CHAPITRE X Nos bêtes
A tout foyer normal il y a au moins une bcte. C'est un chien, un chat, un oiseau, qui font presque partie de h\ famille. Ils connaissent tout le monde et tout le monde les connaît. Ils font la joie des enfants. Quelquefois, ils les gardent, les défendent, leur servent de compagnons de jeu, de passe-temps dans les maladies, de consolateurs aux heures de punition. Le chien surtout est vraiment bon h tout faire. Il sert de cheval de trait et de cheval de selle et quand on est las de jouer, il se prête h faire l'oreiller. Puis il y a de bons ânes, bêtes patientes, chevilles ouvrières de toutes les excursions, portant à la fois les promeneurs et le déjeuner, ou voiturant derrière eux toute une joyeuse nichée. Arrivés au but, on les embrasse, on les gâte. Pour agrémenter l'herbe qu'ils broutent et les chardons qu'ils croquent, chacun leur offre de son pain et au dessert les bourre de sucre.
Tous ceux qui connaissent la vie aux champs et
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h la montagne savent quelle place peut tenir dans la faniillo une vache ou une chèvre. Chez les petites gens elles font partie de la providence. — Pas de souvenirs d'onfanoe, surtout à la campagne, sans qu'il s'y rencontre des bêtes. Souvent elles sont mêlées aux plus grands événements, aux premières et ineffaçables impressions. Leur place est donc marquée ici. Parlons-en un peu; ce sera le moyen à la fois de payer une dette de reconnaissance et de faire une petite diversion, un peu d'école buissonnière.
Les hommes ne sont pas amusants tous les jours. On a beau les aimer : il arrive des heures où l'on est saturé de leurs histoires. Cela repose alors de s'occuper de ces innocentes et simples créatures, qui n'ont pas trempé dans nos roueries, nos hypocrisies et n'ont pas adopté nos systèmes compliqués de pensées, nos désirs insatiables et nos besoins factices.
Mais, à observer les bêtes, on s'aperçoit bien vite qu'elles nous ramènent aux hommes. Car s'il y a dans l'homme des vestiges de la bête, il y a dans la bête des traces de l'homme. La bête, la bête domestiquée surtout, porte notre marque. Non seulement elle est stigmatisée par nos méchancetés, fourbue et usée par nos cruautés, atteinte dans sa vitalité par le contact avec les civilisations morbides; mais elle est aussi affinée par notre société et en
quelque sorte humanisée par son commerce séculaire avec l'humanité. Quelque chose de l'âme humaine circule dans l'àme obscure de ces compagnons inférieurs. La solidarité ne cesse pas où finit notre race. Fatale ou bénie, elle s'étend au delà.
Lorsque je vois de longues caravanes de rosses finies, aux jambes ankylosées, à la peau trouée et saignante, gravir le boulevard de l'IIùpital pour passer du marché aux chevaux h l'abattoir, je me sens gagné d'une tristesse infinie. Ce sont des vaincus de la vie, qui me rappellent tout ce que broie sous ses roues la lourde et homicide machine de notre état social. Ils saignent de notre mal, ils plient sous nos fardeaux, ils succombent sous nos misères. Nos fautes sont sur leur dos, tandis que leurs bienfaits sont sur nous. Il y a dans leur douleur résignée, dans leur écrasement immérité et que n'atténue pas l'espérance d'une compensation, je ne sais quel symbole sublime, qui rappelle toutes les victimes innocentes et fait ouvrir le regard sur d'infinies profondeurs. Je ne puis m'empêcher, en regardant ces êtres chargés de langueurs, de penser à la grande douleur libératrice par laquelle le monde est sauvé et aux châtiments qui, du coupable, retombent sur le juste. Ne vous froissez pas de ce rapprochement, lecteur, si vous fiiites profession d'être chrétien. Souvenez-vous plutôt que le Christ
îi été appelé, par tous les âges, l'iigncau de Dieu. Pour moi, j'aime h me souvenir aussi que le jour où le Fils de 1 Homme entra dans Jérusalem aux acclamations d'une foule enthousiaste, il lui plut d'associer à son honneur la plus méprisée, la plus maltraitée des bêtes domestiques, ce soufFrc-doulcur sans cesse roué de coups, et qu'on nomme l'âne.
Il y a une toute petite coccinelle qu'on appelle dans certaines contrées : Bcte à bon Dieu. Les enfants se gardent de la tuer. Quand elle tombe à l'eau, ils lui jettent des feuilles ou des brins d'herbe pour s'y réfugier; quand elle est transie de froid, ils la réchaulfent dans leurs mains; quand ils la rencontrent prisonnière dans une chambre, ils lui ouvrent les fenêtres et lui rendent la liberté. Car cette petite bête, h leurs yeu.x, est sacrée. Elle a un patron puissant, la petite coccinelle dont les élytres sont constellés de points noirs ou blancs, comme le ciel d'étoiles. Il ne faut pas qu'on la tourmente, la petite bête du bon Dieu.
Je me suis rempli lame de ces impressions d'enfance; mais toute bête m'est devenue bête à bon Dieu et me donne une impression religieuse. Dans François d'Assise, le bon Saint, ce que je trouve de plus touchant, c'est son amour pour les bêtes. Quand il leur donne les titres d'amitié et les appelle ses hères et ses sœurs, je le trouve tout simple-
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ment adorable. Cela ne Ta pas empèehé d'aimer les hommes ni d'apprécier la dignité humaine.
Certains de nos semblables passent leur temps à énumérer les signes qui nous distinguent des bêtes, à enregistrer nos marques de supériorité, nos titres de noblesse, à se grandir enfin, par la comparaison avec tout ce qui n'a pas, selon une définition mémorable, le privilège d'être un bipède sans plumes. Que ces préoccupations sont puériles et montrent bien, que de tout ce qui rampe, grouille, court, nage ou vole à travers la création, l'homme seul est vraiment « bête » ! Quoi de plus sot, quand on est un homme, que de profiter de la rencontre d'un pauvre animal, pour se livrer à des comparaisons vaniteuses et déplacées, et redire aux Irais d'un cheval, d'un crapaud ou d'un serin la vieille prière du pharisien : « Je te remercie de n'être pas comme un de ceuxlà. » Y a-t-il rien de moins respectueux pour le créateur qui les a faits? L'homme se glorifie d'être plus grand que ce qui peuple le monde autour de lui, comme si dans une créature quelconque il y avait un autre mérite que celui du créateur. Lui seul d'ailleurs les mesure et sait quel est leur commencement et leur fin. Quant à moi, je pense que, pour chacun, la vraie question consiste à être ce que Dieu a voulu qu'il soit. Il ne me déplairait pas d'être une lourmi, pourvu que je fusse une fourmi de Dieu.
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Si les bêtes ont leurs contempteurs injustes que la seule idée d'une parenté avec elles empêche de dormir, elles ont aussi leurs détracteurs léj^itimes. Mais c'est à des amis maladroits, à des partisans trop exclusifs qu'elles en sont redevables. Il y a des gens très agacés par le spectacle des gâteries, des adulations, des tendresses exagérées, dont certaines bêtes sont l'objet. Il leur répugne de voir des chiens en pardessus, avec parapluie vissé sur le dos, des guenons qui se pavanent en voiture. Ils trouvent mauvais qu'on oublie les hommes ou qu'on les maltraite pour se consacrer aux bêtes et leur réserver toutes ses sympathies. Leur indignation est juste; mais qu'en peuvent les bêtes, si leurs amis manquent de discernement?
D'ailleurs, là encore, avant de jeter la pierre à quelqu'un, il faut chercher à comprendre. L'origine de l'attachement à certaines bêtes est très touchante. On a tort d'en vouloir à ceux qui n'ont plus personne à aimer, de se dédommager sur une bête de ce que les hommes et la vie leur ont refusé. Vues du dedans, ex[)liquées, ces afiections sont moins ridicules que vues du dehors. Elles méritent l'intérêt, et sont capables quelquefois d'éveiller la pitié ou de commander l'admiration. — Je n'en veux pas aux vieilles filles de porter leur caniche sur les mains, pour cpi'il ne se mouille pas les pattes, ou de le réchauUer sur leur cœur pour
l'empêcher de prendre un rhume. Qui peut évaluer la somme de vaines tendresses, d'adections rentrées, de bonne et pure soif perdue, dans le pauvre monde où nous sommes? S'étonner qu'on mange du pain noir faute de pain blanc, qu'on se serve de béquilles faute de bonnes jambes, qu'on allume un brasier pour remplacer le soleil absent, cela ne prouve pas en faveur de celui qui s'étonne. Il faut bien peu connaître le cœur humain, son impérieux besoin de dévouement, d'amour, de sociabilité, pour ne pas comprendre la place que peut prendre une bête dans une vie d'homme.
J'ai connu une dame âgée de condition distinguée et qui avait perdu toute sa famille. Demeurée seule au monde, elle n'avait pour société qu'un petit chien, noir extrêmement affectueux et démonstratif. Il gardait sa porte la nuit, et, le jour, l'accompagnait à la promenade, ou se couchait devant son lit quand elle était souffrante. Un jour la paisible petite bête reçut, en pleine poitrine, un coup de pied de cheval dont elle mourut sur l'instant. En apprenant cet accident, je mesurai toute la désolation qu'il devait causer et j'alhu en exprimer à celle qu'il frappait mes plus vives condoléances. En même temps je lui racontai l'histoire d'un vieillard de quatre-vingts ans, vivant seul et malade dans un sixième et refusant d'entrer à l'hôpital, parce qu'il ne pouvait y emmener un caniche blanc, son dernier ami, dont il ne savait que faire. Personne n'avait jamais compris ro]:)stination de ce
vieux solitaire et chacun le qualifiait de fou. Elle le comprit et offrit une petite pension, moyennant laquelle le chien fut placé chez des personnes soigneuses. Le vieillard, tranquillisé, se laissa admettre à l'hospice, où il put revoir, de temps en temps, son compagnon fidèle. De quoi laudrait-il être fait pour trouver ces choses-là ridicules!
Il est de par le monde un petit chien, de mes amis, et qui a nom Tom. Il a parcouru les principales villes d'Europe avec son jeune maître en cours d'études, représentant auprès de lui la famille absente. On ne les voyait jamais l'un sans l'autre. Quiconque invitait le maître invitait aussi le chien...
Aujourd'hui, des deux inséparables, Tom seul est resté. Fauché dans la fleur de l'âge, son jeune maître est parti avec les feuilles de l'automne dernier. Sa place est vide à table et au foyer. Mais, du même coup, Tom est devenu une relique vivante et sacrée. Il rappelle le cher absent, le représente à toute heure. Et quand il se couche aux pieds de ses maîtres qui pleurent leur fils, il y a une grande douceur, pour ces cœurs blessés, à sentir près d'eux un être jadis aimé par leur enfant et qui le regrette si bien, que pendant de longs jours il a refusé toute nourriture. Chaque fois qu'on le mène h la gare pour chercher un ami, le pauvre Tom s'imagine qu'on va h la rencontre de celui qui est absent et dont il
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attend le retour. Quand il reconnaît son erreur, ses yeux expriment une douleur qui fait pilié. Et vous croyez que de telles bètes ne méritent pas d'être aimées!
Sur un quai de Paris, tous les jours que Dieu donne, on peut voir une personne entre deux âges, presque naine, en compagnie d'un chien. Au premier coup d'œil, on s'aperçoit que c'est la dame qui accompagne le chien, et non le chien qui accompagne la dame. — 11 a donc une dame de compagnie, ce chien-là? — Eh oui!...
La bête est vieille, lente, quelque peu rhumatisante. C'est un gros barbet couleur cendre, aux yeux ombragés de longs poils. Quand il marche, sa gouvernante marche; quand il s'arrête, elle s'arrête. C'est lui qui indique la direction, et passe de l'ombre au soleil, selon son désir. De temps en temps, il fait mine de vouloir se coucher. Alors on lui étale à terre un tapis. Quand il se relève, la dame ramasse le tapis et le porte derrière lui... 11 y a quelque chose de choquant h voir une bête servie par un être humain. Mais je dois dire que la gouvernante de ce barbet n'a pas l'air de s'en douter. Rien, dans sa physionomie, n'indique que sa dignité se trouve blessée. D'humeur égale, pleine d'attention pour la bête confiée à ses soins, elle paraît très satisfaite de son sort. Et, de fait, pour qui sait l'histoire du chien, il n'y a là rien de sur-
prenant. C'est un chien de soldat, un chien d'officier de marine. Son maître est mort aux colonies. En partant il l'avait confié à sa famille. Maintenant une partie de la piété que l'on consacre aux morts s'est reportée sur ce chien. Depuis des années, il personnifie le souvenir de son maître. La pauvre personne qui le soigne n'admettrait jamais que ce soit là un chien comme un autre. Et, au fond, elle a mille fois raison... Mais le badaud qui passe ne sait pas cette histoire; il s'indigne de l'orgueil des bourgeois, qui font traiter un chien comme si c'était un homme.
Entre l'homme et la bête, il y a infiniment plus d'échanges qu'on ne le pourrait supposer. Sans le savoir, une bêle peut consoler un homme. J'ai vu des êtres calomniés, traqués, à qui leurs semblables avaient iniligé les pires tortures morales, je les ai vus brisés, presque désespérés, se ranimer soudain et verser des larmes d'attendrissement en revoyant leur cheval, en recevant les caresses de leur chien. Ceux-là leur restaient, croyaient en eux, ne changeraient jamais.
11 faut avoir senti sur soi la bave impure des calomniateurs, supporté le regard des amis crédules; il faut s'être vu abreuvé d'injustice, entouré de soupçons, lâché par tous, pour sonder tout ce qu'il y a de consolation à dire à une brute fidèle : « 'loi, du moins, tu as confiance! »
Un jour, au plus fort de ses combats, le grand Lulhcr, harassé, écœuré, plein de pressentiments troublants, se laissa choir au bord d'un sentier de forêt. Une heure mauvaise passait sur lui, une de ces heures où il avait jadis envié les morts en disant : « Heureux sont-ils, car ils se reposent! » A ce moment un petit rouge-gorge des bois vint en chantant se poser sur le buisson voisin. Les yeux du réformateur se fixèrent sur lui et l'observèrent longtemps. Comme un rayon de soleil, l'insouciance o:racieuse de cet hôte des forêts s'insinua dans son âme. Il se dit : « Cette pauvre bête ne sait rien ni de Dieu ni du Sauveur; sa vie est exposée à mille dangers; des ennemis sans nombre la guettent de jour et de nuit; elle ne sait de quoi elle vivra demain ni l'hiver prochain. Pourquoi donc est-elle si tranquille et si confiante? Le Dieu qu'elle ne connaît pas lui a donné de se reposer sur lui de tout soin; elle chante comme fleurit le lis, comme le ruisseau murmure... Et moi qui adore le Père des cieux, je me morfondais ici croyant tout perdu!... » Disant cela, Luther, réconforté, partit en remettant ses voies à l'Eternel. Tl venait d'apprendre qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi.
La mort des bêtes aimées, près desquelles on a grandi, est une de nos premières tristesses. Leur existence est courte. Mais les avez-vous vues mourir?
Alors je pense que vous trouverez comme moi qu'il est injuste de dire : mourir comme une brute, comme il est inexact de dire : vivre comme une brute. Ces locutions désignent les vies basses et viles, les morts qui inspirent de l'effroi et du dégoût. La bètc n'est pas brutale : elle n'est ni intempérante, ni impure, ni vicieuse, à moins que la vie de l'homme n'ait déteint sur elle. Et quand elle meurt, c'est avec douceur et simplicité, quelquefois avec courage. Elle ne fait pas tant d'affaires pour quitter la vie. Il serait à souhaiter que la mort de la plupart des hommes ne fût pas plus laide, plus troublée, plus angoissée.
Pour moi, près de la moindre créature qui finit, près des fleurs qui se fanent, de l'oiseau qui tombe du toit, aussi bien que devant les génies qui s'éteignent, je pense au grand mystère de la vie, au dessein éternel, à qui se ramène toute chose. Et si je ne vois rien partir sans lui donner un regret, je ne peux m'cmpècher de penser aussi : Petit ou grand, obscur instinct ou lumineux esprit, tout découle de la même source, tout fait partie de la même œuvre immense. Ce qui vient de la Vie peut-il aller au néant? Le regret de voir quelque chose finir n'est-il pas un avertissement, un pressentiment? Une œuvre de Dieu peut-elle finir?