LE CONCOURS DE I79I
La Révolution exigeait en toutes choses des hommes nouveaux; Benjamin Duvivier, graveur général des monnaies en fonction^, devait donc être sacrifié. Il n'était point sans talent, mais il manquait de cet enthousiasme qui devait contribuer à rendre si originales les œuvres de son successeur. Ses effigies de Louis XVI avaient une certaine élégance et parmi ses médailles on pourrait citer celles de TEntrée a Paris, du Mariage DE Louis XVI, de la Révolution du Dix Août, si jolie. Il était de plus très officiel : fils et petit-fils de graveurs généraux, membre de l'Académie de peinture et de sculpture, de cette académie qui devait contribuer à sa déchéance.
Sur les conseils de David et des académiciens révolutionnaires, Dupré attaqua TAdministration des monnaies, ses fonctionnaires, les rendit responsables de la mauvaise fabrication du numéraire, dans une brochure violente mais technique et documentée qui pouvait se résumer ainsi : maintenant que la France est libre, elle doit avoir de belles monnaies (i).
« Les monnaies sont mal frappées, disait Dupré, leur con-
(i) Observations présentées au Comité des Monnaies de l'Assemblée Nationale {octobre 1 790) par M. Dupré, graveur de médailles.
« tour est en dents de scie... Cet état défectueux facilite les « contre-façons des faux monnayeurs.. . Les graveurs parti- « culiers sont inhabiles et sans talent... Le graveur général « peut leur envoyer de Paris un poinçon parfait, ils ne sau- « ront point en tirer parti : le poinçon doit être enfoncé avec « soin; il faut savoir distribuer les lettres et les mots, frappés « à part, d'une manière égale et symétrique. »
A Tappui de ses critiques, Augustin Dupré cite Thotel des monnaies de Bordeaux qui a pour graveur particulier un serrurier; celui d'Amiens, un orfèvre; celui de Lille un horloger; celui de Bourges, un coutelier. Certains offices sont donnés à la seule faveur : on y voit figurer des perruquiers de la Cour, des jardiniers retirés, des valets de chambre du roi ou de Monsieur. A la Monnaie de Paris même, des faits identiques sont à signaler : outre six officiers subalternes, élus dans le corps des monnayeurs, qui sont : le prévôt des ajusteurs, le prévôt des monnayeurs, le lieutenant des ajusteurs, le lieutenant des monnayeurs, le greffier de la prévôté, le syndic receveur, il y a vingt monnayeurs et vingt ajusteurs, et ce nombre est susceptible d'augmentation, dont les emplois sont héréditaires : nul ne peut être reçu s'il n'est d'estoc et de ligne; les aînés sont monnayeurs, les cadets ajusteurs. Leurs filles ont le droit d'être reçues sous le nom de tailleresses. Elles donnent droit à leurs enfants mâles. Elles sont au nombre de 28, cela dure depuis six cents ans, et des privilèges sont attachés à la charge.
Augustin Dupré voudrait la suppression des nombreux hôtels des monnaies dont l'entretien est si coûteux et l'utilisation si rare, — certains chôment cinq et six ans, — et leur remplacement par un hôtel unique, installé à Paris dans un endroit spacieux, à l'île Louviers, par exemple, ou, à défaut, la
suppression des graveurs particuliers des hôtels de province. De simples monnayeurs et ajusteurs les remplaceront ; le graveur général des monnaies leur enverra de Paris les carrés tout préparés (i). Mais ce graveur général doit être lui-même un homme capable^ praticien habile et artiste véritable. Dupré réclame un concours qui assurera cette haute fonction au plus digne, à celui qui saura le mieux exprimer le nouvel esprit qui anime les Français. Les emblèmes royaux, « les légendes gothiques et insignifiantes » doivent disparaître, faire place à des emblèmes et à des inscriptions en rapport avec le nouvel esprit : figures allégoriques ou faits historiques, c Et qu'on ne craigne pas que de telles repré- « sentations favorisent la courtisanerie : la vérité altérée, « dans ce cas deviendrait une satire. »
Cette brochure violente eut du retentissement; la partie adverse riposta dans une brochure pincée, de quelques pages (2), toute défensive et ne rétorquant en rien les arguments d'Augustin Dupré.
L'Assemblée constituante devait donner raison à ce dernier.
De bonne heure les députés s'étaient préoccupés de la crise monétaire. Ainsi que tant d'autres choses, elle avait ses racines dans les vices d'organisation et l'incurie de l'ancien Régime : la multiplication des titres des monnaies, leur usure prompte permettaient aux spéculateurs de retirer de la circulation les pièces de bon aloi et de les remplacer par des monnaies étrangères ou même par des jetons sans va-
(1) Cette réforme ne fut accomplie défait qu'à lasuite des décrets des 22-28 vendémiaire an IV (14-20 octobre 1795).
(2) Réponse aux observations présentées au Comité des Monnaies de l'Assemblée Nationale, par Monsieur Dupré. — 14 pages in-8°, signées Anfrye.
leur, suffisamment usés. Le commerce surtout souffrait de cet état de choses.
Le 10 janvier 1700^ Nourissart, au nom du Comité des finances, propose, dans un rapport, la fabrication de 25 millions de monnaie de billon : « le diamètre, l'épaisseur, « Talliage seront modifiés en vue d'une plus forte résistance « à Tusure » ; le 8 mai 1790, Bureau de Puzy présente à FAssemblée nationale un projet de décret sur le système complet des poids et mesures dans lequel il propose de fixer invariablement le titre des métaux monnayés; le 11 septembre, rAssemblée nomme un comité de sept membres chargés d'étudier la législation des monnaies; le 12 décembre, Mirabeau lit un remarquable rapport sur la situation monétaire : rapport documenté, plein de justes critiques, de propositions de réformes urgentes; enfin, le 11 janvier 1791, l'Assemblée nationale décide la fabrication de i5 millions de monnaie d'argent et, par les deux articles suivants, adopte l'idée du concours proposé par Dupré.
« Art. V. L'Assemblée invite les artistes à proposer le modèle d'une nouvelle empreinte et elle charge son Comité des Monnaies de lui rendre compte de leur travail dans la quinzaine.
« Art. XI 1. La nouvelle monnaie sera faite avec de nouveaux coins dont le modèle sera incessamment décrété par l'Assemblée Nationale. »
Les médaillistes les plus marquants prirent part au concours. Le Comité des monnaies qui d'abord devait juger, s'en remit à l'Académie royale de peinture et de sculpture pour le choix des types les plus propres à servir d'empreintes aux nouvelles monnaies. Louis David qui n'assistait plus aux séances de l'Académie, revint siéger pour la circonstance, et sa présence contribua pour une grande part au choix
l' KTU d e.
(Bas-relief, bronze. — Musée Carnavalet.)
AUGUSTIN DUPRli.
qu'elle fit, et qui fut ratifié par le Comité des monnaies, des types de Dupré (i).
Le rapport lu dans la séance du 9 avril 1791, à l'Assemblée nationale, par Belzais-Courmesnil renseigne minutieusement sur les opérations du concours :
Messieurs,
Par l'article 5 de votre décret du i i janvier, sur rémission d'une nouvelle monnaie, vous avez invité les artistes à proposer le modèle de l'empreinte qui doit servir à sa fabrication, et vous avez ordonné à votre comité de vous rendre compte de leurs travaux.
Je viens en son nom vous apprendre que les hommes les plus célèbres dans l'art de la gravure vous ont offert, avec l'empressement du patriotisme, le tribut de leurs talents. Tous sont connus par des productions savantes qui fixeront les regards de la postérité; et il suffira de vous les nommer pour vous faire partager cette opinion.
Ce sont principalement :
MM. Duvivicr, graveur général des monnaies de France;
Bernier, graveur particulier de celle de Paris;
Gatteaux, Dupré, Lonhior^ graveurs ;
De Huez, sculpteur du roi; Et, en dernier lieu, M. de Rotz.
Avant de vous rendre compte de leur travail, je dois vous soumettre une réflexion générale qui paraît devoir influer sur votre détermination. Le style qui convient aux monnaies n'est pas le même que celui des médailles. Celles-ci, destinées à transmettre à la postérité des faits mémorables, exigent une composition plus variée. L'artiste peut orner son sujet par des détails, embellir l'idée principale par des idées accessoires; il est à cet égard d'autant plus à son aise que, si un seul coup de balancier ne suffit pas à son exécution, il peut les multiplier à volonté. La monnaie au contraire, exige une fabrication rapide. L'empreinte est mal choisie si un seul coup de balancier ne suffit pas pour
(i) David avait vigoureusement .soutenu Dupré. Ses rapports avec l'ancien graveur général Duvivier restèrent cependant amicaux, car à la date du i8 août 1 702, David remercie l'Assemblée législative de lui avoir conservé, ainsi qu'à « ses amis » L.agrenée, Duvivier, Campmas, un logement au Louvre.
l'exécuter. On est parvenu à frapper 60 pièces par minute, et le bien du service et l'économie exigent qu'il en soit ainsi.
Mais, pour cela, il faut s'éloigner du génie des médailles et éviter une trop grande complication dans les sujets. Plus l'idée est simple et mieux elle convient, et si elle est grande, si elle fait suppléer les détails par la pensée, l'objet est rempli et l'inventeur mérite des éloges.
C'est sous ce point de vue, Messieurs, que nous vous proposons l'examen des divers sujets qui vous sont offerts. Peut-être penserez vous que la plupart d'entre eux joignent à un grand mérite le défaut d'être trop recherchés pour la monnaie; mais vous ne refuserez pas vos éloges à ceux mêmes que vous ne croirez pas devoir adopter.
Notre premier désir a été de vous rendre un compte détaillé de ces divers projets; tous mériteraient ici une mention honorable, et nous aimerions à rendre cette justice à leurs auteurs; mais vos travaux sont si importants, que nous mettons au nombre de nos devoirs d'être, si je peux m'exprimer ainsi, avares de votre temps.
Ainsi, si vous ne l'ordonnez pas autrement, nf)us ne vous entretiendrons que de ceux qui semblent devoir fixer plus particulièrement votre attention.
M. Duvivier a offert différents projets pour la tête du roi, et personne ne l'a jamais rendue avec plus de ressemblance et de vérité.
Il a proposé pour le revers l'empreinte suivante :
La France représentée par une femme debout; elle tient de sa main droite une pique surmontée du bonnet de la liberté; elle s'appuie, de la main gauche sur l'écusson de la France.
M. Bernier a proposé entre autres sujets :
Une femme debout, représentant l'amour de la patrie, prête à défendre la liberté : sa tête est couverte d'un casque, elle tient de la main droite une épée; la gauche est armée d'un bouclier : auprès d'elle est un canon, et des boulets sont répandus à ses pieds.
On distingue parmi les nombreux sujets fournis par M. Gatteau.
i" Un globe brisé; sur les débris on voit trois fleurs de lis; du centre s'élance la liberté, tenant d'une main la pique surmontée du bonnet, de l'autre une branche d'olivier ;
2" La France représentée par une femme soutenant de la main droite l'écusson aux fleurs de lis sur un autel, sur le devant duquel est gravé le faisceau national; elle tient de la main gauche une pique surmontée du bonnet de la liberté;
3° La France représentée aussi par une femme, tenant de sa main droite la pie^ue surmontée du bonnet de la liberté, s'appuyant de l'autre sur un bouclier aux armes de la France.
Plusieurs autres dessins très estimables font honneur aux talents de M. Gatteau.
M. Dupré en a fourni aussi un nombre considérable.
On remarque surtout le génie de la nation traçant, avec le sceptre de la raison, la Constitution des Français sur une table posée sur un autel orné des symboles de la concorde et de l'amitié;
2" La conquête de la liberté représentée par une femme d'une contenance assurée, et appuyée sur un type, orné d'un faisceau; d'une main elle soutient le bonnet de la liberté; de l'autre elle tient une massue. A ses pieds on voit des débris du despotisme. Ce type est accompagné d'une branche d'olivier et de la corne d'abondance;
3" Le génie de la nation exposant sur l'autel de la liberté les tables de la Constitution des Français. L'œil rayonnant qui orne la partie supérieure, indique la sagesse et la prudence;
4" Hercule, désignant la force et le pouvoir de la nation, après avoir terrassé les monstres du despotisme, pose les tables de la Constitution contre une pyramide, symbole de la durée; la corne d'abondance, appuyée sur une ancre, annonce que l'abondance doit être un de ses bienfaits.
Parmi beaucoup d'autres dessins estimables on remarque le projet suivant pour le revers de la monnaie de cuivre.
Une couronne de chêne, au milieu de laquelle un faisceau debout, traversé d'une pique surmontée du bonnet de la liberté.
M. Lorthior a proposé la France représentée par une femme assise, mettant une couronne civique sur le faisceau posé sur une base triangulaire; près d'elle un jeune enfant fait le serment civique.
2" Un triangle dont la base est formée par le faisceau; un des côtés par la main de justice, l'autre par le bâton royal; au dessous sont écrits ces mots : la Nation; d'un côté : la Loi; de l'autre : le Roi. Dans le triangle une couronne civique.
M. de Roiz, dont les grands talents justifient la célébrité, a proposé :
i" La France debout, tenant de la main gauche une table posée sur l'autel de la patrie, sur laquelle est écrit le mot Constitution ; de l'autre côté le roi prêtant serment sur l'autel.
2° Le génie de la France assis sur un cube portant trois fleurs
de lis, soutenant un faisceau surmonté du bonnet de la liberté et écrivant sur une table le mot Constitution.
La table est appuyée sur des livres, au dos desquels pourront être indiqués les noms des meilleurs publicistes. Au haut de la table est posé un coq, qui désigne la nation française se reposant sur la Constitution.
MM. de Huez, Château, Charpentier, Levesque, Marin, Chipart et Pouraux, ont présenté quelques sujets moins importants et cependant dignes d'éloges.
Tel est. Messieurs, le tribut que vous offrent des artistes citoyens. Ils ont concouru à l'exécution de votre décret avec un zèle qui honore les arts et qui ne permet pas de douter que la liberté ne soit le premier besoin de ceux qui les cultivent.
Aussitôt que votre Comité a pu rassembler les divers sujets que je viens de mettre sous vos yeux, il s'est livré à leur examen. Mais avant de se déterminer, il a cru que l'Académie des inscriptions dont un des membres avait concouru avec beaucoup de zèle et de savoir à ses premiers travaux, ne lui refuserait pas le secours de ses lumières, dans une matière qui paraissait particulièrement de son ressort.
Je dois dire ici que cette compagnie savante a justihé toutes les espérances de votre comité; voici, Messieurs, le résultat de son travail :
Monnaie d'or de 24 et de 48 livres.
Type : la Téte du roi, par M. Duvivier, n" 3.
Légende : Louis XVI, roi des Français; à la suite ou à l'exergue, le millésime en chiffres arabes.
Revers : la Justice assise sur le trône.
Légende : Règne de la loi. Exergue : valeur de la monnaie en chiffres arabes.
Ecus de 6 et de 7 livres.
La tète et la légende comme ci-dessus.
Revers : la France debout tenant de la main gauche une tablette posée sur l'autel de la Patrie, et sur laquelle est écrit le mot Constitution; de l'autre côté, le roi prêtant serment sur cet autel.
Légende : la Nation., la Loi, le Roi.
Exergue : valeur de la monnaie.
Pièces d'argent de \ 5 et de 3o sons.
La tète comme ci-dessus.
Revers : la Liberté s'appuyant sur la Justice. Légende : Liberté fondée sur les lois.
Exergue : valeur.
Monnaies de cuivre.
Pour toutes les têtes et les légendes comme ci-dessus.
Revers pour les sous : la France debout, rcconnaissable à son manteau semé de fleurs de lis, tenant d'une main le bonnet de la Liberté, et de l'autre la balance de la Justice.
Légende : la Nation, la Loi, le Roi.
Exergue : valeur.
Revers des pièces de 2 liards; un bouclier chargé de 3 fleurs de lis, au milieu desquels est le bonnet de la Liberté. Même légende qu'aux sous.
Exergue : valeur.
Revers pour les liards; une couronne civique dans laquelle est écrite la même légende que ci-dessus.
Votre comité pensa d'abord qu'il ne lui restait qu'à vous soumettre ce rapport : mais se défiant de ses propres lumières, il craignit que la complication de quelques-uns des sujets adoptés par l'Académie, ne pût se concilier avec la célérité nécessaire à la fabrication des monnaies.
C'était aux artistes eux-mêmes à lever cette incertitude; mais il ne convenait pas de s'adresser à ceux qui avaient présenté leur travail, non qu'il fût permis de supposer des bornes à leur zèle pour la chose publique, mais parce que chacun d'eux aurait refusé d'être juge de ses concurrents.
Le Comité invita quelques-uns des professeurs et membres de l'Académie de peinture et de sculpture à lui donner leur avis.
MM. Pajou, David, Moette et Goys, dont les noms et les talents vous sont connus, se rendirent à votre Comité et examinèrent avec beaucoup de soins les divers projets dont je viens de vous rendre compte.
Voire comité a toujours pensé que toutes les monnaies du royaume
devaient porter l'effigie du roi avec la légende : Louis XVI, roi des Français. Cet usage, qui remonte chez toutes les nations aux temps les plus reculés, tient d'ailleurs aux principes de notre Constitution, et ce n'est pas quand les rois protègent la liberté qu'on pourrait regretter de le voir établi.
Il ne fut donc question que de l'empreinte du revers.
Tous pensèrent que l'idée d'asseoir la Justice sur le trône était une belle conception, mais qu'une figure assise ralentirait plus l'exécution qu'une figure debout.
Il en fut de même des figures qui devaient représenter la Nation, la Loi et le Roi et rappeler l'idée si chère de la fédération. C'est aux médailles, et non aux monnaies, àconsacrer ce jour qui doit marquer dans les annales du monde.
C'est une chose digne de remarque que l'accord qui régna dans l'opinion de ces artistes célèbres; il semble que le beau ait des principes qui échappent aux yeux vulgaires, mais qui dirigent les hommes de génie.
Ils pensèrent unanimement que le revers de la tète du roi, sur la monnaie d'or, les écus et demi-écus, devait avoir pour empreinte un des sujets proposés par M. Dupré.
Savoir : le génie de la France, debout devant un autel fort simple, gravant la Constitution sur des tables, avec le sceptre de la raison, désigné par un œil ouvert à son extrémité. Ils crurent, avec votre Comité, que l'on pouvait ajouter à côté de l'autel un coq, symbole de la vigilance, et un faisceau emblème de l'union et de la force armée.
Il fut observe que les arts avaient souvent employé le coq comme emblème de la France; était-ce pour apprendre aux Français que, s'ils brisaient un jour les fers du despotisme, ils devaient veiller sans relâche au maintien de leur liberté ? Il faut du moins qu'ils le sachent aujourd'hui.
Si vous adoptez cette empreinte, votre Comité vous demandera d'y mettre la légende : Règne de la loi., proposée par l'Académie des inscriptions, et que les mots : la Nation, la Loi, le Roi, soient marqués sur la tranche.
Alors vous aurez, pour ainsi dire, formé un faisceau d'idées salutaires, qui rappelleront sans cesse aux Français un roi qu'ils chérissent comme un père, la liberté qu'ils idolâtrent, et la soumission aux lois, sans laquelle ce présent du Ciel ne saurait subsister.
Deux raisons paraissent s'opposer à ce que les pièces de 3 o et de i5
sous portent absolument la même empreinte. Elle serait trop compliquée peut-être pour les pièces de i5 sous, dont le volume sera peu considérable, et d'ailleurs il faut craindre qu'une trop grande ressemblance avec les louis n'excitât les faux monnayeursà ajouter celle de la couleur : la chimie fait des pas si rapides vers la perfection, qu'en prévoyant tous les avantages que cette science eût procurés à la société, on doit se permettre de calculer les abus qu'on en peut faire.
Votre Comité, toujours aidé des lumières de l'Académie de peinture, a donc pensé que, en conservant le sujet principal , il suffirait d'excepter pour la petite monnaie le coq et le faisceau. L'empreinte sera belle et cependant assez différente de celle des louis pour n'avoir à craindre aucune confusion.
La monnaie de cuivre est particulièrement la monnaie du pauvre et, sous ce rapport, elle vous inspirera un grand intérêt; car il faut que les malheureux, si dédaignés par les mauvaises lois aient, sous le régime des bonnes, le sentiment de leur dignité; votre Comité a cherché à remplir cette vue; il a pensé qu'un faisceau, traversé par une pique, surmontée du bonnet de la Liberté et entouré d'une couronne civique, devait former le revers des sous, des demi-sous, et des liards; c'est encore M. Dupré qui vous offre le sujet de cette empreinte.
Nous vous proposerons pour légende ces mots : la Nation^ la Loi et le Roi; elle exprime à la fois et les droits et les devoirs du peuple.
En vous présentant le résultat de ses travaux, votre comité aurait désiré de soumettre à votre examen les divers dessins qui lui ont été remis par les artistes; mais ils sont en grand nombre, et il lui a semblé difficile de les mettre sous vos yeux dans le cours de votre séance. Nous nous sommes empressés de les communiquer à ceux d'entre vous qui en ont marqué le désir. Nous ferons à cet égard ce que vous prescrirez.
Messieurs, si vous adoptez le projet de décret que j'aurai l'honneur de vous soumettre, dans peu de temps la fabrication pourra commencer; il ne faudra que le délai indispensable pour graver les matrices et les poinçons, et ce délai ne sera pas fort long.
Mais à qui confierez- vous ce travail? De longs services, des talents et des vertus réclament en faveur du graveur général actuel.
Sous un autre point de vue l'importance extrême d'une belle fabrication, le plus sûr moyen peut-être de prévenir le faux monnayage fait naître le désir d'un concours.
On ne peut pas se dissimuler que c'est l'unique moyen d'atteindre à
la perfection; et sous ce rapport, il serait difficile de ne pas l'adopter; c'est peut-être aussi le plus conforme aux principes de la Constitution; car en ce genre, comme en tout autre, elle sera violée si les places ne sont pas le prix des talents.
Votre comité, en adoptant cette idée, a eu la satisfaction de penser que le graveur général a donné assez de preuves de talent pour entrer en lice avec les artistes les plus distingués, et il serait diflicile de prévoir qui d'entre eux sortira vainqueur de cette lutte honorable.
Il n'appartiendra pas à votre comité d'en juger. Les arts ne peuvent avoir de bons juges que les artistes et nous vous proposerons de vous en rapporter, sur ce point, à l'Académie de peinture.
Ne craignez point, messieurs, de retarder l'époque si désirable de la fabrication; car il ne faut pas plus de temps à dix graveurs pour préparer séparément une matrice et un poinçon, qu'il n'en faut à un seul, et le jugement de l'Académie ne se fera attendre que deux ou trois jours.
Pendant ce temps, les corps administratifs adresseront aux hôtels des monnaies l'argenterie des églises et communautés supprimées conformément au décret que vous avez rendu sur le rapport de vos comités d'aliénation et des monnaies. Cette argenterie servira aune partie considérable de la fabrication; et le ministre des contributions, d'accord avec votre comité des finances, prendra les mesures nécessaires pour compléter l'émission.
On s'occupera également de l'achat des flans nécessaires à la fabrication des monnaies de cuivre; plusieurs offres ont été faites à votre comité par les compagnies de Saint-Bel, de Romilly et de Maromme.
Sur ce point il n'a et ne peut avoir d'autre désir que l'économie pour le Trésor public et l'encouragement pour des manufactures également précieuses à la nation.
Les marchés doivent se faire par la voie de l'adjudication au rabais; vous penserez sans doute qu'elle doit être faite par les agents du pouvoir exécutif; votre comité vous proposera donc de la renvoyer au ministre des impositions, suivant vos principes et votre usage.
Me permettrez-vous, Messieurs, d'ajouter, en finissant, que l'utilité de cette nouvelle monnaie ne se bornera pas à la France? En circulant sur le globe, elle répandra partout l'idée de la liberté; elle sera pour les nations étrangères une grande leçon; elle leur apprendra ce que vous avez fait et ce qu'elles doivent faire; puisse ce présage bientôt s'accomplir pour le bonheur de l'humanité ! w
Ce remarquable rapport était suivi d'un projet de décret qui fut voté avec modifications , après une discussion à laquelle prirent part Tabbé Couturier qui réclamait le maintien de la légende : Sit nomen Domini benedîctiim, et Mailly de Château-Renaud, Goupil-Préfeln, Prieur, Bouche, le rapporteur Belzais-Courmesnil, Vernier, tous partisans de la rénovation monétaire dans le sens de la Révolution.
Mailly de Château-Renaud succédant à Tabbé Couturier dit fort bien : « Je demande au contraire que Ton adopte « Tempreinte du génie de la France, idée qui me paraît suit blime et religieuse » ; et Prieur : « Rien n'est plus essentiel « pour la liberté du peuple français que de lui rappeler l'épo- « que heureuse où il Ta conquise. En conséquence, je crois « qu'on doit ajouter, après le millésime. Tannée de la liberté « française. »
Bouche revenant sur l'inscription chère à l'abbé Couturier, lança : « Je répondrai que « Sit nomen Domini benedictiini », « ne sont qu'une exclamation de ceux qui ont beaucoup de « louis et d'écus {rires et applaudissements), et que nous qui « en avons peu, nous n'avons pas besoin de cette légende. « [rires). Je pense au reste que si cette monnaie telle qu'on « la propose, ne plaît pas à MM. les ecclésiastiques, ils feraient « bien de ne pas s'en servir et nous en aurons davantage. »
Vernier demande que pour le jugement de la gravure des coins, l'Académie de peinture et de sculpture donne seulement son avis et que l'Assemblée prononce.
L'Assemblée nationale, après avoir passé à l'ordre du jour sur la motion de l'abbé Couturier et adopté les amendements de Prieur et de Vernier, rendit le décret suivant, promulgué en loi, par le roi, le i5 avril 1791 :
6o AUGUSTIN DUPRÉ.
L'Assemblée Nationale, après avoir entendu son comité des Monnaies, décrète ce qui suit :
Art. premier.
L'effigie du roi sera empreinte sur toutes les monnaies du royaume, avec la légende : Louis XVI, roi des Français.
Art. 2.
Le revers de la monnaie d'or, des écus et demi-écus, aura pour empreinte le génie de la France, debout devant un autel, et gravant sur les tables le mot Constitution, avec le sceptre de la raison désigné par un œil ouvert à son extrémité; il aura à côté de l'autel un coq, symbole de la vigilance, et un faisceau, emblème de l'union et de la force armée.
Art. 3.
Le revers portera pour légende ces mots : Règne de la loi.
Art. 4.
Il sera gravé sur la tranche : La Nation, la Loi et le Roi.
Art. 5.
Les pièces de trente et quinze sous porteront les mêmes empreintes et la même légende, à l'exception du coq et du faisceau.
Art. 6.
La monnaie de cuivre portera la même effigie du roi et la même légende; le revers seul sera différent.
Art. 7.
L'empreinte du revers sera un faisceau traversé par une pique surmontée du bonnet de la Liberté; autour, une couronne de chêne, avec la légende : la Nation, la Loi et le Roi.
Art. 8.
Sur toutes les monnaies, le millésime sera en chiffres arabes, suivi de l'année de la liberté.
Art. 9.
Il sera sans délai procédé à la formation des nouveaux coins et matrices.
Art. 10.
Tous les artistes pourront concourir à leur gravure; et la préférence sera jugée sur l'avis de l'Académie de peinture et de sculpture.
Art. 1 1 .
Sur le compte c]ui sera rendu à l'Assemblée nationale par son Comité des monnaies, elle prononcera sur l'indemnité qui pourra être due aux artistes dont le travail ne serait pas Jugé utile.
Art. 12.
Le ministre de l'intérieur et la commission des monnaies prendront les mesures nécessaires pour accélérer la fabrication ordonnée par le décret du 1 1 janvier. En conséquence, il sera remis au ministre copie collationnée des offres faites au Comité des monnaies, relativement à la fourniture des flans pour la monnaie de cuivre ; et la commission rendra compte à l'Assemblée de ses vues sur la simplification, l'économie et la perfection du monnayage.
Art. i3.
L'Assemblée charge son Président de porter dans le jour le présent décret à la sanction du roi.
En cette époque de fièvre, le labeur des hommes devait correspondre à la rapidité des événements. L'art. 10 de la loi du ig avril décidait un concours pour la gravure des coins des nouvelles monnaies et la place de graveur général des monnaies; dès le 17 juin 1791, le Journal de Paris fit paraître Tavis suivant :
MM. les artistes qui s'occupent à travailler aux poinçons et aux matrices de l'effigie et du nouveau type décrétés par l'Assemblée nationale, le 9 avril 1791, sont prévenus que le concours pour la place de
graveur général des monnoies sera ouvert jusqu'au 25 du présent mois. En conséquence, ils sont invités à remettre le plus tôt possible au Comité des monnoies les pièces qu'ils auront préparées pour ce concours.
Bertrand Andrieu, Jean Pierre Droz, Augustin Dupré, Benjamin Duvivier, Nicolas Marie Gatteaux, François Vasselon, Lorthior, qui avaient déjà pris part au premier concours, se trouvèrent encore concurrents pour l'exécution des types choisis. Ces essais ont été conservés, et la supériorité de Dupré s'affirme évidente, non seulement dans la gravure d'ensemble, mais dans les détails. Le coq, si fier sur ses monnaies, semble mou, sans ardeur sur les coins de Duvivier, de Gatteaux et de Vasselon. Cette mollesse, combien plus choquante dans la figure du Génie!
Conformément au décret de l'Assemblée nationale, l'Académie de peinture et de sculpture fut consultée. Il s'échangea à ce propos une importante correspondance entre l'Académie et le Comité des monnaies. Le 2 juillet, celui-ci fait appel au patriotisme des académiciens pour examiner les poinçons présentés par les concurrents. Le 7, une nouvelle lettre est envoyée au secrétaire de l'Académie par Belzais-Courmesnil. Les très justes considérations qu'elle renferme méritent d'être rapportées :
7 juillet 1791.
Monsieur, quoique le Comité des Monnoies soit persuadé qu'en général l'opinion publique est un guide toujours sûr, cependant plusieurs raisons l'ont détourné de proposer à l'Académie d'exposer les objets du Concours. La première naît de sa confiance et de celle de l'Assemblée Nationale dans les lumières de votre Compagnie, et la seconde de la nécessité d'une prompte décision. Le public finit toujours par bien juger, mais son opinion se forme lentement, et il est rare qu'elle ne soit
pas précédée par beaucoup d'erreurs. Cette marche de l'esprit humain est dans la nature, le Comité a donc pensé que l'exposition n'était pas nécessaire.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, Votre très honoré et obéissant serviteur,
Belzais-Courmesnil.
Secrétaire du Comité des Monnoies (i).
Pour juger en toute indépendance, les membres de T Académie royale de peinture et de sculpture firent effacer sur les épreuves les noms des concurrents et les remplacèrent par des lettres.
Le 9 juillet le Comité des Monnaies reçut le procès-verbal suivant ;
« Aujourd'huy samedv 9 juillet, l'Académie s'est rassemblée extraordinairement et par convocation générale, pour procéder, conformément au décret de l'Assemblée nationale du 9 avril, au jugement définitif du concours pour la place de graveur général des monnoies de France.
En ouvrant la séance, MM. les Commissaires nommés mercredy dernier ont rapporté qu'ils s'étaient transportés au Comité des monnoies, à la levée de l'Assemblée, pour faire part de la délibération du même jour, mais le Comité ne tenait pas séance. Le secrétaire, l'un des commissaires, s'est transporté le lendemain chez M. Belzais-Courmesnil, secrétaire du Comité, sur la question de savoir si les morceaux du concours seront exposés au public; il en a reçu une lettre qui appuie la négative. Ensuite il a fait lecture d'une lettre du Comité explicative sur ses intentions laquelle sera transcrite à la suite de la délibération.
L'Académie ayant déjà prévenu le désir du Comité en décidant que le concours que l'Assemblée nationale a confié à son jugement sera fait selon le mode employé pour les grands prix où les ofificiers et académiciens ont voix délibérative; des lettres ont été apposées sur chaque morceau des concurrens, mais avant de procéder au jugement, l'Académie a arrêté qu'il serait fait à la majorité absolue des voix. Les votans
(i) Procès-verbaux de l'ancienne Académie royale de peinture et de sculpture, publiés par M. A. de Montaiglon, t. X, p. 1 12.
étant au nombre de 57, M. Dupré qui a exécuté le morceau marqué de la lettre B a obtenu 40 voix, M. Duvivier auteur de l'ouvrage de la lettre A, a obtenu i5 voix, M. Gâteau dont l'ouvrage portait la lettre C, une voix et M. Lorthior dont l'ouvrage portait la lettre G en a eu une.
Le secrétaire a été chargé d'apporter le même jour l'extrait de la délibération au Comité des monnoies. »
Deux jours après, le 1 1 juillet, Belzais-Courmesnil, rapporteur, donna lecture de ce procès-verbal à T Assemblée nationale et dans la même séance présenta et fit voter le décret suivant, promulgué en loi par le Roi, le 28 juillet :
« L'Assemblée nationale, sur le rapport de son comité des monnaies, et après avoir entendu la lecture du procès-verbal de l'Académie de peinture et de sculpture, en date du 9 de ce mois, duquel il résulte qu'à la majorité absolue des voix, le sieur Dupré a été jugé par cette Compagnie, le plus digne de la place de graveur général des monnaies (i), ordonne que le dit sieur Dupré se retirera auprès du Pouvoir exécutif pour se faire expédier une commission de graveur général des monnaies de France. »
Le triomphe d'Augustin Dupré était donc complet. Non seulement il avait conçu les emblèmes nouveaux, mais il était encore chargé de leur exécution. Du 28 juillet 1791 au 12 mars i8o3, il devait, inoubliablement, dans une forme à la fois grandiose et concise, et toujours avec clarté, graver les symboles de ridée révolutionnaire dans ses développements successifs. Ce Génie de 1791, sisvelte et si calme, ligure Tesprit philosophique du dix-huitième siècle, comme l'Hercule indiquera la Révolution triomphante, les envahisseurs chassés
(i) La loi des 19 et 21 mai 1791 sur l'administration des monnaies et son personnel, fixait ainsi les attributions du graveur général : « le graveur général sera chargé de la fourniture de tous les poinçons et matrices nécessaires au monnayage des espèces ; les prix en seront déterminés par l'Assemblée nationale. »
du territoire et la délicieuse liberté de Tan IV, la République magnanime à tout jamais implantée dans les esprits et dans les cœurs.
Entré en fonctions, Augustin Dupré dut déployer une incessante activité. Les décrets de l'Assemblée nationale étaient pressants et justifiés par la rareté du numéraire. Il fallut graver les coins des nouvelles monnaies, frapper poinçons et matrices, surveiller l'outillage. Dupré, trop autoritaire pour confier à d'autres sa besogne, suffit à tout, et, dixhuit mois après, dans une brochure justificative, il put se vanter d'avoir fourni 1200 poinçons et 5oo matrices valables.
La menue monnaie d'argent était à refondre. Il grava donc les pièces de 3o et de i5 sols en argent. A l'avers, la tète de Louis XVI. Une tête d'un relief imperceptible mais d'un modelé savant où les muscles se tendent, où les chairs palpitent, où le regard vit, tandis que le profil busqué s'équilibre en un rythme heureux avec la chute de la perruque; au revers, des lettres de formes belles : Rkgne de la loi encadrent le svelte et élégant Génie des lois.
Pour les pièces de cuivre ou de métal de cloche de 2 sols, de 6 deniers, de 3 deniers, c'est encore le buste de Louis XVI ( i ) ; mais le revers change, en une ornementation sévère, une couronne de chêne encadre un faisceau surmonté du bonnet de
(1) Ce profil de Louis XVI, primitivement destiné à l'écu de six livres, est ains apprécié par M. Charles Blanc : « Sous la main de Dupré, une saillie à peine sen- « sible au toucher, suffit pour modeler la tète de Louis XVI, et cette tête elle s'ac- " centue, elle ressort avec autant de puissance que si elle était de haut relief ou " de ronde bosse. »
la Liberté. La seule pièce d'un sou ne fut pas fournie par Augustin Dupré. Duvivier en avait^ avant le jugement, gravé les poinçons et matrices aux types nouveaux. Le jugement rendu, il offrit son travail à la Nation. Le comité des monnaies, par égard pour ses services, déclara que le sou serait