‹ Auguste VacquerieChapitre 4 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Trop d'audace! — Révolte des journaux. — V Enfer de Vesprit. Falsla/f. — Un drame réel. — Lettre inédite de Victor Hugo. Antigone. — Un mot de Balzac.

Voilà Auguste Vacquerie rédacteur du Ververt, publication littéraire, à laquelle collaboraient Méry, Esquiros et Taxile Delord.

A cette époque, l'argent n'était pas tout.

Si le dieu Plutus avait ses adorateurs, il ne trônait pas du moins sur tous les autels.

Le talent passait avant la finance.

On se préoccupait de la poésie plus que du cours de la rente.

Un nouveau journal était un événenement; un sonnet faisait plus de bruit que le mariage d'une vieille-garde, et la jeunesse aventureuse pouvait, comme Figaro, se jeter dans la mêlée sans autre arme qu'une plume bien taillée.

L'art seul avait le don d'arrêter les passants et d'intéresser la foule.

Les lecteurs ne manquaient a aucun écrivain;

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on pouvait compter d'avance sur des bravos sincères, — ou sur de bruyants sifflets.

C'était l'âge d'or de la littérature.

Paris, qui rayonnait comme un phare sur le monde civilisé, n'avait alors qu'une joie, qu'une ambition, qu'un rêve, alimenter, augmenter sans cesse ce glorieux foyer du génie.

Avec la fermeté de son style et l'originalité de sa pensée, Vacquerie partit en guerre.

Esquiros ne manqua pas de se lattacher, quand il fonda plus tard la France- Nouvelle; mais le premier article du jeune et bouillant romantique débordait d'une verve qu'on prit pour de la violence.

On lui adressa des conseils, on lui demanda des coupures, on lui prêcha la sagesse, on l'engagea à plus de retenue.

C'était prêcher dans le désert; il refusa résolument la tisane de nénuphars qu'on lui offrait, et voulant garder toute sa sève, toute son énergie, il quitta sans hésiter la France-Nouvelle pour se donner à la Muse qui depuis longtemps l'agaçait.

Libre, dans son cabinet d'étude, il ne ménagea pas la déesse qui aime les étreintes robustes.

En 1840, il baptisa un volume de vers nouveau-né de ce titre : V Enfer de l'esprit.

L'enfant ressemblait au père.

Il avait des ardeurs extraordinaires et des audaces inquiétantes.

Comme Pantagruel, il épouvanta les nourrices; et les bonnes grosses normandes académiques, qui débitent le lait fadasse des idées toutes faites, crièrent à l'unisson contre cet indocile, déjà disposé à boire le vin généreux dont s'enivre Apollon.

Vacquerie ne s'émut point de ses clameurs; il poussa même la révolte jusqu'à se nourrir de lectures prohibées.

Cet indépendant devait aimer Shakespeare.

En collaboration avec Paul Meurice, il entreprit d'adapter pour le second Théâtre Français le rôle merveilleux de FalstafF.

Cette œuvre, précédée d'un prologue de Gautier, fut représentée en 1843.

Des vers de Théophile, une interprétation magistrale, un personnage créé par Shakespeare — quel régal pour les délicats!

Mais aussi quelle pierre jetée dans la mare aux grenouilles!

Sur cette scène de l'Odéon, où si longtemps avait ronflé la vieille toupie des alexandrins tragiques, quelle apparition que celle du gros

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et candide Falstaff, toujours victime de sa panse rebondie, menteur, lâche, effronté — amusant par ses propos rebelaisiens et sa gloutonnerie naïve!

Mais, à ce moment, un drame réel, poignant et terrible, atteignait le poète en plein cœur.

On connaît la mort effroyable de Léopoldine Hugo et de son jeune mari, frère cadet d'Auguste Vacquerie.

Dans une partie de bateau, le 4 septembre 1843, quand tout était joie dans lésâmes, quand tout était azur au ciel, soudain un coup de vent troubla les nues, souleva les flots et mit un voile de deuil sur cette jolie maison de Villequier, qui jusqu'alors n'avait connu que le bonheur.

Comme Ophélia, Léopoldine, entraînée par les eaux, mourut en effeuillant les fleurs cueillies sur la rive; mais, plus heureuse que la princesse de Danemark, elle sentit, en quittant la vie, l'étreinte amoureuse de celui qui était tout pour elle, et qui, ayant juré de ne jamais l'abandonner, voulut la suivre au-delà du trépas. — Ils étaient mariés depuis cinq mois à peine!

En face de certaines douleurs, on n'a de force que pour les larmes :

De quoi nous plaignons-nous ? Nous bornions notre rêve Au lit de noce : ils sont ensemble dans le lit D'où jamais avant l'autre un époux ne se lève. Les hommes font des vœux et Dieu les accomplit.

Et Victor Hugo répond à Vacquerie :

J'ai besoin aussi^ moi, de vous dire que je ne vous oublie pas.

Ce que vous dites en vers profonds, je le sens comme vous,

Voty^e famille est plus que jamais la mienne. Le nœud qui nous lie est scellé dans une tombe.

Madame Vacquerie et Madame Lefèvre pleurent Odine comme moi; je pleure Charles comme elles.

Mettez mes plus tendres et mes plus douloureux

respects à leurs pieds.

Votive ami,

Villequier! Villequier!

Désormais, les riants souvenirs feront place aux funèbres images; mais la souffrance n'abat que les lâches — elle est un stimulant pour les forts.

Les yeux rougis à pleurer voient plus clair au livre de l'idéal et la douleur élargit la pensée.

Aidé par Paul Meurice, Vacquerie demanda, cette fois, son inspiration à Sophocle.

C'est en 1844, que l'Odéon donna Antigène,

avec un succès qui fut le grand événement de la direction Lireux.

Après cette victoire, la rédaction du Globe ouvrit respectueusement ses colonnes au poète, et lui offrit le sceptre de la critique.

Ce sceptre, il était digne de le porter.

Ce n'est point un petit rôle que celui de critique de théâtre; il dépasse la taille de beaucoup de ceux qui le jouent.

Raconter une pièce, louer et blâmer les auteurs, c'est à la portée de tout le monde.

Faire de l'érudition à propos d'un titre, d'un sujet, d'un décor ou d'un costume, cela demande quelque patience et des doigts habiles à feuilleter les livres spéciaux.

Peindre à propos d'une comédie le tableau de l'époque à laquelle elle se passe, cela peut être intéressant et donner lieu à de belles pages; mais ces qualités, même réunies, ne font pas un critique.

Analyser un drame, c'est très bien.

Cette analyse aide, sans doute, les spectateurs à suivre l'action qui se déroule chaque soir devant eux; mais le but artistique entrevu par l'auteur, atteint ou poursuivi par lui, voilà ce que le critique doit savoir démêler.

Il a tout loisir de refaire l'œuvre, de mettre

en lumière les points maladroitement laissés dans l'ombre, d'être créateur à son tour, — et c'est par là qu'il est quelque chose, qu'il mérite à la fois son titre de juge et son nom d'écrivain.

S'il ajoute à ces dons si rares une grande profondeur de pensée, un esprit du diable, un ton personnel qui est la vraie marque du talent, il sera critique parfait — il sera ce que Vacquerie était au Globe.

Et, cependant, après cinq mois d'une si brillante collaboration, il dut quitter le journal où son succès était trop grand.

Quelques abonnés murmurèrent.

Dans ces belles passes d'armes où le jeune polémiste s'était montré tireur di primo cartello, quelques fétiches avaient été atteints.

Un journal annonça bientôt qu'il venait d'envoyer sa démission au directeur du Globe.

Démission? — Non pas!

« Monsieur, écrivit Vacquerie au rédacteur qui avait employé une expression si adoucie, je vous prie de croire et de dire que je n'ai pas donné ma démission, mais qu'on m'a bien flanqué à la porte. »

Quel sacrilège avait-il donc commis ?

Il avait quelque peu défrisé la perruque élégante de Racine.

Il faut être juste.

Il y avait des exagérations voulues dans ces diatribes admirables.

Les pierres lancées à Racine ont pu le submerger en compagnie de quelques-uns de ses défenseurs; mais si les zoïles du ConstitulionneJ et des Débats restent engloutis, l'auteur d'Andromaque surnage.

Il est remonté à fleur d'eau, et personne à présent, pas même Vacquerie, nous en sommes bien certain, ne tenterait de le replonger sous les flots.

Racine n'est plus provoquant; on peut le laisser en paix.

Il n'est plus un obstacle au progrés; on a le droit de l'admirer.

Il n'y a plus de raison pour le combattre.

Ses analyses psychologiques sont acceptées partons comme un modèle; mais nul n'oserait comparer ses plus célèbres périodes aux tirades (ïHeniani ou de Ruy Blas, et il n'y a plus dans l'Université toute entière un seul professeur assez encroûté pour mettre Bérénice ou Mithridate sur le même plan qu Hamiet ou Othello.

Peu à peu, d'ailleurs, on rendait justice à l'écrivain romantique.

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Le journal la Presse, a3^ant agrandi son format, le priait de venir combattre à côté de cette noble phalange qui comptait déjà Madame de Girardin, Eugène Pelletan, Théophile Gautier, Chateaubriand et Lamartine.

On lui avait dit : <? Ici, vous êtes libre; n'écoutez que votre inspiration >.

Mais cà son premier article, sur la réception de M. Saint-Marc-Girardin à l'Académie Française, le journal le renvoya sur-le-champ.

Il avait encore parlé trop haut.

Il ne pouvait décidément pas respecter les plates-bandes et marcher dans les sentiers tracés.

La ligne, cette fameuse ligne qui pour tout débutant journaliste est un lit de Procuste, jamais il ne la respecta.

Dés son premier pas, il la dépassait.

Bien résolu à ne plus s'empêtrer dans tous ces fils tendus qui gênaient son essor, il revint à sa muse, à cette douce amie des heures tristes, à cette maîtresse immortelle toujours prête à nous consoler.

En 1845, il publia Paroles, d'après Shakespeare, avec la collaboration fidèle de Paul Meurice; et la même année, il fait paraître un

second volume de poésies, les Demi-teinteSj qui se compose, en grande partie, d'une refonte de l'Enfer de l'esprit, comme les Premières années à Paris, dont nous parlerons plus loin, se composent d'une refonte des Demi-teintes.

Le poète cherchait sa voie, revenait parfois en arriére, toujours difficile pour lui-même, supprimant avec courage les pièces qui lui semblaient imparfaites, condamnant à la mort, avec l'héroïque fermeté d'un Spartiate, tous les fils de sa pensée ayant le moindre défaut.

Cependant, le démon du journalisme vint encore une fois s'emparer du poète.

En 1846, il entre en qualité de critique à VEpoque, nouveau journal, d'un format immense, comme ceux d'Angleterre et d'Amérique, mais qui n'eut qu'une durée éphémère. Il permit du moins à Vacquerie d'éblouir tous les connaisseurs par ses hardiesses philosophiques, et de se préparer à mettre résolument en pratique ses principes et ses enseignements. Plein de confiance en son étoile, il voulait aborder le théâtre en véritable chef d'école : — Il fit Tragaldàbas.

Après l'une des répétitions générales de cette pièce, Vacquerie et Balzac sortirent ensemble de la Porte-Saint-Martin.

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C'était le soir.

Le poète accompagna le romancier jusqu'à sa porte.

Le premier ne pensait qu'à son œuvre, à la mise en scène, aux acteurs, au tumulte probable de la première représentation.

Le second, oubliant sa Comédie humaine, mais s'y taillant un rôle sans le savoir, était tout à la politique.

Au lendemain des journées de juin, ce naturaliste, qui, toujours incliné sur sa tâche, ignorait le véritable état des esprits, attendait sérieusement Henri V.

— C'est prévu, disait-il, c'est forcé, c'est inévitable, le comte de Chambord sera bientôt notre roi. Et alors, je suis certain d'être ambassadeur. La diplomatie me tente et pour un poste d'importance, je n'aurai que l'embarras du choix... Pourquoi diable! Victor Hugo a-t-il commis la maladresse de se tourner vers la République ? Si je peux être ambassadeur, il eut été, lui, bien plus encore. Qui sait? Premier ministre. Ah ! c'est bien malheureux, bien malheureux! Il a siégé à l'Assemblée constituante; le roi n'oubliera jamais cela...

— A ce compte, fit Vacquerie, votre ambassade est compromise; car, si je ne me trompe,

VOUS avez aussi posé votre candidature à cette assemblée ?

— C'est vrai, répondit Balzac, mais je suis tranquille.

— Ah!

— Oui, moi... je n'ai pas été élu !

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