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CHAPITRE XIX

La voie vers le Seigneur.

Ces discours et ces conseils produisirent sur mon esprit le plus salutaire effet. Rentrée chez moi, je les méditais à loisir , et ne pouvais que m'en avouer toute la sagesse ; mais quoique mon esprit fût persuadé , mon cœur cependant hésitait encore , ou plutôt la moindre occasion me faisait retomber comme malgré moi dans

mes fatales habitudes. Ma conversion projetée était presque un dépit, un coup de tète autant qu'une sage résolution, et j'apportais dans son exécution toute la vivacité et toute la légèreté de mon caractère. Aussi me voyait-on tantôt assidue pendant plusieurs jours de suite aux offices et aux instructions que l'Eglise multiplie pendant le saint temps du carême , et tantôt changeant brusquement de genre de vie , à la moindre occasion qui s'offrait tant soit peu séduisante , rechercher avec plus d'ardeur que jamais les distractions et les plaisirs auxquels j'avais prétendu la veille adresser un éternel adieu . Je me reprochais , il est vrai , ces variations chaque fois que quelque nouvelle contrariété , ou seulement que mon désœuvrement me portait à reprendre mes exercices interrompus de piété ; je me promettais bien que c'était désormais fini pour toujours , et que je ne me laisserais plus de nouveau entraîner dans le monde j mais la piété elle-même, si douce et si suave pour les personnes qui lui ouvrent un cœur bien préparé, n'avait pour moi que des ennuis et des

dégoûts qui me laissaient dans un état aussi triste que celui que je venais de quitter, et m'invitaient ainsi à une nouvelle chute encore.

Mécontente et lasse de moi-même , j'expliquais un jour mes mécomptes à Mme de Quesneau , et lui témoignais ma surprise de ne pas trouver dans les exercices religieux auxquels elle se livrait , les consolations qu'elle y trouvait elle-même.

■ Ce que vous m'apprenez m'afflige plus qu'il ne m'étonne, me répondit-élle ; il ne pouvait même en être autrement. Vous payez aujourd'hui la dette que vous avez contractée par la dissipation dans laquelle vous avez vécu jusqu'à ce jour. Ne vous découragez pas cependant , ma chère Aurélie ; un peu de bonne volonté et de persévérance, et Dieu vous aidera , soyez-en sûre. Si le résultat de mes réflexions sur ce sujet peut vous être agréable, je vous expliquerai comment j'entends la piété d'une femme obligée de vivre dans le monde, et les moyens qu'elle doit employer pour la conserver.

— Ce sera un important service que vous me

rendrez, puisqu'il préviendra toutes mes maladresses et fixera toutes mes incertitudes.

— D'abord je voudrais qu'elle donnât pour fondement à sa piété une pensée courte et énergique, formulée le plus brièvement possible, qu'elle aurait constamment présente à l'esprit , et qu'elle opposerait à toutes les séductions de tant de nature qui ne viennent que trop souvent l'assiéger. Cette pensée serait celle-ci : Je ne suis pas sur la terre pour m'y amuser plus ou moins pendant quelques jours ; f y suis uniquement pour mériter le ciel , en remplissant tous les devoirs que Dieu m'impose. Avec une telle pensée, il me semble qu'il ne sera plus de peines qui ne doivent lui paraître légères, plus de sacrifices qui ne doivent lui être faciles, plus de devoirs qu'elle n'accepte avec joie.

« En thèse générale , une femme qui est obligée de vivre dans le monde , et qui veut y vivre pieusement , doit commencer par se réserver un certain temps dans la journée, qu'elle consacrera uniquement à des exercices de piété. Je ne vous demande pas plus d'une heure, Aurélie;

pendant ce temps , vous irez à la messe et vous ferez chez vous quelques prières et quelques lectures de piété. Les dimanches sont plus spécialement les jours du Seigneur; vous les lui consacrerez d'une manière plus particulière; vous entendrez , non pas une messe basse , mais la grand'messe, les vêpres et le sermon, et vous doublerez chez vous le temps réservé pour les exercices pieux.

« Vos devoirs envers Dieu ainsi réglés , tous les autres ensuite en découleront naturellement comme autant de conséquences indispensables. Ces exercices pieux , en effet, n'ont d'autre but que de lui dire et de lui prouver que vous l'aimez; mais si vous l'aimez, vous ne devez vous présenter qu'avec les plus grandes précautions dans tous les endroits où vous êtes exposée soit à l'offenser vous même , soit à le voir offensé par les autres ; vous devez également vous porter avec plaisir à l'accomplissement de tout ce qu'il vous ordonne. De là, la fuite, autant qu'il vous sera possible , du monde et de ses plaisirs ; de là, aussi , les soins que vous devez à votre mari , à

vos enfants, à vos domestiques, à vos affaires , à votre maison ; de là , enfin , l'obligation où vous êtes de secourir les malheureux ; car vous ne pouvez ignorer qu'en faisant toutes ces choses, non-seulement vous vous rendez agréable à Dieu , mais que même vous l'offenseriez trèsgrièvement en ne les faisant pas. C'est dans ce sens que les maîtres de la vie spirituelle nous disent que la vie d'un chrétien doit être une prière continuelle, car la prière la plus agréable à Dieu est de faire sa volonté. Trouvez-vous encore dans tout cela quelque chose de trop difficile?

— J'ai essayé , et je n'ai rien fait de bien.

— Recommencez votre épreuve, et recommencez-la d'une manière différente; faites moins de prières , et occupez-vous davantage d'autres bonnes œuvres , ainsi que des soins domestiques , qui font également une partie essentielle de vos devoirs. Que votre mari , que vos parents, que vos domestiques, que tout ce qui vous approche ressente de même les heureux effets de votre conversion , et que tous aient lieu de

s'en applaudir ; c'est le meilleur moyen de les engager à vous imiter. Surtout point d'affectation dans votre conduite; ne vous cachez pas de votre changement, mais n'en faites pas parade; évitez tous ces petits tons, tous ces petits airs contrits, que je ne crains pas d'appeler des minauderies de dévotion. Gardez-vous de ce zèle imprudent qui ne sait apprécier ni les temps , ni les lieux ; de cette sévérité qui n'a que des reproches à adresser aux autres; de cette pruderie qui voit du mal dans les choses les plus innocentes : il y a presque toujours plus de grimaces que de véritable piété dans toutes ces démonstrations , et elles ne peuvent que rendre la religion ridicule aux yeux du monde. Montrezvous en tout et partout ce que vous êtes naturellement, bonne , aimable, vive , enjouée ; ces qualités n'excluent nullement la réserve qui convient à une femme, et plus encore à une femme qui fait profession de piété.

— Tout cela, j'en conviens, Élise, est séduisant dans votre bouche , mais dans la pratique il doit s'y rencontrer bien des obstacles.

— Pour vous aider à les vaincre , joignez au souvenir fréquent de la pensée que je vous ai citée l'habitude de vous mettre souvent en la présence de Dieu par une courte aspiration vers lui ; de toutes les pratiques de piété , c'est la plus facile ,et celle peut-être qui produise les plus heureux effets. Elle ne demande pas de temps , pas de dérangement de nos autres occupations ; à toute heure , en tout lieu, quoi que nous fassions, nous pouvons nous y livrer, et ce ne sera jamais sans fruit. Au milieu des plus nombreuses réunions, des conversations les plus animées, des affaires les plus sérieuses , des plaisirs les plus entraînants : à pied , en voiture , à la promenade, chez nous, toujours et partout, nous pouvons élever notre pensée vers Dieu , et lui dire tantôt: Mon Dieu, je vous aime ; tantôt: Mon Dieu , secourez-moi ; tantôt : Mon Dieu , je vous loue et je vous adore ; tantôt: Mon Dieu, je vous offre celte peine ; tantôt enfin : Mon Dieu, je vous remercie de cette faveur. C'est par cette pratique souvent répétée que le chrétien apprend à rapporter à Dieu toutes ses pensées,

toutes ses paroles , toutes ses actions , et qu'il attire sur lui les grâces dont il a continuellement besoin pour remplir fidèlement tous ses devoirs. »

Ainsi fortifiée par les encouragements et les conseils de Mme de Quesneau , je me remis à l'œuvre avec un nouveau zèle. Plusieurs bous livres qu'elle me prêta , les instructions religieuses que j'entendis à ma paroisse, dont je suivis les offices avec régularité, et, plus que tout cela peut-être encore , la mort de la comtesse de Saint- Alban, qui me fit faire de sérieuses réflexions sur le néant de la vie et de ses promesses , me fortifièrent de plus en plus dans mes résolutions, et déjà depuis plus d'une semaine je suivais avec une fidélité admirable le plan qui m'avait été tracé , lorsqu'une tentation trop séduisante vint s'offrir, qui faillit faire crouler encore une fois toutes mes belles déterminations : c'était une invitation à un bal de la mi-carême que devait donner la marquise de Longpont , et auquel devait assister tout ce qu'il y avait de plus brillant dans la haute so-

ciété de Paris. Ma pauvre tète tourna à cette nouvelle ; un tel sacrifice me parut au-dessus de mes forces ; et cependant je sentais au fond de mon cœur le désir de rester fidèle à mes nouveaux engagements. L'esprit d'une femme est fertile en inventions, et le mien \ combattu par ces deux désirs opposés , ne resta pas en arrière. Me rappelant ce que Mme de Quesneau m'avait dit de la soumission qu'une femme doit à son mari, je bâtis là-dessus mon plan, pour faire servir mon devoir à l'intérêt de mon plaisir.

« N'est-ce pas, mon ami , dis-je au marquis , que tu tiens à ce que j'aille à ce bal?

— Moi! ma chère Aurélie, me répondit-il alors cruellement complaisant , pas le moins du monde ; tu feras tout ce que tu voudras , je t'en laisse entièrement maîtresse.

— Je crois bien que j'irai, je vois que cela te fera plaisir.

— Comme tu voudras, mais surtout que ce ne soit pas pour moi , je serais fâché de te contrarier. »

Ce n'était pas ce que je voulais, et j'eusse

ÀURÉLIE. l28f>

donné cotte fois bien des choses pour entendra Alfred m'intimer un ordre positif. Désolée du peu de succès de mon petit stratagème , je boudai toute la soirée, et la journée du lendemain se serait probablement encore passée de même, si Mme de Quesneau , qui venait souvent me voir pour m'entretenir dans mes bonnes résolutions, ne fût venue fort à propos m'inspirer de plus généreuses pensées et me montrer le ridicule de ma prétendue finesse. Honteuse de moimême, je promis de ne plus pensera ce malheureux bal , et je tins parole. Le moment où je vis partir mon mari seul me fut pénible , mais je triomphai de mes regrets , et Dieu m'en récompensa par une plus grande effusion de grâces , qui me rendit de plus en plus facile la voie nouvelle que j'avais embrassée.

C'est ainsi, ma chère Louise, que j'ai pubriserles liens qui m'attachaient au monde. Frappé de mon changement de vie et de ses heureux effets , mon mari est revenu lui-même à des sentiments plus chrétiens et à une vie moins dissipée. Heureux aujourd'hui l'un par l'autre,

nos jours, consacrés à la piété et à toutes les vertus quelle inspire , s'écoulent dans un tranquille bonheur, plus précieux mille fois et plus durable que tous les bruyants et passagers plaisirs que le monde présente à ses \ictimes comme un appât trompeur.

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