DES ENFANTS
6 Juin 1916.
Le mariap^e doit redevenir fécond chez nous, sous peine d'extinction de la race. Tous les Français qui ont quelque lecture en sont avertis. Nous sommes la seule grande nation en décroissance, la seule qui aille vers la mort. Va nous y allons volontairement, ou, pour m'exprimer d'une manière parfaitement exacte, nous y sommes menés. Il y a des hommes dont ce fut l'affreuse industrie de supprimer la France dans la paix, comme l'ennemi essaye en ce moment de la supprimer par la guerre. Ces hommes ont tué beaucoup plus d'enfants
que les balles et les obus allemands n'en ont
tué, et n'en tueront. Ce sont tous ceux qui ont osé soutenir que le père et la mère avaient le , droit, sans renoncer momentanément à la vie conjugale, de limiter la famille; tous ceux qui ont accepté d'être complices, et le nombre en est grand, dans le crime d'avortement, depuis l'écrivain qui fausse la conscience, jusqu'au juge qui absout; et, sans avoir la même responsabilité, tous ceux-là n'en sont point exempts, qui ont participé à la campagne, depuis si longtemps poursuivie, contre l'union légitime et indissoluble de l'homme et de la femme.
Qu'est-ce que cette entreprise contre la race? Le premier mot qui vient à l'esprit est celui de folie. Mais non : des intelligences responsables l'ont inventée, des volontés libres la poursuivent avec méthode. On affirme aux hommes et aux femmes qu'ils n'ont aucun ordre à recevoir, ni de Dieu, ni de la nature. C'est la répétition du no7i serviam prononcé au commencement des temps. Mais le non serviam primitif fut individuel : les anges qui le prononcèrent ne devaient pas se reproduire. Chez l'homme, il vise ceux qui ne sont pas encore
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et qui pourraient être; il prétend arrêter la création; il veut le néant : plus de serviteurs, il n'y aura plus d'hommes, la vie est abolie sur la terre! De telles doctrines découvrent l'abîme : la puissance mauvaise en révolte contre le bonheur possible, et qui travaille, en empêchant de naître, à l'imperfection du nombre des élus.
Assurément ceux qui mènent contre l'humanité, et secrètement contre le ciel, cette guerre monstrueuse, ont des puissances alliées : la richesse et surtout la richesse facile et neuve; la peur de perdre certaine place où la stérilité est de commande; la débauche, l'alcool et d'autres. Mais ces forces sont secondaires. La plus redoutable est celle qui pervertit l'esprit et supprime le remords : c'est l'enseignement de ce qu'on nomme la morale libre, l'affirmation que l'homme et la femme sont maîtres de leur corps, maîtres de se soustraire aux lois naturelles, et, sans se sacrifier eux-mêmes, darrêter la propagation de la vie; c'est cette persuasion, jetée k travers la foule, que deux êtres maries ont le droit de dire : « Autant qu'il est en nous, le monde sera détruit. » Et
cette formule n'a rien d'exagéré, elle est la traduction rigoureuse de la vérité, car si tous les ménages pensaient et faisaient de même, le monde ne durerait plus que quelques années.
Je rappellerai ce point essentiel tout à l'heure. Voyons d'abord les destructions principales entraînées par la limitation de la famille.
Le nombre diminue. A cause de cela, les familles sont moins heureuses. Les familles nombreuses sont celles oii l'enfant a les meilleures chances d'être bien élevé, d'avoir une jeunesse gaie et disciplinée, d'apprendre la vie à l'école vivante, et d'être sociable dès ses premiers pas. L'enfant unique a souvent envié la maison où l'on n'est pas seul. Il y a dans le nombre, dans le mouvement et l'abondance de la vie, une douceur qui compense le tracas inévitable. Les parents ont une rude et longue tâche, mais elle n'est pas sans compensation. Assez vite, d'ailleurs, elle se trouve plus ou moins partagée. Sauf un moment, lorsque les enfants sont tous eh bas âge, les parents sont aidés dans le soin des plus petits par la fdle aînée, et le premier apprenti ajoute sa petite
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journée au gain du père. Si l'on prend une famille de cultivateurs, il n'y a aucun doute : la famille nombreuse, c'est la richesse, le moyen de ne pas dépendre des valets de ferme, et de vivre au large dans une terre bien « faite ». J'ai tant d'exemples dans la mémoire! Il fallait voir naguère les quatre grands gars de mes voisins, les Feuillet, quand ils enjuguaient quatre paires de bœufs, après la sieste de midi, et qu'ils partaient par les chemins divergents, regardés tendrement et fièrement par la mère, qui s'accoudait à la demi-porte de la maison, et qui ne savait auquel envoyer son petit signe de tète amical, car ils la regardaient tous sans trop en avoir l'air. Et elle sentait leur cœur qui ne s'éloignait point avec eux.
Dans ces familles, la vieillesse n'est point abandonnée, pas autant. Une famille nombreuse, c'est une assurance de retraite, et qui n'est pas seulement en argent, et c'est une dignité. Celui et celle qui laisseront après eux des enfants n'ont pas trompé la communauté oîi ils vivent; ils en ont assuré l'avenir; ils ont diminué la charge de leurs concitoyens en multipliant le nombre des vivants. Après eux et par eux, le
monde sera plus riche d'énergie, d'intelligence, et mieux défendu. Le père, en effet, s'il n'a pas eu l'occasion de se battre personnellement pour son pays, a fait des soldats : deux, trois, quatre fils le représentent dans l'armée aux jours du danger, et il est présent dans le sang de leurs veines et dans le courage qui se transmet aussi et s'éduque. Si les pères et mères avaient fait leur devoir, l'Allemagne, en 1914, n'eût pas osé déclarer la guerre. Nous aurions été à égalité de nombre, et, pour le reste, les Allemands sentent bien que l'infériorité n'est pas de notre côté. En tout cas, nous leur en avons administré la preuve. De sorte que l'immoralité est la cause première de la présente guerre : elle a empêché de naître ceux qui eussent défendu avec nos fils le pays attaqué, et maintenant, elle est responsable encore de la mort des enfants qui lui avaient échappé une première fois. Deux fois homicide, comme vous le voyez.
Le chef de famille est donc quelqu'un de grand, d'honorable et de précieux pour l'État. Seul même, il est précieux, seul il est vraiment intéressé à la prospérité publique, aux bonnes
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lois, aux bonnes finances, aux projets qui ne seront mis en œuvre qu'avec le temps. Seul, il est partie intégrante de l'édifice, pierre agrafée à celles qui sont au-dessous et à celles qui sont au-dessus.
Le danger de la dépopulation a fini par apparaître si grand et imminent que tous les hommes capables de réfléchir se sont mis à en chercher les causes. On les a découvertes, et d'abord les moindres, les petites. Il a fallu cinquante ans d'économie politique, et de rapports, et de discours, et de livres, pour que la cause principale, qui est la stérilité volontaire, fût généralement avouée, et cela vient de ce que la morale est une puissance royale, qu'on ne peut appeler sans reconnaître son autorité, qui ne se plie point à nos caprices et à nos erreurs, et qui est, pour tout dire, parmi nous, l'ombre vivante de Dieu. On la nomme à présent, on tâche de dissimuler cette cause parmi les autres et de l'accabler sous leur nombre, mais enfin, on ne peut plus l'ignorer. Nous en sommes là.
Un savant des plus connus de notre France, M. Armand Gautier, membre de l'Académie
des sciences et de l'Académie de médecine, vient d'écrire une brochure, également belle par la forme et par la raison, sous ce titre : Pour la fécondité des familles françaises. Je lui emprunte ce passage :
« Certes, la morale naturelle gît au fond du cœur de tout honnête homme, qu'il soit ou ne soit pas religieux. Mais n'est-il pas certain que les religions, chez tous les peuples civilisés, ont toujours été une école populaire de dévouement et de haute moralité?... Voyez notre Bretagne, notre Lorraine, notre Vendée, les Flandres, l'Italie, la Pologne, le Canada..., partout où se sont conservées les traditions religieuses la famille est féconde. Le socialiste italien et libre penseur Nitti n'a pu s'empêcher de dire : En tous jmys, la religion pousse à la fécondité.
» Vous qui voulez ardemment que la Patrie française puisse grandir, défendre ses foyers et son influence bienfaisante dans le monde, respectez donc l'esprit religieux. »
D'autres moyens sont proposés pour ramener à la vie la race menacée. On veut récompenser la paternité et aider les parents. M. Armand
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Gautier propose, par exemple, que, dans les élections, le père de famille ait autant de voix qu'il a d'enfants vivants. Ailleurs, il propose de décider que tout père de quatre enfants sera déchargé du service militaire, ce qui n'affaiblirait momentanément l'armée que pour l'augmenter bientôt sans aucune proportion avec le sacrifice consenti. Il demande, avec raison, que la loi élargisse la liberté de tester, et supprime la nécessité du partage en nature. La Chambre de commerce de Nancy, — ne remarquez-vous pas les initiatives nombreuses, presque toujours sensées et pratiques, que prennent en France les Chambres de commerce? Elles semblent appelées à jouer un rôle important dans le relèvement de la France; — donc, la Chambre de commerce de Nancy a rédigé une série de vœux, précédés de considérants bien bôtis et enchaînés, où sont exposés les divers aspects du problème de la population. Elle aussi, elle propose qu'il soit attribué aux chefs de famille un nombre de suffrages en rapport avec le nombre de leurs enfants : que des exemptions particulières d'impôts soient reconnues aux familles nom-
breuses; que des subsides, sous différentes formes, leur soient accordés; que les entreprises de travaux permettant aux villes de faire disparaître les quartiers insalubres soient activées et encouragées par l'Etat; que les pouvoirs publics prennent des mesures pour rendre efficace la répression de l'avortement, la propagande malthusienne, etc. Certains économistes parlent d'offrir une prime en espèces pour chaque nouveau-né.
Tous ces moyens, et d'autres encore, peuvent être employés. Je n'y contredis point. Ils auront une certaine efficacité, et, contre un mal si terrible, il n'est pas de remède qui ne doive être essayé, qu'il soit inscrit dans le Codex ou qu'il appartienne à la catégorie des remèdes empiriques.
Un homme d'esprit écrivait dernièrement : « Si la communauté veut des enfants, il faut les payer. » Paradoxe où il y a, comme toujours, une part de vérité. Mais le grand moyen de reconstituer la famille est ailleurs. Nous sommes ici dans le domaine de la création et de la conscience. Nous n'y commanderons pas uniquement par des moyens humains. Il sera
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toujours vrai, quoi qu'on fasse et qu'on propose, qu'un enfant ça ne s'achète pas : ça se donne. Vous avez affaire à deux libertés : l'une peut être tentée plus ou moins par vos offres, l'autre, non. Use peut qu'aucune de vos inventions ne combatte, même de loin, l'objection ou la peur qui s'élève dans l'esprit des époux. La femme pourra craindre pour sa beauté, sa santé, sa vie; pour un voyage, pour moins peut-être. L'homme aura peur de la longueur du temps que demande l'éducation. Il faudra toujours faire intervenir d'autres puissances, d'autres sanctions et d'autres attraits. Malgré toutes les promesses législatives il restera toujours qu'une famille nombreuse ser^ une charge en même temps qu'un honneur, et une responsabilité en même temps qu'une douceur. De plus, ce ne sont pas les cadeaux en argent, les exemptions d'impôts qui empêcheront les esprits de se pervertir, et, quand ceux-ci auront été totalement vidés de la loi naturelle, déshabitués de toute pensée supérieure à l'humaine, ils se refuseront par orgueil, et même par un certain besoin de nuire et de se révolter contre l'ofrdre, à se soumettre aux directions de la loi.
On ne repeuplera la France qu'en rétablissant tout d'abord les notions faussées de la conscience, en développant par l'enseignement, et pour tous, les vérités naturelles, et, si l'on veut assurer complètement cette renaissance et qu'elle soit à la fois rapide et pleine, il faudra, de toute nécessité, développer en France l'enseignement de vérités encore plus hautes. Le salut est là.
Dernièrement, je recevais communication de la lettre écrite par une jeune fille de la campagne beauceronne à une de ses parentes. Elle disait :
« Je serai heureuse de peupler le ciel en élevant une nombreuse famille. Je ne veux pas être une mère inutile. Je me vois au milieu de tous mes petits anges, leur donnant à manger, raccommodant, nettoyant. J'aime beaucoup la vie de la ferme. J'aurais beaucoup de peine s'il fallait un jour quitter nos grandes plaines de Beauce. »
Oui, la Beauce, une Beauceronne!
Élevez les enfants comme fut élevée cette' petite. Aidez les familles où il y a beaucoup d'enfants; accordez-leur des. exemptions d'im-
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pots, des primes, des honneurs; c'est un devoir auquel la France a manqué; on y revient, tant mieux! Mais, avant tout, faites des consciences, et instruisez-les. Qu'elles connaissent la loi morale impérative. Notre race a été féconde, tant qu'elle fut ainsi guidée. Elle le redeviendra. Et il y aura des femmes, et des hommes, et plus que vous ne croyez, pour comprendre ces mots, familiers à tout peuple chrétien : « Multiplier les saints, ajouter des témoins à la gloire de Dieu ».
C'est là une pensée sublime qui, plus sûrement que toutes les récompenses humaines, peut refaire les familles nombreuses. Le passé en témoigne, et même le présent.