CHAPITRE VI
Antoinette de Blosseville.
MUe de Blosseville avait perdu sa mère à l'âge de huit ans. Sou père , alors capitaine de cavalerie , la mit en pension dans un couvent et alla rejoindre son régiment. C'était en 1805; la guerre était alors dans toute sa fureur. M. de Blosseville s'y comporta avec honneur , et en revint avec une brillante réputation de bra-
voure et de talents militaires qui lui avaient valu le grade de colonel. Au moment où il pensait à retirer sa fille Antoinette de pension pour lui donner des maîtres plus habiles et lui faire acquérir cet usage du monde qu'il regardait comme nécessaire dans sa position, la guerre de Russie éclata et vint rendre plus difficile encore l'exécution de son projet. Vivement contrarié, et ne sachant quel parti prendre à son égard , il allait souvent voir sa fille, et cherchait à s'assurer si un séjour prolongé dans cette maison ne lui déplairait pas trop ; car toutes ses affections s'étant reportées sur elle , il l'aimait même avec faiblesse. Un jour, bien peu de temps avant son départ , il trouva Antoinette triste ; lui ayant demandé le sujet de son chagrin, il apprit qu'il était causé par la crainte de perdre prochainement sa chère Louise, sa meilleure amie, qui devait bientôt retourner dans sa famille. M. de Blosseville connaissait beaucoup M. de Crony, le père de Louise; c'était un ancien militaire retiré du service , et excessivement riche ; l'idée lui vint aussitôt qu'il
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ne serait peut-être pas impossible de réunir les deux amies pendant son absence , sous la surveillance de Mme de Crony , qui jouissait , et à juste titre, de la réputation d'une femme aussi sage que vertueuse. Sans communiquer son projet à Antoinette, il alla immédiatement en parler à M. et à Mme de Crony, qui s'y prêtèrent de la meilleure grâce du monde ; et il fut convenu que les deux jeunes personnes sortiraient le même jour de leur paisible retraite pour paraître sur la scène du monde. Content d'avoir ainsi assuré, à ce qu'il croyait, l'avenir de sa fille chérie, M. de Blosseville partit pour l'armée, le cœur déchargé d'un grand sujet d'inquiétude.
Traitée par Mme de Crony comme sa propre fille , Antoinette , qui n'avait qu'un désir à former pour le voir aussitôt accompli , ne pouvait que se féliciter de son bonheur. Toutes les matinées étaient consacrées à l'étude des arts d'agrément que venaient lui enseigner , ainsi qu'à Louise , les premiers maîtres de Paris ; et les assemblées, les plaisirs de toute espèce remplissaient toutes ses soirées. Une tête de qua-
torze ans pouvait-elle résister à un tel enivrement et se tenir en défiance contre tous ces prestiges ? Ce luxe ne pouvait cependant qu'inspirer à Antoinette des goûts peu en rapport avec la fortune bornée de son père. M. de Blosseville lui-même n'avait pas fait ces réflexions , comment sa fille les eut-elle faites ?
Les lettres de Mme de Crony contribuaient encore à entretenir M. de Blosse ville dans son aveugle confiance ; elles n'étaient remplies que des éloges d'Antoinette, de ses progrès dans ses études , de ses succès dans le monde , et cette dame ne paraissait pas douter que tant de brillantes qualités ne lui assurassent un mariage fort honorable. De telles promesses enivraient le cœur de ce père crédule et lui faisaient oublier que , si quelques jeunes gens, dans un premier moment d'enthousiasme, passent quelquefois par dessus les considérations de fortune et de convenance , ces entraînements sont très- rares , et presque toujours expiés , plus tard , par le malheur de la femme, bientôt dédaignée d'un mari qui regrette son illusion d'un moment.
Pendant qu'Antoinette acquérait ainsi chaque jour de nouveaux talents et de nouvelles grâces , son père obtenait à l'armée de brillants succès; il venait d'être nommé général, et les papiers publics parlaient souvent de lui avec les plus grands éloges. Un jour que , selon son habitude , Antoinette les parcourait pour avoir de ses nouvelles, elle lut, à la suite de quelques détails sur un combat, ces mots qui la foudroyèrent : « Le général Blosseville est dangereusement blessé. » La fatale gazette s'échappe de ses mains , et , sans avoir la force de pousser un cri , elle s'évanouit. Le lendemain , une lettre particulière que reçut Mme de Crony lui apprit la mort du général. Malgré toutes les précautions qu'elle prit pour apprendre cette funeste nouvelle à la malheureuse orpheline, celle ci fut saisie d'une fièvre ardente accompagnée de délire, qui la jeta pendant plusieurs jours dans le plus grand danger.
Lorsqu'elle put penser à autre chose qu'à sa profonde douleur, un autre sujet de regrets vint l'accabler encore : elle comprit qu'il ne lui
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convenait pas , dans sa nouvelle position , de rester plus longtemps chez Mme de Crony, et elle écrivit à sa grand'mère maternelle , qui habitait un vieux château dans le nord de la France, pour lui annoncer la perte cruelle qu'elle venait de faire , et la prier de vouloir bien la recevoir chez elle. La réponse ne se fit pas attendre : dans une lettre pleine d'affection, Mme Dulac annonça à sa petite fille qu'elle lui envoyait Mme Dumont, sa femme de charge, pour l'accompagner dans son voyage.
Mme Dumont ne tarda pas en effet d'arriver; deux jours après , Antoinette , après avoir , en pleurant à cliaudes larmes, fait ses remerciements et ses adieux à Mme de Crony; après avoir embrassé Louise , et lui avoir promis de lui donner promptement de ses nouvelles, monta avec sa nouvelle compagne dans la voiture qui devait les emmener.
Le voyage fut bien triste : Antoinette quittait toutes les séductions des plaisirs de la capitale; elle était violemment arrachée à tous ses rêves de bonheur , et se voyait , à seize ans , condam-
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née à s'ensevelir au fond d'une province , avec une femme âgée qu'elle ne connaissait pas , mais qu'elle savait infirme et de mœurs austères. Quel changement subit, et quel effravant contraste ! Il eût fallu une raison plus mûre que celle d'Antoinette pour ne pas s'en laisser abattre.
Les premiers moments de son arrivée chez sa grand'mère furent loin de dissiper ses craintes : MmeDulac, fort souffrante alors, ne quittait point son appartement; enveloppée d'une longue pelisse , et assise dans un grand fauteuil, elle reçut sa petite-fille avec bienveillance , mais sans démonstrations empressées.
Dès le lendemain , se trouvant seule avec elle, elle l'interrogea sur la manière dont elle avait passé son temps depuis sa sortie du couvent. Antoinette , le cœur encore plein du souvenir de ses plaisirs, lui en fit une description pompeuse; mais, à sa grande surprise, plus elle faisait une peinture séduisante de sa vie passée , et plus la figure de sa grand'mère s'assombrissait ; une fois même , cette exclamation involontaire lui échappa : « Pauvre Antoinette !.. »
Confondue de cette marque de compassion , dont elle était si loin de comprendre le motif, la jeune fille s'arrêta tout à coup; mais sa grandmère la pria d'achever son récit , et elle reprit avec la même chaleur la description des fêtes continuelles et des plaisirs de tout genre qui remplissaient tout son temps à Paris.
« Que d'argent et de temps employés à ne vous préparer que des regrets , ma chère enfant ! » ditMme Dulac, lorsque sa petite-fille eut terminé son récit ; mais, ayant appris ainsi tout ce qu'elle désirait savoir , elle ne jugea pas à propos de pousser plus loin la conversation sur ce sujet , et , reprenant un air plus calme , elle parla de choses indifférentes.
Mme Dulac n'était pas une femme d'un mérite ordinaire : à toute la sensibilité d'un excellent cœur elle joignait une grande connaissance du monde et un jugement naturellement sain, perfectionné encore par la lecture et la réflexion. Elle ne put apprendre sans un amer regret combien l'éducation d'Antoinette avait été peu proportionnée à sa position , et elle pré-
vit tous les maux qui devaient résulter pour elle de l'existence dissipée à laquelle on l'avait habituée. Comment lui inspirer maintenant des goûts plus simples et l'amour d'une vie plus modeste ? A seize ans, une jeune personne se révolte facilement contre des conseils qui lui déplaisent , et tout ce qui vient de ceux à qui la nature ou l'âge donne de l'autorité sur elle , lui semble une insupportable tyrannie dont elle ne cherche qu'à secouer le joug. Persuadée de ces vérités , Mme Dulac , avant de se décider sur la marche qu'elle devait suivre avec sa petite-fille , résolut de l'abandonner quelque temps à elle même , afin de mieux étudier son caractère, et de mieux juger les moyens dont elle devrait se servir pour arriver au but qu'elle se proposait. Elle espérait d'ailleurs aussi que quelques circonstances favorables et les bonnes qualités d'Antoinette viendraient l'aider dans son projet , sans donner à ses soins l'apparence de leçons , et c'était ce qu'elle désirait le plus.
Ses espérances ne furent point trompées : comme elle s'occupait avec zèle du soin de régler
les affaires de son gendre , elle s'arrangea de manière à ce que sa petite-fille fût présente aux conférences qu'elle eut à ce sujet avec les hommes d'affaires. Il fut bientôt reconnu que le général de Blosseville avait vendu presque tout son bien , et qu'il ne lui restait plus qu'une petite terre de trois mille cinq cents livres de rentes , chargée d'hypothèques pour une somme qui égalait près de la moitié de sa valeur.
« Il faut au moins la conserver à Antoinette, dit l'excellente grand' mère, et la première chose à faire est de payer les dettes qui la grèvent. »
Comme elle avait peu d'argent comptant , elle vendit ses diamants , une partie même de son argenterie , et fit des billets pour le reste.
Antoinette ne pouvait rester spectatrice impassible d'un tel sacrifice , dont elle comprenait toute la générosité ; elle s'empressa d'apporter à sa grand'mère tous ses bijoux , la priant de les faire vendre , sans même vouloir réserver son beau piano, meuble précieux , présent d'un père chéri. M,ne Dulac accepta ses offres sans en paraître surprise et comme s'y attendant ;
elle ne la loua point d'avoir rempli un devoir , mais intérieurement elle lui en sut bon gré.
Cette tardive connaissance de sa véritable position inspira à Antoinette des sentiments tout nouveaux. Elle fut comme honteuse d'avoir vécu jusque alors dans un faste et dans une dissipation si peu conformes au rôle qu'elle était appelée à jouer dans le monde , et elle comprit , par sa propre expérience , tous les dangers de cette inconséquente vanité qui porte tant d'hommes à sacrifier leur bonheur et celui de leurs enfants. Résolue à s'en corriger , elle travailla à devenir soigneuse , économe , et prit quelque connaissance des soins du ménage, qui , peu à peu , lui devinrent moins désagréables, moins ennuyeux. Animée par la reconnaissance, elle devint aussi plus assidue auprès de sa grand'mère, et sollicita la faveur de lui faire elle-même la lecture que lui faisait habituellement la jeune Louise, sa femme de chambre; cette demande lui fut accordée avec plaisir , et Mme Dulac lui fit ainsi lire tour à tour plusieurs ouvrages de religion , de piété , d'histoire , de littérature ,
qui , tout en éclairant son esprit , firent naître aussi dans son cœur les plus nobles et les plus religieux sentiments. Ce fut comme un monde entièrement nouveau qui s'ouvrit alors devant elle : elle connut enfin et elle aima ce Dieu dont on lui avait jusque alors parlé si légèrement; elle comprit qu'elle était en ce monde pour y remplir des devoirs , et pour gagner, par leur accomplissement , un bonheur éternel ; elle étudia ces devoirs , et comme elle s'appliqua avec zèle à les pratiquer, ils devinrent pour elle une source de jouissances inconnues; des goûts plus solides vinrent remplacer la frivolité de ses pensées , la garantirent de l'ennui ; et peu de mois s'étaient écoulés depuis son arrivée dans ce château , où son esprit prévenu ne lui avait d'abord fait prévoir que des chagrins , que déjà elle commençait à entrevoir le bonheur véritable dont elle devait y jouir.
11 y avait à peu près un an qu'elle demeurait ainsi chez sa grand'mère , devenant chaque jour de plus en plus raisonnable , lorsqu'elle fut soumise à une bien violente tentation. Sa chère
amie , Louise de Crony , avec laquelle elle entretenait un commerce de lettres régulier , lui apprit son prochain mariage , et la pressa fortement , en son nom et en ceux de son père et de sa mère , de venir assister aux fêtes dont il serait l'occasion. Une telle offre ne pouvait que rallumer dans le cœur d'Antoinette des goûts qui n'y étaient pas encore entièrement éteints ; aussi , lorsque sa grand'mère , à qui elle avait l'habitude de montrer toutes ses lettres, lui demanda : « Eh bien ! Antoinette, que ferez -vous? » elle resta un moment sans répondre ; mais son hésitation ne fut pas de longue durée, et, appelant à elle tout son courage et toutes ses bonnes résolutions, elle dit : « Je renonce à ce plaisir, ma bonne maman , parce que je ne suis pas assez sûre de moi, et que je n'ose pas me flatter de revenir ici aussi calme et aussi heureuse que je le suis maintenant. Si la seule pensée de ces fêtes a pu me jeter dans le trouble , que ne ferait pas leur réalité? »
Entendant sa petite-fille parler ainsi, Mmc Dulac l'embrassa avec transport : « Je ne crains
plus pour toi, Antoinette, lui dit -elle ; ta raison me répond suffisamment maintenant de ton bonheur. »
En effet , ce fut ce sacrifice même qui fixa la destinée de sa petite-fille. Parmi les hommes qui fréquentaient le plus la maison de M. de Crony se trouvait un jeune avocat, nommé Frédéric d'Àrtigues. Élevé chrétiennement par des parents religieux , il s'était , dès son jeune âge, familiarisé avec la vertu , et quoique obligé de vivre dans le monde, il se tenait en garde contre ses dangers et contre la séduction de ses mauvais exemples. Il avait remarqué Antoinette ; mais , habitué à se vaincre , il avait eu assez d'empire sur lui-même pour réprimer le penchant qui l'entraînait vers elle. M,,e de Blosseville, élevée dans le faste d'une grande opulence, ne pouvait être sa femme : la modicité de sa fortune ne lui permettait pas de la maintenir dans la position où il la voyait, et l'habitude des plaisirs lui rendrait insupportable une vie paisible et retirée. Mais lorsqu'il eut appris le changement heureux qui s'était opéré dans ses
goûts et la preuve si forte qu'elle venait d'en donner, il crut pouvoir sans crainte demander sa main , qui lui fut accordée ; et Mme d' Artigues, aujourd'hui aussi heureuse épouse que bonne mère de famille , remercie chaque jour le Ciel de l'avoir arrachée à temps aux séductions d'un monde qui ne pouvait que la tromper dans ses espérances et dans ses désirs.