CHAPITRE VI
Fondation du Rappel. — Un Journaliste militant. — Mes premiéret années à Paris. — « On n'imite Hugo qu'en ne l'imitant pas. - — Formosa. — L'Odéon sauvé.
Les fondateurs du Rappel : Auguste Vacquerie, Paul Meurice, Henri Rochefort, Charles et François Hugo, demandèrent au poète des Châtiments de présenter leur journal au public.
Le Maître accepta, et, bientôt, ils reçurent de Hauteville-House une lettre admirable qui fit explosion dans le premier numéro.
Elle débutait ainsi :
Aucune générosité ne manquera à votre œuvre. Vous donnerez le mot d'ordre de l'espérance à cette admirable jeunesse d'aujourd'hui qui a sur le front la candeur loyale de l'avenir.
Ainsi encouragés, Meurice et Rochefort, Charles et François Hugo, allèrent au combat avec un élan merveilleux, sans forfanterie comme sans peur, toujours graves, toujours prompts à la riposte, et drapeau déployé!
Auguste Vacquerie marchait à côté d'eux fraternellement, fier d'avoir de tels compagnons, armé d'une ironie implacable, fort de son droit et sûr de ses coups.
II dédaigne de tirer dans le tas; mais qu'un gaillard bien trempé et de force à se défendre paraisse devant lui, alors il épaule, vise et fait feu!
. Jamais il ne manque son homme, que l'on voit bientôt s'éloigner avec du plomb dans la patte.
Il ne cherche qu'à blesser; tuer un adversaire avec certains projectiles, comme l'injure ou la calomnie, n'est pas dans ses habitudes.
Il laisse aux capitaines Fracasse du journalisme la gloire peu enviable que l'on retire de ces sortes de duels, où la férocité du vainqueur fait oublier les fautes du vaincu.
Et puis, derrière les hommes, il y a les institutions; ce sont elles surtout que Vacquerie veut atteindre.
Derrière l'empereur, il y a l'Empire avec ses assassinats, ses trahisons et ses lâchetés; derrière les généraux, il y a l'armée avec ses règlements moins faits pour prévenir que pour abêtir, et ses conseils de guerre moins faits pour juger que pour tuer; derrière le pape, il y a le cléri-
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calisme avec ses mensonges, ses ruses, ses te deum payés et ses goupillons pleins de sang!
C'est à cela que le rédacteur du Rappel en veut; c'est contre cela qu'il bataille avec une étonnante souplesse et une incomparable énergie.
En 1869, après les coups de clairon de Gambetta, les coups de cloche de Louis Ulbach et les jets de lumière qui s'échappaient de la Lanterne, le peuple, réveillé de sa longue léthargie, n'attendait pour se lever que le signal du combat.
Ce signal, ce fut le roulement de tambour d'Auguste Vacquerie.
Désormais, le Rappel n'aura qu'à faire attention!
Les ministres envoient des ordres aux magistrats, les magistrats au préfet de police, et le préfet de police à ses agents.
Mais le Rappel n'a pas peur.
Les menace excitent sa verve et le danger double ses forces.
Comme bien vous pensez, certains articles faisaient un bruit énorme, mais ils ne pouvaient donner lieu à des poursuites judiciaires. D'autres, plus directs et plus menaçants, pro-
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voquérent des procès maladroits et de sottes condamnations.
C'est ainsi que Charles Hugo fut condamné à quatre mois de prison et mille francs d'amende pour avoir rappelé les officiers français à la fraternité.
Hélas! les écrivains du Rappel ne furent que trop vengés, quand le trône impérial s'effondra dans la boue de Sedan, quand
Tous ces chefs de guerre : Héristal, Charlemagne,
Charles Martel, Turenne, effroi de l'Allemagne, Condé, Villars, fameux par un si fier succès. Cet Achille, Kléber; ce Scipion, Desaix, Napoléon, plus grand que César et Pompée, Par la main d'un bandit rendirent leur épée.
Le 4 septembre, Auguste Vacquerie, devenu rédacteur en chef du Rappel, appuie le gouvernement de la défense nationale, et le i8 mars il se range du côté de Paris contre l'Assemblée.
Plus tard, la colonne Vendôme est abattue, les otages sont fusillés, et Paris a des convulsions d'agonisant.
L'armée versaillaise braque sur lui ses mitrailleuses, et l'armée des rebelles l'enveloppe de ses milliers de bras qui brandissent des torches incendiaires.
Soldats et citoyens travaillent à la même
œuvre : la transformation d'une capitale en un vaste cimetière!
Que fait Vacquerie ?
Il se jette, la plume au poing, entre les combattants; il prêche la conciliation et la réconciliation; il demande à tous la grâce de chacun; il crie à pleine voix : « Bas les armes! ».
Il ne voulait pas de la guerre civile après la guerre étrangère; il ne voulait pas, selon le mot de Victor Hugo, que la nation victorieuse pût s'amuser du suicide de la nation vaincue!
L'état de siège vint bâillonner le Rappel; c'était bien le moins !
Dès qu'un flambeau paraît, rhomme crie : Au secours !
Alors, un pauvre diable quelconque — tantôt un ministre, tantôt un général — souffle dessus à la grande joie des aveugles et des imbéciles.
C'est seulement au mois d'octobre 1871 que Vacquerie put se remettre en marche et continuer son œuvre de propagande au nom de l'égalité, de la liberté et de la fraternité.
Tous ses articles — et remarquez qu'il en écrit trois cent soixante-cinq par an — sont coulés dans un moule magnifiquement travaillé.
Aussi, après les avoir applaudis d'abord
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comme des œuvres de combat, on les admire ensuite comme des œuvres d'art.
Ils renferment de l'esprit, de la logique, de l'éloquence et de l'émotion pour défrayer vingt journaux.
A côté du maître, combien, célèbres aujourd'hui, se sont assouplis et formés!
C'est que Vacquerie ne se contente pas de prêcher le devoir et de souffler l'enthousiasme, il donne aussi l'exemple.
Il arrive le premier dans les bureaux du journal et en sort le dernier.
Pas une phrase n'est envoyée à la composition qu'il ne l'ait lue; il éprouve, contrôle et revise le moindre écho ou le moindre fait divers.
De là vient que le Rappel, après une vie déjà longue, n'a rien perdu de sa popularité et qu'il aura peut-être la place d'honneur dans l'histoire du journalisme au dix-neuviéme siècle.
Avec un pareil tremplin à sa disposition, sa grande expérience des hommes et des choses, son admirable coup d'œil et son robuste talent, Vacquerie aurait pu prétendre à tout; mais être député, sénateur ou académicien, porter un ruban rouge à sa boutonnière, avoir une escorte
composée de badauds ou de parasites, sont des choses qu'il n'ambitionne pas.
Solliciter pour les autres, soit; pour lui, jamais!
Souvent ce simple soldat de l'armée républicaine salue ceux qui vont se faire galonner, mais il ne les envie pas, sachant bien qu'on peut être un héros avec ou sans galons.
Son rêve était de voir la France libre; elle l'est devenue, et il se tient pour satisfait.
Maintenant, il monte la garde autour de la République, calmant l'impétuosité des zélateurs maladroits, excitant les traînards qui ont pour excuse leur manque d'haleine, et rappelant aux chefs les grandes lois de la Révolution, établies au nom du progrés, de la justice et de l'humanité.
Je n'exagère rien.
Ces éloges, on les retrouvera même sous la plume de ses adversaires, car en sa présence, quelle que soit l'opinion qu'on ait de sa politique, on est bien forcé de s'écrier :
Voilà un homme — et voilà l'homme!
En 1875, l'éditeur Michel Lévy pubha sous ce titre : Hier et Demain, les principaux articles du Rappel; ces articles, habilement choisis et classés, forment un volume philosophique et
littéraire qu'on lira toujours avec intérêt, parce qu'il sera toujours d'actualité.
L'auteur y traite des questions générales, comme, par exemple, la question du suffrage universel, la question de la peine de mort, la question de l'enseignement et la question de la liberté de la presse, dont on ne se désintéressera jamais.
Elles seront éternellement à l'ordre du jour, car, éternellement, il y aura des forgeurs de chaînes... — à moins que l'âge d'or n'arrive; mais, hélas! il pourrait bien se faire désirer longtemps encore !
C'est à craindre — et même à prévoir.
Quelques années avant, en 1872, le même éditeur nous avait donné un volume de vers : Mes premières années à Paris.
Il y a là-dedans des tours de force prestigieux, d'adorables fantaisies, de sanglantes ripostes et des poèmes où les déchirements de la nature viennent s'ajouter aux déchirements du cœur.
Rien de plus varié, de plus fiévreux et de plus personnel que ce livre.
J'ai souligné avec intention le mot personnel, parce que, dans certains milieux, on accuse Vacquerie d'avoir commencé par imiter Victor
Hugo. C'est une grosse erreur. Je l'ai dit, je crois, au commencement de cette étude, et je le répète à la fin.
Vacquerie a déclaré lui-même : qu'on n'imitait Hugo qu'en m l'imitant pas; et il a fait mieux que de le déclarer — il l'a prouvé!
Les pièces intitulées : Proserpine, V Attente, le Kœpsake, le Brin d'herbe, Un des poètes naissants et Ciel et Noir; celles adressées à Molière, à Louis Boulanger, A un ressuscité, A une rieuse, et à Madame Victor Hugo, ne doivent rien à personne. Elles sont sorties toutes chaudes, toutes frissonnantes, toutes fiéres, d'une âme pleine jusqu'au bord et qui débordait naturellement.
Il en est une — le morceau capital de Mes premières années à Paris, — qui mérite surtout d'être signalée.
Elle a pour titre : Hans et Marie.
C'est un vrai drame shakespearien d'une forme impeccable et d'une intensité prodigieuse, avec des passions bien humaines et des alexandrins qui jaillissent comme des éclairs.
Quelle joie pour nous et quel honneur pour lui, si le Théâtre-Français ouvrait ses portes à Hans et Marie!
En 1882, le directeur de l'Odéon — c'était alors M. de La Rounat — eut déjà l'excellente
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idée de demander ce drame à l'auteur. Mais Auguste Vacquerie objecta bientôt que les artistes manquaient. Si l'œuvre n'est pas longue, les deux principaux rôles sont écrasants, et personne, en effet, n'en eût porté le poids sans des défoillances qui pouvaient compromettre le succès de la tentative.
Du reste, Vacquerie dédommagea magnifiquement M. de La Rounat : il retira le Faiseur de Rois de la Comédie-Française et le porta au théâtre de l'Odéon, sous le titre de Formosa,
La première représentation de cette pièce eut lieu le i6 mars 1883.
Ce fut un véritable événement littéraire, dont on parla aussi bien en province et à l'étranger qu'à Paris même.
Les quatre actes de Formosa se déroulent à Londres, en 1470.
Lord Warwich — le faiseur et défaiseur de rois — aime la même femme que le duc Jean. Mais, bientôt, ce dernier s'efface devant l'homme qui peut le perdre à jamais ou le faire monter sur le trône.
Formosa, qui aime le duc, ne peut se croire sacrifiée,
« Une telle lâcheté est impossible », dit-elle; mais ses dédains, ses colères et ses menaces.
rien n'y fait; elle a beau laisser entendre que, livrée à Warwich par l'homme qu'elle aime, elle s'abandonnera sans remords, — le duc, caché derrière une tapisserie, et que Formosa sait être là, ne se montre pas. Alors, la femme outragée rassemble ses forces et ajoute aussitôt :
« Eh bien, puisque ces marchés se font, soit ! je vous... »
Mais au moment d'achever, au moment de dire à Warwich je vous aime! elle va furieusement à la portière qui cache le duc, l'écarté avec violence et s'écrie :
« Lâche! Tu paraîtras! »
Les charpenteurs qu'on oppose toujours aux poètes, furent, cette fois, forcés d'applaudir, et leurs applaudissements se mêlaient à ceux de quinze cents spectateurs.
Du cintre au parterre, des loges aux galeries, il y eut, le premier soir, une formidable explosion de bravos.
Le rideau tombé, cette explosion recommença, si forte et si retentissante, que les arcades de rOdéon, — ma parole d'honneur! — durent en être ébranlées.
Parlerai-je du style? A quoi bon répéter ici ce que tous les écrivains de la presse parisienne
ont déjà dit avant moi, et beaucoup mieux que je ne saurais le dire?
Ce grand triomphe de la poésie dramatique fut à peine proclamé par les journaux que la foule se rua aux guichets de l'Odéon.
Cet admirable théâtre, que les Parisiens visitaient à peine une fois par an, un peu comme le Panthéon ou les Invalides, n'avait plus maintenant assez de places.
O surprise des ouvreuses ! ô joie des comédiens!
Auguste Vacquerie eut cette nouvelle gloire de réveiller et de relever l'Odéon quand il était in articulo mortis!