‹ Auguste, sa famille et ses amisChapitre 5 sur 7 · A CG U S TE · texte numérisé non relu

A CG U S TE

rencontrait dans les rues avec sa ceinture défaite, sa tunique flottante, ayant sur la tête un petit manteau qui ne laissait passer que les deux oreilles et qui protégeait son crâne chauve contre le vent, suivi de deux eunuques, exactement comme une femme de l’Orient se rendant au bazar.

Il était très-vaniteux de sa personne, il avait de jolis doigts assez courts, et les chargeait de bagues et de pierres précieuses. C’était la mode des Étrusques, vous le voyez par les tombeaux du musée Campana. Auguste l’appelle, dans une lettre, « mon émeraude d’Étrurie, » faisant allusion par là à son goût pour les pierreries, goût plus digne d’une femme que d’un homme. Il traînait à sa suite une troupe de vauriens, de parasites, de pantomimes, gens qui ne plaisaient pas à Auguste, mais qu’il tolérait à Mécène. On nomme même

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un de ces pantomimes, Bathylle, qui lui avait inspiré une affection dont il serait inutile de définir ici la nature.

Ainsi donc Mécène offrait un mélange de grandeur et de petitesse, de qualités aimables et de défauts presque grotesques, de goûts élevés et de penchants honteux ; il alliait à une grande munificence pour les lettres une complaisance misérable pour des flatteurs de bas étage, pour des parasites et des histrions. On pourrait lui comparer le surintendant Fouquet dans ce qu’il a de noble et de généreux, à condition de compléter la comparaison par l’image de Turcaret avec ses vices et ses ridicules.

Je suis fâché de trouver une ombre au tableau et de ne pouvoir vous montrer Mécène mourant comme il avait vécu. Il semble que cette heureuse figure, qui avait accepté avec délices l’empire d’Auguste, dont rien n avait assombri

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la sérénité épanouie, aurait dû quitter le monde toujours souriante et radieuse.

Il n’en est rien ; Mécène, lui aussi, a subi son châtiment et payé son tribut à la grande loi humaine de la pénalité. Instrument d’Auguste, il est récompensé par le déshonneur porté dans son foyer et par le refroidissement du maître. Esclave de Térentia , il est le jouet de cette femme coquette et acariâtre. Asservi au plaisir, il passe les trois dernières années de sa vie dans un état d’insomnie qui est un supplice.

Rome était égayée tous les huit jours par les querelles de ces deux époux, qui se manifestaient de la façon la plus violente. On voyait . Mécène aller, à tout propos, devant le tribunal, afin de répudier sa femme. Mais il ne l’avait pas plutôt fait qu’il s’en repentait. Huit jours après il trouvait Térentia plus belle que jamais et la reprenait pour la répudier encore.

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On avait fini par dire à Home « qu’il s’était marié mille fois. »

Ce n’était rien que le ridicule'pour un philosophe de la secte d’Épicure. Mais le système nerveux du débauché émérite était excité par ccs scènes domestiques ; l’estomac était fatigué et, les suites des excès aidant, Mécène contracta une maladie cruelle, implacable, incurable : l’insomnie. On lui avait conseillé, comme remède, de boire beaucoup, et il s’en acquittait bien, mais ce moyen ne réussit pas longtemps. Il avait inventé un autre artifice plus délicat, c’était de réunir à quelque distance de la chambre où il reposait un orchestre dont les sons arrivaient à son oreille adoucis et à l’état de murmure. Tout fut inutile, et cependant il parvint ainsi h. vivre pendant trois ans sans dormir. II aimait la vie qui lui avait été si douce; Sénèque nous dit qu’il avait grand’peur de

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la mort, malgré sa philosophie et les promesses que lui faisait Horace de le suivre dans le tombeau. Il avait toujours devant les yeux le spectre de la mort, qui contribyait encore plus que les cris de Térentia à rendre ses insomnies douloureuses. « Que je sois infirme, s’écriait-il, « aveugle, cul-de-jatte, manchot, pourvu que «je vive! » Caton, lui, s’était écrié : « Mourons, « ne pouvant vivre libre! »

II mourut bien, à. ce qu’il paraît : on appelait bien mourir, sous l’empire, faire l’empereur son légataire universel. Auguste fut l’héritier de Mécène.

Quel a été le rôle de Mécène dans les arts?

Je ne vois pas qu’il ait exercé une action marquée sur les artistes. Mécène avait surtout la direction des lettres. En fait de beaux-arts, il a goûté surtout ce qui pouvait augmenter son bien-être intérieur; il a songé aussi, par

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bonheur, à faire reproduire ses traits. Il y a, en effet, deux pierres des deux plus célèbres graveurs du temps d’Auguste, Solon et Dioscoride, qui nous ont conservé l’image de Mécène.

La pierre de Solon représente un homme dans la force de l’àge ; il est gras, c’est bien le pinguis Etruscus dont se moque Horace quand il parle, non pas de Mécène, mais des Etrusques en général. Il est chauve, quelques mèches de cheveux lui forment une couronne autour de la tête, mais le crâne est nu, et l’on s’explique pourquoi, lorsqu’il paraissait en public, il se couvrait la tête d’un petit manteau qui ne laissait passer que les oreilles. Les muscles du cou sont très-accusés; ce ne sont pas les muscles du taureau, c’est plutôt un gonflement qui trahit l’engorgement des veines, effet des excès. Le profil a de la pureté et du caractère, et

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donne bien l’idée de la race étrusque telle que nous la connaissons par les sculptures et les peintures des tombeaux. Il y a quelque chose dans le nez qui rappelle le nez du Polichinelle latin, mais le menton est large avec de beaux plis qui lui donnent de la majesté. La bouche, dont les lèvres sont bien dessinées, la bouche est bonne, elle a de l’abandon, de la facilité, elle exprime les sentiments affectueux ; c’est la bouche d’un excellent homme, et l’on voit que s’il a prêté les mains à la tyrannie, c’a été pour vivre tranquille lui-même et non pour faire souffrir les autres.

La pierre de Dioscoride est toute différente. Elle représente la vieillesse arrivée à la décrépitude, et je me demande si Dioscoride, en représentant Mécène. tout à, fait vieux, n’a pas cédé h la volonté de son illustre patron qui, préoccupé de ses insomnies, a voulu consacrer

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l’image de ce que devient un homme, si grand et si heureux qu’il soit, quand la maladie l’épuise depuis trois années.

On dirait que c’est par l’ordre de Mécène que Dioscoride a exécuté ce portrait, tant il l’a fait vieux et desséché. La lèvre est pendante; la tête reste toujours fme et intelligente, parce qu’évidemment l’intelligence n’avait point faibli : l’irritation des veilles ne pouvait que l’aiguiser. Mais il est curieux de voir eette sécheresse, cette décomposition, cette saillie de toutes les parties musculaires des traits. Il ne reste plus en quelque sorte que la peau sur les os. C’est un contraste étrange avec cette tête pleine, grave, replète du portrait de Solon.

On a encore un buste de Mécène qui est à Rome, mais il n’est pas assez bien conservé pour mériter une étude, surtout à. côté des chefs-d’œuvre de Solon et de Dioscoride.

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Voilà, messieurs, une esquisse rapidement tracée, mais assez exacte de Mécène. Vous voyez que ce n’est pas un Périclès, ni même un Alexandre. Et cependant son nom a fait fortune, il est resté le type des protecteurs des poètes ; la postérité s’est fait un Mécène idéal qui sera aussi durable que l’humanité.

C’est qu’en effet il avait choisi le beau lot; c’est qu’en protégeant les poètes il s’était assuré leurs louanges, et passait avec leurs vers aux siècles les plus reculés. Le renom qu’ils lui ont donné est consacré ; même aux meilleurs temps de notre littérature, son nom a été aussi populaire qu’au siècle d’Auguste, et tous les amis des lettres ont toujours eu devant les yeux un modèle, un idéal, un type : c’est Mécène.

Dans cette conduite de Mécène, il y avait d’abord ses goûts personnels. Il aimait les lettres comme tous les Romains riches et bien

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élevés, il les aimait et les cultivait; il paraît qu’il avait écrit en prose aussi bien qu’en vers, mais on rapporte aussi qu’il était négligent en même temps que très-affecté dans sa forme. Qu’il fût négligent', cela paraît conforme à son caractère général : un bon vivant ne saurait s’imposer cette tension d’esprit qui donne la précision et la pureté du style. Mais qu’il fût affecté, cela n’était guère permis à un esprit délicat qui vivait dans le commerce d’écrivains d’une forme aussi pure, d’un goût aussi élevé. Son tempérament l’emportait donc sur tous les exemples : la prétention qu’il affichait dans sa toilette, cet amour des pierreries qui le possédait, certains côtés puérils de cette nature originale, sont une explication de ce penchant pour l’affectation.

L’amour des choses de l’esprit et l’amitié

poulies gens de lettres s’allient très-bien avec le

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goût des festins, et tes joyeuses conversations qui prolongent le plaisir de la table. De bonne heure, Mécène dut rechercher les plus distingués et les plus aimables parmi les beaux esprits de son temps.

C’est ainsi qu’il fut mis en relation avec Virgile, recommandé par Asinius Pollion, puis avec Horace et avec Properce. Properce était un jeune Romain, très bien doué, d’un caractère Charmant, et qui paraissait né pour les actions héroïques. Mécène le logea ches lui et le perdit. Cette belle intelligence qui promettait à. Rome un grand poète et des œuvres d’un ordre élevé s’effaça au milieu des voluptés de la maison de Mécène, s’uSâ à chanter les louanges d’Auguste ou les charmes d’une maîtresse, et Properce mourut à trente ans, Formant pour dernier vœu d’expirer entre les bras de Cynthie. I.e poète payait cher la protection de Mécène,

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Quant à Virgile, nous devons en parler avec plus de détails, parce que Mécène a exercé une influence considérable, non pas sur sa vie, mais sur ses poèmes et sur ses idées. Par là je suis amené à parler plus particulièrement de la valeur politique et du rôle de Mécène vis-à-vis des gens de lettres.

Il est vraisemblable qu’en même temps qu’il cédait à son goût personnel. Mécène obéissait à un mot d’ordre, que sa conduite était le résultat d’une entente a\ec Auguste. Auguste devait redouter cet esprit latin, caustique, un peu amer, qui avait gardé la saveur âcre d’Ennius, du vieux Caton, de Pacuvius. Auguste n’ignorait pas qu’il fallait craindre par-dessus tout les hommes qui, par leurs vers récités, soit publiquement, soit à l’oreille, pouvaient réchauffer les sentiments républicains, réveiller la fierté mal éteinte des cœurs romains et corn-

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promettre la fondation de l’empire. Mécène eut

donc la mission d’attirer chez lui tous les poètes,

et de diriger doucement leur inspiration de commande dans des voies favorables à la conservation de l’ordre établi.

Virgile est certainement un des exemples les plus remarquables de l’influence que peut exercer un homme doux, fin, souple avec persévérance, cynique avec mesure et corrompu avec tact sur une nature beaucoup plus élevée, beaucoup plus poétique, mais par là même plus naïve.

Ce qui a sauvé Virgile, c’est-à-dire sa dignité personnelle, c’est qu'il a vécu loin de Rome. Quoiqu’on lui eût fait rendre son domaine de Mantoue, il avait toujours pour voisin le terrible vétéran, d’autant plus irrité. Il vendit son bien, partit avec sa famille, et mit toute l’Italie entre lui et son persécuteur ; il

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s’en alla jusqu’à Tarente. Cette expatriation eut du moins ce résultat favorable, qu’elle éloigna Virgile de Rome. Il y vint sans doute pour voir Mécène et lui lire ses vers, mais Rome ne fut jamais son séjour. Son séjour fut Tarente et la Campanie, de façon qu’il vécut pour ainsi dire solitaire, qu’il ne fut jamais plongé dans le courant de servilité et de dégradation morale qui inaugurait le siècle d’Auguste, qu’il garda tout ce qu’il avait de bon , d’honnête , d’élevé dans les sentiments. Malheureusement, son esprit n’a pas gardé la même indépendance :

Mécène l’avait encore trop souvent auprès de lui, ou savait l’atteindre par ses lettres et ses conseils. Le poète n’a pu résister à une langue dorée, aux arguments spécieux, à des prières séduisantes, à un appel perfide à son patriotisme. L’inspiration générale de ses œuvres vient de Mécène.

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Il y a plus d’indépendance dans ses Bucoliques, quoiqu’il y ait divinisé Octave par excès de reconnaissance, quoiqu’il ait chanté la grossesse de sa femme Scribonia, et promis un héros, qui fut une fille, la trop fameuse Julie. Mais ses Géorgiques furent en quelque sorte dictées par Mécène. Auguste sentait la nécessité de ramener les esprits vers l’amour des champs. Il y avait de grandes propriétés en déchéance, d immenses espaces qui n étaient plus cultivés. C’était aussi une façon de faire oublier les affaires publiques, la tribune muette, les élections confisquées, ies magistratures altérées, et d’assurer la soumission au maître. Afin que la théorie conduisît à la pratique, on recourut aux descriptions des poètes.

\ irgile était naturellement porté à célébrer 1 agriculture, à mettre en hexamètres les préceptes les plus arides des livres carthaginois

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et des livres de Caton. Les Géorgiques sont dédiées à Mécène, et justement, car ce sont ses enfants. Virgile a été la forme, l’expression, l’instrument mélodieux; la pensée, c’est Mécène, c’est-à-dire Auguste.

Il en fut de même pour XËnéide. Examinez X Enéide avec attention , et vous reconnaîtrez que la pensée fondamentale du poème, c’est de populariser les traditions de la famille impériale, c’est de raconter l’histoire des prétendus auteurs de la famille des Iules, et de créer le prestige historique et divin autour de ce royal berceau. Toute l’histoire d’Énée, d’Anchise, d’Ascagne, sera exposée avec complaisance, parce que ce sont les aïeux de Jules César et d’Auguste ; et Virgile se met l’imagination à la torture, il fait des tours de force d’invention, au service d’un très-médiocre sujet.

Si Virgile avait été laissé à lui-même, aux

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libres inspirations de son beau génie, dans cette charmante campagne de Naples et de Tarentc, il aurait conçu d’autres œuvres, d’une forme aussi pure et aussi parfaite, mais d’une inspiration fière, personnelle, grandiose peutêtre. Car son génie a été affaibli par un sujet de commande : il voulait en mourant brûler V Enéide, dont il connaissait bien les beautés, mais qui pesait un peu sur sa conscience; du moins est-il permis de le supposer. C’est vous dire quelle a été l’influence de Mécène sur une âme candide et honnête qui se trouvait et’ autant plus liée que le souvenir des bienfaits était plus vif. Virgile a été trahi par le seul sentiment qui pouvait le rattacher à la politique de Mécène et d’Auguste, par la reconnaissance.

Le manuscrit de Saint-Denis, qui est maintenant au Vatican, contient un portrait de Vir-

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gile. Il porte le costume grec ; les cheveux,

assez courts, tombent sur le front comme sur le front d’un diacre; la figure est rasée, le nez assez mal dessiné ; l’expression générale est douce et tranquille.

Ce manuscrit est de l’époque byzantine, et le personnage qu’on donne pour Virgile a un caractère sensiblement byzantin. On a dû, faute de meilleur modèle, accepter ce type, d’après lequel l’art moderne essaye de reconstituer l’image de Virgile. Dans l’antiquité même, Caligula , par folie , avait fait détruire les images de Virgile. Après lui, on rechercha cependant les traits du poète et on lui dressa des statues, car nous savons que dans le sanctuaire ( lara rium ) de la maison des empereurs il y avait un buste de Virgile, et c’était à bon droit, car le grand poète avait fait accepter l’empire plus que personne; il avait singulièrement con-

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tribué à le consacrer en l’entourant de la double auréole de la poésie et du sentiment national.

Horace, au contraire, est un fils d’affranchi qui n’a pas assez oublié son origine, surtout dans sa conduite publique, et qui n’a pas les scrupules et les délicatesses du cygne de Mantoue. Horace, qui a pour principe de ne s’étonner de rien, est plus facilement conquis par Mécène ; il devient aussitôt son commensal et son obligé; car Mécène lui donne tout simplement, de la main à. la main, une terre assez considérable dans la Sabine. Horace, doté par Mécènj, ne se rallie pas seulement à l’empire, il le chante , il vante Auguste, il concourt à parer et à rendre charmante la servitude publique. Il loue la concorde, la paix, la soumission, et cet ordre admirable établi par le despotisme, qui permet les longs festins, les loisirs infinis, les chants d’amour, les plaisirs cham-

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pêlres, et qui dispense surtout des devoirs de citoyen. Horace, qui a des vers très-nobles et parfois des accents dignes d’un meilleur temps, a aussi des heures de cynisme où il étale au grand jour et comme par défi des actions honteuses, que l’on doit taire, ne fût-ce que par pudeur, et qu’il affectait d’avoir commises.

Ainsi, qu'il se soit enfui en jetant son bouclier, à la bataille de Philippes, je ne le crois pas. Brutus l’avait choisi pour tribun des soldats, grade qui équivaut à celui de colonel, et Brutus se connaissait en hommes. Non, il a été défait avec ses compagnons d’armes, mai? il s’est bien battu. S’il s’est vanté d’une lâcheté dont un cœur romain aurait dû gémir, c'était pour faire sourire Mécène et mieux flatter Auguste, le vainqueur de Philippes.

Je trouve également une preuve de bassesse dans les insultes qu'il n’a pas épargnées à l’un.

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des plus beaux caractères de l’époque. Antistius Labéo. Labéo était un républicain que ni les ruses ni les menaces d’Auguste n’avaient pu faire plier, et qui ne consentait point à courber la tête sous le joug. Horace l’a poursuivi de ses railleries et même de ses calomnies, si bien que Tacite n’a pu s’empêcher d’avoir pour cette complaisance indigne envers Auguste un mot de flétrissure.

C’est encore lui qui chanta la victoire d’Actium, comme si le seul devoir en face de pareils triomphes n’était pas le silence.

Ce qui est admirable dans Horace, c’est l’intelligence, la culture de l’esprit, la finesse de l’expression, une perfection de formes qu’on a rarement égalée, une langue exquise traduisant un goût exquis, une vivacité de style savante, des détails admirables, un art que je comparerai à l’art le plus délicieux des orfèvres flo-

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rentins. C’est un £>oële merveilleux, c’est même un grand esprit, mais son âme, malgré des éclairs, malgré les souvenirs de la philosophie grecque, redevenait, devant Auguste et Mécène, sinon servile, du moins digne d’un affranchi.

Horace est le grand prêtre de cette fausse liberté qu’on appelle l’insouciance et le loisir. Il chantait et il aimait les festins, le vin, les belles maîtresses, les plaisirs de la ville et ceux de la campagne, qui ressemblaient fort à ceux de la ville dans la maison de Mécène à Tivoli. Il était paresseux avec délices et narguait tout souci. Auguste voulut se l’attacher comme secrétaire ; Horace refusa, non par crainte d’être sous la main de l’empereur, mais parce qu’il avait horreur de tout lien régulier et voulait garder ses heures pour écrire, pour bien vivre, pour jouir de ses amis.

Il resta cependant le familier d’Auguste.

Nous connaissons même une lettre qui est assez curieuse, parce qu’elle montre comment s’y prenaient Mécène et l’empereur pour tenir en haleine tous ces beaux esprits disciplinés.

Dans une lettre qui est à la fois une caresse et une menace, Auguste se plaint à Horace de n’être pas assez souvent loué par lui dans ses vers : « Savez-vous que je né suis pas content de vous ? Est-ce que vous croyez que vous serez déshonoré devant la postérité parce que vous aurez avoué que vous êtes mon ami ? » Ainsi, la préoccupation d’Auguste, c’était de faire effacer la trace de ses crimes par les louanges des poètes. Quand par hasard ils avaient composé trop de vers sans y glisser les vertus ou la gloire de l’empereur, Auguste leur écrivait doucement, mais, sous la forme tendre et amicale de ses paroles, on sent comme une pointe d’acier.

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Lé portrait qué nous avons d’Horace sur plusieurs médaillons éontorniates est conforme à l’image qu’il nous a laissée lui-même. Il dit qu’il avait le nez petit* le front joli, les cheveu:* noirs, un air agréable, un sourire toujours prêt pour ceux qui l’abordaient. Sur ses médailles, en eflbt, on voit que le front est droit, le profil assez régulier, le nez fin (etV emunctœ Hftrt*) , les traits délicats et spirituels, mais sans élévation ; Aujourd’hui encore on rencontre à Rome des types italiens qui n’attirent que légèrement l’attention et qui ont la plus grande affinité avec ce type d’Horace. Î1 avoue que de bonne heure son ventre grossit, que ses yeux devinrent malades ; Us étaient bordés de rouge, un peu éraillés, et le poêle emploie sans fausse honte le mot de chassieux (lippus)* Nous savons d’ailleurs qu’il avait la taille courte et qu’Auguste, dont la jovialité elle-même avait quelque

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chose de cruel , l’appelait « mon petit tonneau (sextariole ) . » Ce surnom était un double trait, dirigé à la fois contre la rotondité et contre la capacité de cet ancêtre de Falstaff, qui a trop célébré le bon vin pour n’en pas avoir abusé quelquefois.

Par ces deux génies, qui ont illustré Auguste et son siècle, on peut juger quelle action autrement puissante Mécène a dû exercer sur des intelligences de second ordre. Properce, énervé par la volupté dans la maison de Mécène, mourait à trente ans et n’avait plus d’autre ambition que d’expirer dans les bras de Cynthie. Ovide, beaucoup plus jeune, mais gâté dès son enfance par de tels exemples, entremêla à ses préceptes sur l’art d’aimer et à ses fades langueurs les plus basses adulations envers Auguste et même envers Tibère. Tibulle aussi ne voudra chanter que l’amour, et il semble que

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la liltérature du siècle d’Auguste, plus elle est représentée par des talents inférieurs, plus elle est systématiquement amollie, corrompue, tournée vers la volupté, empreinte de flatterie et de servilité. Là se reconnaissent l’influence de Mécène et la politique machiavélique d’Auguste qui se cachait derrière lui.

Que d’autres admirent cet élégant corrupteur, cet aimable dispensateur de bienfaits, qui n’a rendu la vie plus douce à de pauvres poètes que pour détourner leurs inspirations, compromettre leur génie, le faire servir aux desseins d’une politique égoïste, et l’engager, à son insu, par de perfides et charmantes amorces, dans les pièges du despotisme ! Semblables à ces oiseaux familiers qui attirent les oiseaux libres dans la cage et leur font chérir la captivité, les protégés de Mécène n’ont que trop bien réussi à convaincre leurs concitoyens, à leur

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faire accepter l’oubli de leurs devoirs, l’abaissement .de leur conscience, l’abdication de leur volonté devant la volonté d’un seul. Grâce à ccs enchanteurs, la postérité a partagé les illusions politique des Romains de l’empire ; elle a fait de Mécène le type de tous les protecteurs de lettres, de même qu’elle a fait d’Auguste un idéal de clémence et de paternel pouvoir. Pour moi, je ne puis m’empêcher de mêler à l’indulgent mépris que mérite un tel homme, un ressentiment plus profond, lorsque je songe aux nobles œuvres qu'il nous a volées. Que n’eût point fait un génie tel que celui de Virgile, s’il eût été libre, solitaire, à l’abri des périls de la reconnaissance, échauffé par sa seule inspiration ? Il n’eût point écrit les Ge'orgiquesj mais il eût rivalisé avec Hésiode et vaincu Théocrite. Il n’eût célébré ni le pieux et larmoyant Énée, ni le petit Iule, ni la froide

MÉCÈNE Eï LES POETES.

Xavinie ; mais il eût >chauté Jee. splendeurs de Rome républicaine, raaonté cette guerre punique, que Silius a peinte si faiblement et qui était une guerre de géants, créé à. la suite d’Homère une épopée ( plus belle que YÊnéide,, mais surtout lil n’eîtt point subordonné ses compositions aux intérêts et aux prétentions de la famille impériale. Sans Mécène, Horace serait resté digne de l'amitié de JJrutus, et, au lieu de murmurer sans cesse les noms de Lesbie et de

Lalagé, il aurait loué les Scipions, les Gracques,

les deux Catons, dans des vers semblables à.

son ode sur le Juste.

Properce, à son tour, au lieu de s’éteindre honteusement dans les délices du palais de Mccène, aurait tenu les promesses de sa première jeunesse, qui était mâle, pleine d’une ardeur fière, et laissait pressentir quelque chose d’héroïque. Plus heureux Cicéron 1 Plus heureux

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les proscrits qu’Octave avait fait égorger ! Ils n’ont perdu que la vie !

Ne pas respecter le génie, le corrompre, en faire l’instrument d’une ambition égoïste, le complice d’un système politique, tourner contre la liberté de la patrie ce feu divin que la patrie avait produit pour se relever de ses épreuves et glorifier sa liberté, c’est plus que de l’adresse, c’est un crime. L’humanité a le droit de demander un compte sévère à ceux qui ont étouffé

ainsi dans leur germe des beautés perdues pour

jamais.

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