CHAPITRE V
Le chàleau de Chameroy.
Le marquis avait reçu l'invitation de passer l'été chez M. le marquis de Chameroy, son oncle, qui habitait un assez beau château en Normandie , dans le village dont il portait le nom. Depuis notre mariage , je n'avais fait encore qu'une courte apparition chez lui , avant notre départ pour l'Italie , et il commençait à se plaindre vivement de l'abandon dans lequel nous le
laissions. Il eût pu devenir très-nuisible à nos intérêts de laisser augmenter son mécontentement , et nous résolûmes de lui donner cette année une entière satisfaction.
D'autres motifs nous portaient aussi à accepter son offre avec plaisir : d'abord l'amitié que mon mari avait pour son oncle , qui lui avait longtemps servi de père, et dont il m'avait cité des traits de bonté qui m'avaient , moi aussi , attachée à lui, quoique je ne le connusse qu'imparfaitement; ensuite le besoin que noussentions également tous deux de réparer, par une écono mie un peu prolongée , les trop fortes dépenses de notre première année de mariage. Pour mon compte personnel, plusieurs raisons me faisaient désirer pendant un temps cet éloignement du monde , qui , dans une autre circonstance , m'eût paru d'un ennui si accablant.
En effet , je n'étais pas sans de vives inquiétu des sur ma position. Si le souvenir des triomphes que j'avais obtenus flattait agréablement ma va nité , je ne pensais pas sans effroi au prix qu'ils m'avaient coûté. Il me semblait parfois qu'un
gouffre était ouvert devant moi , et qu'une force irrésistible m'entraînait dans ses abîmes. Malgré tous les encouragements de Mme de Varlize , cet emprunt surtout me tourmentait ; je ne pouvais penser sans frémir au gage que j'avais été obligée de donner , à la possibilité de ne pouvoir pas le retirer en temps utile, aux conséquences qui en résulteraient nécessairement, à l'indignation de mon mari lorsqu'il apprendrait ma conduite, aux brocards qui tomberaient de tous côtés sur moi si cette circonstance devenait publique, aux soins charitables que prendait certainement Mme Beauregard de la divulguer si elle en avait connaissance. Eappelant aussi à ma mémoire ce qui m'avait été dit de Mme de Varlize, et le rapprochant de quelques particularités auxquelles je n'avais pas jusque alors fait attention , je me demandai si elle serait bien exacte à me rendre les deux mille francs qu'elle s'était appropriés, et si elle ne viendrait pas augmenter encore ainsi mes embarras. Toutes ces tristes pensées qui m'occupaient continuellement me jetaient dans une confusion et un abattement
qui faisaient couler mes larmes , et auxquels j'espérais m'arracher en demandant à d'autres lieux de nouvelles distractions.
Une autre circonstance rendait encore ma position plus pénible, car, par un juste décret de la Providence, il arrive souvent que tout semble se réunir , comme par un dessein prémédité , pour humilier et punir le coupable : j'avais l'espoir de devenir mère , et cette pensée qui dans d'autres circonstances m'eût remplie de bonheur , augmentait encore mes alarmes , car je devais être tout occupée des premiers soins de la maternité à l'époque de ce fatal remboursement , qui me préoccupait sans cesse. « Dans l'état où j'arriverai à Paris , me disais-je , incapable d'aller dans le monde , quel prétexte aurai-je pour demander de l'argent à mon mari? Quelle liberté me restera- t-il pour les démarches que j'aurai peut être à faire, et comment parviendrai-je à retirer mon gage? Oh! il sera sans doute l'enfant de l'affliction , celui que je porte dans mon sein, et les larmes de sa mère l'arroseront souvent. »
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Quelquefois la pensée me venait de tout avouer au marquis, dont je connaissais la bonté et l'amitié; mais, ne voyant dans ma conduite qu'un indigne abus de la confiance qu'il m'avait toujours témoignée et une violation de la promesse que je lui avais souvent réitérée de ne jamais faire de dettes , cet aveu me paraissait trop pénible , et je ne pouvais me déterminer à détruire ainsi la bonne opinion qu'il avait de moi , et à lui causer un chagrin d'autant plus vif, qu'il aurait été plus inattendu ; je me résignais alors , espérant que , pendant le long temps qui restait encore à s'écouler avant l'époque fatale, quelque circonstance favorable pourrait survenir , qui me sauverait d'embarras.
Telles étaient mes bien tristes préoccupations, ma chère Louise, lorsque nous partîmes pour Chameroy, vers les premiers jours de juin. Craignant des moments d'ennui , et désirant m'arracher le plus possible à mes pénibles réflexions, j'emportai une caisse pleine de livres , dont la majeure partie étaient des romans de nos auteurs le plus en vogue alors. Tu dois te rappeler
combien j'ai toujours aimé la lecture, et j'espérais trouver dans cette précaution un remède assuré contre le désœuvrement de la solitude.
Nous fûmes reçus avec tout l'empressement de la plus franche et de la plus sincère amitié. Mon oncle , ancien militaire , depuis longtemps retiré du service avec le grade de maréchal de camp , était un vieillard de soixante-dix ans , mais vert encore, et qui, possesseur d'une grande fortune , sans enfants pour en hériter , aimait beaucoup qu'on vint l'aider à dépenser ses revenus agréablement. Le marquis , dont il avait été le tuteur, lui était particulièrement cher; et comme sa présence au château y attirait plus encore qu'à l'ordinaire toute la jeunesse des environs , mon oncle , qui ne voyait dans cette circonstance qu'un surcroit de plaisirs , s'en montrait toujours ravi. Le voyant venir cette fois avec une jeune femme qui ne pouvait qu'attirer plus de monde chez lui , sa joie fut extrême, et il nous la témoigna de la manière la plus vive et la plus affectueuse.
J'avais conçu contre la vie de campagne, que
je ne connaissais que fort peu encore , des préventions dont je ne tardai pas à m'avouer toute l'injustice. Il est vrai que mon oncle était, sous ce rapport , dans une position exceptionnelle , et que toutes les localités n'offrent probablement pas les mêmes ressources. Son château était entouré de cinq à six autres situés à des distances assez rapprochées, et un gros bourg , à une lieue de Chameroy , était aussi habité par quelques familles fort honorables ; de sorte que, joignant à cet avantage celui de sa fortune , il pouvait rassembler autour de lui une société aussi bien choisie et presque aussi nombreuse que s'il eût habité Paris.
Au milieu des fêtes et des parties de plaisir , qui ne tardèrent pas à se succéder presque sans interruption , tantôt à Chameroy , tantôt dans les châteaux voisins, j'oubliai bien vite mes sujets d'inquiétude, et je retrouvai toute ma vivacité et toute ma gaieté. Mais j'éprouvai bientôt de fréquentes indispositions , et je me vis , à mon grand regret , condamnée à garder souvent ma chambre. J'eus recours alors à ma
caisse de livres, et je me jetai d'abord sur les romans , comme étant ceux qui pouvaient me fournir les plus agréables distractions. Quels ne furent pas ma surprise et mon désappointement, chère amie! les premiers que j'ouvris me firent horreur. Oh ! Mme de Varlize , qui, toujours officieuse et toujours prévenante, s'était chargée de me les choisir et m'en avait fait les plus pompeux éloges, perdit alors beaucoup dans mon esprit. « Comment ! m'écriai- je, voilà ce qu'elle m'assure avoir lu avec le plus grand plaisir , ce que beaucoup d'autres , dit-elle , dévorent avec avidité.. . Mais ce sont des infamies, rien que des infamies , et pas autre chose!... La pudeur y est insultée à chaque page autant que le bon sens, et, pour s'amuser de peintures aussi révoltantes , il faut avoir un cœur aussi vicieux que pour les composer. » Et je me hâtai de jeter au feu ces abominations , craignant qu'on ne me soupçonnât de les avoir lues , si elles étaient trouvées en ma possession.
D'autres, il est vrai, étaient écrits avec plus de réserve et de décence, n'offraient rien qui
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put faire rougir une femme honnête ; mais c'étaient toujours des sentiments faux ou exagérés, des passions extravagantes, des positions invraisemblables, une sérieintermiuable d'événements tout en dehors de la vie commune ; tous les efforts de leurs auteurs se portaient exclusivement à faire marcher leurs lecteurs de surprise en surprise ; le bon sens , les probabilités , la vérité , les convenances , tout cela ne venait qu'après ce premier soin indispensable, Du reste, rien de simple , rien de naturel , rien d'instructif dans ces compositions mensongères, dont le seul but était d'intéresser en remuant fortement les passions. Tout ce qu'on pouvait désirer de plus heureux après les avoir lues, était de les oublier promptement ; car , sans présenter un danger aussi évident que les infâmes écrits que j'avais d'abord parcourus , ces derniers ne pouvaient cependant qu'égarer l'imagination , fausser le jugement , énerver l'àme, remplacer dans l'esprit la réalité par des chimères , et inspirer du dégoût pour les devoirs les plus sacrés. J'en fus bientôt lasse aussi , et , de toute cette masse
de livres que j'avais apportés , il ne me resta plus, pour toute ressource contre l'ennui de mes jours de retraite forcée , que quelques volumes d'histoire que j'avais eu la bonne pensée de prendre dans la bibliothèque du marquis , pour joindre à ma provision.
Mais une ressource plus précieuse me fut offerte dans la personne de Mme Boulange, qui habitait avec son mari et ses quatre enfants le bourg dont je t'ai parlé , à une lieue de Chameroy. Ils venaient quelquefois au château, mais jamais aussi souvent que mon oncle l'aurait désiré , et toujours lorsqu'il y avait peu de monde chez lui. Aimable et enjouée , d'une beauté peu commune, et ne paraissant pas s'en apercevoir, possédant un ton parfait , des manières nobles , une instruction variée , Mme Boulange joignait à tous ces avantages celui dune maturité de raison qu'on eût difficilement soupçonnée chez une femme de son âge; car, sans être de la première jeunesse , elle paraissait avoir à peine trente-deux ans. Mon oncle, qui avait su apprécier ses excellentes qualités , l'appelait
son bon ange, prétendant qu'il n'était jamais meilleur que quand il avait pu passer quelques instants auprès d'elle; et tous ceux qui la connaissaient lui témoignaient également un respect que je ne pus nVempècher de trouver bien autrement flatteur que tous ces sots compliments dont on encense notre vanilé, et dont ceux qui nous les adressent sont presque toujours les premiers à rire.
J'étais légère, inconséquente et étourdie, mais non encore pervertie ; à la vue de tant de mérites , je me sentis saisie , pour celle qui les possédait , d'une estime subite que je n'avais encore conçue pour aucune autre femme , et je résolus d'étudier de plus près un modèle si parfait. Profitant donc de l'invitation qu'elle m'en avait faite , j'allais souvent passer des matinées , quelquefois même des journées entières près d'elle , et je ne pouvais me lasser d'admirer le séduisant spectacle que j'y avais sous les yeux. Tout , en effet , dans cette heureuse maison , présentait l'image du bonheur le plus pur et le mieux senti. On n'y voyait
aucune apparence de luxe, mais rien n'y manquait de tout ce qui pouvait contribuer aux commodités de la vie. Ce grand fracas , ce tumulte, cette confusion que l'habitude me faisait regarder comme inséparables du service d'une grande maison , étaient inconnus dans celle-ci; la bonne volonté des domestiques suppléant à leur nombre , ils suffisaient aisément à tout : rien n'était omis , ni même négligé ; l'ordre régnait partout, et la propreté la plus recherchée se faisait remarquer jusque dans les moindres détails. Tous les visages étaient riants , tous les cœurs paraissaient contents; et, tandis que ces laquais fainéants que nous entretenons à si grands frais pour ne rien faire , se font un jeu de nous déchirer et de nous calomnier , les serviteurs de M. et de Mme Boulange , au contraire, continuellement occupés , ne paraissaient jamais plus satisfaits que lorsqu'ils trouvaient l'occasion de placer l'éloge de leurs maîtres, ou de leur témoigner par quelque attention toute la reconnaissance qu'ils avaient de leurs bontés.
Mais c'était surtout Mme Boulange qui excitait mon attention : adorée de ses enfants , chérie de son mari , respectée de ses domestiques , estimée de tous ceux qui la connaissaient , révérée comme une mère de tous les malheureux qu'elle soulageait, quelque part qu'elle allât, elle ne rencontrait que des figures amies , toutes les bouches la louaient, tous les cœurs la bénissaient. Heureuse du passé qui ne lui rappelait que d'agréables souvenirs ; satisfaite du présent qui ne lui offrait que des images de paix et de bonheur ; confiante en l'avenir , dont sa prudence écartait les dangers, elle me semblait réaliser l'idée du bonheur le plus parfait sur la terre , comme elle résumait en elle toutes les vertus qui l'assurent. 0 ma chère Louise ! que de fois, faisant un triste retour sur moi-même, n'enviai-je pas , en contemplant ce tableau si séduisant , le sort de cette femme , qui , retirée à la campagne , loin du bruit étourdissant des fêtes du monde , trouvait , dans l'accomplissement de ses devoirs, un bonheur plus doux et mille fois plus durable que tous ces passagers
enivrements qui ne laissent après eux que la fatigue et le dégoût , quand ils ne traînent pas à leur suite les regrets et les remords !
J'aurais voulu la suivre plus longtemps , l'étudier dans un plus grand nombre de circonstances , interroger sa conduite, ses pensées les plus secrètes dans cette foule de petits détails où un rien nous met quelquefois sur la trace des découvertes les plus inattendues ; mais l'état de ma santé me forçait aux plus grandes précautions, et je dus rester pendant six semaines clouée sur ma chaise longue. Les dames des environs furent assez aimables pour me rendre de fréquentes visites ; mais aucune ne me montra autant d'intérêt et ne vint me voir aussi souvent que Mme Boulange.
C'était, sous tous les rapports, ceque je pouvais désirer de plus heureux. Sa conversation avait assez de charmes pour me faire passer d'agréables moments , et elle savait la mélanger, sans affectation, de réflexions solides qui la rendaient aussi instructive qu'intéressante. Ellemême avait été autrefois dans le monde , elle
en connaissait parfaitement tous les usages , et savait apprécier à leur juste valeur ses plaisirs et leur suite trop ordinaire; vraiment, si j'avais pu soupçonner qu'elle connût mon histoire, j'aurais plus d'une fois cru qu'elle se faisait un malin plaisir de me retracer toutes mes déceptions et mes angoisses. Sa mémoire heureuse lui rappelait aussi une foule de particularités des fêtes les plus brillantes auxquelles elle avait assisté, d'anecdotes et d'histoires qu'elle racontait avec un charme infini. Une de ces dernières surtout me fit beaucoup d'impression , parce que je lui trouvai un rapport plus particulier avec le défaut que j'étais bien forcée de reconnaître en moi ; je te la rapporterai au chapitre suivant.