour la chose publique, car elle a fait disparaître des princes qui auraient pu faire le bien et qui avaient, en tout cas, des instincts préférables à ceux de Tibère. Vous me demanderez quelle fut la fin de Livie. Elle partage d’abord
LIVIE ET LES CÉSARS
l’empire avec Tibère et le sénat lui décerne des honneurs tels, qu’elle excite la jalousie de son fils. Tibère va à Caprée pour échapper à cette domination ; quand il se sent le plus fort, il témoigne à sa mère tous les mépris qu’elle mérite, il défend au sénat de l’honorer, la renvoie dans sa villa, et pendant trois ans elle ne voit pas une seule fois ce fils à qui elle a tout immolé, même son mari. Elle meurt sans influence, délaissée, pleine de dépit, sinon de remords. Et après sa mort, il semble qu’elle soit pour le monde un objet d’horreur. Son cadavre se décompose. On attend en vain que l’empereur manifeste sa volonté. L’empereur ne répond pas, et c’est quand le corps tombe en putréfaction, qu’il donne l’ordre de le brûler. Il n’est pas même venu voir sa mère à son lit de mort. Elle a fait un testament, son testament n’est pas ouvert, il reste une lettre morte,, dit
AUGUSTE
Tacite, et ii ne fut exécuté que sous Caligula. tt y avait un usage dans la famille impériale : c’était de consacrer les souverains morts, consécration qui ies rangeait parmi les dieux;
Tibère refusa cette gloire à Livie. Tous les nonneurs que voulut lui rendre le sénat, Tibère s y opposa, de façon que la mémoire de Livie fut avilie par celui même qui avait profité de tous ses crimes.
Livie n’est donc pas seulement l’explication du caractère et du règne d’Auguste, elle est son bourreau. Les crimes qu’il avait commis étant jeune, elle les retourne contTe fui. C’est Livie qui fait tuer un à un ceux qui sont appelés à lui succéder, et qui commet autant de forfaits pour détruire la famille d’Auguste, qu’il en avait commis lui-même pour préparer sa grandeur.
L’empereur Claude a fait diviniser Livie, en l’appelant dica Augusta. Claude, qui était faible
LIVIE ET LES CÉSARS
de tête, avait cru honorer ainsi la famille impériale. Certes, le nom d’Augusta est bien mérité, car Auguste sans Livie serait resté le triumvir Octave. C’est qu’en effet elle a été l’inspiration politique d’Auguste, elle a régné avec lui et derrière lui, après l’avoir transformé. Elle a brisé l’instrument quand il est devenu inutile, elle a supprimé sa race pour lui substituer Tibère. Elle fait pressentir, par l’audace de ses crimes, l’époque qui va suivre. Elle est le précurseur des passions égoïstes, effrénées, qui vont déterminer l’histoire de l’empire romain, et, en même temps, il faut qu’elle reste pour la postérité la personnification du châtiment attaché aux flancs d’Auguste.
JULIE ET SON PÈRE
On dit souvent que le despotisme est la punition des peuples qui abdiquent, renoncent à leurs devoirs et se complaisent dans un sommeil politique et administratif. Mais quel est le châtiment de ceux qui ont été les instruments de cette punition, et qui sont arrivés à la domination au mépris des lois, de la justice et parfois de l’humanité? Même pour ces grandes sérénités consacrées en quelque sorte par l’assentiment de l’histoire et par les complaisances de la postérité, le châtiment exista toujours.
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Pour ce qui regarde Auguste, je vous ai montré que c’est dans sa maison, dans l’intérieur de sa famille, qu’il faut chercher le châtiment que l’histoire ne met pas au grand jour. Je vous ai tracé le portrait de celle qui fut à la fois la femme, la complice et la confidente d’Auguste : Livie, cette amie apparente, avait été son fléau secret, le fléau de sa famille, le fléau de ses descendants jusqu’au dernier degré, et, comme le dit énergiquement Tacite, la marâtre de la chose publique.
C’est l’expiation d’une politique tortueuse, compliquée, hypocrite. Il y eut une autre expiation aussi nécessaire, que l’histoire ne nous refusera pas. Je vous ai dit, messieurs, que dans sa jeunesse aussi bien que dans son âge mûr Auguste avait été un débauché sans scrupules, que les débauches du triumvir avaient été compliquées de sang, et que celles de l’em-
JULIE ET SON PfeRE.
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pereur n’avaient pas été moins odieuses, favo risées qu’elles étaient par la complicité de Livie et par le prestige du pouvoir absolu ; il suffisait d’une litière envoyée à la première des matrones romaines pour la forcer de venir au Palatin, et de se livrer comme la dernière des esclaves. Vous ai-je raconté l’histoire d’Apollodore, qui avait été le précepteur d’Auguste, et qui, voyant une jeune femme désespérée d’ôlrc mandée ainsi au palais, entra dans la litière à sa place , et montra à l’empereur que des conspirateurs pouvaient faire ce qu’il avait fait, usant du même stratagème pour s’introduire auprès de lui ? Ce fut toute la morale qu’Auguste tira de cette aventure. Mais la grande leçon devait lui être donnée par sa fille unique, par son propre sang, par la belle Julie. Lorsque Auguste, arrivé au déclin de sa vie, parle de ses chagrins trop publics, il prend un vers
AUGUSTE
d’Homère, et, se l’appliquant, il dit : « De deux choses l’une : ou bien j’aurais dû vivre sans épouse, ou bien mourir sans enfants. »
Ce mot, messieurs, est une révélation : il n’est que trop justifié par les faits.
Auguste avait eu deux femmes avant Livie :
une jeune fille de la famille Claudia, qu’il avait répudiée avant qu’elle fut nubile, puis Scribonia, dont il avait eu Julie. Mais à peine Scribonia fut-elle relevée de ses couches, qu’il la répudia pour crime d’adultère. Le crime était-il vrai? Je le crois, car Octave n’avait pas besoin de prétexte pour répudier Scribonia, le divorce étant passé dans les mœurs romaines; seulement, il faut ajouter qu’immédiatement après avoir répudié Scribonia il épousa Livie, pour laquelle il avait conçu une passion effrénée. Il est donc possible que les accusations contre Scribonia fussent d’autant plus violentes, que
JULIE ET SON PERE
son désir d’épouser Livie était plus grand.
Julie était née l’an 715 de Rorne. Dès sa naissance, cette jeune fille destinée à avoir beaucoup d’amants se trouva, par les combinaisons politiques de son père, destinée à plusieurs maris successivement. A l’âge de deux ans, on la fiança à un fils du triumvir Antoine, qui avait dix ans et qui s’appelait Antyllus. Vous reconnaissez déjà l’influence de Livie et cette politique adroite qui enchaînait Antoine par des alliances jusqu’à ce qu’on pût le combattre et le renverser. L’histoire cite ensuite — ce doit être une raillerie d’Antoine — des fiançailles avec Cotison, roi de Gètes; d’autres, à quatorze ans, avec Marccllus, neveu d’Auguste, adopté par l’empereur et destiné à lui succéder.
Marcellus meurt, la main de Julie était libre de nouveau. En 732, elle avait à peine dix-
sept ans, Auguste la donne à Agrippa, déjà
AUGDSTE.
marié à sa nièce Marcella, fille d’Octavie, et qui avait des enfants. Auguste le força à répudier Marcella afin d’épouser sa fille Julie et d’être son successeur désigné à l’empire. Agrippa mourut après onze ans de mariage ; même politique d’Auguste : il fait répudier à Tibère sa femme Agrippine, qu’il aimait. Tibère devient à son tour le mari de Julie. Selon les idées modernes, il y aurait là comme une série d’incestes, outre le scandale d’unions ainsi faites et défaites. La réflexion n’est pas de moi, mais de La Harpe, qui laisse échapper cette remarque en rédigeant une note qu’on trouvera insérée dans sa traduction de Suétone.
Julie fut élevée sévèrement. Auguste tint à ce qu’elle eût l’enseignement étendu qu’on donne d’ordinaire aux hommes et, en même temps, les vertus de la femme. Il voulut qu’elle apprît à filer la laine. Livielui donnait le bon exemple.
JULIE ET SON PÈRE
Même quand elle fut plus grande, Auguste la surveillait de loin et se faisait donner des rapports exacts sur tout ce qui l’entourait.
Ainsi, un été, afin de la soustraire au mauvais air de Rome, aussi dangereux à cette époque qu’aujourd’hui , on avait envoyé Julie prendre les bains de mer de Baïa. Auguste apprit qu’un jeune patricien de bonnes mœurs et d’un caractère sérieux, de qui l’on ne pouvait se défier, s’était approché d’elle sur le rivage pour la saluer. Immédiatement il écrivit à ce jeune homme pour lui faire les reproches les plus vifs, disant que cette simple démarche était une inconvenance, qu’il avait manqué à ce qu’il devait à elle et à l’empereur. Ce fait montre avec quelle vigilance Auguste gardait sa fille. La culture des arts s’ajoutait à la forte éducation qu’il lui faisait donner. Mais il y avait une chose qu’il oubliait et qu’un autre que
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moi saurait bien mieux vous dire, car il se fait en ce moment au Collège de France un cours qui a un très-grand et très-légitime succès, celui de'M. Legouvé, sur les pères et les enfants.
Or, M. Legouvé vous rappellera, messieurs, en termes chaleureux et éloquents, ce qu’ Auguste oubliait : c’est que les meilleures leçons des parents ne sont rien auprès des exemples qu’ils donnent. Auguste était sévère pour Julie, mais il lui donnait l’exemple de la plus tranquille et inaltérable immoralité. C’est pourquoi tant de soins furent inutiles. A peine émancipée par le fait de son mariage, parce qu’étant fille de l’empereur elle avait le pied sur la gorge de son mari, Julie ne connaît plus de frein et se lance dans une des vies les plus dévergondées dont l’empire romain puisse donner l’exemple. A peine est-elle mariée à Agrippa, déjà Rome
JULIE ET SON PÈRE
peut nommer son amant préféré, Sempronius Gracchus, un des beaux noms de Rome. C’était un triste emploi de ses loisirs pour un héritier des Sempronius, mais il n’était pas seul. Bientôt se groupe autour de Julie une foule de jeunes patriciens uniquement amoureux du plaisir, ne recherchant que le scandale, ne respectant ni la patrie ni l’honneur. Pour comble de misère, ils sont en quelque sorte excusables. Qu’ont-ils à faire? Rien. Tous les généraux sont des princes de la famille impériale, les fonctions publiques sont toutes dans les mains de l’empereur ou des siens, de sorte qu’exclus de la vie des camps, de la vie politique, de la tribune et des assemblées, ces descendants des grands hommes de la république se jettent avec une passion effrénée dans les plaisirs, inutiles à eux-mêmes, inutiles à leur pays, bons uniquement à former le cortège de Julie, La faute
AUGUSTE
n’appartient pas seulement à cette génération, mais à la couardise de leurs pères et surtout au despotisme d’Auguste, qui tarit dans sa fleur l’énergie civique, le travail généreux, le patriotisme.
Julie était débauchée, non pas avec mesure, mais plutôt avec un certain calcul, car il faut remarquer que c’était une personne d’infiniment d’esprit. Elle avait de la légèreté dans les idées, mais avec de l’orgueil. Sa vanité n’était pas seulement une vanité extérieure empruntée à sa beauté, se manifestant par une grande affectation de coquetterie dans la toilette : c’était un orgueil profond, convaincu, et, en quelque sorte, de race. A peine son père monté sur le trône, elle se sent au-dessus de toutes les femmes, elle pousse h l’extrême l’estime de son sang, dont la source est proclamée divine et chantée par les poètes
JULIE ET SON PfcRE.
contemporains. Ce sentiment aristocratique, elle le garde au sein des excès auxquels elle va se livrer, et au milieu desquels elle conserve une telle fierté, une tenue si hautaine, que pendant bien des années elle en impose lion à la cour, qui voit tout, mais à son père Auguste.
Il paraît certain, en effet, que pendant longtemps Auguste ne sut point quelle était la conduite de sa fille; 11 avait vu seülement une coquetterie folle et des symptômes qu’il était impossible à un père vivant régulièrement avec sa fille de ne pas surprendre. L’hisioire nous a conservé quelques petites scènes de famille qui ôtent toute illusion sur ce sujet.
Un jour, Julie se présente devant son père avec un costume d’une beauté, d’une richesse et d’urt luxe presque blessants, blessants surtout pour Auguste, qui voulait que dans sa maison il y eût de la gravité et une simplicité
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propre à rappeler les mœurs de la république.
Auguste fronça le sourcil et fit des reproches violents à sa fille. Le lendemain, elle revint avec un costume simple, digne d’une matrone, d’une mère de famille. Auguste lui en fit des compliments ; elle lui répondit avec une finesse et une hypocrisie qui sentent la fille d’Auguste : « Hier, j’étais costumée pour plaire à mon mari ; aujourd’hui, pour plaire à mon père. »
Une autre fois, deux loges avaient été réservées, au théâtre, pour la famille impériale : dans l’une était Livie; dans l’autre, Julie. Livie, personne austère, de mœurs irréprochables, qui nourrissait une ambition trop vaste pour la compromettre par des plaisirs inutiles, Livie était entourée d’hommes âgés; sa tribune avait un aspect de gravité et tout à fait bon air. Au , contraire, Julie avait une tribune remplie de jeunes fous, aux vêtements éclatants, les doigts .
JULIE ET SON PÈRE
chargés d’anneaux et de pierres précieuses, attirant les regards et provoquant le scandale par leurs rires. Auguste fut plus scandalisé que personne; il écrivit quelques mots sur ses tablettes et fit porter ces tablettes à sa fille. Il lui reprochait de n’avoir autour d’elle que des hommes trop jeunes. Elle lui répondit avec une sorte d’enjouement : « Soyez tranquille, ils vieilliront avec moi. »
Son père ne lui ménageait pas les réprimandes, et il lui faisait sentir souvent qu’il voulait plus de gravité, et, parfois, mettait le doigt sur la plaie. Un jour, il lui dit: « Ma chère fille, que préférez-vous : être chauve, ou porter des cheveux blancs ? » Elle lui répondit : « Je ne sais où tend cette question, mais je ne voudrais pas être chauve. — Alors, dit Auguste,
pourquoi donc vous faites-vous arracher les
cheveux par vos esclaves? » et il lui montra
AUGUSTE
sur sh robe un cheveu blanc qu’on y avait laissé en l’épilant. Julie avait les cheveux noirs, et, comme il arrive aux chevelures de cette nuance, il s’y glissait des fils d’argent.
Croire qu’il y avait entre le père et la fille beaucoup d’affection, ce serait se mettre en contradiction avec les témoignages historiques, car il semble que Julie avait pour son père, tout en étant très-orgueilleuse d’être sa fille, du dédain et même une nuance de mépris. Ce mépris était-il
pour sa conduite politique, ou pour sa conduite
extérieure, pour cette tenue générale qui, aux yeux du vulgaire, constitue la dignité? Auguste était très-simple, et cela choquait Julie. Un jour, uu ami de son père, peut-être Agrippa
lui-même, lui disait : « Pourquoi ne suivez-vous pas l’exemple de votre père? Voyez comme il se garde de froisser les autres hommes , comme U évite de blesser leur amour-propre par de
JULIE ET SON PÈKE
trop beaux costumes et de trop riches parures, comme il prend à tâche de ne pas leur faire sentir qu’il est le maître de l’empire ! » Alors Julie répondit : « Mon père ne sait ce que c’est que de conserver sa dignité ; quant à moi, je sais et je n’oublierai jamais que je suis la fille de l’empereur. »
Cet orgueil de race, dont elle était possédée et qui était un des traits saillants de son caractère, lui inspirait du dédain et même une sévérité plus vive pour cette hypocrisie qu’affectait son père et qui le faisait tomber à genoux devant le peuple, en le suppliant de ne pas l’appeler dictateur, alors qu’il était, en réalité, bien plus qu’un dictateur.
Elle poussait cet orgueil jusqu’aux dernières limites ; il était effréné comme ses passions; elle l’a prouvé par un mot effrayant à redire. Cependant il faut aller jusqu’au bout : ce qu’a
AÜGCSTE.
dit une personne de famille impériale, pourquoi n’oserais-je pas vous le répéter? Elle avait cinq enfants d’ Agrippa, trois fils que je vous ai nommés et dont je vous ai raconté les courtes destinées, et deux filles, Julie et Agrippine. Ces cinq enfants ressemblaient d’une manière frappante à leur père ; cela étonnait tout le monde, surtout les familiers de Julie, qui se gênaient peu avec elle, et qui demandaient un jour comment il se faisait qu’avec la vie qu’elle menait ses cinq enfants fussent des portraits véritables d’Agrippa. « Je ne prends jamais de passagers, répondit-elle, que quand le chargement est complet. »
Cela fait frémir, n’est-ce pas ? et il y a quelque chose d’horrible dans cet orgueil de race s’associant h la dépravation la plus profonde, et introduisant le calcul dans la débauche. Mais vous allez voir dans la conduite de Julie un
JULIE ET SON PÈRE
acte plus grave encore que ces paroles, qui sera une expiation pour son père et une cause de ruine pour sa jeune famille.
Julie trouva que le scandale de la vie qu’elle menait ne suffisait pas. Elle se mit à courir les rues, comme le fera plus tard Messaline, et une nuit, entourée de son cortège de jeunes débauchés, elle monta dans la tribune aux harangues, dans ces rostres qui avaient été pendant cinq siècles le sanctuaire de la république, de la liberté, et qui ne servaient plus guère qu’à de tristes cérémonies au temps d’Auguste. Cependant la tribune avait servi la veille même à l’empereur. Il y avait promulgué lui-même, de sa bouche, devant le peuple assemblé, des lois sur l’adultère. Auguste s’était fait décerner par le peuple, qui n’avait rien à lui refuser, le litre de maître des mœurs, magister morum.
Il sentait ce que ce litre imposait de devoirs,
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non pas à, lui, «car il ne changea pas ses mœurs, mais aux autres. Son premier soin fut donc de rédiger une loi sévère contre l’adultère, et il en fit lui-même la promulgation. Ce fut la nuit suivante que Julie trouva piquant de venir au Forum avec un certain nombre de débauchés, de narguer les lois de son père, de souiller les souvenirs les plus vénérables de la république, et de se livrer à ses amants dans la tribune aux harangues. Ce n’est pas tout, elle avait apporté avec elle des couronnes, et cette circonstance nous fournit peut-être, sur une des particularités du Forum, une explication que l’histoire n’a pas pu nous donner.
Il y avait auprès de la tribune une statue qui représentait Marsyas. Nous avons cherché, et l’histoire ne nous a point appris pourquoi Marsyas était près de la tribune.
L’exemple de Julie permet de soupçonner
JULIE ET SON PERE
qu’au moment de parler l’orateur, quand il avait une couronne sur la tête, que ce fût une couronne gagnée au siège d’une ville ou dans les combats pour avoir sauvé la vie d’un citoyen, que ce fût la couronne triomphale, l’orateur, dis-je, la suspendait au bras de Marsyas ou la posait sur la tête de la statue.
Julie avait aussi ses couronnes. Savez-vous ce qu’elle faisait? Autant de fois elle s’abandonnait dans les bras d’un nouvel amant, autant de fois elle allait poser une couronne sur Marsyas.
J’ai besoin de faire ressortir du récit de ces infamies la moralité qu’il contient, et cette moralité est profonde. Il y a quelque chose de providentiel dans cette conduite de Julie. Remarquez bien que cette tribune profanée, c’est celle qu’Auguste a rendue muette. Par une expiation terrible, c’est là, dans cette tribune,
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où furent clouées la langue et la main de Cicéron, comme pour dire au peuple romain : « le patriotisme est mort avec l’éloquence, » c’est là que la fille de l’empereur, la fille chérie d’Auguste, vient se prostituer et déshonorer son père à la face de la république, vengée devant la postérité. Les ruines de la pudeur sont le digne complément des ruines de la liberté.
Il est difficile de pousser plus loin l’étude de la vie scandaleuse de Julie. Cependant les accusations portées contre elle ne se sont pas arrêtées à ces horreurs. On a dit que Julie avait conseillé à un de ses amants de tuer Auguste. Je ne le crois pas. Je ne suis pas indulgent pour Julie, et je vous traduis sincèrement ses déportements. C’était une femme hautaine, mais non ambitieuse à ce point. Elle avait une sorte de mépris pour son père ; mais qu’elle fût scélérate, qu’elle eût un désir aussi farouche
JULIE ET SON PÈRE
du pouvoir, rien dans sa vie ne permet de le dire. Sous cette accusation vous pouvez sentir une haine secrète : c’est vraisemblablement une calomnie de Livie, que l’histoire a enregistrée, car Livie veille dans l’ombre : tout ce que fait Julie, elle le tient caché, parce qu’il n’est pas temps encore de le révéler à l’empereur. Quand l’heure viendra, tout sera démasqué, et la calomnie aura son rôle. Il est donc possible que ce soit Livie qui, à cette époque, ait fait répandre par ses fidèles le bruit que Julie avait songé à, tuer son père et conseillé à quelqu’un de ses amants de conspirer contre Auguste.
Il serait intéressant d’avoir une image exacte de cette personne qu’on réputait pour sa beauté et qui a été un avant-coureur de toutes les licences de l’empire romain.
J’ai cherché sur les médailles. Il y a des
monnaies romaines qui représentent Julie, fille
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d’ Auguste ; malheureusement rien ne nous permet d’y saisir avec quelque certitude la ressemblance. Ainsi, l'an 727 de Rome, Julie avait alors vingt-deux ans , le triumvir monétaire , C. Marins Trogus, fit frapper une monnaie de bronze à l’occasion de l’adoption des deux fils aînés de Julie, Caïus et Lucius César. Cette monnaie est très-petite, elle porte trois têtes ; au milieu est celle de Julie, à droite et à gauche sont celles de ses enfants. Mais vous devinez que ces trois têtes sont d’une telle dimension qu’on peut à peine en reconnaître les traits, et que, par conséquent, le graveur a plutôt cherché ce qu’on appelle une commémoration qu’une imitation. Il a représenté les personnages sans avoir ni la place ni la possibilité de donner un véritable portrait dans une si faible réduction. Je sais bien une monnaie où Livie et Julie sont le sujet principal. C’est une
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monnaie frappée par la ville de Smyrne, avec des inscriptions grecques. Elle représente de chaque côté une tête de femme. Ce qui fait différer ces têtes, c’est l’inscription, qui nous apprend que Julie est identifiée avec Vénus et IJ vie identifiée avec Junon.
Cela est parfaitement clair, et il semble que nous soyons sûrs d’avoir leurs portraits; mais, si l’on regarde les. deux têtes, on s’aperçoit qu’elles sont exactement semblables et qu’elles ne ressemblent pas plus à. Livie, que nous connaissons, qu’elles ne doivent ressembler à Julie. Il est évident que Smyrne, voulant frapper une monnaie commémorative, a délicatement comparé deux personnes de la famille impériale à deux déesses, et que la noblesse de cette idée a fait négliger la ressemblance ; la flatterie était dans l’inscription.
Il reste donc, mais il est regrettable que ce
monument ne puisse être confirmé avec certitude par les médailles, la fameuse statue de Julie, qui est au Louvre. La statue est restaurée en Cérès, avec des épis à la main; mais elle n’a rien de cette déesse ; c’est un type individuel. Dire que c’est Julie, c’est une hypothèse , les médailles ne pouvant aider à constater l’identité du type. Cependant c’est le nom qui lui a toujours été donné, qui est accepté, et je erpis que la principale raison, c’est qu’il n’y a pas d’autre personne de la famille d’Auguste à qui l’on puisse attribuer cette statue. On connaît Livie, Agrippine, les principales femmes du temps de Tibère, de Caligula et de Claude, et celte figure, si charmante, si jeune, à l’ajustement si coquet, ne se rapporte à aucune d'elles; on a donc été conduit à penser que ce ne pouvait être que Julie.
Je crois bien, pour ma part, que c’est elle.
JULIE ET SON PÈliE.
En effet, elle a un air vain et provoquant, fier et délicat à la fois. Sa bouche est extrêmement fine, serrée, prête à railler comme à sourire. C’est la bouche d’une coquette spirituelle, toujours sous les armes. Julie avait les cheveux noirs, vous le devinez par l’anecdote d’Auguste que je vous ai citée tout à l’heure. Le menton est un peu fort, ce qui, pour nous, est une preuve que la statue est la représentation d’un type individuel, car ce menton ne ressemble en rien à ce que l’art grec a enfanté; il est plus plein, plus empâté que le haut de la figure ne le comporte ; il y a quelque chose de matériel, de sensuel, et qui n’est point éloigné, si l’on y regarde avec attention, du type d’Auguste.
Vous vous rappelez que, cherchant à démêler le caractère d’Auguste dans les traits de son visage, je vous ai signalé son menton comme empreint de sensualité et de volupté, et contras-
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tant avec sa figure si grave, si maîtresse d’ellemême. Dans le bas de la figure de Julie on trouve aussi quelque chose d’épais, qui indique la matière dominant l’âme.
La statue est couverte d’un manteau admirablement drapé, avec de petites franges sur la bordure. L’un des bras est rapproché de la taille de manière à ramener, avec une élégante symétrie, les plis contre le corps; l’autre est relevé vers le menton, geste qui, dans la statuaire grecque, exprime tout à la fois l’abandon, la grâce et la coquetterie.
Par son profil , par l’ajustement de la coiffure , les proportions du nez , du front , de l’arcade sourcilière, cette statue suggère une comparaison assez singulière. C’est tout à fait le type, l’arrangement, la coiffure des femmes célèbres par leur beauté au temps du Directoire et du Consulat.
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Julie, par le type, est de la famille deM**Tullien, de M m * Récamier et de toutes les beautés do ce temps, et ce ne sont pas les Français seulement que cette analogie frappe, un Allemand a fait la même remarque. M. Adolphe Stahr a publié, en 1854, un ouvrage sur la sculpture, intitulé Torso. Il dit en parlant de la statue de Julie qu’elle a « une expression d’amabilité et de grâce, qui sont par excellence choses françaises. »
Nous n’avons aucune envie de donner droit de cité à une femme aussi perverse que Julie; cependant , cette observation n’est pas sans vérité. C’est qu’à l’époque du Directoire il y eut un courant dans l’art et, par suite, dans la mode, qui poussait à l’imitation de l’antiquité. Tous les costumes dtt Directoire cherchent à reproduire les costumes grecs ; seulement, on connaissait mal la Grèce, et, pour les arehéo-
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logues de l’Empire, laGrèce c’était Rome ; c’était à Rome qu’on prenait ses modèles. Il est certain que cette statue de Julie a été un des types qu’on a le plus copiés dans l’art, et qui a inspiré le plus les élégantes du xwn' siècle. Il en est résulté qu’en copiant Julie, il s’est trouvé un certain nombre de femmes qui lui ont ressemblé. Chaque mode, en effet, fait ressortir ou rentrer dans la foule des types divers, selon qu’elle leur est favorable ou contraire. Dans chaque génération se trouvent toutes les variétés de types et tous les genres de beauté. Il dépend d’une coiffure ou d’un ajustement essentiel de faire briller, en les dégageant, les types d’une même classe , ou de les reléguer au second plan, parce que l’ajustement et surtout la coiffure leur sont contraires. De là ce flux et ce reflux parmi les beautés.
C’est un principe pour nous en histoire, n’est-il
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pas vrai, messieurs? que nous n’admettons pas, — malheureusement, à mesure que nous avancerons dans l’étude de l’époque impériale, j’aurai trop souvent l’occasion de vous prouver que nous avons raison , — nous n’admettons pas qu’il y ait crime sans qu’il y ait punition.
Aussi sera-ce un sujet d’étonnement pour nous que pendant vingt ans, — car cette vie de débordement de Julie a duré vingt ans, — Auguste n’en ait rien su. Comment ce maître tout-puissant qui pénétrait les consciences, qui interrogeait les visages , qui surveillait tout ce qui se passait autour de lui, comment cet œil qui ne se fiait qu’à lui seul pour tout voir et pour tout prévoir, comment cette police si bien faite qui fouillait au sein des autres familles, qui déjouait la conspiration , qui prévenait même les mauvaises pensées, qui commandait aux intentions, comment ce prétendu magister morum , ce
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maître des mœurs, entouré de courtisans si zélés, comment Auguste n’a-t-il rien su de la conduite de sa fille? Comment pendant vingt ans n’a-t-il pas deviné les crimes qui le déshonoraient aux yeux du monde ? Dion fait à ce sujet une réflexion assez naïve ; il dit : « Quoi- « que les princes ne s’étudient guère à cacher « leur conduite à leur famille , ils sont cepen- « dant les derniers k connaître la conduite de « leurs parents. » Cette satire involontaire a du vrai. C’est qu’en effet, auprès d’un prince qu’on craint et que l’on flatte, souvent la plus habile des flatteries, c’est le silence. Ne rien dire de ce qui peut être pénible, cacher ce qui blesse le prince, n’expose k aucun danger. J'en vois d’autres raisons pour ce qui regarde Auguste. Il y avait autour de lui, toujours en éveil, des ambitions qui avaient intérêt k tout lui cacher, même l’honnête Agrippa, dont nous ferons l’éloge
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quand son tour sera venu. Ce grand général savait tous les débordements de sa femme. Il ne pouvait rien ignorer, et l’on ne se gênait pas avec lui ! Agrippa frémissait en secret, mais >1 n’aurait jamais osé se plaindre, dénoncer Julie, car c’eût été amener une répudiation et par conséquent perdre l’empire. Il ne pouvait succéder que par Julie, à titre de gendre d’Auguste ; pendant dix ans il souffrit, attendant l’empire, et il mourut sans l’obtenir.
Agrippa mort, Auguste fait passer Julie dans les bras de Tibère. Ce n’est pas Tibère qui se plaindra. Tibère a une ambition plus violente encore, et d’ailleurs Livie est là, Livie, la prudente, qui a supporté de la part d’Auguste bien d’autres injures et qui sait par conséquent supporter la honte de Julie. Livie maintient Tibère, Tibère qui exècre Julie, et qui le lui prouvera bien quand il deviendra le maître du monde.
De sorte qu’il y a une conspiration générale du silence dans la famille impériale, parce que ceux qui auraient dû éclairer l’empereur ont successivement devant les yeux cet appât suprême : l’empire.
J’ajouterais même que si quelquefois il arrivait jusqu’à Auguste un symptôme fâcheux qui pût l’alarmer, Livie était la première à détourner le nuage, à tout expliquer, à endormir la vigilance d’Auguste et à excuser cette chère Julie, qui était sa belle-fille.
Mais tout d’un coup les rôles vont changer.
Agrippa est mort, Mécène est mort, Marcellus est mort, Octavie vit dans la retraite, sans ambition, et ne voulant pas se mêler aux intrigues du palais. Par conséquent les amis, les conseillers, les héritiers présomptifs d’Augustii ont disparu; il n’y a plus entre Tibère et le trône que quatre obstacles. Le premier, c’est Julie la
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mère, qui, si dépravée qu’elle soit, est une femme intelligente, pénétrante, spirituelle, propre à déjouer Livie.
Les autres obstacles sont ses trois fils, Laïus et Lucius César, Agrippa Posthumus, tous les trois successivement désignés pour succéder à Auguste. Livie estime que la première précaution pour atteindre d’une façon sûre ces trois enfants, c’est d’écarter Julie, et le jour où cette pensée lui vient, le masque est jeté, Julie est perdue en une heure, par un éclair. Ce fut l’an 752 de Rome.
Livie, tout d’un coup, va trouver Auguste, et là, sans pitié, lui révèle toute la conduite de Julie. Elle savait comment il fallait s’y prendre pour exciter la fureur d’Auguste. Cet homme modéré conçut une colère effroyable que rien ne put contenir. Un terrible drame domestique éclata sur le Palatin. Des esclaves furent rms à
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la torture; des lettres furent trouvées, dos cassettes fouillées. Auguste prit un plaisir farouche à recueillir lui-même ce que nous appelons , dans un procès scandaleux , les pièces de conviction. Il y eut une affranchie de Julie, Pliœbé, qui fut tellement poussée à bout par le désespoir ou par la colère d’Auguste, qu’elle se pendit S une poutre et Auguste s’écria dans sa fureur ; « Plût au ciel que je fusse le père de Phœbé! » Il ne voulut rien moins que mettre à mort Julie; il rédigea lui-même un mémoire détaillé, où il exposait toutes les infamies commises par sa fille. Ce mémoire fait, il le fit porter au sénat rassemblé par un questeur chargé de le lire publiquement, ne craignant pas, dans l’aveuglement de sa colère, de détruire le prestige de sa famille et son honneur de souverain! Si Auguste s’est laissé emuorter à celle fureur, messieurs, soyez-en sûrs, c’est
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que le frein qui , toute sa vie, l’avait contenu, lui a manqué ; c’est que Livie l’a laissé à ses omportements.
Comme toujours, elle est restée au second plan; elle croyait avoir perdu Julie, et en effet elle l’avait bien perdue. Le repentir, pour Auguste, ne fut pas tardif. Le lendemain ou le surendemain, il s’aperçut de l’immense effet produit dans tout l’empire. Il s'aperçut de la folie insigne qu’il avait commise, et alors, messieurs, il eut un cri qui est encore une révélation sur sa vie privée : « Ah ! si Mécène et Agrippa eussent vécu! » s’écria-t-il. C’est qu’on effet la mort de ces bons conseillers l’avait laissé en quelque sorte sans défense, abandonné aux instigations et aux terribles ruses de Livie.
Le sang-froid lui revint peu à peu ; il s’enferma dans sa maison, ne voulut voir personne et parvint à recomposer son esprit et son visage.
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Mais Auguste de sang-froid n’était pas plus tendre qu’ Auguste en colère : Julie s’en aperçut, et non-seulement Julie, mais tous ses amants. Il y en avait un qui était le petit-fils du triumvir Antoine. Il s’appelait Jules Antoine; jusque-là, on l’avait épargné, élégant, fastueux, méprisé probablement. Celui-là, on lui lit de telles menaces de la part de l’empereur, qu’il prit son épée et se donna la mort. D’autres, qui n’eurent pas le même courage, furent transportés; on les envoya dans les îles. Le poète Ovide, amant de la seconde Julie, devait être exilé plus loin encore, aux bords du Pont-Euxin, où il écrivit à loisir ses Tristes, et je ne sais si certain vers d’Ovide ne fait pas allusion à quelque grief secret de l’empereur, qui aggravait singulièrement le crime d’avoir été l’amant de sa petitefille ; car il dit qu’il a été puni moins pour ce qu’il a fait que pour ce qu’il a vu.
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On a supposé qu’Ovide avait découvert que Julie était la maîtresse de son père. Rien n’autorise une pareille supposition. Il n’est pas besoin d’imaginer à plaisir des incestes; Ovide avait pu sans cela voir assez de choses honteuses, pour que le mot qu’il a laissé échapper soit justifié.
Julie elle-même fut reléguée dans une île qui était située sur les côtes de la Campanie : on l’appelait Pandataria. Elle y fut soumise aux traitements les plus durs ; on lui interdit l’usage du vin, aucun homme ne put avoir accès dans l’île , et quand par hasard on était obligé d’y introduire quelqu’un, un médecin par exemple, il fallait qu’on envoyât à l’empereur la description exacte de cette personne, son âge, sa taille, sa qualité ; il fallait un véritable signalement de police.
A peine Julie fut-elle punie, qu’on se prit à
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la regretter. Elle manquait probablement aux distractions et aux spectacles de Rome. La populace était friande de scandale. Chaque fois qu’ Auguste se montrait en public, soit dans les comices, soit dans les promenades, on lui redemandait sa fille. Il - était intraitable, et disait qu’on verrait plutôt le feu couler sur le Tibic que Julie revenir à. Rome. Alors on imagina de construire sur le Tibre un radeau sur lequel on entassa des matières inflammables et d'y mettre le feu, et le peuple criait : « Le Tibre reule des flots de /eu, rendez-nous Julie! »
Tibère lui-même, le prudent Tibère , demanda la grâce de sa femme, vous verrez tout h l’heure ce qu’il en pensait ; mais Auguste fut inflexible, il répondit aux Romains qu’ils méritaient d’avoir tous des filles et des femmes telles que Julie. La seule laveur qu’il lui accorda, ce fut un changement de résidence. Il la fit transporter de
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nie de Pandataria à Rhégium , d’où elle pouvait contempler les navires et les barques à la voile couleur de safran qui traversaient le détroit de Messine.
Mais là, elle eut à subir un châtiment plus dur que ceux qu’Auguste lui avait imposés : ce fut d’assister de loin à la destruction de sa famille, ce fut de savoir ses fils empoisonnés l’un après l’autre , à vingt et un, à vingt-trois ans , sans qu’elle pût les défendre, sans qu’elle pût tenter ce que tente la bête fauve pour le salut de ses petits. .L’achèvement du châtiment, ce fut l’avénement de Tibère. A peine maître du pouvoir, il jeta le masque, donna carrière à son ressentiment contre Julie ; il fit rechercher Sempronius, son premier amant, et le fit mettre à mort parce qu’il l’avait un jour dépeint, dans une lettre à sa maîtresse, sous des couleurs trop vraies ; il fit enfermer Julie dans uneprison, lui
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retira les subsides que lui envoyait Auguste , si bien qu elle mourut, à cinquante-deux ans, de misère, d’abandon et de faim.
Est-ce tout, messieurs? Non! Elle avait appris encore que sa fille Julie avait marché sur ses traces, et qu’on l’avait transportée aussi loin de Rome, dans un endroit désert.
Voilà, messieurs, l’histoire de Julie. Ainsi se complète la biographie des femmes qui entouraient Auguste, et qu’Auguste désignait par une expression énergique : ses trois plaies, ou pour employer. l’expression latine, ses trois cancers. Ces trois cancers , c’était sa femme Scribbnia, sa fille Julie, et la seconde Julie, sa
petite-fille.
Ce fut là une autre partie de l’expiation d’Auguste, de celui qui avait porté à la morale et à la famille tant d’atteintes, que ses amis ne l’excusaient qu’en disant qu’il avait agi par
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politique , afin de se ménager des intelligences chez ses ennemis ou chez ses sujets.
Vous voyez comment cette société romaine, recomposée, selon certaines théories, par la
toute-puissance d’Auguste, se décompose au
contraire. Dans la famille impériale s’installe l’adultère, avec une audace de scandale qui ne s’était jamais rencontrée depuis que Rome était fondée.
Il faut donc chercher là l’explication de ce mot qui traduit si bien le droit de pouvoir tout sur les autres et de ne pouvoir rien sur soimême, ce mot dont les Romains se servaient pour désigner la licence et le déchaînement des passions, le mot impotentia, impuissance morale, impuissance de refréner ses goûts, son ambition, ses appétits, sa scélératesse.
Eh bien! la famille impériale vous donne l’exemple le plus effrayant de cette impotenlia :
Seribonia répudiée pour adultère, Li^ie livrée à une ambition qui ne recule pas devant les crimes, et enfin Julie.
Oui, Auguste a trouvé sa punition , et sous la form* la plus cruelle pour un souverain. Il a été sanguinaire pendant une grande partie de sa vie, même alors qu’ii était modéré par Livie, plus d’une fois il a frappé et fait frapper : il a été puni par les morts prématurées qui ont moissonné sa famille, jusqu’à ce que Tibère, qui ne lui est rien , et qu’il a en profonde aversion, puisse prendre sa place.
Il a été cauteleux, habile, plein d’une hypocrisie qui en fait un dps types les plus complets du, machiavélisme, et il est puni parce qu’il a à côté de lui Livie, plus forte que lui, qui l'arrête' et. le déchaîne, qui le fait sévir ou pardonner comme* il lui plaît, qui, jusqu’au dernier jour, réassit' à lui tenir les yeux fermés
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sur ses crimes, Livie, une Égérie compliquée d’une Locuste.
Lnfin, Auguste a;donné à sa famille l’exemple de l'immoralité, et il est puni par son sang même, qui le déshonore dans la première et la seconde génération, par sa fille et par sa petitefille, qu’il appelle ses cancers.
Vous voyez donc, messieurs, qu’il ne faut pas tant de recherches, qu’il n’y a pas tant de difficultés à., vaincre, même aux époques les plus troublées et les plus insolentes, pour trouver le châtiment, pour constater l’existence de cette grande loi humaine qu’il est bon de chercher dans tous les temps et qu’on appelle la pénalité.
Il est possible que des motifs de complaisance et l’éclat extérieur cachent le châtiment derrière la grandeur, que la flatterie des contemporains égare les siècles qui répètent avec
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indifférence ces flatteries, que la peur ou la bassesse fassent parfois taire l’histoire. Oui, sans doute, on peut trouver jusque dans la postérité des apologistes complaisants, des avocats des causes véreuses et perdues, des légistes subtils qui aiment à réhabiliter ce qui doit être éternellement condamné.
Mais soyez bien convaincus, avec toutes les consciences honnêtes, que toujours pour le crime il y a le châtiment; et, si vous ne le trouvez pas dans les conclusions des historiens, demandez à l’archéologie de vous ouvrir les portes et les fenêtres des palais : elle vous fera voir la Justice d’un côté, le Châtiment d’un autre, assis au foyer de quiconque a été criminel et a violé les lois de la morale en même temps que les lois de la patrie.