‹ Aujourd'hui et demain; pensées du temps de la guerreChapitre 13 sur 14 · LA CONNAISSANCE DE SOI ET D AUTRUI · texte numérisé non relu

LA CONNAISSANCE DE SOI ET D AUTRUI

prêcher et confesser, tantôt dans une province et tantôt dans une autre, pleins d'histoires, riches de mots populaires, observateurs qui pouvaient beaucoup voir et souvent comparer. C'étaient encore les directeurs de patronages, dans les grandes villes, et quelques industriels, que leur état obligeait aux voyages, et que le goût de la philosophie sociale, ou simplement l'amour passionné de la patrie, inclinait à l'étude des milieux. Ceux-là savaient le nombre et la gravité des maux dont nous souffrions, mais aussi les ressources prodigieuses de ce peuple, et les signes déjà nés du renouveau.

La littérature dépeignait surtout nos misères. Les dilettantes essayaient d'en rire. Les réalistes nous en accablaient. Ils grossissaient nos défauts, ils généralisaient les vices, ils en inventaient. L'affreuse humanité de leurs romans, sortie d'une imagination sale et d'une observation superficielle, était reçue à l'étranger avec beaucoup d'honneur, comme une image fidèle de la France, et diminuait chez nous, même parmi les meilleurs, la confiance dans nos destinées.

Vous rappelez-vous le refrain qui nous revenait d'Allemagne, poussé par le vent d'est : « Peuple en décadence, nation corrompue, nation Unie »? La protestation qu'il soulevait n'empêchait pas de l'entendre. Aucun grand mouvement national ne permettait plus de répondre victorieusement, et de parler de l'unité du pays, de la volonté du pays, de l'honneur vivant du pays. Et cependant la vérité était là.

Après deux ans de guerre, lisez les livres, les notes, les lettres des jeunes écrivains qui se battent; tout ce qu'ils écrivent porte le signe de cette vertu première : la sympathie de l'homme pour l'homme. Les journaux qui interrogent les auteurs et leur demandent ce que sera la littérature, après la paix, ne peuvent recevoir d'autre réponse que celle des préférences individuelles. Nous manquons décidément de renseignements sur l'avenir, même dans la presse d'informations. Cependant, il semble très probable que nous ne reverrons plus, si ce n'est par exception, de ces œuvres romanesques, écrites sans fraternité, et qui faisaient de nos contemporains, gens du peuple.

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i^ens du monde, des brutes passionnées, différentes d'éducation, d'orthographe et de prononciation, mais non point de bassesse. Toute cette littérature de mépris a vieilli d'un siècle en vinjj^t mois. L'œuvre d'Emile Zola et de [ilusieurs autres, à qui certains reprochaient seulement d'être ordurière, apparaît aujourd'hui telle qu'elle est avant tout : inexacte. La guerre est un terrible critique de lettres. Elle a jugé d'un coup ces mortelles inventions, et démontré aux gens de France que l'estime réciproque, sans laquelle il n'y a point de patrie, est bel et bien fondée autant que nécessaire.

Lisez les carnets de soldats, je le répète, et lisez les lettres. Les hommes qui souiïrent avec d'autres hommes les comprennent enfin; ils aiment d'eux quelque chose; ils admirent un mot, un trait, le courage d'une minute, la jtatience des longs jours : et tout est renouvelé. . Quelle maîtresse d'amour que l'épreuve com-

(mune! Comme ils en sont grandis, ceux qu'on voyait à peine et qu'on n'entendait point! Un ami que j'ai, sous le feu de l'ennemi, m'écrit, datant sa lettre du dimanche des Rameaux, une

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petite lettre au crayon, sur un bout de papier : « J'ai vu des messes dites dans les bois et dans les tranchées. Mais que celle-ci était belle, dans cet ancien cabaret bombardé, tandis que les obus tombaient tout près, sans cesse! Un mauvais piano remplaçait l'orgue; on chantait; on a distribué des rameaux deux fois sacrés. Et à ces crucifiés on a lu le récit de la Passion. » Vous reconnaissez l'accent de la forte tendresse. Ces hommes-là, que de services ils se sont rendus les uns aax autres, l'officier aux soldats, les soldats entre eux! Qui pourra dire la charité dépensée en un seul jour d'un bout du front à l'autre, les consolations, les confidences, les encouragements, les assistances, les privations subies, les dangers acceptés ou même recherchés pour que le camarade, étranger peut-être la veille, et tout nouveau dans la section, échappe au mauvais sort? Tous ceux-là que leur âge ou leur volonté a inscrits dans cette rude école se sont libérés en partie de l'égoïsme ancien. Ils veulent demeurer unis, même après la guerre, et ils ont déjà décidé qu'ils formeraient des associations de vétérans. L'un d'eux me disait, au moment de

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quitter sa femme et ses enfants, et avec la simplicité de la douleur véritable : « Heureusement qu'on va retrouver sa famille de làbas. »

Jamais le sentiment de l'unité française n'a pénétré tant d'hommes, ni si profondément.

Je pense aussi à plusieurs de ceux qui ne se croyaient capables de rien de grand, et qui s'aperçoivent à présent qu'ils se trompaient. Ils étaient dévoyés; ils ne se sentaient pas le courage de reprendre la voie droite; peut-être no l'avaient-ils pas : la guerre les a contraints (le l'avoir. Ils étaient d'une extrême timidité, et voici qu'ils ont pris de l'audace. Ils paraissaient tellement déshabitués de l'efîort qu'on se demandait, en les voyant partir, combien ils supporteraient d'étapes : ils ont dû marcher pour se défendre, obéir pour vivre, et ils sont redevenus des hommes. Il y a chez nous, comme dans les champs, un sous-sol, et l'herbe de la surface ne dit pas toujours ce qu'il vaut.

Je me rappelle un brave garçon, si timide, gauche et emprunté, que ses amis souriaient malgré la gravité de l'heure, en le voyant

habillé en soldat. Il n'avait pas, et sans doute il n'aurait jamais l'allure recommandée par la théorie, « cette allure fine et dégagée qui convient au soldat d'infanterie ». Je l'ai revu. Il est demeuré timide, en apparence. Mais il a fait toute la campagne, depuis le 2 août 1914; il a deux fois parcouru le front, de Nieuport à Verdun ; a participé à deux grandes batailles ; a été deux fois cité à l'ordre du jour, et une fois blessé. Comme la blessure était assez sérieuse, et que l'homme, ouvrier métallurgiste, aurait pu obtenir aisément d'être envoyé à l'arrière, le capitaine lui demanda :

— Pourquoi ne voulez-vous pas? Vous n'osez pas écrire une lettre? C'est ça, je parie?

— Non, mon capitaine.

— Vous avez une raison alors, une vraie?

— Oui, mon capitaine.

— Laquelle?

— Mon capitaine, j'ai vu arriver le Boche ; je veux le voir repartir.

La France a repris conscience d'elle-même : et c'est un grand événement.

9 Mai tOlG.

J'accorde que nous jugeons souvent mal de la sainteté, qui est une perfection d'ensemble. Le mot nous vient aux lèvres, comme le plus bel éloge que nous puissions prononcer, dès qu'une action nous est racontée, très supérieure au courage moyen ou h la moyenne probité. Je conviens que nous avons la canonisation facile en temps de guerre.

Cependant, il n'est pas douteux que nous n'ayons des saints dans nos armées, plus peutêtre qu'aucune époque n'en a connu, et que chaque jour ne voie un certain nombre de traits, la plupart sans gloire, à peine devinés.

sans récompense humaine, et qui relèvent assurément, par la beauté de l'effort et par l'intention, de l'ordre de la sainteté. Il en est de même de certaines paroles.

Je citerai trois lettres, ou plutôt trois fragments d'assez longues lettres. La première a été adressée à un ami qui me l'a communiquée, par un combattant, et autant que je puis le savoir, elle arrive du front de Verdun.

« Je viens à vous, car j'ai grand besoin de votre soutien. Moralement et physiquement, je vais bien. Les violents bombardements que nous subissons me fatiguent beaucoup cependant, et c'est les nerfs qui sont atteints.

» C'est de cela que je veux vous parler... Je ne suis plus courageux comme les premiers temps; je me prends à trembler, et la crainte de la souffrance et de la mort m'envahit sans que je puisse m'en défaire. Je pense à ma chère femme et à mes enfants, et cela avive encore ma tristesse. Je me dis qu'il faut réparer le mal fait autrefois, et j'offre tout à Dieu, en lui disant : « Que votre volonté soit » faite! » Mais c'est là un raisonnement, plutôt qu'un élan du cœur, qui redoute au fond les

douleurs à subir. J'entends un petit oiseau chanter; il ne redoute pas les obus, et cependant il pourrait être aussi bien touché que nous. Voilà comment je voudrais être, sans inquiétude, sans ce serrement de cœur et cette angoisse qui m'étreignent quand la mort passe tout près.

» Est-ce donc impossible?... Que je suis petit, et que je m'en rends bien compte! »

Quel beau scrupule, dans ce courage qui s'interroge, et ne se trouve pas assez parfait! Quelle sûre analyse! Et comme on devine bien, à une certaine aisance de la phrase, que celui qui écrit estcoutumier de ces méditations! Un soldat cependant, perdu dans la foule, de même que le second, un menuisier d'art de Paris, et dont la lettre est parente de la précédente, parente riche, si vous observez la netteté et l'éclat môme des formules. Et rien de tout cela, ni fond ni forme, ne rappelle les clichés des lectures quotidiennes.

« Je reconnais l'utilité du sacrifice... Les circonstances actuelles se prêtent merveilleusement à l'élévation des âmes. Ma mère a eu la confirmation officielle de la mort de mon frère.

Sa résignation et son langage donnent l'exemple d'un parfait amour de Dieu. Ces larmes sans amertume sont, je crois, capables de gagner le ciel à ceux qu'on pleure. Certainement Vélile se forme, et prend racine dans le sang des morts... Peu importe la durée de la vie, pourvu que cette vie soit un acte d'amour... »

La troisième lettre est celle d'un jeune prêtre que je nommerai. Il a été tué, d'une balle de shrapnell, le 3 avril, à trois kilomètres de Reims. Avant la guerre, l'abbé Gabriel Ghoimet était répétiteur à l'école Saint-Stanilas, de Nantes. Réformé, il demanda à partir comme aumônier. Il avait 27 ans. Les soldats qui l'ont relevé, dans la tranchée, ont trouvé sur lui cette lettre testamentaire, adressée à ses deux sœurs, religieuses bénédictines. Elle est si belle, que ceux-là mêmes en seront émus, auxquels peuvent échapper quelques-unes des raisons d'un si calme sacrifice et du désir même de mourir, si vivre devait être moins parfait que mourir. Nous devons publier de tels documents, parce qu'ils sont, à la calomnie, une réponse qui la domine infiniment, et que le

pays tout entier est honoré, où vivent de telles âmes.

c< Dieu, — les âmes, — la France.

» Ma bien chère petite Edith, ma bien chère petite Alice, si vous recevez cette lettre, c'est que le bon Dieu aura accepté le sacrifice que, depuis longtemps déjà, je lui ai fait de ma vie. Avec moi, mes bien chères petites, il faudra, non pas pleurer, mais remercier Dieu, qui aura exaucé ma prière.

» Elle a toujours été en effet : mon Dieu, faites en moi votre sainte volonté. Si, fidèle à votre grâce, je puis vivre uni à vous malgré les distractions, les tentations, les épreuves, devenir même, à cause d'elles, meilleur et plus saint... j'accepte avec amour de vivre, quelles que soient les croix à porter. Mais si, cédant à ma faiblesse, je dois vieillir en devenant moins pre'fre, en comprenant moins la croix, si je dois me rechercher et travailler pour moi, au lieu de travailler pour les âmes et en définitive pour Dieu, prenez-moi de suite près de vous, pour que, du moins, vous retiriez de ma mort ce que je n'aurais pas eu le courage de vous donner par ma vie : un peu de 'bien fait aux

âmes, un peu d'amour et de gloire pour vous...

» Il faudra vous dire, mes chères petites sœurs,... et vous ferez savoir tout cela à papa, Fernand, Violette et Madeleine, que, maintenant plus que jamais, j'aime chacun de vous; que je veille davantage sur vos âmes; que je vous suis dans chacune de vos journées, partageant vos joies et vos peines...

» Vous prierez aussi pour que ma mort obtienne de Dieu ce que je lui demande en lui offrant ma vie. Mon Dieu, je vous offre mon pauvre sang, afin que votre règne arrive, et que votre volonté soit faite; établissez votre règne dans toutes les âmes ! »

Il n'est guère possible à une créature de monter plus haut, ni de se montrer plus fraternelle, ou d'une plus large fraternité.

Comment expliquer, humainement, que la haine la plus tenace réponde à cet amour-là?

Ce qu'il faut retenir, et ce qui m'a fait rassembler ces fragments de lettres, venues de trois points différents du front de bataille, c'est que la France, dans ses prêtres et l'élite de son peuple, sans distinction de rangs, est

une nation toujours pénétrée de surnaturel, et que nul ne peut la comprendre, ni espérerpour elle assez fortement, s'il n'a d'abord appris cette vérité, qu'on enseigne peu dans les histoires.

lit Mai 1916.

Vous souvenez-vous de ce temps où quelques-uns de nos peintres, appliqués et charmants, organisaient des expositions de tableaux \ et d'aquarelles dont chacune et chacun représentaient l'intérieur d'un salon, d'une chambre, d'un boudoir, d'une galerie, quelquefois d'une chapelle?

Aujourd'hui, les peintres d'intérieur auraient; d'étranges modèles à peindre, et, s'ils entreprenaient de le faire, je crois qu'il leur fau-j drait changer les couleurs de leur palette, et ouvrir grands leurs yeux habitués à l'obscur.

Les hommes habitent des cavernes : même ceux qui, au temps de la paix, pouvaient avoir quelque luxe autour d'eux. Je reçois, de la région de Verdun, oîi la pensée de tout le peuple de France ne cesse de voyager, — chacun avec sa peine, cherchant celui qu'il aime, et tous remerciant des soldats aussi braves, — trois lettres qui se font suite l'une à l'autre et racontent une semaine. La première décrit justement un de ces « intérieurs » du dernier style, qui n'ont point encore de peintre, mais qui ont des poètes. Le jeune officier qui me l'envoie exprime si bien les deux puissances opposées et mêlées, le goût ardent de la vie et la pensée delà mort, que je la pourrais dire la lettre de la jeunesse elle-même.

« Il fait un temps admirable, un ciel immuablement bleu. C'est le printemps tardif de ces régions pauvres, déshéritées de la nature, et le soleil se hâte de prendre le dessus sur l'hiver qui s'attarde encore et semble s'accrocher au lorrain boueux et raviné par les pluies. On aurait un plaisir infini à prendre des bains de lézard, à s'étendre, dans un farniente somnolent, sur ce gazon épais des prairies qui des-

cendent des collines, et forment des vallées charmantes où coule un ruisseau clair entre des peupliers et des bouleaux. Il ferait bon se laisser vivre, respirer lentement l'air pur et bleu, et rêver le songe intérieur et secret que chacun garde en soi. La vie serait belle et douce par ce matin de printemps. On aurait volontiers sur les lèvres des mots d'amour. On serait si bien isolé, si calme, et ce serait délicieux de se laisser paresseusement envahir par la chaleur du jour et la clarté du ciel.

» Et nous voici, quelque vingt hommes, dans une cave si basse de plafond que je ne puis y circuler que courbé en deux. De nombreux éclatements d'obus tout autour, des bruits de moteurs d'avions, des appels sinistres de téléphone sont le concert qui sonne à grand fracas à nos oreilles. Sur une table boiteuse le colonel écrit, une lampe entre nous deux. Deux fauteuils auxquels il manque à l'un les deux bras, à l'autre un pied. Quelques chaises d'oii la paille pend en traînée de misère. Quatre paillasses par terre et un petit berceau dans lequel une chatte abrite sa toute jeune progéniture. En face du colonel, votre serviteur vous

écrit. A côté do lui, un aspirant d'artillerie, charmant agent de liaison, lit un roman. Personne ne parle. Les pipes envoient dans l'air leurs spirales de fumée bleue. Existence de cryptogames que celle que nous menons.

» Au-dessus de nous, les restes d'un village : lieu de désolation, lugubre amoncellement de pierres blanches et de tuiles, qui semblent se plaindre, et crier vengeance contre les démolisseurs de ce qui abrita la famille et la paix.

» Notre vie est donc loin d'être paisible, mais c'est notre vie, et la seule façon que nous ayons de trouver la vie chère. On y tient encore plus, à sa pauvre vie, quand il fait, comme aujourd'hui, si bon vivre. Il y a des jours où cela me serait plus égal de mourir qu'aujourd'hui. Je ne choisirai pas...

» J'ai été interrompu. Mon colonel et moi, nous sommes sortis pour voir; nous sommes allés sur la hauteur. Le spectacle est impressionnant. Delà-haut, l'horizon est extrêmement étendu : et tout cela, plaines, forêts, collines, noyé dans un nuage immense de fumée grise et de fumée jaune, produit par l'éclatement des obus. Le bombardement ne cessera qu'à la

chute du jour. C'est long. Je vous envoie deux petites fleurs cueillies entre deux trous de marmites, presque une relique. »

Ne trouvez-vous pas jolies ces phrases écrites au son du canon, et droites, et claires, et qui disent la vérité avec un air de tranquillité, quand la terre tremble et que la mort court dessus et dessous?

Le surlendemain, lettre brève, nerveuse. Le bombardement n'a pas cessé. 11 augmente de violence. On attend une attaque allemande. « Vous pouvez comprendre toute l'angoisse de ces heures d'attente, dans l'inconnu, dans le fracas des marmites, dans l'isolement où l'on se sent. Voilà trois semaines que je ne me suis déshabillé. Et je rêve de ma chambre claire. J'ai tant sommeil!... Cependant j'ai la conviction que la grande lutte touche à sa fin. Il me semble, et je ne suis pas seul à penser ainsi, que ces violents bombardements suivis d'attaques molles de l'infanterie ennemie, et le plus souvent suivis de rien du tout, indiquent que le Boche n'en veut plus, peut-être même n'en peut plus. Quelle puissance d'artillerie! Mais nous tirons plus qu'eux, certainement. Je

n'ai jamais rien vu de pareil... Ah! je retrouve, dans ma poche, fanées, flétries, les fameuses Heurs que je vous avais annoncées. Je tâcherai d'en trouver d'autres ; mais elles sont rares, et difficiles à cueillir. »

Quatre jours se passent, sans nouvelles. l*uis un télégramme venu, je ne sais d'où, et qui n'a qu'un seul mot : « Vivant! » Je comprends tout, et je remercie, et je pense aussitôt à ceux dont on ne pourra plus dire : « Ils vivent! » Je devine des heures terribles. J'imagine un combat sur cette pente, je vois les hommes, les gestes, les fumées, les morts comme des taupinières sur le pré ravagé. Les ilrtails arrivent enfin : « Nous venons de vivre des journées horribles, dont personne ne peut se faire une idée. Les Allemands ont concentré sur nos positions, un kilomètre de long, cinq cents mètres de large, le feu incessant de quatrevingts batteries. Le régiment a été admirable. Les tranchées n'ont jamais été évacuées, jamais, vous entendez? Elles étaient nivelées. Alors, comme la nuit allait finir, nous sommes sortis, les officiers en tête, nous disant : « 11 vaut mieux être tués dehors. » Et ça marmitait dur.

J'y vois assez bien la nuit. Je renseignais les autres sur ce que je pouvais voir. Nous rassemblons tout ce que nous pouvons, et c'est la montée lente, par un boyau, vers la crête noire, trouée co mme une écumoire, qu'il s'agit de disputer à F ennemi qui n'a pas encore pris pied sur le sommet. Nous disposons les hommes dans le boyau, puis les officiers sortent les premiers. Les hommes, un peu hésitants d'abord, sautent sur le parapet, derrière nous. Il est trois heures du matin. C'est le petit jour. Les Boches nous ont vus. Des balles de mitrailleuses commencent tout de suite à nous siffler aux oreilles. On fait cinquante mètres, puis on se couche; puis un second bond nous porte cinquante mètres plus loin. C'est le sommet... Les Allemands, qui sont sur la pente, nous envoient leurs tirs de barrage, des 210, des 88, des 105 fusants, formant une haie de fer derrière nous et à gauche, pendant qu'en face de nous et à droite les mitrailleuses ferment le carré d'où nous ne croyions pas sortir. Les hommes calmes, splendides... Des renforts sont arrivés... »

En post-scriptum ces deux lignes :

« J'ai pu cueillir les fleurs promises. Les voici. » Il y avait, dans l'enveloppe, deux tiges terminées par un épi bleu, toutes frêles, encore moites.

21 Mai 1916.

Mercredi dernier, j'attendais, à la gare du Nord, le train qui arrive, vers 9 h. 20 du soir, de la région minière aujourd'hui bombardée. Un ami m'avait dit : « Venez, vous verrez descendre des wagons nos petits réfugiés de Béthune, vous causerez avec eux. Il y en a trente d'annoncés. » Le train n'eut pas de retard. Il était fort long, et, comme je suivais le trottoir en remontant le flot des voyageurs, je commençais à croire que les petits avaient manque la correspondance, — je vous dirai tout à l'heure laquelle, — lorsque, tout à la queue du train, en dehors du hall vitré, j'en-

tendis sonner des voix fraîches : « Par ici!... Madame!... Oui maman! » Les enfants étaient ilrjà rangés quatre par quatre, petits garçons, [letites filles, et la colonne venait au pas menu. Deux femmes de mineurs les accompagnaient, deux mères, bien sûr, car elles faisaient effort [lour ne point pleurer, et leur regard disait : « Nous ne pouvons plus rien pour eux ; il faut les abandonner, les nôtres, ceux des voisins, et ("est pour les sauver! » Eux, ils ne pleuraient pas; ils avaient des mines lasses, et des yeux (|ui ne regardaient rien, sauf deux ou trois uamins, fiérots, fils de porion peut-être, et qui relevaient le menton à l'entrée dans Paris. Peu de chapeaux, point de bonnets, beaucoup de cheveux blonds. On est parti comme on était, hâtivement, avec un vêtement propre, mais pas toujours le meilleur, et sans bagage. Je vois bien, çà et là, une voyageuse de six ans dont le bras s'arrondit et retient un paquet gros comme ceux qu'on envoie aux soldais, bien serré dans l'enveloppe de toile : un kilogramme, au plus. Mais la plupart des bras pendent le long des robes ou des vestes. On n'a rien emporté. On est une pauvre créature,

séparée de la famille, de la maison et du paysage, sans provisions, sans la moindre connaissance des personnes et des choses qui vont venir, et, pour dire vrai, entièrement abandonnée à la charité du grand Paris.

Elle est là, cette charité qui sait souffrir aussi bien que donner. Plusieurs dames de la Ligue fraternelle des enfants de France accueillent les réfugiés, et commencent à prendre les renseignements pour la répartition de la colonne en plusieurs groupes, dont l'un s'en ira, demain ou après-demain, vers la campagne de Bordeaux, l'autre en Ardèche, l'autre vers l'extrême Midi. Les familles, — presque toutes paysannes, — qui logeront les enfants de la mine sont déjà choisies et prévenues. Nous suivons cette misère. Je demande à ma voisine :

— Ils sont bien plus de trente !

— Oui, monsieur : cinquante-trois. C'est que les Allemands ont beaucoup bombardé, ces jours-ci : ils tirent sur les puits de mines, sur les machines, sur les magasins, un peu partout, et les enfants, les mères, les quelques vieux mineurs demeurés au pays, risquent

(l'être tués, quand ils sortent des caves. L'hôpital d'IIazebrouck est peut-être plus triste à visiter qu'un autre : les blessés sont de tous les âges, et n'ont fait à l'ennemi d'autre tort que de vouloir travailler, ou courir dans la rue. Nous avons déjà placé plus de quatre cents enfants.

— D'où viennent ceux-ci?

— D'Aix-Noulette, de Bully-Grenay, qui est à 1500 mètres des tranchées allemandes, de Fleurbaix, qui en est seulement à loO mètres; de Hersin-Coupigny, de Mazingarbe. Toute la it'gion est occupée militairement par les Anglais, et c'est eux qui transportent nos petits réfugiés des villages du front jusqu'au point central oîi est le rendez-vous. Ils ont du cœur. Pour nos enfants, ils s'exposent volontiers. Voyez cette jeune femme frêle, et qui a tant de pitié et de courage dans les yeux? Elle a voyagé avec ces petits, depuis ce matin, elle a tout préparé, elle recommencera bientôt son voyage de sauvetage. C'est la femme d'un de nos consuls, madame R. Ch.... Elle trouve partout^ dans la région minière, des dévouements qui l'aident. Le sous-préfet de Béthune, qui est

un homme brave et vraiment au combat perpétuel, a prévenu les maires que tel jour, à telle heure, les enfants qui doivent quitter le village se trouveront à tel endroit. On placarde une affiche dans une salle de la mairie, ou dans la cave qui sert de mairie. Et les mères viennent pour faire inscrire leurs enfants. Quand la journée a été rude, la liste s'allonge. Dès qu'il y a un peu d'accalmie, elles accourent : « Effacez mes petits! Ça ne tombe plus, et donc ça ne compte plus! » Mais, le lendemain, les obus tombent de nouveau et des noms effacés sont remis au bas de la page. La date fixée est arrivée. La nuit, à l'heure dite, — le transport serait trop dangereux dans le jour, — une grande voiture d'ambulance, conduite par un chauffeur anglais, vient prendre les émigrants. On s'embrasse, on se quitte, on pleure. Le rendez-vous général est à Béthune, mais je ne veux pas dire en quel point de la ville, parce que les Allemands seraient capables de tirer sur ce « rassemblement ». Là, les petits se reposent, ils dorment, ils mangent, puis, au matin, précédés d'un sergent de ville, surveillés, encouragés, sou-

tenus s'il le faut par cette mère adoptive que je vous ai nommée, ils se rendent à la gare. Et voilà la première partie du grand voyage.

Nous sortons du hall de la gare. Nous entrons dans la salle des bagages. Là, ces petits, qui ont toujours vu quelque chose remuer autour d'eux, se trouvent au repos, tous ensemble, et, se regardant les uns les autres, s'attendrissent et se souviennent. Quelques-uns, les plus faibles, les plus tendres, quelques-unes surtout, ont de grosses larmes dans les yeux. Et je vois des dames qui se penchent et qui parlent tout bas avec eux, tandis que le gendarme de service, correct et un peu ému, lui aussi, vient annoncer, en portant la main au képi, que les omnibus, envoyés par la préfecture de police, vont entrer dans la cour.

Le jeudi matin, j'ai voulu compléter ma visite de la veille, et j'ai été au siège social de la Ligue fraternelle des enfants de Finance, 50, rue Saint-André-des-Arts. J'ai revu les enfants, — et ils ne pleuraient plus, — j'ai revu les « dames », — et elles interrogeaient chacun des petits voyageurs, formaient les

groupes, prenaient note des adresses, recommandaient d'écrire souvent au pays de la mine, et préparaient le départ du lendemain.

Il m'a paru que l'ordre était parfait; qu'une bonté véritable avait là son domaine; que l'œuvre, fondée naguère par madame Lucie Faure-Goyau, selon la formule que nous nommerions aujourd'hui d'union sacrée, se montrait respectueuse de la foi et de la volonté des parents; et que les femmes de mineurs, les deux mères, Avenues jusqu'à Paris « pour voir », ayant bien écouté, bien regardé cette présidente, ces secrétaires penchées sur les carnets, ces travailleuses volontaires qui distri • huaient les vêtements neufs, et la dame voyageuse qu'elles avaient connue la veille et l'avant-veille et qui revenait encore ce matinlà, n'avaient point tort de me dire, d'un air tout pénétré :

— Monsieur, j'ai confiance, à présent pour les petits.

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