CHAPITRE XVII
Les relations, les amis. — Nos amis les pauvres.
Les relations sont indiquées par les liens de famille, les rapports d'intérêt et de travail, l'analogie des goûts. En général elles se créent dans des milieux rapprochés et c'est bien ainsi. Se mêler à des familles de condition trop différente n'est pas sans inconvénient. II ne faut pas se hausser h fréquenter les gros bourgeois, les seigneurs, les demidieux, tirer vanité de ses entrées chez eux et déserter ses égaux. A la longue à trop approcher des grandeurs, vous referiez l'expérience du pot de fer et du pot de terre cheminant ensemble, ou celle des pauvres papillons de nuit qui vont se brûler les ailes aux lustres éclatants. Nous sommes tous égaux devant la loi, la conscience et Dieu. Mais il est sage, dans ses relations ordinaires, de rester parm. ses pareils. Cela dit sans exagération. Je ne suis pas pour la classification rigoureuse et pédante.
Rien n'est plus sot que la morgue et l'esprit de caste. Il m'a toujours paru singulièrement choquant de voir les hommes se fréquenter ou s'exclure selon l'importance de leur fortune, l'antiquité de leurs titres, la hauteur de leur grade et tant d'autres signes factices. Mais autre chose est d'avoir un esprit de solidarité et de bienveillance envers les classes et les fonctions les plus diverses, autre chose est de choisir ses relations courantes. Pour se voir, se recevoir, se comprendre, faire bon ménage entre amis, il faut se rechercher entre gens de même espèce. En fréquentant trop haut, que de familles se sont appauvries! Elles ont été jetées hors de la voie simple et sûre en voulant soutenir, h côté d'amis trop puissants, un rôle au-dessus de leurs moyens. Leur travail négligé, leur avoir compromis, leurs enfants perdus par les mirages, voilà les fruits de leur imprudente ambition.
Les relations amicales et familières sont un des soutiens et des charmes de la vie. Quelques-uns les fuient. L'ami pour eux c'est un intrus, un suspect, quelqu'un qui entre chez nous pour y chercher son intérêt. Moins on en a, mieux cela vaut. Oh! les amis! entendez-vous dire souvent. Sans eux nous eussions vécu tranquilles. Ils ont amené le trouble dans la maison, donné de mauvais exemples aux enfants, vidé notre bourse, colporté nos secrets partout. Des amis, il n'en faut pas!
Certes, quelquefois ces plaintes sont légitimes. Il y a une multitude de faux amis, d'amis mala-
droits, compromettants, dangereux, auprès desquels il y a, pour nous et les nôtres, plus à perdre qu'à gagner et je ne m'étonne pas que les blessés de la vie lorsque vous demandez : « D'où vient le mal dont vous souffrez? » répondent souvent : « Ce sont des amis qui m'ont frappé. » Je ne conseillerai à personne de se lier trop aisément, de rendre trop facile l'accès de sa maison. La confiance n'est bonne qu'à condition d'avoir des limites.
Et pourtant je ne vois guère le Foyer retranché dans son isolement. N'avoir pas d'amis est un témoignage d'insuffisance pour un ensemble familial aussi bien que pour l'individu. Une maison sans amis, sans relations, à qui personne ne témoignerait de sympathie et qui n'en témoignerait à personne, ne pourrait être que morne, privée de joie. 11 est rare que celui qui n'a pas su se créer d'amitiés ailleurs, soit très tendre et très sociable chez lui. C'est un ours. Le bonheur des ours entre eux ne me fait pas envie. Admettons même qu'un intérieur absolument isolé, calfeutré contre toute relation, soit lumineux, chaud, heureux. Je déclare que malgré tout cela ce n'est qu'un cloaque d'égoïsnie.
Mais aux relations ordinaires cultivées pour le pliiisir de se coudoyer, de se parler, de se communi(|uer ses impressions et ses expériences, je viens proposer un complément trop peu connu.
216 ATJPnES DU FOYER
Parlons de nos amis les pauvres. Si le danger de fréquenter au-dessus de soi est fort recherché, je vois cultiver infiniment moins les relations en sens opposé. Elles devraient exister cependant sur une large échelle, si notre cœur parlait assez haut. Ne me dites pas que je viens pousser à des rencontres aussi disparates que celles déconseillées il n'y a qu'un instant. Ce serait méconnaître mon dessein. Le voici : il se défendra tout seul.
Chaque famille, modeste ou aisée, mais ayant de quoi vivre, doit chercher à se créer des relations personnelles, avec une ou plusieurs familles malheureuses. Cela est plus facile dans les petits centres, plus difficile dans les grands; mais plus nécessaire aussi. Nos villes modernes ont subi une sorte de groupement topographique. Nous avons les quartiers riches et les quartiers pauvres. Ici, il est rare de voir passer une personne bien vêtue, ailleurs on ne rencontre presque pas de pauvres gens, si ce n'est de ceux qui tendent la main et, la plupart du temns, ne sont pas authentiques. La distance entre ceux qui manquent du nécessaire et ceux qui en sont pourvus est par elle-même grande et regrettable. Elle s'accentue et s'aggrave par cette démarcation matérielle. Notre devoir est d'y remédier dans l'intérêt général.
Certes lef efforts ne manquent pas dans ce sens. Notre pays en a fait de considérables. Mais ils gardent un cachet trop administratif. Qui dit administration dit mécanisme, qui dit mécanisme dit rou-
tinc et abus. A travers une série de règlements, de fonctionnaires, d'institutions, les dons que vous faites aux pauvres se refroidissent et se perdent, comme la chaleur se perd à cireulcM- trop longtemps à travers des conduits trop compliqués. 11 arrive ainsi que dans notre société, où il se dépense plus du nécessaire pour entretenir nos frères déshérités, quelques-uns vivent de privation ou meurent de faim. Le pauvre a deux ennemis : le mercenaire chargé administrativement de le soigner, et le faux pauvre. En cultivant des relations directes vous supprimez le mercenaire et vous démasquez le faux pauvre. 11 n'y a tel qu'un fonctionnaire routinier pour accorder à un pauvre astucieux, sale, vicieux, ce qu'il refuserait à un pauvre honnête, peu roublard, propre, tempérant et raccommodé. C'est là un fait universel et scandaleux. Des rapports quelque peu suivis ne vous laisseraient aucun doute sur le mérite vrai de ceux que vous soutenez.
Allons aux pauvres donc, si nous voulons que nos intentions et nos dons parviennent jusqu'à eux.
Ne me dites pas : c'est impossible, je n'en ai pas le temps, je ne sais pas leur parier. On manque de temps pour les choses secondaires, on ne manque pas de temps pour celles de première nécessité. Celle-ci est du nombre. Quant aux paroles, elles naissent des circonstances et de la puissance des sentiments. Sur le terrain elles vous viendront.
La pauvreté, la vraie, la pauvreté innocente des fardeaux qu'elle porte et des maux qu'elle endure;
la pauvreté sur qui repose le faix de nos imperfections sociales, de nos vices, de nos crimes, de ta vie à toi et de la mienne, cette pauvreté-là est un vaste continent inexploré, une terre sauvage en plein monde civilisé. Que ce monde soit inconnu, voilà son danger et voilà notre honte. Connu par nous, aimé, il perdrait à la fois son horreur et son caractère menaçant.
Mais comment faire pour connaître des pauvres? — Il faut le désirer, voilà tout. Vous arrivez à vous faire recevoir chez les ministres, les chefs d'Etat, chez le pape, dans des milieux fermés vers lesquels on ne se fraie un chemin qu'à force de protections et de mots de passe. Les pauvres n'ont ni antichambre ni garde de corps; à toute heure du jour et de la nuit la misère reçoit. Je vous dirai même qu'elle vous attend. Suivez chez lui le premier enfant loqueteux de la rue, la première femme souffreteuse et malade, surtout s'ils ne vous ont rien demandé, car de ceux qui demandent il convient de se méfier. Dans une heure, si vous le voulez, vous serez au cœur de la place.
Si cette méthode dépasse votre courage, si l'imprévu vous fait peur, voici un autre procédé. Prenez n'importe quel objet de lingerie, d'habillement. Faites-vous-en raconter l'histoire par vos fournisseurs. Achetez, très bon marché, des tabliers pour vos enfants, des taies d'oreiller, des mouchoirs ou des jouets. Faites votre petite enquête sur leur provenance, jusqu'à ce que vous ayez retrouvé la
première main. Vous aurez bientôt rencontré des travailleurs, des femmes et des jeunes filles qui meurent de faim tout en tirant l'aiguille ou en collant du carton, du matin au soir. Remontez aux sources d'où viennent presque tous les objets qui constituent notre mobilier et notre nourriture. Là encore vous trouverez du monde qui vous attend.
Une fois reçu, admis, étudiez ce qui est sous vos yeux. Revenez de temps en temps, suivez, causez, pénétrez dans le fond. Quand on ne les connaît pas, les pauvres gens se ressemblent tous. Mais il faut se donner la peine de les étudier de plus près. Vous creuserez donc. Vous saurez le passé, l'histoire, les luttes, les deuils, la vie enfin. Sous le pauvre vous trouverez l'homme, un homme exactement semblable à vous, ayant encore plus besoin d'un peu de tendresse que de pain. Une fois arrivé là, vous ne vous arrêterez plus, vous aurez fait la découverte d'un monde. C'est une école perpétuelle que de voir vivre les familles malheureuses. Les moindres détails sont intéressants : le menu, le couchage, l'habillement, les relations familiales. Vous ferez d'étranges découvertes sur l'éducation des enfants, le sort des vieux, le martyre des femmes. Aucun livre, aucune peinture ne vous dévoilerait ce que vous verrez là de vos yeux. Allez-y. Faites mieux, prenez-en votre part. Et vous verrez alors combien de choses vous pourrez tenter pour ces frères, et qu'il est bien préférable de les connaître soi-même plutôt que de leur adresser une libéralité
anonyme. Vous serez même souvent surpris du peu qu'il faut pour donner un peu de joie.
Entre mille, écoutez cette histoire :
Un pauvre vieil homme se mourait dans un faubourg. Près de là demeurait une jeune dame, qu'il avait souvent vue, lorsque infirme il s'asseyait au pas de la porte. Elle avait une figure douce, souriante, saluait le vieillard en passant, lui envoyait quelquefois un petit repas et un jour lui avait offert un bouquet de fleurs. Aussi le pauvre homme lui avait-il voué dans son cœur une adoration véritable. Près de sa fin il la demanda. Elle vint : « Que puis-je faire pour vous? dit-elle. — Vous asseoir là simplement, un moment. J'éprouve tant de bien à vous voir. Ne me plaignez pas, ne me regardez pas tristement, ayez votre bonne figure de toujours. Il me semble après cela que je m'en irai plus doucement '. »
Mais je vous parle de ce que vous donnez aux pauvres. N'oubliez pas ce que vous en rapportez.
Près d'eux vous apprenez h vivre et h vous contenter. Nous sommes habitués aux longues prévisions, aux espérances d'avenir, aux craintes perspicaces. Nous asseoir près de ceux qui n'ont pas d'avenir et qui vivent à peine au jour le jour, nous