PATRIOTISME
ATRiOTEs, ils l'étaient en effet du fond de l'àme, et jamais, je pense, le nom de Rome j^^^'^ n'a été plus glorifié, plus aimé, plus vénéré, et par raison et par sentiment. Il semble qu'on s'attachait d'autant plus à la patrie romaine qu'elle s'affaiblissait davantage. L'amour qu'inspire une mère se ravive, et devient plus exquis et plus pénétrant quand arrivent les dernières années et qu'on pressent déjà, sans y croire, l'irrémédiable séparation.
Ce qui frappe surtout dans le patriotisme de cette génération, c'est qu'il est tout à la fois municipal et romain, c'est qu'il concilie admirablement le culte de la grande capitale et l'affection de la petite ville, l'amour pour la Ville Éternelle qui a courbé le genre humain sous un même joug en lui donnant un centre et un foyer, et la tendre piété pour les murailles du sol natal.
Peut-être même, au moins en Gaule, le iv® siècle a-t-il vu un réveil du patriotisme municipal. Je ne sais s'il se manifestait encore, comme dans les deux premiers siècles, par des dons d'argent, des
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fondations pieuses, des constructions de monuments. La chose était fréquente autrefois, et Bordeaux dut à des générosités de concitoyens son aqueduc, ses portiques et ses thermes. Ausone a-t-il imité les ancêtres et s'est-il inspiré de Pline le Jeune, léguant à sa ville natale plus d'un million de sesterces pour fonder des bibliothèques, élever des thermes, nourrir des enfants pauvres ? La chose n'est pas invraisemblable, quoique nous ne puissions rien affirmer. En tout cas, aucun poète romain n'a parlé de sa ville natale avec un abandon plus touchant. Il n'y a pas, à vrai dire, de poète plus municipal qu'Ausone. Il a chanté Bordeaux dans une pièce émue, qui, aujourd'hui encore, est célèbre dans sa patrie. Je ne sais pas si, dans toute la littérature romaine, on trouverait un autre morceau si franchement local et provincial, aussi uniquement inspiré, comme avaient dit les anciens, par « le Génie du Lieu ». Et que de fois Ausone rappelle encore sa tendresse pour le pays natal, pour ce coin joyeux de l'Aquitaine, qui sera le '< nid de sa vieillesse » !
Sans doute on parle volontiers, aujourd'hui encore, de la décadence de l'esprit municipal dans l'empire, et on se représente les cités désertées par tous ceux qui avaient un devoir à y remplir, un rang à y tenir, les sénats abandonnés par leurs membres, les curiales fuyant les misères attachées à leurs titres. Il faudra peut-être encore reviser le procès qu'on a fait à ce régime municipal. A Bordeaux du moins on ne trouve rien de pareil. Si les sénateurs de son pays avaient été si malheureux, si accablés, Ausone
LES DERNIERS JOURS DE BORDEAUX ROMAIN ih"
aurait évité sans doute de nous parler si souvent et en termes si pompeux de la curie bordelaise. Tout ce qu'il nous en dit fait supposer qu'elle était nombreuse et formée de s:ens riches et considérés. Il en était lui-même et y fut consul, c'est-à-dire, sans doute, duumvir ou défenseur. Son père en fit également partie; il est vrai qu'en sa qualité de médecin il était exempt de toutes les charges qui incombaient d'ordinaire aux décurions municipaux. Peut-être Ausone, comme professeur, a-t-il joui également de cette exemption, ainsi que tous ceux de ses collègues de l'école qui avaient place dans l'assemblée. La législation du iv*^ siècle donnait le droit aux médecins et aux professeurs, à tous ceux qui exerçaient une profession libérale, d'entrer dans le sénat sans partager les lourdes responsabilités des membres ordinaires. Cela nous montre au moins que les curies étaient formées d'une façon fort intelligente, et que l'accès n'en était pas seulement réservé, comme autrefois, à la richesse et à la naissance. Il est certain que l'assemblée municipale de Bordeaux, au iv*^ siècle, était quelque chose de fort imposant et de très considéré. Ausone regarde comme un honneur d'en faire partie. Elle était célèbre dans l'empire, grâce à la noblesse et au renom de ses membres : procerum senatus, dit par deux fois le poète. Il y avait peut-être encore dans ce sénat des luttes et des rivalités. On n'en dédaignait pas la préséance, si nous en jugeons par un passage assez énigmatique : « Tu étais, » dit-il à son beau-frère Maximus, « tu étais le premier de la curie de Bor-
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»deaux; elle avait vigueur sous toi. Toi mort, elle » tombe aux mains d'un Valentinus. »
Ce sénat nommait lui-même les maîtres de l'école. Assurément, l'État n'aurait pas confié ce droit à des corps déchus et méprisés. Rien à Bordeaux ne rappelle en ce moment les curies appauvries de certaines villes d'Orient. Il y avait encore l'intelligence du patriotisme, du moins si nous écoutons Ausone : «Toi, célèbre par tes vins, tes fleuves, tes » grands hommes, les mœurs et l'esprit de tes citoyens, » la noblesse de ton sénat, je ne t'ai pas chantée la » première! ... Bordeaux est ma patrie, bien que » Rome passe au-dessus de toutes les patries. C'est » de l'amour que j'ai pour Bordeaux, du culte que » m'inspire Rome. Ici je suis citoyen; j'ai été consul » dans les deux. Ici est mon berceau, là-bas ma ■» chaise curule. »
Comme on le voit, le patriotisme municipal se conciliait fort bien avec le patriotisme romain chez Ausone et les hommes de sa génération. C'est la note dominante dans les écrits de ce temps. Le recueil des « Villes célèbres » d'Ausone commence par Rome et finit par Bordeaux, et son vers fameux : Z)z7 /go Burdigalaui, Romain colo, est comme la formule du patriotisme gallo-romain. Depuis que Rome n'est plus la seule capitale de l'empire, la vie politique est devenue plus intense dans les provinces et dans les villes.
A vrai dire, il n'y a plus maintenant dans le monde un centre unique de civilisation romaine. Chaque province a d'ardents foyers de culture
latine, où le travail intellectuel est au moins aussi actif qu'à Rome même. On se figure l'État romain aboutissant à l'excès de la centralisation politique. C'est possible. Mais il a aussi fini par la décentralisation morale et littéraire la plus complète. On doit ajouter la plus heureuse, car c'est grâce à cela que la civilisation romaine a pu continuer à pénétrer les âmes bien après la chute de l'empire, et que l'influence morale de Rome agit longtemps encore après la fin de son action politique.
Mais cela n'a en rien diminué le prestige ni affaibli l'auréole de la Ville Éternelle. On dirait même que sa puissance morale, sa sainteté se sont accrues de tout ce qu'a perdu son autorité politique. On la voit de plus loin, comme dans un mirage historique. Aux yeux des provinciaux, sa figure s'est ennoblie et éclairée : elle devient une sorte de divinité, une idole mystique et vénérée. On ne sacrifie plus à la déesse Rome, comme au temps de Drusus et de Sévère; mais jamais la religion de Rome n'a eu plus d'adorateurs, et plus sincères, et n'a plus profondément troublé les âmes.
C'est qu'en effet, — même en l'an 400, même à la veille de l'arrivée des Barbares, — la génération qu'Ausone a vue grandir conserve une inaltérable confiance dans la solidité de l'édifice impérial. Elle ne veut pas voir qu'il commence à chanceler, avec la misère qui s'étend dans les campagnes, avec l'abandon de l'État par quelques-uns de ses meilleurs serviteurs. On a continué à croire jusqu'à la dernière heure que le monde latin était protégé par la main
de la Divinité. Au moment précis de l'effondrement, on célébrait sa majesté avec la même sincérité d'enthousiasme. « La première entre les villes, » dit Ausone, « est Rome, la ville dorée et le séjour des dieux. » Il y a plus. Les hommes de ce temps se sont clairement rendu compte des bienfaits que Rome avait donnés au monde. Jamais, depuis cinq siècles, on n'avait eu mieux la conscience de l'admirable unité qui avait été son œuvre, on n'avait trouvé des expressions plus nettes et plus fortes pour louer cette grande patrie créée au-dessus des cités primitives. Le vers célèbre :
Fecisti patriam diversis gentibus nnam,
«De nations diverses tu n'as fait qu'une patrie, » et qui semble avoir été pensé par un contemporain d'Auguste ou de Marc-Aurèle, a été écrit vers 418 par un homme qui voyait les Wisigoths s'établir dans l'empire et commencer le morcellement, par l'aquitain Rutilius Namatianus. Il importe d'ailleurs de citer tout au long sa célèbre poésie, le plus glorieux chant de triomphe qu'un provincial ait jamais entonné en l'honneur de Rome, singulièrement plus vrai et plus franc que les poésies commandées par Auguste ou les apothéoses intéressées des Géorgiques :
« Écoute, reine superbe du monde, Rome, mise au » rano- des déesses; écoute, mère des hommes, nous » sommes près du ciel quand nous sommes dans tes » temples. Tes bienfaits vont aussi loin que les » rayons du soleil. Tu embrasses le monde de tes
» triomphes, tu es la déesse par excellence, et sous » ton joug pacifique les nations vivent dans la liberté. » Jamais les astres n'ont eu un empire aussi beau. 2> Ta domination est une fédération des hommes, et » offrant aux vaincus le partage de tes droits, tu as » fait de la terre une seule ville. »
Il y a là, chez un Aquitain de la dernière génération romaine, un cri d'admiration d'une poignante sincérité. Les barbares sont près de lui, il semble ne point les voir. Tous ces hommes aiment tellement Rome qu'ils ne la sentent point mourir.
Ce grand corps est rongé par la misère, ruiné par les défections. L'ample cité de Bordeaux n'est plus qu'une forteresse. La campagne est exposée à la famine ou aux brigands. Les meilleurs et les plus riches désertent la fortune de Rome pour suivre celle du Christ. Cependant les fidèles de l'empire, Ausone, ses amis et ses enfants ne s'émeuvent pas. Ils vivent joyeux et confiants, et, au moment même où l'horizon se ferme, ils regardent encore dans l'avenir avec une juvénile fierté.
Ainsi, les indices d'un monde nouveau se montrent de toutes parts. Les villes, jadis ouvertes, sont autant de forteresses; les villas, de châteaux forts. On craint la disette. La vie religieuse devient plus intense. L'Église absorbe peu à peu les forces vives de la nation. La grande puissance, à côté d'elle, est l'aristocratie foncière, toute civile encore, intelligente et lettrée, bien différente de la noblesse militaire qui naîtra d'elle; mais il y a déjà des rem-
parts sur ses domaines. L'amour du foyer a grandi en face du culte de Rome, qui se perd dans un lointain religieux. Voilà le moyen âge qui est né.
Toutefois, les riches et les poètes se croient toujours, dans leur pieux entêtement, aux temps de la grande paix romaine, avec leurs écoles remplies d'élèves, leur passion pourl'hellénisme, leur éclatante vie de grands seigneurs, leurs rêves à la Fronton, leur enthousiasme délirant pour l'unité impériale. A l'autre bout de l'histoire de l'empire, les vers virgiliens sur la beauté de la chose romaine ont un écho vibrant chez les poètes aquitains. Quant aux barbares qui vont revenir et s'établirpour toujours, on n'y pense pas, on n'en parle pas. Dans ce coin de la Gaule latine, le crépuscule du monde romain était plein de calme et d'espérance, comme le fut l'aurore où les bergers de Mantoue chantaient leurs premiers loisirs.
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