X BIBLIOGRAPHIE
Aiisoniique epistolariim commercio, 1887, Paris); voir encore Blïjmlein, Ausonius 7ind seine Vorbilder (extrait des Berichte des freien deiitschen Hochstiftes, 1890).
Sur la civilisation, la littérature et la religion au temps d'Ausone, il convient de consulter, parmi les plus récents ouvrages, surtout BoiSSiER, La fin du paganisme (Paris, 1891, 2 vol.), et ScHULTZE, Geschichte des Untergangs des Heidentîcms {i&Sj-g2, 2 vol.); et parmi les ouvrages plus anciens, outre Le Nain de Tillemont, le livre de Buse, Paulin von Nola und seine Zeit (i856, Ratisbonne, traduit en français par Dancoisne, i858, in- 8°), et celui de Richter, Das ivestrômische Reich besonders tinter den Kaisern Gratian, Valentinian II und Maximtis (186 5, Berlin). La vie sociale et le rôle de l'aristocratie ont été admirablement étudiés par FUSTEL DE Coulanges dans V Allen {\^%g^ Paris) et V Invasion Germanique (189 1, Paris). Sur l'enseignement, il faudra compléter ce que nous disons, à l'aide de BoiSSiER {La fin du paganisme, et, en outre. Les Rhéteurs gaulois, dans \t Journal des Savants de mars 1884), de Jullien {Les Professeurs de l'ancienne Rome, Paris, i885) et de Hertzberg, Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (t. III, trad. Bouché -Leclercq). Les rhéteurs aquitains ont été étudiés avec soin par CoUTURE dans la Revue d'Aquitaine de 18 58 à 1860.
IMPORTANCE DE LŒUVRE d'aUSONE
ENDANT longtemps, les Gallo-Romains passèrent avant tout pour des hommes d'action. On les regardait comme des maîtres dans les deux arts où se manifeste le plus l'activité humaine, l'art de parler et l'art de se battre. C'étaient les premiers avocats de l'empire et les premiers guerriers du monde. De leurs talents poétiques, il est resté peu d'éloges et peu de traces. La littérature romaine des trois premiers siècles n'a pas reçu le moindre renfort important des penseuis ou des écrivains qui habitaient au delà du Rhône. Nos ancêtres fournissaient des rhéteurs à toutes les grandes écoles de l'Italie, aux tribunaux des empereurs et aux conseils de l'État; c'était dans les régions de la Loire et de la Seine que l'on recrutait de préférence la superbe cavalerie des corps auxiliaires : les Celtes furent, jusqu'à la dernière heure de l'empire, le plus solide rempart de cette Rome qui les avait domptés. Mais il ne vint pas de la Gaule des émules de Martial ou de Lucain; elle n'ajouta pas un fleuron à la gloire littéraire de la civilisation latine; pendant trois
siècles, les lettres romaines n'auront que deux provinces dignes d'elles: l'Afrique et l'Espagne. En Transalpine, on est encore trop jeune, trop ardent. A ces peuples, qui ne pouvaient renoncer du premier coup aux habitudes d'une indépendance bruyante et dissipée, il fallait tous les combats, ceux des camps et ceux de la parole.
Ce fut au iv^ siècle que le sens poétique s'éveilla enfin chez les Gaulois, devenus plus calmes et de tempérament plus rassis. Mais alors, comme ils ne faisaient pas les choses à demi, comme leur race était, après celle des Grecs, la plus richement pourvue de dons naturels, il naîtra chez nous désormais, chaque année, une quantité prodigieuse de vers et de chants, et la veine ne s'appauvrira jamais. La terre française deviendra une terre pour toujours fertile en poètes; elle en aura dans les temps les plus sombres de la domination barbare. La plus tard venue dans la littérature romaine, la Gaule la représentera le plus longtemps dans l'histoire du monde latin. C'est chez elle que seront les derniers poètes du nom romain, comme c'est aussi chez elle qu'apparaîtront au XI'' siècle les premiers chanteurs du monde nouveau. Ne dirait-on pas que la Fortune romaine confia en dernier lieu à la Gaule, à la veille des invasions barbares, le flambeau des lettres latines?
Un des premiers et des plus grands noms de la littérature gallo-romaine est celui du Bordelais Ausone. Nous possédons à peu près toutes les œuvres qu'il a voulu que la postérité conservât. Quoique vivant à l'extrémité de l'empire, ce ne fut
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pas ce que nous appellerions de nos jours un poète de clocher. La Gaule entière l'admira; sa réputation franchit même aisément les limites de notre pays. Il fut lu, goûté, estimé des grands hommes et des esprits les plus sains de l'époque.
Ce qui importait davantage, il plut aux empereurs. Quand il publia ses écrits, ce fut sur la demande expresse d'un des bons Césars du temps, de Théodose. Le prince lui adressa un charmant billet : il avait lu autrefois des vers de lui; il les avait oubliés et désirait les relire; d'autres lui étaient inconnus, mais il en entendait parler si souvent, et de telle façon, qu'il voulait à tout prix en savourer la lecture. Théodose écrivant à Ausone imite Auguste écrivant à Horace; c'est dire qu'à la cour on jugeait le Bordelais digne d'un tel hommage souverain. La prière de l'empereur détermina Ausone à lancer ses vers dans le monde. Elle fut l'origine du recueil que nous possédons aujourd'hui. Le livre a reçu comme l'empreinte du sceau impérial; il a presque un caractère officiel.
De notre temps, Ausone a été fort méprisé; les érudits le négligent. Dans les histoires littéraires les plus répandues, il est la victime désignée aux plus mauvais traitements; on ne s'en occupe guère dans les histoires poHtiques. C'est manquer souverainement de justice à l'égard des anciens; c'est aussi faire preuve de bien peu de sens historique. Les savants de la Renaissance — infiniment mieux doués que nous de l'une et de l'autre quaUté — avaient, au contraire, une vive affection pour Ausone*
Il a mérité d'être édité, commenté par deux des plus illustres savants du xvi" siècle, Vinet et Scaliger.
Ce n'est que tout à fait de nos jours qu'on est revenu, à l'égard d'Ausone, à de meilleurs sentiments, c'est-à-dire aux traditions de la Renaissance. Les Allemands apprécient Ausone, qui a vécu à Trêves et qui a si bien parlé de la Moselle. Il n'est pas rare qu'un professeur fasse là- bas sur notre compatriote une conférence émue : pour eux, c'est presque un ancêtre, et c'est toujours un ami. Coup sur coup, il a paru de ses œuvres deux éditions, l'une excellente, dans la grande collection des Montimenta Germaniœ, l'autre, un peu plus discutée, dans le recueil des auteurs classiques publiés par la maison Teubner. Les Bordelais n'ont point voulu demeurer en arrière des érudits allemands. On a vu ces temps-ci, à Bordeaux, un spectacle qui rappelle ceux que nous trouvons dans l'histoire littéraire du xvV siècle. Un imprimeur et un savant se sont associés pour élever à leur compatriote un monument digne de lui. M. de La Ville de Mirmont a préparé, et M. Gounouilhou a imprimé une édition de l'œuvre principale du poète, la Moselle, et ce livre est un bijou typographique en même temps qu'un trésor de richesses scientifiques et un modèle de patiente critique.
Assurément, la poésie d'Ausone ne vaut ni plus ni moins que celle de ses contemporains; elle ne mérite ni l'approbation d'un César connaisseur ni l'assentiment des vrais lettrés ; mais il y a dans ses vers quelque chose que nous trouvons rarement
dans l'ancienne poésie latine : un accent personnel, une expansion intime, un je ne sais quoi de confiant et de familial que nous chercherions en vain chez Virgile ou Juvénal. Ne demandons pas aux poètes classiques de nous dire qui ils sont et comment ils ont vécu. Leur physionomie nous glisse sous les yeux; on ne les voit qu'à travers une poétique buée ou un nuage trompeur. En lisant Ausone nous sommes tout de suite transportés près de lui, nous vivons et nous sentons les événements et les sentiments de sa vie. C'est une autobiographie que son œuvre; elle nous fait entrer dans sa famille, dans le cercle de ses amis, dans l'assemblée de ses collègues. Avec elle, nous connaissons le caractère d'un homme et celui d'une époque. Cette poésie — • d'apparence banale et insipide — nous place dans un milieu actif, intelligent, énergique, de l'existence duquel on ne se doute guère au premier abord.
On dirait que, même en se livrant à la poésie, la race gauloise n'a pas voulu mentir à sa nature et au renom qu'on lui avait fait; elle était trop pleine d'elle-même, trop débordante. Quand elle se mit à écrire, elle ne changea pas; elle ne put jamais faire abstraction d'elle-même; toutes ses œuvres portent l'empreinte de son individualité envahissante, de son moi, si je puis dire, attachant et turbulent. Hommes d'action, les Gaulois le furent même en vers. Ce qui domine chez le plus grand de leurs poètes du iv^ siècle, c'est la note, je ne dirai pas égoïste, mais vivante, mais personnelle, l'amour de ce qu'il est, de ce qu'il a fait, de ce qui l'entoure.
Il ne rêve pas, il ne pleure pas, il ne se laisse pas aller au courant de capricieuses images; il voit, il vit; il est de son temps, il l'aime, il en parle. On sent, même chez ce poète, ce besoin d'activité, qui est l'essence du vrai Gaulois.
Essayons donc, à l'aide de ses écrits, de retracer la figure d'Ausone, qui est bien la plus vivante physionomie de poète gallo-romain qu'on puisse imaginer. Cherchons aussi à la replacer dans la famille où elle s'est formée et dans le monde où elle s'est encadrée.
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A famille dans laquelle il naquit était toute gauloise. Le sang en était pur d'alliage o^^^l étranger. Elle renfermait des représentants des deux races qui depuis dix siècles vivaient côte à côte sur les bords de la Garonne, et dont l'union formait alors la grande nation des Gaules : les Celtes et les Aquitains. Mais les traditions celtiques étaient de beaucoup les plus fortes dans la maison du poète. Il se montre à nous presque comme un Gaulois de vieille souche, ayant encore, au beau milieu du IV® siècle, le pieux souvenir de la langue, des dieux et des traditions celtiques. Son nom d'Ausonms, qu'il tenait de son père, est regardé par les grammairiens de nos jours comme un nom gaulois.
Son père était né à Bazas, mais il a vécu à Bordeaux, et il est possible que sa famille fût originaire de cette cité. Il parlait assez mal le latin; le gaulois était sans doute sa langue familière. Du côté maternel, l'origine d'Ausone était aussi nette, le sang aussi pur. Son grand-père Agricius, qu'on regardait comme une sorte de Génie domestique.
appartenait à une antique et noble lignée du peuple des Éduens; c'était une descendance dont on avait le droit d'être fier. Les Éduens furent longtemps célèbres entre tous les Gaulois; au temps de Jules César, ils passaient pour la plus grande et la plus civilisée des nations celtiques; leur pays était un centre littéraire de premier ordre, peut-être un ardent foyer de druidisme. Sous les lois de Rome, ils n'avaient rien perdu de leur importance, rien changé à leur caractère. Le grand-père d'Ausone, un des premiers citoyens de sa nation, ne démentait point son origine; il demeura fidèle aux coutumes de ses ancêtres. Je me le figure volontiers comme un des derniers représentants de cette noblesse sacerdotale et de cette discipline hiératique qui dominaient en Gaule au moment de la conquête. Sous le règne des empereurs gallo-romains, de Victorinus et de Tétricus, Agricius se mêla beaucoup trop à la politique militante. Il fut dépouillé de ses biens, proscrit. Il dut s'exiler à l'autre extrémité de la Gaule, à Dax, où il vécut assez misérable. Sa situation devint si pénible que, pour gagner quelque argent, il dut, parait-il, mettre à profit sa science, — cette haute science religieuse qui avait jadis rendu sa nation si célèbre et que les derniers des druides prostituaient alors sournoisement dans les campagnes et les faubourgs. — Il fit comme eux ; il devint astrologue et sorcier. Beaucoup de ces nobles et de ces prêtres, qui, du temps d'Ambiorix ou de Vercingétorix, eussent été les arbitres des nations et les ministres autorisés des dieux de la patrie, vivaient à l'ombre, et, loin des
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regards jaloux du gouvernement romain, travaillaient à dire la bonne aventure, à vendre d'étranges recettes et i\ consulter les étoiles. A la souveraineté politique avait succédé pour eux une mystérieuse popularité de carrefours.
Ausone nous apprend qu'Agricius voulut par avance écrire sur des tablettes toute la vie de son petit-fils. Puis, il avait cacheté le livre avec soin et se refusa toujours à le montrer. Craignait-il de compromettre, par un échec domestique, sa réputation de prophète? Pas le moins du monde. S'il agit ainsi, nous dit Ausone, ce fut par pure discrétion; mais, un beau jour, la mère du poète — deux fois curieuse, et comme femme, et comme fille de sorcier — déroba et lut les tablettes où étaient tracées les destinées de son enfant. Le renom d'Agricius n'eut point à souff"rir, ses prophéties étaient en train de s'accomplir. Il avait prédit qu'Ausone serait consul: Ausone le devint.
En tous cas, si les prédictions de son aïeul n'ont point décidé de l'avenir d'Ausone, je crois que l'influence d'Agricius et des traditions celtiques ont fortement contribué à façonner son âme et à former son talent. Ausone est avant tout un Gaulois, par son esprit, par sa bonne humeur, par sa franchise, par son infatigable activité, par sa curiosité sans cesse en éveil. Il recevra aussi de ses parents une très grande vigueur corporelle. Ses ancêtres et luimême sont morts nonagénaires. Mais il tiendra d'eux, surtout, le culte des choses gauloises, le respect des souvenirs nationaux, l'amour de la patrie
municipale. Il parle, il s'habille, il pense en romain, mais ce sera toujours un Celte, le vigoureux représentant d'une race demeurée vivante, forte, laborieuse et originale, même après quatre siècles de domination latine.
Mais, hâtons-nous de le dire, cette famille avait accepté l'empire des Augustes et la civilisation du Latium avec sincérité, plaisir, enthousiasme. Accepter est même inexact. Ce monde des Ausones ne comprend pas, ne peut supposer un état de choses dont seraient exclus Rome, le règne de ses lois, le culte de son histoire et l'amour de ses poètes. Ce sont aussi bien de vrais Romains que de vrais Gaulois. Ils unissent admirablement en eux ces deux principes qui semblent hostiles et dont la conciliation fut le chef-d'œuvre du régime impérial : le patriotisme romain, l'amour-propre national. Il y a des siècles qu'on n'entend plus de cris de révolte et que les derniers mécontents sont morts. Il peut se faire qu'Agricius et les siens aient été, au iii*^ siècle, les partisans actifs d'un empire gallo-romain, mais la pensée d'un démembrement leur a toujours été étrangère ou leur a paru ridicule et sacrilège. En tout cas, un siècle plus tard, la monarchie reconstituée n'aura pas de serviteurs plus dévoués et plus intelligents que les descendants du noble Eduen. Les empereurs de ce temps, hommes de bon sens et d'esprit, mettront sans cesse à profit leurs brillantes qualités de tête et de cœur.
Le père d'Ausone, qui exerçait avec succès la médecine, fut, grâce sans doute à l'appui de son
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fils, élevé par l'empereur Gratien à la dignité de préfet d'Illyrie. Ce n'était pas une sinécure; il avait à gouverner la Grèce, la Macédoine, tout le pays qui s'étend des bords du Danube à ceux de la Méditerranée, et cette région se trouvait en ce moment dans une situation fort difficile, menacée de tous les côtés par les Barbares, inquiète, presque désorganisée. Pour mériter un poste de ce genre, le père d'Ausone avait certainement d'autres titres que la gloire et l'influence de son fils, et d'autres qualités que celles de citoyen zélé et de Gaulois dévoué à l'empire. Il avait laissé deviner qu'il saurait être, à l'occasion, un juge intègre et un vaillant gouverneur. Ce fut du reste un caractère d'élite que ce médecin bordelais; il était quelque chose de plus qu'un homme intelligent et actif : il était, dans toute l'acception du mot, un grand honnête homme, un vrai sage, qui rappelait à ses contemporains les stoïciens de l'ancienne Grèce et les philosophes amis de Marc-Aurèle. Son fils en parle avec une touchante admiration :
« Dieu a voulu qu'il vécût deux fois onze olym- »piades (c'est-à-dire quatre-vingt-huit ans), après » avoir eu une vieillesse honorable et paisible. Tout »ce qu'il a voulu, il le vit réussir; tout ce qu'il a pu » souhaiter lui est arrivé à son gré : non pas que le » destin ait été trop indulgent pour lui, mais parce » qu'il sut toujours être modéré dans ses désirs. Ses 3> contemporains le comparaient aux Sept Sages, »dont il mit la doctrine en pratique, car il aima » mieux vivre que de discourir à la manière des
» philosophes. Il eut le don de prolonger les vîes » des hommes par les ressources de son art, et de 5> multiplier les retards imposés au sort fatal. De là » viennent le respect qui s'est attaché à son souve- » nir, et cette louange qu'il a méritée de son siècle : »Ausone ne se modelait sur personne, personne » maintenant ne peut l'imiter.»
Nous avons dit qu'il était médecin. La Gaule le regardait comme le premier dans son art. A lire les œuvres des médecins de ce temps, on voit que l'héritage de Galien était tombé en des mains bien indignes. On peut affirmer qu'il n'est rien de plus misérable que la thérapeutique du iv® siècle, et on a le droit de la traiter de ridicule et d'absurde; mais le ridicule qu'elle mérite doit épargner ceux qui l'exercent. En dépit des insanités de tout genre qu'ils enseignaient, c'étaient de très honnêtes gens que les médecins bordelais, et des praticiens très sérieux, quoique fort inhabiles. Le père d'Ausone est un modèle à proposer même aux hommes de nos jours : c'était par amour du prochain qu'il travaillait. Il tenait peu à s'enrichir; dans la médecine, il cherchait toujours l'occasion de diminuer la somme de douleurs et de misères qu'il voyait autour de lui. Voici en quels termes son fils le fait parler :
« Ni riche ni pauvre, je fus économe sans être » sordide; ma manière de vivre, mes habitudes, mes » mœurs, je n'ai jamais rien changé. J'ai offert gra- » tuitement le secours de mon art à tous ceux qui » me l'ont demandé, et mes soins n'allaient point X sans la charité. J'ai tâché de répondre au jugement
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» des gens de bien; jamais je ne fus content de moi » en me prenant moi-même pour juge. Les services » de diverse nature que je dus rendre, je les dis- » pensai suivant les personnes, les mérites ou les » circonstances. Je me tins à l'écart des procès; je » n'accrus ni ne diminuai mon bien. Nul n'a dû sa » perte ni à ma dénonciation ni à mon témoignage. » Je n'eus point d'envie, de désir ni d'ambition. Jurer » ou mentir, ce fut pour moi la même chose. J'ai » cultivé l'amitié avec une foi sincère. J'ai reconnu » que l'homme heureux n'était pas celui qui avait ce » qu'il voulait, mais celui qui ne désirait pas ce que » le destin lui refusait. Je ne fus ni obséquieux ni » bavard. Je regardais au-devant de moi sans pénétrer » ce qui était caché par une porte ou par un voile. »Je n'ai point forgé de bruit qui puisse déchirer la » réputation d'un honnête homme; même les rumeurs » véridiques, je les ai cachées. J'ai banni colère, vain » espoir, soucis inquiets, fausses joies des biens du » monde. J'ai fui le tumulte, les am.itiés menteuses » des puissants. Je n'ai point pensé que ce fût un » mérite de ne point faillir, et aux lois j'ai préféré » les bonnes mœurs. »
N'est-ce pas là, en quelques mots, un admirable code de morale, un précieux règlement de caractère ? L'homme qui mena une telle vie mérita bien d'être comparé par les siens, dans un jour de respectueux enthousiasme, aux sages les plus illustres du monde antique. Même, il avait quelque chose qui manqua souvent à ces sages : il avait cette charité modeste et sereine qui vint, un peu tardivement, orner et
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adoucir les vertus païennes. Le père d'Ausone était païen, en effet, et peut-être assez attaché aux vieilles croyances. Il ne paraît point que le christianisme ait été pour rien dans l'éveil de sa charité ou la formation de sa vertu ; il a tenu toutes ses qualités de la douceur native de son âme et de la pratique de la philosophie.
La vie et la conduite du vieil Ausone eurent suf son fils une grande influence. Notre poète trouvait, en la personne de l'homme qu'il aimait si tendrement, le plus sain des exemples et le plus beau des modèles. Toute sa vie, il cherchera à ne se montrer inférieur ni en bonté ni en sagesse au digne médecin de Bordeaux. Comme son père, il servit bien son pays, même au détriment de son repos; comme lui, il évitera tout ce qui est bassesse, avarice, intérêt. S'il a été un homme de bien, un citoyen actif et loyal, un magistrat intègre, c'est à son père qu'il le doit.
De sa mère, il nous parle peu, bien qu'il ait longtemps vécu près d'elle. C'était une bonne femme de ménage, veillant de près à l'éducation de ses enfants, douce, toujours occupée, peut-être un peu trop sérieuse. Ausone a du reste vécu dans une atmosphère grave et de travail honnête. Dans ce milieu actif et sage, les femmes ont été à la hauteur des hommes. Parfois même je les voudrais plus enjouées, plus vives, plus souriantes. La vie de sa mère s'est passée à élever la famille et à filer la laine; sa femme, sa sœur ont fait de même. Son aïeule (la femme du devin) était d'une rare austérité;
on dirait même qu'elle a quelquefois tyrannisé les siens de sa morale et de ses reproches. La belle-sœur d'Ausone administrait ses biens, dont un mari paresseux lui abandonnait la gestion. Quelles existences laborieuses dans toute cette bourgeoisie! Deux de ses tantes refusèrent de se marier: l'une, pour vivre durement dans l'épargne et l'économie; l'autre, pour étudier «à la manière d'un homme i>. Celle-ci fit de la médecine, et avec trop d'ardeur, car elle gagna à ses connaissances la haine des plus légitimes plaisirs. Voilà des femmes qui n'avaient certes pas besoin d'être émancipées ! Il nous faut sourire de pitié quand nous entendons déblatérer sur la triste condition des femmes dans l'antiquité, et répéter, à propos de leurs misères, tant d'insipides mensonges. Qu'on lise l'œuvre d'Ausone, et on verra qu'elles ne vivaient ni en recluses ni en servantes. Quand elles cherchaient l'indépendance, ce n'était pas pour y trouver le repos et l'oisiveté.
On comprend que, dans cet air de probité qu'il a respiré dès l'enfance, Ausone ait pu devenir un homme de caractère et d'une imperturbable vertu; mais on peut se demander aussi ce qui l'a fait poète et professeur. Ce milieu sage et froid n'invitait guère à la lecture de Martial et à l'adoration de Virgile. Heureusement qu'il eut près de lui, à côté des maîtres de saofesse, un charmant initiateur des lettres; qu'il subit de très bonne heure, en même temps que l'influence paternelle, celle d'une nature plus ardente et plus séduisante, de son oncle, le poète et rhéteur Arborius.
Arbohus fut pour Ausone, ainsi qu'il aime à le redire, un second père, ce que lui-même devait être plus tard pour saint Paulin de Noie. Il ouvrit son âme comme à une seconde existence :
« J'ai rempli un devoir de piété en invoquant » d'abord mon père et ma mère, mais je m'accuse de » ne nommer Arborius que le troisième. Le men- » tionner en premier lieu, avant mon père, certes, » c'eût été un crime pour moi, et cependant c'est » aussi presque un crime que de ne point le placer » le premier. Frère de ma mère, intime ami de mon » père, tu as été pour moi à la fois un père et une » mère. Mon berceau, mon enfance, ma jeunesse, »mon âge mûr, tu leur as donné l'ornement de ces » arts qu'il est si doux d'apprendre. »
C'était sans contredit un homme de haute valeur, une intelligence richement douée que cet Arborius. A l'âge de vingt ans, on le regardait comme un des avocats les plus brillants de l'époque. Ses plaidoyers étaient autant de triomphes. De toutes parts, on recourait à son éloquence. Les villes de la Gaule du Sud-Ouest se l'arrachaient. On l'appelait même, pour les grandes affaires, auprès des tribunaux espagnols. Etabli à Toulouse, il enseignait la rhétorique dans une chaire officielle. Ses cours ne souffraient pas de l'incroyable activité de sa vie. La savante cité de Toulouse, parfois difficile dans le choix de ses maîtres, était fière de celui-là. A ses heures perdues, il s'amusait à faire des vers. Mais Arborius n'était pas seulement un professeur de premier ordre, un avocat éloquent et passionné, c'était encore un
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homme fort habile et grandement ambitieux. Le talent est un don précieux : il n'est cependant pas défendu de le rehausser par un titre, de le dorer par quelque ornement extérieur. Arborius le savait à merveille; il se maria richement et dans une famille de la noblesse. A Toulouse, il cultiva l'amitié des grands, et, comme il s'}- trouvait alors des parents de l'empereur Constantin, il s'arrangea pour se lier avec eux. Un si beau génie, aidé par une ambition si prévoyante, devait mener Arborius très haut et très vite. Constantin appela le jeune homme à la cour et le chargea de l'éducation de son fils, un des futurs maîtres du monde. C'est exactement la carrière que suivra Ausone, mais plus lentement, avec moins d'éclat. Ce faîte de gloire que son neveu n'atteignit qu'au seuil de l'extrême vieillesse, Arborius y était arrivé même avant la pleine maturité de l'âge et de l'esprit. A trente ans, il pouvait passer pour un des heureux de ce monde. Il avait les richesses, le renom, le talent, de solides amitiés, un intérieur sûr et la jeunesse, qui ajoutait un charme à toutes ces choses. Il lui était permis d'aspirer aux plus hautes charges de l'empire. Peu d'hommes de ce temps unissaient à un tel passé de telles espérances. Tout cela, gloire et bonheur, ambition et travail, fut soudainement brisé par la mort.
Or, cet Arborius fut le maître d'Ausone et son éducateur le plus dévoué. Les heureuses dispositions de son neveu le séduisirent de bonne heure; il l'avait pris en affection dès sa plus tendre enfance. Ausone le médecin abandonna volontiers à son beau-frère
l'instruction de l'enfant, qui vint rejoindre son oncle à Toulouse : « Remis entre tes mains, » dira plus tard le poète, « dès mon premier âge, j'eus le don de te » plaire; tu disais, en m'appelant ton fils, que je te » suffisais; tu affirmais que je serais ta gloire et celle » de mes parents; tu as dicté les paroles qui devaient » être inscrites dans le livre de mes destins. » De tous les souvenirs de son enfance, celui d'Arborius fut pour Ausone le plus fidèle et le plus vivant. Cette carrière si brillante, à laquelle une fin prématurée était venue donner comme un nouvel éclat, avait fortement frappé sa jeune imagination. Il parle de lui avec la même émotion que de son père. Que de fois, dans les rêves d'une adolescence enthousiaste, il a dû penser en lui-même : «Je serai comme » Arborius! » On peut dire que l'avocat de Toulouse a mis au cœur d'Ausone l'ambition et l'amour de la gloire, de la gloire littéraire d'abord, de la gloire politique ensuite. Il a pour ainsi dire fait jaillir l'étincelle qui guidera sa vie.
Voilà, semble-t-il, de quelles influences Ausone a été entouré. Il est né dans une vieille et noble famille gauloise. Son père fut un sage à la manière antique. De toutes parts, il ne reçut que des leçons de travail. Il a été élevé par un oncle jeune, ardent, plein de talent, de renom et d'ambition. Il est d'une race forte et active, et il trouve dans son milieu, à côté de l'amour de toutes les vertus, le culte de toutes les gloires.
Voyons comment il profita de ces exemples et de ces leçons.
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