‹ Auguste VacquerieChapitre 2 sur 11 · PREFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PREFACE DE L'AUTEUR

« 11 y a des heures, écrivait Auguste Vacquerie, en 1850, où ceux qui ont encore quelque générosité éprouvent le besoin de crier leur admiration. »

Je vais donc me donner la joie de raconter la vie et d'analyser l'œuvre d'un écrivain que rien n'arrêta dans son ascension vers le beau, ni les les aboiements d'une meute de petits chiens enragés, ni les colères d'un groupe de piedsplats, enrôlés par M. Joseph Prudhomme.

Après bien des années de travail et de luttes^ après quelques belles victoires remportées à la force du poignet et quelques grandes défaites plus glorieuses encore que les victoires, après bien des deuils et bien des catastrophes irréparables, cet écrivain ne cesse d'honorer la littérature et de défendre les principes démocratiques. Son nom sert de titre à ce volume, mais les

hommes de celte valeur intellectuelle et morale sont si rares que vous n'auriez pas eu d'hésitation. — Oui, c'est d'Auguste Vacquerie que je veux parler; c'est ce poète de haut vol, ce citoyen impeccable, que je me propose de donner en exemple aux jeunes-vieux de la génération actuelle.

En le voyant marcher, ils apprendront peutêtre à se tenir debout, et en le voyant braquer ses chefs-d'œuvre sur les dernières bastilles, ils apprendront peut-être aussi à faire leur devoir.

Il est temps qu'on se réveille, qu'on se redresse enfin et qu'on se décide à travailler — chacun dans la mesure de ses forces — à la gloire de la France.

Mon intention n'est point de prêcher, mais il faut bien reconnaître que nous assistons à un vilain spectacle.

Aujourd'hui, les salons et les journaux, la tribune et le théâtre sont envahis par un tas d'individus dont la besogne consiste à défigurer l'œuvre des maîtres, à blaguer bêtement les actions les plus nobles — pour le simple plaisir de faire une grimace.

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Ces drôles passent leur vie entière à mettre des inscriptions stupides au socle des statues, et à lever la patte au pied des monuments.

Le pâle voyouy dont ils se moquent, est un modèle qu'ils ne savent même pas atteindre, car le voyou a parfois des trouvailles de mots, et s'il arrive que la grandeur de certaines manifestations l'étonné, il ôte silencieusement sa casquette. — Au moins, que MM. les blagueurs fassent comme lui ! mais non ; c'est précisément en face des plus grands hommes et des plus grandes choses qu'ils s'abandonnent à leurs bizarres fantaisies de clowns hébétés.

Ils n'aiment rien et ne s'intéressent à rien.

L'histoire?

Ils ne voient, dans le passé, que des dieux de hasard ou des héros de contrebande, grandis par le temps et déifiés par la bêtise humaine ;

La poésie?

C'est à peine s'ils peuvent endurer les alexandrins pourtant bien ordinaires et bien raisonnables de M. Edouard Pailleron;

Le théâtre?

Ils rient à gorge déployée de ces vieux burgra-

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ves qui s'appellent Shakespeare, Corneille et Victor Hugo;

La politique?

Bah! qu'est-ce que cela, sinon une immense farce inventée par un borgne dans le seul but de tromper les aveugles.

Alors, quoi?

A qui demander l'oubli de ce monde et les jouissances rêvées?

Aux femmes?...

Peut-être !

Et nos modernes Lovelaces vont de la vierge à l'épouse, de la cabotine à la duchesse, de celle qui se donne pour de l'amour à celle qui se donne pour un louis, — abandonnant l'une, méprisant Tautre, battant celle-ci, jouant avec le cœur de celle-là, — et jetant à leur réveil le cri désespéré de Faust : Rien! rien! rien!

Ils en arrivent parfois à regretter ces accouplements étranges immortalisés par Catulle et Martial.

— Le christianisme a tout perdu, pensent-ils; Marie a remplacé Vénus, les vierges dévouées aux

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catacombes de Rome ont détrôné les danseuses de Sybaris, et les extases de l'âme ont fait disparaître les jouissances du corps. Adieu la joie ! maintenant^ il faut vivre pour se décrocher la mâchoire â force de bâiller ou se donner la mort pour servir de pâture aux vers... Lequel est préférable ? That is the question , comme dit Hamlet.

Je n'exagère rien, il est certain, trop certain, hélas! que nous manquons de jeunesse, de foi et d'enthousiasme.

Au lieu de chevaucher sur l'aile de l'idéal, les . hommes d'aujourd'hui vont niaisement s'asseoir devant un tapis vert;

Au lieu de rêver l'impossible, ils se complaisent dans le réel;

Au lieu de lever le front vers les étoiles, ils se condamnent à ne jamais regarder que le sol;

Au lieu de s'avancer dans la vie comme des conquérants, ils se trémoussent dans un décor banal comme de simples polichinelles!

Ce qu'il faudrait à cette pauvre génération, pour la guider et l'éclairer, ce sont des poètes, des historiens et des orateurs comme ceux qui

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jetèrent dans les âmes, de 1830 à 1850, une semence de vie et de liberté !

Hugo, Michelet, Lamartine, Balzac, George Sand, Dumas, s'occupaient moins de photographier les hommes que de peindre Vhomme.

Ils n'étaient pas de leur temps, mais de tous les temps, et c'est pourquoi leurs chefs-d'œuvre sont immortels.

Ils paraîtront toujours jeunes, parce qu'ils chantent la passion, l'héroïsme, la souffrance et l'honneur.

A côté de ces sentiments impérissables, les mœurs comptent d'autant moins qu'elles passent plus rapidement.

C'est pour ces vérités, et bien d'autres encore, que Vacquerie combat dans le livre, dans la presse et au théâtre depuis plus de quarante ans.

Ses biographes n'ont raconté, jusqu'à présent, qu'une partie de sa vie, ou bien ils ont passé rapidement sur l'autre.

Au lieu de faire un volume, ils ont fait une simple notice ; or, si éloquente, si chaude, si originale que soit cette notice, elle ne peut reproduire bien des détails, bien des anecdotes, qui

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permettent de mieux apprécier l'homme et de mieux juger l'écrivain.

Je vais donc prendre l'auteur de Formosa à sa sortie du berceau, et je le suivrai, pas à pas, depuis la maison paternelle de Villequier^ jusqu'à la demeure qu'il habite actuellement, rue Dumont-d'Urville

Ma seule ambition est de le bien faire connaître, car le connaître, c'est l'admirer, et c'est aussi l'aimer.

Georges Bertal.

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