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CHAPITRE XI L'ordre dans la maison

Aimez-vous l'ordre? Pour ma part, en disant que je Taime, je resterais au-dessous de la vérité, car j'ai pour lui un respect, pour ainsi dire, superstitieux. Mais si je l'admire, il m'humilie. Je suis loin de lui être fidèle toujours, et j'en parle ici, avec une dévotion mêlée de regrets et de confusion. Un sentiment pourtant nie soutient : je me dis que. beaucoup de mes lecteurs sont comme moi; ce n'est pas ce que nous trouvons le plus beau que nous pratiquons avec le plus d'assiduité.

L'ordre m'apparaît comme un triomphe de l'esprit sur la matière brute, sur les éléments, sur les forces confuses et brouillonnes. L'ordre c'est la lumière, le calme, la juste mesure, le soutien du travail, le garant de la vie. Sans lui qu'est la cité humaine? un troupeau sans but et sans loi, qu'il faudrait envoyer à l'école chez les fourmis ou les abeilles.

Mais mon intention est de parler de l'ordre au

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foyer domestique. Là, il consiste d'abord a mettre chaque chose à sa phice.

J'entre dans une pièce en désordre. On se dirait chez le marchand d'antiquités, ou dans un fourgon de déménagement. Les meubles ont l'air de gens effarés, surpris de se voir les uns près des autres. Il y a des livres en détresse, des clefs égarées, des des bouquets fripés, débris de quelque fête lointaine. Un violon, oublié sur une chaise, fait un rêve lugubre. Où est le musicien? Et sur tout cela une vague poussière se répand. On dirait que les habitants de céans, surpris par quelque désastre, ont fui je ne sais où, il y a de cela bien longtemps.

Ouvrez un tiroir, une armoire, regardez le sac h livres des enfants, une corbeille à ouvrage : autant de formes du chaos.

Quels sont les résultats, pour la vie familiale, d'un pareil état de choses, qui peut se rencontrer à des degrés divers?

Il en résulte, premièrement, une mauvaise humeur chronique. Le désordre fait une figure maussade, décourageante. Dès le matin, il frappe la vue, nous accueille au pied du lit et nous indispose. Il nous est d'ailleurs un reproche perpétuel. Enfant mal venu, mal élevé, il ne fait pas honneur à ses auteurs. Si le désordre nous fait perdre la bonne humeur, il nous fait aussi perdre le temps. Quand rien n'est à sa place, il faut organiser des recherches pour trouver le moindre objet. On pratique des fouilles dans les cartons, la bibliothèque, les commodes.

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comme on ferait eu des archives ravaoées par un incendie. Le monde est plein de ces ^chercheurs, qui toujours ont perdu quek]ue chose. Ils ne trouvent ni leurs lettres, ni leurs outils, ni leurs habits. Veulent-ils s'habiller, ils mettent la maison sens dessus dessous : « Où sont mes gants.? N'as-tu pas vu mes cravates? Qu'est devenu ce ruban vert tendre? qui m'a pris mon crochet à bottines? « Remarquez que les gens à désordre deviennent facilement méfiants : « On me prend tous mes livres, on m'égare mes clefs » !

Jamais ils ne comptent leur argent. Il leur semble, qu'hier au soir, leur porte-monnaie contenait une pièce de cinq francs. Où a-t-elle passé? S'ils avaient de l'ordre, ils sauraient qu'ils l'ont dépensée et pour quoi. Mais ils n'en ont pas, et les voilà qui soupçonnent leurs camarades, leurs domestiques. Les mêmes gens paient deux fois sans y prendre garde la note d'un fournisseur malhonnête ou simplement désordonné comme eux. Mais, le jour suivant, ils disent à la pauvre couturière qui leur présente sa facture impayée : « Vous devez vous tromper, j'ai réglé ce compte. « Là-dessus ils plongent dans un fouillis de paperasses disparates remuées comme une salade russe, exhument des liasses jaunies, retrouvent, en passant, des papiers importants, perdus depuis des années. L'ouvrière gênée, attend toujours. Enfin elle est payée et s'en va, ennuyée, soupçonnée.

Les gens à désordre sont toujours en retard,

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toujours presses. Tant qu'ils s'imaginent avoir le temps, rien ne peut les tirer de leur (li^^nie; mais au dernier moment la fièvre les prend et ils bousculent tout le monde. Ils sont la plaie des voyages, le désespoir des rendez-vous, le fléau des réunions ou leur risée. Ce propos ne sonne-t-il pas dans nos oreilles : « Bon, voilà les X... qui arrivent, c'est dire que la réunion va finir. »

Il y a des heures où le désordre devient un péril, soit qu'il menace la sécurité et la vie de ceux qui nous sont confiés, soit qu'il nous prive au moment voulu d'un objet indispensable. Faute d'avoir sous la main, instantanément, telle trousse, tel remède, telle clef, on assiste impuissant au malheur. La porte ne s'ouvre pas, le timbre ne sonne pas, l'arme ne part pas. On cric : « fatalité! », on devrait crier : « désordre ! »

L'ordre, au fond, est une garantie pour chacun. C'est un hommage rendu aux droits d'aulrui. C'est l'injustice constatée, la vérité découverte, le temps gagné, l'argent épargné, les conlestalions évitées, le péril prévu, conjuré.

Les gens à désordre ne reconnaissent pas leurs travers. Pourraient-ils continuer, s'ils se voyaient tels qu'ils sont, irritants, affolés, ridicules? Mais ils préfèrent se moquer de ceux qui ont de l'ordre en les appelant maniaques. Certes on peut tout

exagérer, même l'ordre. Dans certaines maisons il J dégénère en tyrannie, en démence. Chez ceux, ' par exemple, qui enferment tout h triple tour, et verrouillent ensuite leur trousseau de clefs dans un tiroir, dont la clef est elle-même soigneusement cachée ailleurs. Vous avez besoin d'une fiole, d'un mouchoir, c'est une affaire d'Etat, il faut passer par toute la filière.

Il y a aussi les fanatiques de la propreté, qui est une des formes de l'ordre. On a beau ne pas aimer ce que ces personnes appellent « la saleté », il est pénible de se voir persécuté nuit et jour pour le grain de poussière qui peut-être est sur nos habits, pour une miette de terre problématique pendue à nos souliers. J'ai connu un intérieur de province, archipropre, où dès la porte on s'emparait du visiteur, pour le brosser, secouer son pardessus, luil passer une paire de chaussons, minutieusement! époussetés. Ce n'est qu'après cela, qu'il pénétrait] au salon. Tenu de poser ses pieds, sur une rondelle! placée devant sa chaise, on la lui remettait au] besoin, s'il faisait mine de s'en écarter. La taljlej était exquise : mais gare h l'invité qui renversait son vin sur la nappe : il était perdu dans l'esprit de l'hôtesse.

J'ai été frappé aussi, dans certains milieux, de ce que j'appellerai le fétichisme des meubles. On ne jjcut toucher à rien, user de rien. Qu'un fauteuil soit fait pour s'y asseoir, un tapis pour y marcher, un lit pour y coucher, la vaisselle pour y manger.

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quelle idée stupide, vraiment digne d'un cspiit grossier! L'homme qui passe, doit se consacrer au meuble qui demeure. Si cette armoire vous gène, vous empêche d'y voir clair, de travailler, dérangezvous; mais on ne dérangera pas l'armoire. Elle est inamovible. Voilà qui est absurde, évidemment, et qui excite à la révolte.

Mais je ne me jetterai pas pour cela dans vos bras, hommes de désordre! Il est facile de se moquer des êtres méticuleux, pénibles, ponctuels jusqu'à la marotte. Mieux vaudrait les imiter, par les bons côtés.

Ceux-là seuls qui arrivent à mettre de l'ordre dans leur vie, ne perdent pas la vie. Les alTaires, c'est surtout de l'ordre. La science aussi c'est de l'ordre. Sans méthode, les plus belles connaissances et les notes les plus étendues ne forment qu'un fatras indigeste, dont personne ne peut profiter.

Partout donc où je rencontre l'ordre, je suis heureux de lui rendre hommage et volontiers je m'arrête. S'il me plaît dans la maison fortunée, où bien des mains contribuent à le maintenir, je le salue bien bas dans l'humble demeure. Une femme d'ouvrier qui tient bien sa maison et ses enfants, qui a de l'ordre dans la chambre, les vêtements, les dépenses, revêt à mes yeux un mérite extraordinaire, car je songe à ce qu'il lui faut d'énergie, de vigilance, d'esprit de suite. Le contact de ces vertus est réconfoilaiit. Près d'un homme qui a de l'ordre, organise bien son travail, je me sens à mon aise, je me

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fortifie, je recueille des leçons et des inspirations. En le quittant, il me semble avoir respiré un air pur et vivifiant.

L'ordre est une puissance éducatrice. Si nous n'eu avons pas pour nous-mêmes, ayons-en du moins pour l'amour de nos enfants. Dans une inaison dépourvue de règle, d'organisation, sans heure fixe pour le travail, le repos, la table, il n'y a qu'anarchie et confusion. Impossible d'y pratiquer une éducation quelconque. L'enfant a besoin d'être encadré dans une série d'habitudes que chacun observe. Il apprend ainsi à marcher dans le rang, à sauvegarder le droit des autres, h faire des concessions à l'intérêt général, h discipliner ses mouvements. Dans un intérieur bien dirigé, où tout le monde respecte la loi commune, se soumet aux heures et consent h remettre à leur place les objets dont il s'est servi, on entend peu de paroles, de cris, d'explications; mais il s'y fait beaucoup de besogne. Chacun est à son poste et son ouvrage

eno-rène avec celui du voisin, o

Les esprits forts qui s'insurgent contre la règle de maison ne sont que de petites cervelles étroites. Sous prétexte d'indépendance, ils organisent l'esclavage le plus insupportable. Pour ne pas se déranger, ils dérangent tout le monde. Pour ne pas se presser, ils se font attendre, ce qui est une des impertinences les plus caractérisées. Et, après tout cela, ils ont contracté un vice qui leur rend bien difficile toute vie partagée avec des compa-

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gnons d'étiule, de travail ou même de plaisir. Il faut de l'ordre partout. Que le foyer s'en fasse le jiremier professeur. Il n'aura perdu sa peine ni pour la paix et la satisfaction présentes, ni pour les futures carrières de ses membres.

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