‹ Ausone et BordeauxChapitre 14 sur 16 · TOUTE-PUISSANCE DE L ARISTOCRATIE · texte numérisé non relu

TOUTE-PUISSANCE DE L ARISTOCRATIE

^/^^^^ 'EST en effet, cette toute-puissance qui est la /)(r^t^ caractéristique la plus nette de l'état social. f^:^^^ Ces grands propriétaires fonciers avaient alors le monopole de toutes les richesses et de toutes les grandeurs. Ils représentaient les souvenirs, la gloire et le prestige de Rome. C'est en eux que se concentraient les forces vives de l'empire, la force des armes exceptée : noblesse, puissance, autorité morale, éclat littéraire, gaieté et confiance, ils avaient encore tout pour eux. Si le monde romain valait quelque chose, c'était grâce à eux. Il demandait aux barbares ses soldats et ses généraux, mais c'était l'aristocratie qui lui fournissait ses magistrats et ses fonctionnaires. Avant l'âge de trente ans, Paulin aura été consul, gouverneur de province; il est vrai que par sa naissance il appartient à la noblesse. Ausone ne parviendra à de hautes fonctions qu'après avoir atteint la soixantième année et mérité les titres et les richesses qui donnent accès dans la grande aristocratie. Mais aussi ses descendants s'élèveront beaucoup plus vite : son fils, son

ibO TROISIEME PARTIE

rendre furent préfets de très bonne heure. Ce que cette famille a exercé de charges supérieures est incroyable. Dans l'espace de quelques années, elle a eu une demi-douzaine de préfets du prétoire.

De ses richesses, nous avons déjà parlé. Le noyau de cette fortune, qui devait devenir colossale, a été, si nous en cro^^ons Ausone, des plus modestes: c'est ce petit domaine que son père et son grand-père avaient possédé sur les bords de la Garonne, hèrediolum, villiila, parvum herediolum, répète-t-il avec une véritable complaisance. On songe vraiment aux deux arpents que possédaient les compagnons de Romulus et qui formaient le domaine patricien de la Rome primitive. Détrompons-nous. Il faut se placer au point de vue de l'aristocratie, qui n'y regardait pas à quelques arpents près. La modestie d'Ausone nous en apprend plus que bien des textes sur les idées de ce temps en fait de richesses foncières. Ce « minuscule héritage » renfermait 5o arpents de pré, loo arpents de vignes, 700 arpents de bois, 200 arpents de terres labourables : au total i,o5o arpents. Il était assez grand pour contenir des provisions pour deux ans. Nous voilà bien loin de l'enclos familial auquel nous pensions d'abord. Que devait être l'étendue des domaines de la famille d'Ausone vers l'an 400, au moment culminant de ses destinées, lorsqu'elle possédait des biens immenses dans le Sud- Ouest, d'autres à Marseille, et jusque dans les provinces grecques de l'Épire?

Par suite des alliances qu'elle contractait par tout

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l'empire, les domaines de l'aristocratie étaient aussi disséminés que vastes. Le centre de la puissance de Paulin de Noie était, sur les bords de la Garonne, Hébromagus près de Langon. On disait régna Pau Uni. Son mariage en fît un des grands propriétaires de l'Espagne. Ces clarissimes du iv^ siècle font songer aux grandes familles de l'Italie moderne, aux Torlonia, aux Borghesi, aux Pallavicini, nobles de race ou de fortune, dont les richesses sont faites de villas éparses par toute l'Italie, de palais, de banques et de galeries de tableaux.

Mais ce qui nous fait aimer cette aristocratie, ce qui nous la fait préférer à la noblesse italienne d'aujourd'hui, c'est le lustre incomparable de haute culture intellectuelle et de goût artistique dont elle s'est plu à se parer. Elle voulut briller plus par l'esprit que par l'or; l'apanage de l'instruction fut à ses yeux son bien le plus précieux. Imitant les nobles des derniers temps de la république, comme les Scipion, les Sylla ou les César, elle vit dans l'amour des lettres un signe de noblesse. On sait de quel universel renom jouissait l'école de Bordeaux au iv^ siècle. C'était la plus prospère de la Gaule; ses maîtres, les Minervius, les Patera, étaient demandés même à Rome et à Constantinople; elle fournissait des précepteurs à la famille impériale. Deux mille sénateurs y suivirent les cours de Minervius. L'Aquitaine se trouva, aux derniers jours de l'empire, le refuge suprême des lettres latines et grecques, — comme elle était «la moelle de la Gaule», l'asile du bien-être et de la gaieté. Cette étonnante prospérité

de l'école de Bordeaux est due, je crois, à la puissance de l'aristocratie et au goût de ses membres pour les travaux de l'esprit. Les fils des consuls, des préfets étaient mis à l'école ou livrés à des maîtres de fort bonne heure, presque surmenés. Écoutons encore Paulin de Pella. S'il s'amusa trop dans sa jeunesse, ce fut peut-être pour avoir trop travaillé :

« La durée de mon premier lustre est à peine » écoulée qu'on me force d'apprendre la doctrine de » Socrate, les récits guerriers d'Homère, et de m'ins- » truire par la lecture des voyages d'Ulysse. Bientôt » aussi on m'ordonne de passer aux livres de Virgile. » Appliqué à l'étude des lettres, j'aimais volontiers » déjà à voir, à sentir, à opérer en moi, au gré de » mes vœux, quelques progrès dans le travail qui » m'était imposé, sous les efforts combinés de mon » maître de latin et de mon maître de grec. »

C'était comme une nécessité sociale pour les nobles de savoir bien écrire en grec ou en latin. Ils font des vers, comme les nobles de la monarchie française faisaient des armes. C'était une manière de tenir son rang. Théon le Médoquin, ce gentilhomme campagnard dont nous avons parlé, en faisait de détestables sans doute, mais enfin il en faisait. Les lettres qu'on s'écrivait étaient arrangées, travaillées à la manière de celles de Pline. Ces hommes étaient tous des stylistes fort adroits, un peu ridicules. Il serait assez difficile de trouver alors, dans la Gaule du Sud- Ouest, des poètes parasites, des écrivains gagés. Tout ce que le iv® siècle a laissé ici de bon en fait de prose ou de poésie est un produit de l'aristocratie.

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Aucune noblesse au monde n'a été plus civile et plus civilisée. On lui a interdit ou elle évite le métier des armes; elle donne aux lettres les loisirs qu'on lui a faits. Il paraît bien, à voir le zèle que ces grands seigneurs déploient pour maintenir leur supériorité intellectuelle et conserver le culte des lettres grecques et latines, qu'ils considéraient cela comme un devoir de Romain, comme une obligation patriotique.

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