‹ Ausone et BordeauxChapitre 3 sur 16 · AUSONE ETUDIANT ET PROFESSEUR · texte numérisé non relu

AUSONE ETUDIANT ET PROFESSEUR

©^^^ USONE naquit vers l'an 3io. Constantin i^J^Y^ régnait alors sur la Gaule. C'était le moment ^^?^^^ où la domination romaine inaugurait dans notre pays une ère nouvelle. Après les malheurs sans nombre qui l'avaient accablée à la fin du iii^ siècle, invasions, révoltes, incendies et carnages, la Gaule se reposait enfin. De nouveau, elle se livrait avec bonheur aux travaux de la paix, elle s'essayait à retrouver la prospérité du second siècle. Les villes secouaient leur torpeur. Une vie d'activité tranquille recommençait pour elles. Les écoles se repeuplaient. De grandes Universités se fondaient, notamment celle de Bordeaux. Les persécutions ne sont plus à craindre. Le monde gaulois goûte les bienfaits de la paix religieuse en même temps que ceux de la paix politique. Pendant un siècle environ, depuis Constantin jusqu'à Théodose, l'Occident romain jouira d'une assez grande tranquillité. L'empire est réorganisé à l'aide de principes nouveaux, et son organisation est admirable de régularité et de précision. On reprend l'offensive aux frontières. Les

légions retrouvent des généraux qui ne sont pas inférieurs à Trajan et à Corbulon. L'ennemi, dans les plus mauvais jours, ne s'aventure guère au delà de la Marne. Les révoltes sont rares à l'intérieur. Le brigandage, sans disparaître, se ralentit. Ce n'est pas assurément l'âge d'or des Antonins, mais enfin, c'est un siècle où il n'est point triste de vivre. Les grandes alarmes en sont bannies. Les consciences ont moins à souffrir. Les corps et les âmes respirent et ne sont plus sur ce qui-vive éternel qui exaspéra les contemporains de Dèce et de Valérien. C'est un siècle qui a vu de grandes choses, comme la popularité de l'enseignement et des écoles ; où il s'est élevé d'assez beaux monuments, comme ceux de Trêves et de Reims, et qui a produit, même au sein du paganisme, des esprits d'élite et de vrais écrivains, comme S3'mmaque. Julien, Ammien Marcellin. Durant quatre générations, la civilisation romaine, si affaiblie au iii^ siècle, se réveille et montre dans son arrière -saison une étonnante vitalité.

Ausone n'est donc pas une exception dans son temps. Par sa vie, son caractère et ses œuvres, il sera bien dans le ton du siècle. C'est une âme confiante et sereine, un esprit calme, de sens rassis, amoureux de liberté et de tolérance, un homme d'ordre, de sagesse et de bon sens.

Son enfance et son adolescence furent calmes et studieuses, comme devait l'être sa vie entière. Vers l'âge de huit ans, il fut mis à l'Université de Bordeaux. On verra plus loin que, dans les grandes

LA VIE D'AUSONK 2 3

écoles de ce temps, on enseignait tout, depuis la lecture jusqu'au droit; on y parcourait le cycle complet des études; on y trouvait à la fois l'école primaire, le lycée et la Faculté. C'était un grand avantage pour les jeunes gens. Ils s'attachaient à cette école, où ils demeuraient près de vingt ans. Elle devenait pour eux une seconde famille. Certains d'entre eux ne l'ont même jamais quittée : après y avoir travaillé comme élèves, ils y ont enseigné comme maîtres. L'Université leur était un nouveau foyer, une petite patrie, pleine de livres et d'amis, agréable et bien close, où leur amour propre, doucement caressé, trouvait de paisibles habitudes et de familiales admirations. Il n'est point rare de voir ce spectacle dans quelques modestes Universités d'Allemagne, qui paraissent si ennuyeuses aux étrangers, et que les maîtres ni les élèves ne savent cependant jamais quitter, tant ils en aiment la patriarcale monotonie. Si l'empereur n'était venu arracher Ausone à son école, il s'y fût acoquiné toute sa vie. Encore y passa-t-il près de quarante ans, sur les bancs des élèves ou dans la chaire du professeur.

Ce fut à l'Université de Bordeaux qu'il apprit à lire et à écrire. Il se montra tout de suite excellent écolier, sauf en un point : il fut très rebelle, dans son enfance, à l'enseignement du grec, qui tenait cependant, chez les Gaulois, une fort large place dans le cours des études. En revanche, il fit des vers de très bonne heure, il apprit la grammaire et la rhétorique des professeurs les plus célèbres de son temps, cela sans dédaigner les sciences les plus

austères. Il sait un peu de tout, il parlera un peu de tout dans ses œuvres. Pour bien commenter sa Moselle^ il est bon d'être universel. Un de ses maîtres les plus chers et les plus écoutés, Staph3dius, l'initia à l'histoire et « aux trésors recelés dans les six cents livres de Varron ^>.

Vers l'âge de douze ou treize ans, il fut appelé à Toulouse, auprès de cet Arborius qui, si jeune encore, était la gloire et l'honneur de sa famille. Arborius va décider de sa vocation. Il en fait un poète, un avocat, un professeur. Il lui donne plus : le démon de l'ambition. De brillants présages commencent à faire comme une auréole autour du jeune Ausone. Son oncle déclare qu'il sera un des héros de sa race; son grand-père l'astrologue prédit qu'il arrivera au consulat, c'est-à-dire au premier honneur du monde romain.

Voilà notre Ausone, à vingt-cinq ans, de retour à Bordeaux. Il est ardent, enthousiaste, ambitieux. Il a une petite célébrité de municipe; il a déjà connu les enivrements d'un renom d'écolier. Tout lui sourit dans la vie qui commence. Son premier pas dans le le monde est facile : on lui confie une chaire de srrammaire dans cette Université où il a été un si brillant élève et où il va devenir, dans les espérances de ses anciens maîtres, un professeur accompli. Il a la passion de la gloire et ne rêve que de continuer à marcher dans la vie comme dans une promenade triomphante.

La désillusion arriva bien vite. L'existence tarda longtemps à tenir envers Ausone les promesses

qu'elle semblait lui avoir faites. Les années se succédèrent rapidement et se ressemblèrent toujours. Trente ans se passèrent sans que nulle gloire nouvelle vînt s'ajouter aux précoces gloires de son adolescence. J'imagine que son âme ardente et active connut trop souvent la tristesse des intimes déboires et les rancunes d'une ambition comprimée. Il dut traverser de sombres heures quand il sentit arriver la fin de la jeunesse ; quand, au seuil de la quarantième année, il s'aperçut que, de tous les beaux rêves souriants d'autrefois, il lui restait à peine un lointain souvenir.

Il a peut-être accusé maintes fois son siècle et la destinée. C'était un siècle calme, régulier, presque froid et monotone que celui dans lequel il vécut. Il était bien fait pour briser les élans trop rapides ou décourager les ambitions précipitées. La société civile était aussi bien classée que la société militaire. Elle avait ses cadres, ses ordres, ses échelons. Chacun y était étiqueté. Bien peu de place y était laissée à la surprise et à l'engouement. Dans toutes les administrations, dans tous les collèges, et les dieux savent s'il y en avait alors dans ce monde de fonctionnaires, chacun montait à son tour, sans hâte et sans trouble. Les Arborius étaient des exceptions. A vingt-cinq ans, iVusone était professeur de grammaire à l'école de Bordeaux; à cinquante-cinq ans, il y était professeur d'éloquence. Voilà le seul changement que lui avaient apporté trente années d'existence. Je n'insiste pas sur les fonctions municipales qui lui furent confiées; il était décurion, c'est-à-dire

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membre du conseil de ville; il administra même Bordeaux un instant en qualité de magistrat. C'était peu de chose pour un homme à qui les destins avaient promis le consulat. L'ambitieux rhéteur dut accepter ces honneurs comme de simples pis aller. Il était dans la position de ces professeurs de Facultés qui rêvent le portefeuille de ministre et doivent, en l'attendant, se contenter d'un siège au conseil municipal. Ce qui change le moins dans l'histoire des hommes, ce sont leurs ambitions et leurs déboires.

On peut croire que, si Ausone avait été un intrigant, un habile à la façon de son oncle Arborius, il eût percé plus vite, il eût cherché à débarrasser son ambition des entraves de l'avancement officiel. Mais rappelons-nous que s'il avait été l'élève d'Arborius, il avait reçu et recevait encore de son père le médecin des exemples de sagesse et de modération. Il avait soif d'honneurs, mais son père, qui vivait près de lui, devait lui rappeler sans cesse le goût de la vertu.

Il se résigna donc, et, pendant trente ans, se contenta à Bordeaux d'une demi-gloire, d'un horizon limité et d'une célébrité locale. Nous ne le voyons mêlé à aucun événement politique. Il renonça même, pour se consacrer tout entier à ses élèves, aux succès bruyants du barreau. Aussi, malgré les lassitudes de sa volonté, malgré les heures d'énervement, ne cessa-t-il pas une minute de faire son devoir. Il fut un admirable professeur, plus solide que brillant, plus sensé qu'éloquent, plein d'esprit et d'enjouement,

mais sûr, sans charlatanisme. A l'Université de Bordeaux, il semble avoir été assez longtemps éclipsé par son compatriote xMinervius, que l'on comparait dans le monde entier à Ouintilien et à Démosthène, et dont la gloire n'était pas moins grande à Rome et à Constantinople que sur les rives de la Garonne. Cependant Ausone ne témoigna pas à l'égard de ce collègue, qui fut son maître, la moindre jalousie. Ce qui Te montre bien, c'est que nous connaissons Minervius surtout par ce qu'Ausone nous a dit de lui. "\^oilà un rare exemple de franche camaraderie. Il en parle avec une admirable sincérité et une expansion touchante. On devine qu'il s'est résigné ' sans peine, à vivre à côté de lui comme un collègue inférieur, collega minor.

J'aime à le répéter : quoi qu'il ait pu penser dans ces moments de rêveries mélancoliques auxquels sont exposés tous les ambitieux, même les Gascons et les Bordelais, Ausone fit parfaitement son métier de pédagogue, pénétré de ce sentiment du devoir qui était dans les traditions de sa famille. Il l'avoue ingénument: les débuts furent difficiles et le succès ne vint pas toujours récompenser l'effort, mais il finit par se faire à cette vie et par aimer sa besogne. Dans une épître à son petit-fils, qui est une œuvre charmante, il rappelle avec une douce émotion les plaisirs de l'enseignement et le temps où il formait

la jeunesse :

«J'ai nourri moi-même, de mes leçons, beaucoup . de tendres enfants; je les réchauffai dans mon sein, .je déliai leurs murmures: c'est moi qui arrachai

» leurs tendres années aux caresses des nourrices... » Puis, quand la sève de la puberté les couvrait de » son duvet, je les amenais à la morale, aux arts » libéraux, à l'éloquence. Cependant leur tête refusait » de porter le joug, et leur bouche se détournait du X mors qu'on leur présentait. Une modération bien » difficile à acquérir, un rude apprentissage, un » succès rare qui ne peut résulter que d'un bon » usage, une douce critique pour venir à bout d'une »jeunesse indocile, voilà tout ce que j'eus à sup- » porter; mais un jour vint où l'ennui même eut son » charme,» où la force d'une bonne habitude adoucit » le travail. »

Pendant ces trente années d'enseignement, Ausone, tout entier à sa chaire, a dû peu travailler pour lui-même. Aucune de ses œuvres importantes n'est de ce temps. Son instinct de poète s'assoupit dans cette vie régulière et monotone qui endormait toutes les ambitions.

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