CHAPITRE XV
L'hospitalité.
Ne vous effrayez pas, madame! L'Iiospitalité que je vous recommande de pratiquer n'est pas de celles qui entraînent des bouleversements domestiques ou de folles dépenses. Vous ne tarderez pas à vous en apercevoir. Au fond, voici ce que j'entends par 1 hospitalité : Thospitalité est une des formes les plus gracieuses de l'altruisme. Cet être collectif qu'on appelle la famille peut être animé d'un esprit égoïste ou d'un esprit fraternel. La famille égoïste constitue une forteresse hérissée, derrière laquelle on cultive l'intérêt particulier contre l'intérêt général. Ainsi constituée, elle considère l'étranger ou l'hôte comme l'ennemi. Les ponts-levis et les barrières s'abaissent-ils devant lui, soyez sûr que c'est pour le détrousser, l'exploiter s'il est humble ou pour en obtenir des faveurs s'il est puissant' D'autres fois le home est le siège d'un égoïsme plus subtil. On n'en veut à personne et ne demande
AUPRES DC FOTBB.
rien à personne, mais la crainte est perpétuelle que le doux nid familier, séjour des joies intimes et des douleurs sacrées, soit profané par ceux du dehors. Ce genre de disposition vous entraîne loin. A la fin quiconque pénètre chez vous est un gêneur. La famille ainsi comprise finit par ressembler h ces jolies maisons aux jalousies obstinément fermées. Même habitées, elles font l'impression d'être désertes. J'estime que la famille animée de cet esprit exclusif est une institution malfaisante, non seulement pour la société, mais pour ses propres membres. Il s'y amasse un air malsain, un air de renfermé, où toutes les moisissures pernicieuses, les tares et les vices se développent h foison. Au contraire, la lumière et la joie s'en vont. C'est dans l'intérêt des enfants que l'égoïsme féroce ou le soin jaloux du nid prétendent travailler, et c'est précisément sur les enfants, la jeunesse, que retonil)ent lourdement toutes les conséquences de ce système déplorable. Le comble du genre, c'est ceci : un enfant unique, unique de par la volonté des parents, barricadé, calfeutré dans une famille fermée à tout et à tous, et qui, dans ce milieu qu'un amour horrible a constitué pour lui tout seul, finit par étouffer ou pourrir. Aux antipodes de ce vilain esprit, se trouve l'esprit fraternel, qui engendre l'hospitalité. Ici la famille n'est pas fermée, elle est ouverte. Ouverte, non comme un pigeonnier ou un carrefour, dans lequel il y a place et passage pour tout venant; mais ouverte comme une citadelle h la fois accessible et
l'hospitalité 195
Incn f^iirdce. L'homme a besoin de se mettre de temps à autre h la disposition de ses semblables, d'ouvrir ses l)ras et sa maison, de dire à des hôtes : Soyez les bienvenus, soyez chez vous ici! Qu'il oflVe de tout son cœur et accepte l'hospitalité. Si elle devait se perdre, avec sa générosité, son humeur accueillante et franche, une source de biens supérieurs se fermerait au milieu de nous. Recevons-nous les uns les autres simplement, cordialement. On a toujours des raisons de se voir, de parler ensemble de ses affaires et des affaires de la cité. Sortir de chez soi, coudoyer d'autres familles et d'autres destinées, c'est élargir ses vues, mettre en commun ses ressources morales, se réconforter, réconforter autrui. L'hospitalité arrive h réaliser des merveilles. C'est une des plus puissantes alliées pour l'éducation de la jeunesse. Peu importe quelle est votre position sociale, je vous engage, si vous avez des enfants, h recevoir chez vous les enfants d'autrui. L'homme est un être sociable, surtout dans sa jeunesse. Il vit volontiers par groupes. C'est seulement dans un milieu composé de jeunes gens, représentant à peu près toute la gamme des esprits et des tempéraments, que la vie se déploie normalement. Les caractères se forment par le frottement, souvent par le choc. L'intérêt, et un intérêt très vif, s'éveille sur des questions que les solitaires ne connaissent pas. Pour s'amuser, s'entraîner, se réjouir de certaines originalités de caractère, il faut être plusieurs. Qui de nous ne
lOfi AUPRES DU FOYER
songe, nvcc un bonheur intense, s certains types de jeunes gens, avec lesquels il a vécu autrefois et dont la figure, la tournure d'esprit, étaient une source inépuisable de surprises et de gaité! Mais si ces g-roupements de la jeunesse doivent se faire dans de bonnes conditions, que les parents s'en mêlent et s'y prêtent. Abandonnez l'instinct de sociabilité au hasard, il peut s'égarer dans les amitiés de rencontre et les compagnies malsaines. Comprimez-le, et vous produirez une jeunesse étiolée, sevrée de joies, aigrie. Il faut donc aider nos enfants à trouver des camarades. Je dirai plus loin pourquoi je désire que ces camarades appartiennent aux deux sexes. Les camarades une fois trouvés, recevons-les, accueillons-les. On n'a pas besoin d'être riche pour réunir simplement des jeunes gens qui ne demandent qu'à rire, et portent en eux-mêmes la matière dont se nourrira leur gaîté. La simplicité et le manque d'apparat, loin de gêner le plaisir, lui sont favorables. Je déplore l'habitude des réceptions dispendieuses. Elles sont forcément rares parce qu'elles coûtent cher, et froides, les pensées d'envie et d'amour-propre y tenant trop de place. Pour se réjouir franchement et savourer les fruits de la camaraderie, il faut se voir fréquemment et sans arrière-pensée.
J'en arrive à un point qui me tient fort à cœur. Il s'agit de l'hospitalité exercée envers la jeunesse
isolée. C'est fort bien d'inviter réciproquement vos enfants, et de leur fournir des occasions de se divertir. Mais, s'en tenir là serait impardonnable. Souvenez-vous des jeunes gens isolés, éloignés de leur famille ou que d'autres raisons, si nombreuses dans notre société, réduisent h la solitude. Rien n'est plus triste que de se trouver seul, un jour de fote par exemple, lorsque chacun cherche h se réunir avec ceux qu'il aime. L'homme fait des efforts désespérés pour combattre les mornes impressions qui résultent de l'isolement. Je sais de braver jeunes hommes qui ont accompli des prodiges dans cette lutte. Ils se sont appliqués h orner, à animer leur petite chambre, h la peupler de souvenirs, h s'en faire presque un foyer. Lorsque je francl.is leur seuil, je me sens gagné de respect en face de ces isolés, dont l'habitation déjà, indique qu'ils ont une tenue morale. Mais, en même temps, ce qui leur manque ni'apparaît clairement. Il leur manque un sourire et une caresse. Et les heures arrivent où le sentiment de ce que je n'hésite pas à appeler leur misère, devient si vif, qu'ils sont impuissants à le combattre. Alors viennent les pensées sombres, les tentations mauvaises. Des visages trompeurs nous font croire que tout ce qui nous manque existe là, tout près de nous : il n'y a qu'à le prendre. Les meilleurs succombent souvent dans ces moments. Rien ne démoralise comme l'abandon. Une fois que, pour lui échapper, nous avons pris certaines déterminations extrêmes, la vie entière peut s'en ressentir. Je
demande donc que les foyers s'ouvrent largement iiux isolés. De trop rares familles comprennent le bien qu'elles pourraient faire dans ce sens, sans autres frais qu'un peu de bonté et de clairvoyante attention. Ceux qui sont chaudement enveloppés d'aCTection et se réunissent autour de la lampe de famille, dans le délicieux abandon des causeries intimes, ne savent pas combien il est dur de vivre seul. Je leur refuse le droit de condamner la jeunesse que l'ennui et la solitude égarent. Mais je les accuse, eux, du mal dont ils se plaignent, parce qu'ils n'ont rien fait pour l'éviter.
On me demandera peut-être des renseignements sur la manière de s'y prendre, afin d'intéresser et de divertir la jeunesse.
Je répondrai : c'est plutôt une question d'esprit que de formules. Mes souvenirs de jeunesse sont très nets sur ce chapitre. Je me suis toujours trouvé le plus heureux, là où je sentais un peu de bonté vraie. Le décor extérieur, la table, les distractions, les jeux, tout l'ensemble de l'appareil matériel est beaucoup moins important qu'on ne le croit. L'essentiel est de se trouver dans une atmosphère qui dilate le cœur, de se sentir le bienvenu, de se trouver un peu chez soi. J'ai souvenir de braves et excellentes vieilles gens, qui invitaient chez eux, le dimanche, plusieurs étudiants. Ce qu'ils offraient était d'une simplicité antique; mais ils étaient si avenants, riaient de si bon cœur, s'informaient des menus faits de votre existence avec un soin si
paternel, et vous ineltaicnt si bien h l'aise, qu'on s'y amusait divinement.
Je me rappelle, au contraire, des soirées passées chez certains bourgeois infatués, qui invitaient l'étudiant pour le dégrossir ou le sermonner, et je n'oublierai jamais le degré incroyable d'ennui auquel ce genre de réunions atteignait. En sortant de là on criait : ouf! il n'y avait qu'une voix pour dire : on ne m'y repincera plus!
Je dirai donc à tous ceux qui m'auraient compris : Ne vous mettez pas en peine des moyens à employer pour divertir la jeunesse, ni de la grandeur de votre habitation, ni du menu de votre dîner. Ouvrez vos maisons et vos cœurs, soyez aimables seulement. Le désir d'être utiles vous rendra inventifs, et vous verrez venir h votre secours la puissance mystérieuse qui fait bondir les jeunes poulains par les prairies, gazouiller les oiseaux dans les branches et qui, sitôt l'occasion offerte à la jeunesse, amène toute seule le rire et le chanter.
Je demande à placer ici quelques remarques suî les distractions ollerles en commun à la jeunesse masculine et, la jeunesse féminine. — On objecte les mœurs françaises à ceux qui parlent de faire fraterniser les deux sexes. L'objection est sérieuse, je l'avoue. Nos habitudes, nos préjugés, notre éducation, sont autant d'obstacles à la réalisation de
200 AUPRES DU l'OYKU
ce vœu. Il est certain que, pour organiser quelque chose de nouveau clans ce domaine, il ne faut pas s'être momifié dans les usages reçus et les ornières tracées. La peur vous prendrait, hors de la région des conventions et des o-arde-fous accoutumés. Je ne conseillerai pas non plus les chemins nouveaux h ceux qui sont trop sensibles aux jugements du monde. Ils seraient trop malheureux. Il est plus mal porté, chacun le sait, de s'affranchir d'un usage, même absurde, que de manquer à une loi sainte. Un bel accroc fait à la morale peut vous faire passer pour un esprit fort ; un accroc fait aux règles de la mode risque de vous attirer le titre de maladroit ou de rustre.
Dans un certain monde qui s'étend plus loin qu'on ne pense, un ordre de la conscience devra toujours céder le pas h ce petit mot magique : cela ne se fait pas.
Toutefois je dirai à ceux qui ne craignent pas les horions et les railleries : Qu'aurait-on fait de bon, de juste, de vrai, de magnanime dans le monde, en prenant pour règle de toujours respecter ce petit veto tyran nique : ça ne se fait pas? — H y a des jours où il faut s'insurger. Cela ne veut pas dire qu'afin de réussir dans le domaine spécial, proposé aux activités entreprenantes, il suffise d'être audacieux. Il faut ici, je le sais par expérience, encore plus de prudence que d'audace. Je ne conseille donc pas de rompre en visière à tout ce qui existe, pour iustilucr, du jour au lendemain, des fêtes où vos
l'hOSPI lAI.ITÉ 201
niles et vos fils se mêleront en camarades, comme s'il en avait été ainsi depuis le commencement du monde. L'apprentissage est nécessaire partout, cl ici comme ailleurs il faut commencer en petit. Que les parents commencent!
Vous avez des fils et des filles, invitez leurs amis et leurs amies, connaissez-les préalablement et livrez-leur votre maison sous vos yeux.
La première fois ils seront peut-être un peu gauches. Persévérez. Donnez-leur des occasions nouvelles de se rencontrer, et sans avoir l'air de régler leur programme de divertissements, fournissez-leur des idées. Surtout s'il y a une vieille grand'mère dans la maison, ne pensez pas que ce jour-là sa place soit dans un coin retiré du logis. Aujourd'hui, c'est auprès des anciens qu'il faut souvent chercher le secret de la gaieté. Nulle part on ne danse mieux que sous les vieux tilleuls, ou les grands chênes paternels. Ils étendent sur la jeunesse en fête des bras protecteurs; ainsi la gaieté de vos enfants éclora plus fraîche et plus vive sous le sourire de la vieillesse indulgfente.
Je ne rêve pas en écrivant ceci. Je me souviens, et je me dis que ce qui a existé, ce qui existe encore dans maintes familles sur cette vieille terre de France, pourrait bien se répandre pour le pins grand bien de tous. Je ne vous cacherai pas cependant que les papas et les mamans, parvenus à créer pour leurs enfants des distractions communes, ont beaucoup payé de leur personne. Non seulement il
202 AUPRES DU FOYliR
faut être hospitalier, bienveillant à la jeunesse, oublieux de soi-même; il faut encore être vigilant et perspicace, tout voir et tout savoir sans qu'il y paraisse. Mais lorsque vous aurez pris toute cette peine, vous en serez largement récompensé par le bonheur que vous aurez procuré aux autres. La plupart des gens n'ont aucune idée de la richesse inépuisable de vie, de plaisir, de générosité, d'entrain qui se développe dans la jeunesse, quand on la réunit dans des conditions normales. En l'état actuel de la société, nos jeunes gens et nos jeunes filles sont inutiles les uns aux autres, pendant les plus belles années de leur existence. Ils ont en eux des qualités qui s'atrophient, faute de soins, ou même se transforment en défauts. Je connais une foule de jeunes gens pessimistes, rongés d'intellectualisme, auxquels il ne manquerait que le contact habituel avec un milieu comme ceux que je désire voir naître. Ils auraient vite fait de se réconcilier avec la vie et de se brouiller avec l'analyse.
Et que manque-t-il à nos jeunes filles dans leur existence un peu terne et vide, si ce n'est le contact d'une jeunesse laborieuse, pleine de préoccupations d'avenir, livrée aux fortes études? Nos jeunes filles, ms direz-Tous, n'étudient que trop, et beaucoup souffrent déjà de cette éducation presque masculine. Je vous répondrai qu'il n'y a rien de tel pour faire éclore les qualités féminines et corriger les travers dont vous vous plaignez, que de réunir la
jeunesse des deux sexes. La femme se réveillera alors, soyez-en sûrs.
On nous fait deux sortes d'objections lorsque nous proposons d'oflVir ces distractions communes. La première objection nous étonne. Nous exposerions, semble-t-on croire, les jeunes filles aux pires dangers, en leur permettant de rire et de jouer avec la jeunesse masculine de leur âge.
La meilleure façon d'habituer l'homme au respect de la femme est de le mettre en contact avec des femmes respectables. Et quant à la jeune fille, c'est une erreur de croire qu'elle apprend d'autant mieux à se garder qu'elle est plus isolée. Les gens qui risquent le plus de se noyer ne sont pas ceux qu'on a familiarisés avec l'eau, croyez-le bien. Ce ne sont pas non plus les habitués du grand air, qui prennent le plus facilement des rhumes et des fluxions de poitrine. L'impureté du cœur, soyez-en bien persuadés, n'a pas de milieu plus favorable pour se développer, que l'isolement et la réclusion. C'est là que germent et pullulent les microbes malsains qu'un peu d'air pur et de liberté dissiperaient.
La seconde objection, c'est que de ce contact familier de jeunes gens tout à la joie et au plaisir de se voir, pourraient naître des sentiments plus tendres, de l'amour peut-être! Des unions se prépareraient où les convenances, la situation, la prudence qui doit présider aux affaires graves, n'auraient pas été suffisamment observées. Et les parents regretteraient, trop lard, hélas! d'avoir adopté des distrac-
lions aux conséquences si sérieuses. A cela je répondrai : le danger de se mal marier existe toujours, même dans les unions où tout semble prévu et calculé. Ce danger existe surtout pour les jeunes filles, habituellement élevées en cage, condamnées à l'obsession du mariage et exposées à voir dans le premier jeune homme venu, auquel on leur permet de parler, un mari possible ou probable. Ce danger existe encore dans la plupart des cas, où le mariage naît d'une rencontre fortuite et s'improvise en quelques semaines, entre personnes ne se connaissant pas. Il y a donc plutôt lieu de penser qu'une fréquentation plus assidue entre la jeunesse des deux sexes diminuerait le nombre des unions malheureuses. Ces enfants apprendraient h juger et à comparer. Leur nombre même et leur mélange les empêcheraient de contracter facilement des liaisons trop personnelles et trop exclusives. Ils vivraient plutôt dans la région sereine des sourires aimables et des petites flammes qui rendent le cœur joyeux, bon, généreux, que dans la région des sentiments violents, définitifs. En un mot, ils goûteraient ce que la jeunesse a de plus pur et de plus radieux, et j'ajoute, de plus moralisateur.
Mais, si de toute cette fleur d'avril il devait néanmoins, par la suite, demeurer un fruit durable, un peu d'amour vrai, où en serait l'inconvénient? En sommes-nous donc si combles ? Souffronsnous de trop d'amour? Faut-il donc se préoccuper avant tout de l'empêcher, de le gêner, de le
l'hospitalité 205
diminuer? Ilclas! le monde se meurt, parce que l'amour est devenu paimi nous un inconnu. Il a trop d'ennemis. Trop d'obstacles s'opposent à sa naissance et, quand il est né, trop de causes conspirent à sa perte. Et je ne sais de quoi cette société souffre le plus : de surabondance de corruption ou de disette d'amour. Nous n'avons pas, pour nous consoler de tant d'ardeurs impures qui consument notre jeunesse, assez de feu sacré, de forte et fidèle passion. Et si jamais le résultat de mes conseils était d'allumer quelques beaux foyers de véritable amuur, même au détriment de certains intérêts trop bourgeois, je me frotterais les mains, comme le jardinier parvenu à faire fleurir les roses à la place des chardons et des orties.