‹ Auprès du foyerChapitre 33 sur 35 · SOUVENIRS, TRADITIONS, RELIQUES · texte numérisé non relu

SOUVENIRS, TRADITIONS, RELIQUES

Le souvenir est une des grandes forces morales et sociales. Dépourvu de traditions, l'homme manque d'un élément essentiel. Infidèle à ses souvenirs, il est comme une branche détachée de l'arbre. J'estime que la piété des souvenirs doit être cultivée et inculquée aux générations qui arrivent. C'est un tonique puissant. Il va sans dire qu'il ne faut rien exagérer. Quelques-uns ne peuvent se séparer de rien, ni d'un chiflon de papier, ni d'aucune vieillerie, quel qu'en soit le nom. Ils en encombrent leur demeure, ils en embarrassent l'activité. N'oublions jamais que la juste mesure est partout nécessaire. Rien de trop! Après cela, qu'il me soit permis de m'abandonncr de tout cœur au penchant salutaire pour tout ce qui rappelle les jours disparus.

Je commencerai par les petites choses. Laisseznous le plaisir, vous qui muez d'habils à chaque saison nouvelle, de nous attacher à un vieux chapeau, h un vieux paletot, et de nous liguer avec eux contre le changement perpétuel. J'admets que vos vêlements soient plus présentables, plus conformes à la mode du jour et fassent mieux valoir vos personnes. Mais ils sont d'hier et demain ne seront plus. Nobles étrangers qu'un jour amène et que l'autre reprend, ils ne font que passer et ne s'attachent pas. De loin ils nous empêchent de vous reconnaître, et de près ils nous apparaissent comme de trop fré-

quentes métamorphoses, sous lesquelles on est obligé de vous chercher et qui parfois vous rendent assez différents de vous-mêmes. Chano-er de vêtement, c'est un peu changer de figure, c'est quelquefois changer d'idéal.

J'aime les vieux habits ! Ce sont des amis éprouvés, des compagnons de travail et de lutte. En prenant ce vieux bâton, en arborant ce vénérable couvrechef, il me semble que nous nous associons ensemble pour dire à la face du monde mobile et capricieux : nous maintiendrons! Avec ce vieux manteau sur les épaules, je crois m'étre investi de fidélité, d'inébranlable attachement h ce qui demeure. Ne me l'arrachez pas sous prétexte qu'il faut faire la charité : où est le pauvre qui jamais a refusé un vêtement neuf? offrez-lui du neuf de ma part. Pour moi je préfère le vieux. Si ce n'était pas de l'idolâtrie, je dirais que je l'adore.

J'en dirais autant des costumes provinciaux, des meubles anciens. Ah! les vieux poêles, les vieilles armoires, la vieille vaisselle. Voilà qui parle au cœur et à l'imagination ! Ce ne sont que des meubles, certes, comme d'autres, pour les gens à conventions, d'un positivisme obtus ou pour les tristes blagueurs, qui ne peuvent s'empêcher de trouver grotesque tout ce qui date d'un autre siècle. Mais il y a un langage dans ces objets, une haute et paternelle sagesse dont on aurait bien tort de se priver. Les productions « dernier cri » ne connaissent ni cette langue ni celte sagesse.

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Quelques-uns conservent chez eux des vieilleries qui sont comme des témoins d'une gloire passée, des preuves qu'ils ont des ancêtres et descendent de gens bien situés. On offre souvent de moins bonnes places aux souvenirs modestes. Quel vilain enfantillage! Sommes-nous assez bornés d'esprit pour que de semblables choses se rencontrent! Vous exposez les croix, les sabres de vos aïeux ou leurs meubles armoriés. C'est très bien. Mais si vous avez un marteau de forfreron, une lime de serrurier, des ciseaux de tailleur, une serpe de vigneron, une scie, un rabot, une truelle qui vous viennent de quelque brave ouvrier votre grand-père, il faut les mettre à la même place d'honneur. Si la famille s'est élevée h l'aisance, la vue de ces outils fera à vos enfants un bien extrême. Racontez-en l'histoire, et, de peur qu'elle ne se perde, fixez-la dans quelque livre de famille, parmi d'autres faits mémorables. Vous contribuerez ainsi à augmenter et h garantir le patrimoine spirituel des vôtres. Leur laisser du bien est bon; leur donner de l'instruction ne nuit pas; mais le meilleur, c'est de nourrir leur âme de vigoureuses traditions.

Quand le souvenir a pour objet des aïeux ou des ancêtres depuis longtemps disparus de nos rangs, il s'y attache une sorte de sérénité bienfaisante. Sorti des régions douloureuses et voilées du premier

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deuil, il prête à ceux qui sont partis une physionomie calme, exempte de nos luttes et de nos tristesses. Il n'en est pas ainsi des morts contemporains, de ces membres de la famille, jeunes ou âgés, que nous avons vus mourir près de nous, dont la place est vide au foyer. Sur la tombe récente où ils dorment nous pleurons des larmes amères, leur pensée nous accompagne, nous angoisse. Il nous semble qu'ils sont retranchés de la famille, relégués, exilés, oubliés quelque part, et parfois il nous est pénible de voir que la vie continue sans eux.

Leur image n'a pas émergé encore de la région sombre des tombeaux, dans la région lumineuse où elle doit se transfigurer. En la gardant présente dans nos âmes, faisons un effort constant pour les dégager du crêpe qui les couvre, pour les délivrer de ce que les dernières misères et les suprêmes combats ont mis dans leurs traits de troublant et de terrifiant. Rétablissons peu à peu leur figure normale. Cela aussi est une victoire sur la mort, du moins sur ce qu'il y a en elle de matériel, de brutal. Il ne faut pas qu'elle nous défigure ceux que nous aimons. Nous avons le droit, le devoir de réao-ir contre ses négations. C'est là un signe de vraie piété, de foi active et d'affection puissante. Notre confiance en Dieu et aux destinées de l'âme humaine vient s'unir h l'ardente sympathie que nous avons pour nos chers morts, afin de les débarrasser des traces de destruction sous lesquelles, dans les premiers moments du départ, tout leur être semblait

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s'évanouir. La mort multiplie sous nos yeux les témoignages de notre néant et de notre incurable faiblesse. Ces témoignages nous les acceptons pour ce qui concerne les vanités ambitieuses, les entreprises contre la justice et la vérité, toute l'œuvre immense mais caduque du mal, en nous et autour de nous. La mort est laite pour détruire ces choses-là et leur assigner leur vraie place dans la poussière. Mais nous aurions tort d'accepter ses démonstrations et de les étendre h tout ce qui est de l'homme, à sa vie intérieure, à ce qu'il y a en lui de divin et d'impérissable. Il y a des choses contré lesquelles la mort ne prévaut pas. Si notre espérance religieuse pouvait chanceler, l'alTection profonde viendrait à son secours.

Tout ce qui est bon est fait pour se soutenir mutuellement. Quand on aime vraiment quelqu'un, il ne suffit pas qu'il soit mort pour qu'il ne soit plus rien à nos yeux. Si nous pouvions un instant l'admettre, nous nous sentirions complices du néant. La mort nous le rend plus cher, augmente ses droits, sanctifie sa place dans notre cœur où nous le gardons bien aimé et bien vivant. Ce que nous faisons là sous l'impulsion d'un instinct sacré, n'est que le premier pas vers des pressentiments et des certitudes plus hautes. Suivons le chemin. Dieu l'a tracé, il en connaît la direction et la fin.

J'estime que le souvenir aimé des morts est un des éléments les plus énergiques de la vie de famille. Mais il faut qu'il subisse lentement la métamor-

phose que nous indiquons. Laisser le voile s'épaissir sur ceux qui sont partis et s'étendre sur les vivants, accabler ren(\ince, étouffer la maison, c'est une pratique funeste. Nous devons autre chose aux chers morts ainsi qu'aux vivants. Il faut maintenir le lien de solidarité, garder près de nous, en esprit, ceux qui ont disparu du monde visible, les associer à notre existence et nous habituer par le commerce avec eux, à vivre plus haut que ce qui se touche et se voit. Faisons souvent, en souvenir d'eux, les choses qu'ils ont aimées, inspirons-nous de leur esprit, travaillons à la tâche qu'ils laissèrent inachevée, et parlons d'eux en famille comme on parlerait de chers absents. Ainsi peu à peu, au-dessus du cercle des vivants, un cercle d'amis invisibles se formera, amis paisibles et doux qui mettront sur nos fronts des pensées de tendresse, de pardon, de courage, augmenteront notre puissance pour la vraie vie et nous délivreront de ce que peut avoir de troublant l'idée de notre fin, La solidarité maintenue avec les morts, c'est la solidarité consolidée avec les vivants, c'est la foi augmentée en Celui pour qui les vivants et les morts ne font qu une seule grande famille indivisible.

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