CHAPITRE XXII La Religfion du Foyer
Arrivé au terme de ces réflexions inspirées par la vie domestique, je voudrais élever mon regard, résumer ce que j'ai éprouvé.
A cette hauteur le Foyer m'apparaît comme un centre religieux, où a puisé largement la religion elle-même dans ce qu'elle a de plus intime et de plus durable.
Tout d'abord considéré en lui-même, avec ses attaches, ses émotions, ses trésors sacrés, le foyer est bien un sanctuaire. Comme la divinité, il a ses crovaiits, ses fidèles, ses autels, ses fêtes, ses rites, son mystère. Quelques-uns, qui n'ont plus de religion, ont gardé celle-là. Ils y croient, s'y tiennent, s'en nourrissent. Aucun sacrifice ne leur paraît exagéré pour la sauvegarder. Y toucher, ils le sentent bien, c'est toucher aux racines de la vie; la souiller, la profaner, c'est commettre le crime de blasphème. Je regrette qu^n puisse avoir perdu cette grande
lumière de l'âme qu'on appelle la foi religieuse. Mais je suis heureux si clans ce malheur, dans cet écroulement, on a pu garder la religion du Foyer. Nous sommes là, devant un de ces points où l'humain sans cesse touche au surhumain, où tout ce qui arrive dépasse le moment présent et les vues utilitaires, où des forces cachées et puissantes exercent incessamment leur action. 11 est impossible qu'un homme qui a le culte de la famille, n'y trouve pas journellement un soutien pour la bonne vie. Par cela seul qu'il aime et respecte quelque chose au-dessus de son existence personnelle, son cœur échappe aux dangers de l'individualisme outré, de l'égoïsme sans contrepoids. Il marche moins peutêtre par des principes et des doctrines que par des souvenirs, des habitudes, par le cœur et les entrailles. Ses appétits sont réprimés et domptés par la miséricorde. Le sauvage en lui, cet être sans égard et sans frein qui sommeille en chacun de nous, se trouve avoir affaire au père, au fils, au frère et y rencontre son maître.
L'énergie moralisatrice de la famille ne peut être niée que par ceux qui ne l'ont jamais connue. Pour ma part, il n'y a aucun pouvoir dans le monde qui puisse se mesurer avec celui-là. En ce temps de décomposition, ou tout au moins de fermentation, il faut se retremper aux sources primitives, revenir aux éléments de toute religion, de toute morale, de toute société. Toutes les choses humaines sont en germe dans la famille. Elle est à la base de
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rédificc. La fortifier, la respecter, la purifier, l'eiirichlr de grâce, de joie, de bonté, de vérité, de justice, c'est bâtir la cité, affermir l'humanité, susciter des alliances h toutes les forces salutaires, des obstacles à toutes les entreprises du mal. Répandre des idées qui relâchent le lien de famille, créer des institutions qui l'entravent et le compromettent; maintenir des intérêts matériels qui le détruisent; enseigner des doctrines religieuses qui lui enlèvent sa place centrale, c'est porter la hache à l'arbre de vie. Il ne saurait y avoir de vérité sociale ni religieuse en contradiction avec le lien familial. L'effet qu'elles produisent sur ce bien est leur pierre de touche.
Si la religion du foyer comptait plus de fidèles, il n'y aurait pas tant de brebis égarées parmi nous. Nous serions plus sociables, plus cléments, plus tempérants, plus chiistes, moins lâches devant l'injustice, meilleurs aux petits, plus respectueux de tout ce qui est vénérable, plus humains pour la vieillesse courbée, pour tout ce qui souÛre enfin. J'estime que lorsqu'il songe au sanctuaire de la famille tout homme doit se frapper la poitrine. Sous une forme ou sous une autre, chacun l'a profané chez soi ou chez autrui. Il y a de salutaires réflexions à faire, d'utiles examens de conscience à établir.
Mais le monde du foyer est en outre une source où s'alimente la religion proprement dite. Les réa-
lités supérieures se révèlent à l'homme par un certain nombre de moyens. Dieu paile à l'homme dans toutes les langues, par tous les signes. L'univers entier est un verbe dont le sens est cette vérité sublime et cachée, que notre âme altérée cherche à travers toutes les formes. Dieu parle dans les magnificences de la création, dans les forces et les merveilles de la nature; il parle dans le mystérieux enchaînement des événements historiques, il parle au sein de nos consciences. Pour celui qui n'a pas perdu l'usage normal de ses facultés, chaque fait est un jalon vers l'infini, chaque sentier mène vers les sommets, chaque filet d'eau qui serpente par la prairie conduit à l'Océan. Toute apparence même fugitive est un symbole des choses éternelles.
Mais il y a des faits qui plus que d'autres ont une puissance évocatrice. 11 y a des points où le voile qui nous sépare du monde impérissable est plus diaphane et le contact plus direct. On y éprouve quelque chose de ce que les anciens devaient éprouver lorsque la voix des oracles leur criait : « Deus, ecce Deus ! » ce qu'éprouvait Moïse en Horeb en s'entendant dire : « Ote tes souliers, la terre où tu marches est une terre sacrée. » Le foyer est une de ces régions.
Même sur le plus vieux sol historique, à l'ombre des plus vénérables sanctuaires, je n'ai éprouvé avec plus de force ce qui nous fait tressaillir de crainte et de bonheur lorsque nous disons : « L'Eternel est en ce lieu, c'est ici la porte des cieux! »
Parmi les saintes vieilles choses balbutiées sur Dieu par l'infirmité humaine, beaucoup ont été entendues d'abord sous l'humble toit familial. Le plus doux nom qu'il donne à Dieu, l'homme l'a cueilli sur des lèvres d'enfants. Abba est un des premiers cris de toutes les langues. Le Christ l'a pris dans les berceaux pour en faire à Dieu un hommage de tendresse et de confiance, à l'homme une source de consolation, de rassurante clarté dans les ténèbres de la vie.
Celui qui est bien solidement pris dans le lien familial se trouve en correspondance avec le fond caché des choses, h travers des intermédiaires établis par la volonté divine. Dieu a voulu que nous nous devions la vie les uns aux autres. Soyons, en toute vérité, des pères et des enfants et par la fidélité aux saintes lois vitales nous serons les uns pour les autres des mess.igers de Dieu.
Je ne pense pas qu'un père ou une mère puissent rester insensibles à l'absolue confiance que leur 'émoignent leurs petits enfants. Quand nous les tenons ainsi dans nos bras, rassurés, paisibles, au comble de la sécurité et du bonheur d'être aimés, ne sentons-nous pas que nous obéissons à quelque chose de plus grand que nous?
D'où leur vient, à ces petits, la foi tranquille qu'ils ont en nous? Pourquoi rien ne peut-il les troubler quana nous les pressons sur notre cœur? (^ui donc sommes-nous pour inspirer une confiance iiifinio? Nous sommes un des anneaux de la chaîne
qui va de Dieu jusqu'à ces chers derniers-venus. Leur calme indique que la chaîne tient bon et que l'amarre est solide.
Pourquoi donc, toi qui inspires confiance, n'as-tu pas confiance? Pourquoi, toi qui donnes la paix, n'astu pas de paix? C'est parce que tu es sorti de l'accord et que tu n'as plus conscience du lien qui te tient. Tu as pris les quelques vues fragmentaires que ta raison a rassemblées sur le monde et tu t'en es fabriqué un univers chancelant qui menace de crouler sur ta tète. Et pendant que ton fils dort sur tes genoux, sûr comme les astres qui vont leur chemin, toi son abri, tu te sens vermoulu. De vous deux c'est lui qui a raison quoiqu'il ne raisonne pas encore. Imite son exemple, tu en as le droit. Ce que tu es pour lui, un autre l'est pour toi. Puisqu'il t'appelle Père, apprends sa langue, regarde plus haut et t'enveloppant de la confiance que tu inspires, remonte vers la source dont elle émane et ne crains pas malgré l'ombre de dire à ton tour : Père!
C'est une bien petite main que celle de l'enfant, mais il n'y a pas de main de prophète ou d'apôtre plus puissante que celle-là pour montrer le Père des Cieux. Je n'ouvre les livres saints qu'avec un respect mêlé d'adoration, non seulement à cause de leur contenu, mais à cause des souvenirs accumulés sur eux par tant d'esprits divers qui les ont lus à travers tant de siècles; j'attache la plus grande importance aux doctrines, aux traditions, aux rites
même du culte extérieur. Rien de ce qui donne une forme et une voix à l'âme humaine ne me laisse indifi'crcnt. Mais jamais aucun écrit, aucune parole, aucune cérémonie, quelle qu'en fût l'imposante majesté, ne m'a ému comme, le soir, sur l'oreiller, la prière de mes petits enfants.
Ce qu'il y a de plus solide dans la religion nous l'avons reçu comme enfants. Cela s'est logé plus bas que les opinions raisonnées et les croyances apprises, dans ce domaine où les premières impressions sont comme confondues avec les racines de l'être. Cette religion-là vient avant les dogmes, avant les distinctions de sacristie, c'est la pure et simple piété. Elle survit aux orages de la pensée, aux transformations des credo. Elle est un lien entre tous ceux qui sont pieux, humainement pieux, peu importent leurs formules. La culture de cette religion encore anonyme, sans drapeau ni estampille, est une chose essentielle. Plus on avance dans la vie, plus il faut s'y tenir. Rien n'est plus capable de vivifier la foi en général, de faire remonter la sève au vieil arbre des t.oyances séculaires et de faire pousser quelques rameaux verts parmi tant de branches mortes. Rien ne serait plus apte à créer, entre croyants d'orientation divei'se, un terrain de fraternité. Nous aurions alors un peu moins de formalisme, de fanatisme, d'hypocrisie, moins
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d'hostilité religieuse, de diplomatie ecclésiastique; mais plus de foi véritable, plus de soutien effectif pour vivre et mourir. Et peut-être de temps en temps les fidèles des divers sanctuaires en arriveraient-ils à pouvoir dire ensemble comme les enfants le soir : « Notre Père qui es aux Cieux. » Je serais disposé à offrir bien des sacrifices sur l'autel de cette religion-là, et je me sentirais bien heureux de m'asseoir en silence parmi les fidèles de tous les cultes, devenus ainsi vraiment des Frères, pour m'entendre dire en joignant les mains : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. »
Il est difficile d'énumérer tout ce que la religion doit h la famille. Sa vitalité est en raison directe de ce qu'elle en reçoit et de ce qu'elle lui donne. Une religion réduite à des cérémonies publiques sans écho au foyer, dédaigneuse de l'autel domestique, jalouse du monopole de la propagation des doctrines et que les pères et les mères ne contribuent pas à enseigner, ne peut que décroître en influence. Peutêtre est-elle garantie contre les transformations qui naissent de l'initiative des individus. Mais elle perd lentement le contact avec la vie, avec les âmes et les consciences. Elle descend au rang d'un costume de théâtre, que l'on dépose avec aisance une fois la pièce jouée.
Quand les institutions officielles en qui la reli-
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gion s'inciirne, les dogmes qui lui servent de véhicule, ont g'igné de l'âge et de l'importance, on les voit ([uelqiiefois oul)licr leurs origines. Pareilles h des nobles qui ne se souviennent plus de la roture des aïeux, ces puissances majestueuses se persuadent qu'elles ne descendent que d'elles-mêmes, et c'est une faiblesse autant qu'une ingratitude. Il y a dans l'Ancien Testament une page merveilleuse qui devrait les ramener à une appréciation plus juste. Tout le monde connaît l'épisode du songe de Jacob. Fugitif, ayant h ses trousses son frère animé d'un ressentiment légitime, harassé d'émotion et de fatigue, seul dans cette nuit du désert où toujours rôde quehpie fauve, le jeune homme se laisse tomber sur le sol et prend pour oreiller une pierre. Son cœur est plein d'angoisse et de douleur, il se sent perdu dans le vaste monde hostile et froid. Mais la lassitude l'emporte, Jacob s'endort et son rêve est aussi beau que la réalité était sombre. Sur une échelle de lumière montant jusqu'au ciel, il voit les ancres secourables monter et descendre : Dieu même se met à lui parler. Et que dit-il? II dit : « Je suis l'Eternel, le Dieu d'Abraham ton père et le Dieu (Thaac. »
Ainsi donc le roi des rois, le seigneur des seigneurs, l'absolu qui demeure dans l'inaccessible lumière, auprès de cet enfant, se recommande du père et du grand-père. Il semble lui dire : « Ne crains rien, je suis avec toi, tu peux avoir confiance, tes pères me connaissent. » Quel plus grand hommage
pourrait jamais être rendu au foyer des hommes? Celui qui eût pu dire : « J'ai fait les soleils et les étoiles, les montagnes et les océans, je suis dans la tempête et dans la brise légère, dans l'éclat des jours et dans les ténèbres de minuit », préfère se réclamer d'un souvenir de famille. Il veut tenir à l'homme par le même lien qui fait que les pères tiennent aux enfants.
On pourrait dire aux religions et à leurs représentants : Méditez cette page. Vous vous réclamez de votre antiquité, de votre autorité, de votre puissance, de la solidité de vos constructions dogmatiques, de la splendeur de vos temples. Certes tout cela ne manque pas de valeur. Pour nos intelligences, nos imaginations, nos oreilles et nos yeux, il y a là de quoi convaincre, fasciner, surprendre, charmer, entraîner. Mais il est un sentier caché qui conduit plus loin que ces choses, qui conduit au centre des êtres, au cœur. Celui qui marche sur ce sentier est le plus fort. Croyez-en le Dieu qui l'a tracé et n'a jamais dédaigné d'y marcher lui-même.
Marquons enfin un dernier emprimt dont les éléments sont fournis par la maison paternelle et les images qu'elle évoque. Tout toit est fragile, tout foyer s'éteint. Le nid est déchiré par le temps ou l'orage, et les habitants dispersés h tous les vents. Et sur les débris de la demeure qui nous vit grandir,
parmi les ruines que la vie va multipliant, la nostalgie nous prend d'une demeure éternelle. Notre espérance est en une cité permanente où il n'y aura plus ni deuil ni séparation, où plus personne ne sera orphelin, perdu, solitaire, où les pèlerins arrivés au but secoueront leur poussière et déposeront leur bâton, où la famille enfin complète, immense, réconciliée, se reposera dans la grande paix de la maison paternelle.
Va nous t'en aimons mieux encore, humble toit de la terre, puis([ue tes liens et tes aflections sont rhumaine prophétie d'un accomplissement divin, puisque tu es le symbole d'un abri qui n'a pas été construit par des mains mortelles, et dont Jésus a dit: Il y (i beaucoup de demeures dans la Maison de mon Père.