‹ AurélieChapitre 20 sur 22 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Conversation édifiante.

A peine étais-je rentrée chez moi depuis un quart d'heure , que je reçus la visite de Mme de Brésimond. Cette ennuyeuse femme, qui ne savait que faire de son temps , avait l'habitude d'aller ainsi gratifier de sa présence une douzaine de personnes qu'elle honorait de ses assiduités plus fréquentes , et j'avais le malheur d'être du

nombre. Connue pour son penchante la médisance et pour ne pas reculer même devant la calomnie , lorsqu'il s'agissait de perdre une femme dont elle croyait avoir à se plaindre, elle se faisait craindre autant que détester ; mais on la caressait pour éviter d'encourir ses vengeances. Je fis donc comme les autres , et , quoique maudissant intérieurement sa visite . je la reçus avec toutes les marques d'une véritable satisfaction.

La conversation s'engagea sur une fête trèsbrillante qu'avait dernièrement donnée un parvenu qui cherchait à se faire admettre dans la haute société. Je demandai à Mme de Brésimond comment elle l'avait trouvée , certaine d'avance de la critique qu'elle allait en faire , et je ne fus pas trompée dans mon attente.

« Pour dire vrai , me répondit-elle, cette fête m'a paru assez maussade. Le maître et la maitresse de la maison n'ont rien de ce qu'il faut pour donner de l'agrément à de pareilles soirées. Ces parvenus, en vérité, ne doutent de rien; ils croient pouvoir à force de prodigalités compenser ce qui leur manque en bon ton et

en bonnes manières; mais ils ont beau faire , leur origine se décèle toujours par quelque point , et ils ne gagnent à tous leurs efforts que de donner davantage à rire à leurs dépens.

— La comtesse de Saint- Alban y avait , m'at-on dit, une toilette admirable !

— Beaucoup trop , m'a-t-on assuré; le comte commence à être fort endetté ; les folies de sa femme , cet hiver , lui coûteront une année de son revenu. Des personnes qui paraissent bien instruites prétendent que la brouille commence à se mettre dans le ménage ; mais il est possible qu'elle ne dure pas longtemps , car la comtesse s'est mise au lit hier avec une fluxion de poitrine qu'elle a gagnée à ce dernier bal. On la dit très-dangereusement attaquée.

— Oh ! mon Dieu î quelle nouvelle vous m'apprenez là !

— Certainement c'est très-fàcheux ; mais aussi ces jeunes femmes , enthousiastes de plaisirs , n'ont pas la moindre prudence. On dirait vraiment qu'elles cherchent ce qui leur arrive. »

Ce fut là tout ce que je pus obtenir de la sen-

sibilité de Mme deBrésimondsur le danger d'une jeune femme que je l'avais entendue maintes fois appeler sa bonne amie. La conversation dura encore sur ce ton pendant un quart d'heure ; toutes les femmes qui se trouvaient à cette fête furent passées en revue et critiquées; les hommes ne furent pas plus ménagés, et puis ce fut le tour de la fête elle-même ; enfin , lorsqu'elle eut épuisé à fond toute sa provision de médisances, Mme de Brésimond se retira , et alla sans doute chez une autre bonne amie recommencer les mêmes médisances.

« Voilà pourtant ce que c'est que le monde ! me dis -je , lorsque je fus restée seule. Faites donc de grands frais pour lui plaire , et vous n'aurez que sa critique ; confiez-lui le soin de vos plaisirs , et le plus léger incident viendra les déranger ; un coup d'air , une porte ouverte, un chàle mis trop négligemment vous mettront à deux doigts de la mort , vous tueront peut-être î Comptez donc sur les applaudissements que vous y recevez ; pendant que vous vous en félicitez , il vous déchire ; bien certainement , cette mau-

vaise langue de Mrae de Brésimond en dit autant de moi ailleurs qu'elle en dit des autres ici. Quand on pense à tout cela, il y a de quoi en perdre la tète. Oh ! oui , Mme de Quesneau a certainement raison, le monde est bien trompeur ! »

Ces réflexions ne firent qu'accroître le ressentiment que je commençais à concevoir contre la vie dissipée , et le lendemain matin je m'empressai de me rendre chez mon amie , à l'heure indiquée. Dès qu'elle me vit arriver , comme elle avait peu de temps à me donner, elle entra aussitôt en matière.

» Pour rectifier , me dit-elle , la conclusion que vous avez tirée hier de l'article que je vous ai lu, je n'ai besoin que de vous rappeler à ses propres expressions. Vous y avez vu , en effet , que la femme citée pour modèle n'allait dans le monde que par obéissance ; qu'elle était également prête à le quitter ; qu'elle acceptait plutôt qu'elle ne recherchait ses distractions. Si telles sont vos dispositions , ma chère amie , elles n'ont rien que de louable, et elles pourront vous aider à sanctifier des actions qui sont par elles-mêmes

des occasions trop souvent bien prochaines de perte ; mais prenez-y garde , même avec ces dispositions , vous ne devez encore vous permettre ce qui constitue les plaisirs du monde, les repas, les concerts, les réunions mondaines , les riches toilettes , qu'en vous entourant des mêmes précautions qu'apporte la médecine lorsqu'elle se sert des poisons pour guérir nos maladies; car si vous ne savez vous défendre d'y attacher votre cœur , si vous les recherchez , si vous vous en faites une joie, un bonheur , n'espérez plus pouvoir les concilier avec la religion ; vous appartenez dès lors au monde, vous n'appartenez plus à Dieu.

— C'est-à-dire que vous reprenez d'une main ce que vous donnez de l'autre : de telles concessions sont peu engageantes.

— Il n'est pas question ici , Aurélie , de vous engager par des promesses trompeuses; il est question de vous dire la vérité. Vous m'avez demandé de vous expliquer ma conduite , et je ne puis le faire sans vous expliquer les principes qui lui servent de règle : ce n'est pas moi qui les

AUUÉLIE. 207

ai faits , ces principes , et par conséquent ce n'est pas moi qui peux les changer. Faut-il , pour les justifier , vous répéter cette parole de l'Evangile que je vous citais hier ? Nul ne peut servir deux maîtres.

— Quoi ! vous condamnez jusqu'aux spectacles ! Vous êtes bien sévère, aujourd'hui, Élise.

— Eh ! qui appartient plus au monde , à son esprit , à ses manières , que les spectacles ? et qui est plus souvent et plus formellement condamné par Jésus-Christ, que le monde? Il n'y a pas de milieu possible , Aurélie : si vous aimez les spectacles , vous aimez le monde ; et si vous aimez le monde , vous n'aimez pas Jésus-Christ, qui l'a condamné , qui nous l'a désigné comme son plus grand ennemi , qui nous a défendu de nous y attacher , et qui , enfin , nous a prévenus que, si nous l'aimions, nous n'aurions rien à attendre de lui.

— Je sais qu'on parle beaucoup des dangers des spectacles , mais je puis bien vous assurer que , quant à moi, je n'y en ai jamais vu un seul.

— Ne réduisons pas , je vous prie , une ques-

tion générale aux simples proportions d'une question particulière, et convenez avec moi que le but, le seul but du théâtre, est de réveiller en nous l'image des passions ; une pièce qui n'atteindrait pas ce but , qui laisserait les spectateurs froids et insensibles , serait réputée mauvaise. Or, tout ce qui est passion ne porte-t-il pas avec soi-même un danger? pourquoi donc nous y exposer en en nourrissant la cause ! Sans doute il est rare , quoique ce ne soit cependant pas sans exemple , qu'une femme qui a quelques bons principes et qui se respecte un peu , sucsombe immédiatement à ce danger; mais ne sentez -vous pas qu'il y a des choses qui, sans avoir des effets marqués , mettent dans les âmes de secrètes dispositions au mal , qui ne laissent pas d'être très-mauvaises , quoique leur malignité ne se déclare pas toujours d'abord? On a le mal dans le sang et dans les entrailles, avant qu'il éclate par la fièvre : en s'affaiblissant peu à peu , on se met dans un grand danger de tomber , avant qu'on tombe , et cet affaiblissement est un commencement de chute.

— Mais s'il fallait éviter tous les dangers , il ne resterait plus qu'à se retirer dans un désert; car il est impossible de vivre dans le monde sans en rencontrer à chaque pas de plus ou moins grands.

— Voyez donc où va votre raisonnement , Aurélie : parce que vous trouvez que tout ce qui vous entoure est plein d'inévitables dangers, vous concluez qu'il faut en augmenter le nombre; parce que toutes les créatures sont un piège et une tentation, vous croyez permis d'inventer de nouvelles ten talions et de nouveaux pièges. Tous les objets qui se présentent à nos yeux peuvent exciter nos passions ; donc , dites-vous , on peut rechercher les objets composés avec soin pour les exciter et les rendre plus agréables en les déguisant. Je tire , moi , des dangers dont nous sommes environnées , une tout autre conclusion, et je dis avec Bossuet : « Il y a dans le monde d'inévitables périls ; donc il ne les faut pas multiplier. Dieu nous aide dans les tentations qui nous arrivent par nécessité ; mais il abandonne aisément ceux qui les recherchent par choix ,

et celui qui aime le péril (il ne dit pas celui qui y est par nécessité, mais celui qui l'aime et qui le cherche, y périra. »

— Vos explications sont d'autant plus désespérantes pour moi , Élise , que je ne trouve rien à y répondre. Je me sentais quelque envie de dévotion , et vous m'en éloignez par de telles exigences. Comment, voulez-vous qu'à mon âge, avec mes goûts et mes habitudes , j'aille rompre subitement avec tous les plaisirs dans lesquels j'ai fait jusqu'à ce jour consister mon bonheur?

— Mais ils ne tiennent pas ce qu'ils vous promettaient, vous-même en convenez. Qu'auriezvous donc à regretter?

— Oui, sans doute , ils me laissent bien des moments d'ennui , de contrariété et de dégoût ; mais en aurais-je moins dans la dévotion ? Tous les caractères ne se ressemblent pas , et je puis être malheureuse de ce qui fait votre bonheur.

— Permettez-moi de vous faire observer , Aurélie , que vous déplacez ici la question. Quand il s'agit d'une obligation essentielle, à laquelle nous ne pouvons manquer sans attirer

sur nous les malheurs les plus grands , les plus certains, les plus irrémédiables ; des malheurs éternels dans leur durée , en même temps qu'immenses dans leur étendue; ce n'est plus le cas , je crois , de rechercher bien soigneusement ce que ces obligations peuvent avoir de plus ou moins coûteux ; la première chose à faire, c'est de s'v conformer. Eh bien ! si l'Évangile n'est pas faux , si votre religion est véritable , si vous ne méprisez pas ses promesses , et si vous ne vous riez pas de ses menaces, il faut choisir entre Dieu et le monde; vous ne pouvez allier l'amour de l'un avec l'amour de l'autre ; tout pacte entre eux est impossible; et, dùt-il vous en coûter beaucoup plus encore que vous ne le craignez , c'est une rigoureuse nécessité pour vous de renoncer à l'amour du monde , si vous voulez vivre dans l'amour de Dieu et avoir part aux félicités éternelles qu'il promet à ses élus. • Mais , après vous avoir rappelé cette nécessité , dont je voudrais vous voir bien convaincue, je vous dirai que vos craintes sont chimériques, et que, quels que soient aujourd'hui

vos goûts et vos habitudes , vous ne pourrez jamais être malheureuse de faire le bonheur de tout ce qui vous entoure , d'être délivrée de tous ces soucis, de n'avoir plus à craindre toutes ces contrariétés dont vous vous plaignez si amèrement ; de vivre exempte de troubles et de regrets , toujours contente de vous et des autres ; de voir régner l'ordre dans votre maison ; de préparer, par une bonne éducation et par des soins constants , un heureux avenir à vos enfants; d'avoir une consolation assurée dans tous les chagrins qui pourront vous survenir encore; de pouvoir vous dire à chaque instant de votre vie : « Aujourd'hui, demain , quand il plaira au Ciel de me rappeler à lui , commencera pour moi une éternité de délices ineffables; je l'attends , je l'espère , et , aidée de la grâce de mon Dieu , je suis sûre de l'obtenir , si je n'y mets pas d'obstacle par ma mauvaise volonté. » Non, vous ne voudriez pas , Aurélie , que je vous crusse capable d'une telle insensibilité.

— Mais il faut une bien grande vertu pour arriver à cette perfection, et j'ai trop d'impa-

tience dans le caractère pour pouvoir espérer de l'acquérir jamais. D'ailleurs , je crois pouvoir être tranquille sur mon salut; je ne fais, Dieu merci, rien de mal, et je remplis mes devoirs religieux les plus essentiels.

— Vous êtes tranquille au milieu de tous les plaisirs et de tous les dangers du monde , et les saints tremblaient au milieu de la solitude et malgré toutes les mortifications de la pénitence la plus austère! Vous êtes tranquille et vous servez avec froideur un Dieu qui a déclaré qu'il rejetait les tièdes et les indifférents! Oh ! que je crains, Aurélie, qu'une telle tranquillité ne vous soit funeste ! »

Page 1