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LES DÉBUTS

Augustin Dupré naquit le 6 octobre 1748, à Saint-Étienne, où son père était établi maître cordonnier. Voué de bonne heure au travail, il reçut Féducation sommaire donnée alors par les Frères aux enfants pauvres.

Une santé robuste semblait le destiner à quelque rude métier manuel. Il n'en fut pas ainsi cependant. Dès Técole il se

plut à dessiner. A cette époque, la légende de Mandrin, le brigand justicier, dont le souvenir restait sympathique chez les pauvres, était encore passionnante. Aussi inspirait-elle le jeune Dupré qui, entre autres dessins, aimait à crayonner sur ses cahiers, à charbonner sur les murs, les épiques combats des bandes de Mandrin et des troupes du Roi.

Saint-Étienne n'était pas, à proprement parler, un centre artistique, mais les ouvriers d'art y étaient nombreux. Il en fallait pour composer les arabesques des belles soieries, pour disposer les jolies fleurettes des étoffes imprimées; ils étaient nécessaires à la manufacture d'armes pour ciseler les pommeaux et les gardes d'épées, pour nieller les canons des pistolets et des fusils de luxe (i).

Peut-être Dupré entré jeune à la manufacture d'armes réussit-il presque immédiatement à faire valoir ses rares dispositions, car bientôt il en sortit pour suivre les cours de ciselure et de sculpture ouverts à Saint-Étienne par Jacques Olanier. Admirablement doué, d'esprit tenace, il devint facilement l'élève favori du maître, car sa merveilleuse sûreté de main, sa vive compréhension des choses et des nécessités décoratives s'étaient vite affirmées.

La perspective d'une situation avantageuse devrait l'attacher à Saint-Etienne, mais le mirage de Paris l'obsède : des travaux plus délicats, des besognes plus fructueuses, semblent l'y attendre. Dupré a vingt ans. Sous prétexte de faire, comme tout bon ouvrier, son tour de France, il quitte sa ville natale. Son père, à défaut d'argent, le dote de deux belles paires

(i) Warin, Duvivier le père, sortaient de la manufacture d'armes de Liège; Augustin Dupré, Rambert-Dumarest, Galle avaient débuté à celle de Saint Etienne. Ces établissements, auxtempsdes armes ciselées, entretenaient donc une élite de manieurs de burin.

de souliers ; sa mère glisse dans son léger paquet de compagnon un rouleau de dix livres en pièces de six liards.

Le jeune ciseleur part à pied pour Lyon qui doit lui donner un avant-goût de Paris. Jusqu'alors son éducation artistique avait été essentiellement industrielle, à Lyon elle s'élargit : il se trouve ici en présence du grand art. Dans les écoles de la ville et dans celles des communautés, dans les monuments et dans les chapelles, il voit des tableaux et des sculptures. Son enthousiasme est extrême. Un moment il veut être peintre, il se voit enfermé en quelque couvent, occupé à peindre les vastes murs des chapelles et des cloîtres. Cependant la réalité le reprend et fait évanouir son rêve : il est pauvre et ouvrier manuel, les grandes aspirations lui sont interdites, il doit, pour longtemps encore, gagner péniblement sa vie.

Augustin Dupré quitte Lyon pour Paris. Mais dans la grande ville, malgré son talent naissant, son habileté de ciseleur, il entre chez un armurier comme simple apprenti. Les règlements des maîtrises et des jurandes sont rigoureux : après Tapprentissage obligatoire, il passera compagnon, et enfin dans un temps encore éloigné et si sa bourse le lui permet, car la maîtrise s'achète, il pourra passer maître, être libre.

Entré au pair, c'est-à-dire logé et nourri, Augustin n'a droit qu'au bout de six mois à une paie mensuelle de six livres.

Le peu de temps que lui laissent ses obligations, il remploie à épurer son goût, à se perfectionner dans l'art du dessin. Le livre de Jean Cousin lui apprend les proportions du corps humain, les noms et offices des principaux muscles et les moyens géométriques d'expression et de raccourci. Mais, en dépit de ses efforts, de son incontestable sûreté de main, son compagnonnage menace de s'éterniser, quand une circonstance imprévue le met en lumière et après maintes péripéties

hâte sa délivrance : un grand personnage^ séduit par son talent, s'est intéressé à lui.

M. Charles Blanc conte ainsi cette anecdote : « Un jour « l'ambassadeur d'Espagne entra chez le patron de Dupré « pour lui commander la ciselure de deux épées qu'il voulait « offrir en présents diplomatiques. Ayant fait le tour de fate- « lier, comme pour voir de ses yeux quel ouvrier travaillait « avec le plus de talent et le plus de soin, il s'arrêta devant « l'ouvrage d'Augustin, prit plaisir à lui voir manier l'outil, « et le désigna pour l'exécution de la commande; sur quoi « le patron se récria, disant qu'il y avait d'autres ouvriers, « lesquels devaient passer avant un simple apprenti. Mais « l'ambassadeur insista et le travail fut confié à Dupré.

« Nous avons tenu dans la main l'une de ces deux épées. « Le pommeau, la poignée, la garde sont ornés de figures « qui rehaussent la forme sans trop l'altérer. Celles de la poi- « gnée n'ont qu'un relief discret, afin de ménager à la main '( une prise facile et ferme. Sur le pommeau, l'on voit des (( cavaliers d'une saillie plus haute, qui sortent de la boule « ou s'y enfoncent. La garde se décore de trophées arran- « gés en désordre et de héros mythologiques aux prises avec « un lion et un taureau. Le style de ces reliefs n'a rien encore « d'original; les enfants sont modelés dans le goût de La Rtie « et de Clodion, avec la morbidesse tant recherchée alors, « et les menues dépressions de la chair. Les chevaux ont des « têtes fines, de larges croupes et de l'allure; les cavaliers « rappellent ceux qui font le coup de pistolet dans les ren- « contres de Bourguignon et de Parrocel. Mais tout cela, du « moins, est traité d'un ciseau alerte et souple; les propor- « tions sont excellentes; le dessin est sû et voulu. »

Le choix de l'ambassadeur mettait Dupré dans une situa-

GARDES D'EPEES (Musée Carnavalet)

tion fausse vis-à-vis de Tatelier et de son patron. Celui-ci prétextant une amourette entre sa fille et son apprenti et la gravité d'un baiser échangé, renvoya Dupré.

« Informé de cette mésaventure, qui l'intéressait plus vive- « ment à son protégé, l'ambassadeur retire sa commande, i< règle son compte et court après Augustin pour lui faire « terminer la ciselure des deux épées. Il lui loue un atelier, « lui achète des outils et lui avance un peu d'argent. Mais à « peine est-il installé, qu'arrivent les sergents de la maîtrise, « qui saisissent l'ouvrage et les outils, au nom de la loi, car « il était défendu à l'ouvrier et à plus forte raison à l'apprenti « d'exercer autre part que chez un maître. Il fallut cette fois (' se cacher, se procurer de nouveaux instruments et travailler « seulement la nuit. »

Bonne aubaine pour l'actif Dupré. S'il est forcé de travailler en cachette, au moins peut-il librement étudier. 11 complète son instruction, apprend l'histoire, l'iconologie, la fable si utile aux artistes d'alors et aux poètes, car Dupré, en dépit de sa faible instruction, s'essaie à la poésie. Mais son art surtout le prend. Il dessine, il modèle. Il fréquente sans doute le libre cours de dessin d'après le modèle vivant ouvert par la corporation des peintres, sculpteurs et graveurs, rue du Haut-Moulin, dans une ancienne chapelle, sous le nom d'Académie de Saint-Luc. — Louis David encore collégien y vint. — Ou mieux, peut-être Dupré reçoit-il déjà les conseils de Pajou dont l'influence semble manifeste dans plusieurs de ses œuvres. C'est chez le célèbre sculpteur qu'il fait la connaissance de Jacques Edme Dumont et que s'ébauche, entre les deux artistes, une amitié que les années accroîtront et qui se manifestera un demi-siècle après, en 1809, dans une cérémonie toute intime : le médailliste sera le parrain du fils

de Jacques Edme, Augustin Dumont, l'auteur du Génie de la Colonne de Juillet (i).

Sur ces entrefaites, Turgot devient ministre. L'illustre homme d'État abolit les maîtrises et les jurandes et rend le travail libre. Dupré peut dès lors travailler au grand jour. Il habite successivement rue Saint-Martin près de la rue Saint- Méry (2), rue Gervais-Laurent (3) et s'installe enfin dans le quartier cher aux orfèvres : place Dauphine, n" 10.

La notoriété lui vient.

Orfèvre, il cisèle des bijoux avec une habileté et un art infinis. Les moindres détails sont accusés, étudiés, mais sans sécheresse; la morsure de l'outil est toujours grasse, le modelé souple.

M. Charles Blanc juge ainsi un des bijoux de Dupré : « Il « y a dans son œuvre, telle pièce d'orfèvrerie, — une broche

« en forme de bouton —, qu'on pren- « drait pour un dessin de Prud'hon « fouillé au ciselet. Deux femmes se « penchent timidement pour réveiller « un Amour endormi. Elles sont revê- « tues de draperies aux plis fins, qui « enveloppent la forme sans trop l'ac- LE RÉVEIL „ ccntuer, la touche du ciseau est

DE l'amour. •111

. , , « douce, grasse, empremte de chaleur.

(Musée des Arts décoratifs.) ^ o ' r

« C'est un morceau exquis. »

Ses bijoux et ses travaux d'orfèvrerie, détruits ou perdus en des collections ignorées, gardés comme des souvenirs

(1) Augustin Dumont, né le 16 thermidor an IX (4 août iSoi), au palais du Louvre (Muséum des Arts), ne reçut le baptême que le i3 octobre 1809.

(2) Salon du Colisée (1776).

(3) Abbé Lebrun : Ahnanach historique cl raisonné des arcliitecles, peintres, sculpteurs, graveurs et ciseleurs. — Paris, V^'^ Duchenne — 1777-

chers par les descendants des grandes familles d'alors, sont difficiles à rencontrer. Mais Fesprit peut néanmoins les reconstituer grâce à une précieuse série de dessins acquis par TUnion centrale des Arts Décoratifs et conservés à son musée. Je dis que Tesprit peut les reconstituer, parce que Dupré, dessi-

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