CHAPITRE I
L'enfance d'Auguste Vacquerie. — Marie Dorval à Rouen. Déclaration d'un universitaire, à propos de Victor Hugo. Paul Meurice, garde-malade.
Auguste Vacquerie eut de bonne heure le goût de la poésie et des spéculations élevées. Il avait horreur des banalités; peut-être tenait-il de son père, capitaine de navire, l'amour de l'inconnu, comme il tenait déjà de lui cette gaîté qui vient du cœur et cette bonté toujours éclairée par un rayon de l'esprit.
L'auteur de Tragaldabas est normand, de cette contrée riante que la douceur des vents d'ouest féconde, où le passé resplendit en monuments immortels, en ruines sublimes, où la vie moderne bouillonne frémissante de Rouen au Havre, du centre industriel le plus actif de toute la province, au port de mer le plus riche de tout le littoral.
Dans cette charmante maison de Villequier, où il est né le i8. novembre 1819, parmi les cerisiers blanchis de neige printaniére ou res-
plendissants de rubis sous les feux du mois de juin, au milieu des fleurs souvent arrosées par les vagues, il sentit monter en lui l'exquise tendresse des choses.
Le coloris puissant et la simplicité des tableaux qui se déroulaient devant ses yeux devaient profondément impressionner son âme.
Quand on étudie un talent aussi considérable, les moindres détails ont leur importance.
Le génie est un don de Dieu; mais, pour se développer, il lui faut un milieu propice, comme il faut au chêne tous les sucs de la terre et toute la rosée du ciel pour germer, pour croître, — pour devenir le roi des forêts.
Quel milieu plus favorable que ce gracieux cottage de Normandie!
Là, sous les berceaux fleuris, en face des pelouses d'émeraude et des collines inclinées, — pendant qu'au loin plane, solennelle et mystérieuse, la voix de la marée haute, — la jeune imagination de notre poète s'éveille tantôt aux belles légendes que raconte une mère attendrie, tantôt aux récits palpitants que le père fait de ses voyages.
La fable et la réalité s'unissent pour lui inspirer ces curiosités généreuses qui ne peu-
vent pas mourir une fois qu'elles ont surgi dans un cœur, car elles vont toutes à l'idéal — et l'idéal est infini.
Si la plupart de nos grands écrivains ont eu, comme Vacquerie, à bénir l'influence du pays natal et du foyer domestique, en revanche, Vacquerie a eu, comme eux, h combattre l'influence du collège.
Ceux que le lycée n'étiole pas, n'y apprennent que ce qu'ils pourraient fort bien apprendre sans lui.
Notre système d'éducation ne peut former que des intelligences médiocres.
Heureusement, l'élite lui échappe.
Au collège de Rouen, où, d'ailleurs, il tenait les premières places, remportant sans peine toutes les couronnes, Auguste Vacquerie connut l'écœurement de ces études fastidieuses, fatras ridicule, énorme amoncèlement de mots que rien n'éclaire.
Il se demandait, avec inquiétude, si c'était là tout; il suivait avec déception la routine qui de l'antiquité ne lui montrait que des bribes peu compréhensibles, qui lui cachait les littératures étrangères, et, des gloires françaises, ne connaissait que celles du xvii^ siècle, encore avec les plus étranges restrictions.
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Son désespoir n'était pas absolu.
Vaguement, il attendait un rayon sauveur, comme celui qui guida les mages — et son attente fut exaucée.
Un soir, Taffiche du théâtre de Rouen « s'étoila > du nom de Marie Dorval.
La vie manquait à tout ce dont on nourrissait sa pensée. Or, le drame, c'est la vie ellemême; et la dernière expression de la vie dans l'art, c'est l'acteur. La gloire de celui-ci est éphémère et le tombeau le prend tout entier; mais quand il est de la race des Frederick et des Dorval, il apparaît vraiment comme la plus éclatante manifestation du beau.
Par ses gestes, par ses attitudes, il est sculpteur et statuaire.
Par l'expression de son visage, par la recherche de son costume, il est peintre.
Les modulations de sa voix sont aussi savantes que celles d'un chanteur habile, et ses accents chaleureux peuvent servir de leçon au tribun.
Il réalise l'œuvre rêvée par les poètes : s'il ne crée pas, il anime et fait palpiter les créations du génie.
Du jour où Vacquerie entendit Dorval, un changement complet s'opéra en lui.
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Sans délaisser ses livres de classes, sans négliger ses versions et ses thèmes, il entrevit de nouveaux et splendides horizons.
Son entrain au travail ne fit que redoubler.
Ses triomphes retentirent bientôt jusqu'à Paris; un répétiteur de l'institution Favart vint même le réclamer :
— « Si vous me permettez de l'emmener, dit M. Verdot, ce répétiteur, au père d'Auguste Vacquerie, nous lui ferons terminer ses études sans qu'il vous en coûte rien. >
Le père déclara que son fils ne serait l'obligé de personne; mais, à la fin de sa seconde, il se résolut, néanmoins, à l'envoyer, en payant, à l'institution Favart.
Notre futur poète dut aider beaucoup à cette décision.
Plein d'aspirations contenues, il brûlait de voir la grande ville que le vaste génie de Victor Hugo emplissait déjà de sa renommée.
Il partit, il quitta ce collège où longtemps après son départ il était encore cité comme un modèle,
Gustave Flaubert, qui vint s'asseoir sur les mêmes bancs, racontait qu'aux jours solennels
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les professeurs exhumaient de leurs cartons les devoirs de l'ancien élève, précieusement conservés comme des reliques.
Vacquerie ne regretta ni Rouen, ni le lycée; mais il donna du moins quelques larmes à Villequier, à ce cercle heureux de la famille où il avait savouré les plus pures délices, avec son père, sa mère, sa sœur et son frère Charles, qu'il adorait.
Le directeur de l'institution Favart, qui comptait déjà sur de nombreux prix au concours général, le reçut avec une grande joie. Cependant, au lieu de le mettre en rhétorique, il voulut lui faire recommencer sa troisième, prétextant qu'il avait été favorisé au collège de Rouen, où il fut admis en seconde avant d'avoir atteint l'âge exigé par les règlements universitaires.
Vacquerie accepta tout d abord, mais, bientôt, n'ayant point eu à se louer de son professeur, un certain Loudiére, personnage aussi malveillant que bourru, il insista pour entrer en rhétorique, et, cette fois, sa demande fut favorablement accueillie.
C'est grâce à ce changement qu'il rencontra Paul Meurice et que put s'établir entre ces deux élèves, si bien kits pour se comprendre, une
camaraderie qui devait devenir une amitié éternelle.
On devine les conversations des deux amis pendant les rapides heures de liberté !
Comme on y traitait toutes les vieilles perruques scolaires et toutes les cuistreries de la tradition !
Puis, que de projets! que de rêves!
On lisait des fragments d'Eschyle, d'Aristophane et de Shakespeare.
On récitait les vers enflammés du nouveau Tyrtée pour lequel se passionnait la France.
Avec quel transport on déclamait ces éblouissantes poésies où la pensée portait une parure digne d'elle.
On se grisait de ces périodes sonores, de ces épithétes retentissantes, et, dans une ivresse éperdue, sous la magie de ce style enchanteur, on n'avait plus qu'une idée, qu'une ambition, qu'une espérance, serrer la main de celui qui avait composé ces chefs-d'œuvre.
Vacquerie, n'y tenant plus, écrivit à Victor Hugo, alors âgé de trente-quatre ans.
Le maître fit aussitôt à son correspondant inconnu un sincère et cordial accueil.
L'enthousiasme du néophyte n'en devint que plus grand.
— (( Ne vous inquiétez pas de cela, dit un jour le directeur de l'institution Favart, en parlant au père de son élève. L'ardente admiration de votre fils ne saurait durer. // arrive de province où l'on parle encore de Victor Hugo; mais il s'apercevra bientôt qu'il n'en est plus, ou presque plus question à Paris. »
Le mot valait la peine d'être souligné, n'est-ce pas?
Cependant, Vacquerie avait trouvé sa voie. Rien ne pouvait plus l'en détourner, pas même les remontrances d'un père qui préférait de beaucoup pour son fils, aux hasards de la littérature, le diplôme de polytechnicien.
Le jeune homme s'inclina devant l'autorité paternelle et se donna vaillamment aux mathématiques; mais il gardait au fond de son âme la certitude d'arriver tôt ou tard à son but.
A la fin de ses études, brillamment terminées, il revit Hugo.
Un jour, même, il eut l'honneur de recevoir le poète et sa femme à Villequier.
Avait-il encore des hésitations ?
Si oui, cette intimité glorieuse dut en avoir raison bien vite.
Il commença son droit, ce qui était un léger accroc fait aux sciences, mais après la première
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représentation de Ruy BJas (absent de Paris à ce moment, il fit quatre-vingts lieues pour y assister), enflammé d'une ardeur plus belle pour le théâtre et la poésie, il délaissa les cinq codes et s'enrôla bravement dans la petite armée romantique.
Les batailles déjà livrées annonçaient de furieux combats et les victoires déjà remportées faisaient brillamment présager de l'avenir.
Le jeune volontaire comptait bien gagner ses épaulettes et devenir un jour capitaine. Mais au moment de courir au feu sur les pas de Victor Hugo, une cruelle maladie vint arrêter son élan et menacer ses espérances.
Paul Meurice s'installa dans sa mansarde, à son chevet.
Tous les deux avaient vingt ans.
Nous ignorons quelles tisanes le jeune gardemalade faisait boire à son ami; mais nous savons que pour le distraire il lui lisait le dernier volume de George Sand : Maiiprat.
Ce traitement en vaut bien un autre.
Il fit merv^eille.
La fluxion de poitrine disparut et le fougueux soldat put s'élancer sur le champ de bataille.
Il faut lire la pièce dans laquelle il jette fiére-
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ment son nom à la foule. A la façon dont il parle, on sent qu'il a le droit d'être entendu :
Je ne t'apporte rien que l'ardeur de bien faire, L'amour du vrai; des yeux que le beau f^iit pleurer, Un immense besoin de croire et d'admirer.