‹ Ausone et les commencements du christianisme en GauleChapitre 54 sur 56 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous sommes ainsi naturellement amenés aux conclusions, très courtes, mais suffisamment précises que comporte ce travail ; il suffira de voir d'une vue tous les renseignements qu'il a été possible de rassembler sur les croyances de la famille d'Ausone. Si incomplets qu'ils soient par endroits, ils se répartissent pourtant, en échelons plus ou moins éloignés, sur un espace de deux siècles; on y peut envisager l'histoire de cette famille à travers huit générations.

Or, à quel moment le christianisme commencet-il, non pas à y triompher, mais à y faire vraiment figure? C'est seulement après la mort d'Ausone et dans le premier tiers du v*' siècle: l'épo- (jue est déjà bien tardive, bien éloignée des premières prédications chrétiennes en Gaule. Cette considération doit être mise en tète de toutes. Mais les autres conclusions ne sont pas sans nous donner. (3lles aussi, de très profitables enseignements.

D'abord, il n'est poul-èlre pas très vrai de dire, comme on en a coutume, (|ue laristocratie gau-

loise s'est poi'tôc avc^c un bel cnipi"(jsscnionl vers la religion chrétienne ', tandis ([ue les pjens des campagnes (pagani), restaient plus Aprement obstinés dans leurs héréditaires superstitions. La conversion de Paulin de Noie fait scandale à la fin du iv° siècle ; on ne voit point d'exemple analogue dans tout cequ'Ausonenous dit des Gaulois, ses contemporains ; et pourtant il a parlé de beaucoup ; Paulin de Pella, lui-même, semble avoir eu de la peine à se faire baptiser. Il faudrait donc reculer jusqu'au v" ou vi" siècle le moment où l'aristocratie gallo-romaine se laisse gagner par le christianisme; or, c'est l'époque où la religion nouvelle se développe vraiment partout, à la ville comme à la campagne.

La résistance de la famille d'Ausone est, à ce point de vue, bien significative. Pourtant, si une famille devait venir de bonne lieure à la religion nouvelle, c'était apparemment celle du précepteur de Gratien. Ausone a dû la gloire de ses dernières années à la recoimaissance de son ancien élève; grâce à cette bonne volonté impériale, il a assuré et rendu plus belle la carrière aussi de tous ses parents'; c'est en un mot la faveur de Gratien qui a fait la fortune d'une famille jusquelà assez obscure. Or, Gratien était chrétien, chré-

1. Voit' d'ailleurs, p. Allard, Le Pa/janisine au niilicu du IV' sicvle, article cité, p. 385 et suivantes.

2. Toutes les chai'ges, toutes les dignités couEérées aux parents d'Ausone sont datées des années où il était le plus eu faveur (aux environs de 379, année de son consulat).

tien très entreprenant même ; et ses décrets ne nous laissent pas d'illusions sur le peu de sympalliie qu'il réservait aux païens. Il eût été bien facile de se montrer parfait courtisan et d^acquérir, au prix de quelques messes, un crédit plus grand encore. L'examen des œuvres d"Ausone prouve qu'il n'en a rien fait; ses fils et ses gendres semblent en avoir usé de même. Il fallait donc que la force d'inertie fût bien grande.

De quoi était faite cette force? D'abord des résistances ataviques; le paganisme, comme on a essayé de le montrer, avait une prise énergique sur les ancêtres paternels et maternels d'Ausone, sur cette vieille famille gallo-romaine d'un côté, sur ces nouveaux Gaulois à demi-Grecs de l'autre côté: il y a là un élément dont il serait difficile d'exagérer la puissance. De plus, l'éducation qu'avait reçue Ausone, celle qu'il donna à ses enfants, celle que subit encore Paulin de Pella, n'avait lùen f[ui pût porter au christianisme ; au contraire, cette culture tout hellénique, tout inspirée de ranti({uité païenne, inspirait à ceux ({u'ello foi'mait un certain détachement, et un scepticisme malaisément compatibles avec la foi que demandait la religion du Christ. Cette éducation. Paulin de Noie s'empressa de la renier, lors(iu'il se fut converti; les pères de rF.glise ont réservé aux éludes des écoles roni.iinos ' des malédiclions

1. On .u'cuiiiiilci'ail l';icilciiiciil — cl on l'a l'ail — des cilalidiis

jiislilicalis (•><. .le iiiciiliniini' iri, ^ iiP|il(Mni'nl ,'i lilic il"rxi'm|i|c, les

violentes, et l'on sait de quelle sympathie de cœur ils se sont portés, par contraste, vers l'ignorance et la pauvreté d'esprit de leurs catéchumènes. Arrivés à l'âge d'homme, les enfants d'Ausone ont trouvé, pour tes environner dans leur vie commençante, un milieu d'universitaires et de fonctionnaires, élevés comme eux, sérieusement attachés au paganisme, quelquefois même ouvertement hostiles aux idées nouvelles. Et toute cette partie de la société pouvait, sans erreur trop grossière, s'imaginer que l'immense majorité du monde romain, dont elle se croyait l'élite, était faite à son image. Peut-être elle pensait que les empereurs chrétiens passeraient et le christianisme avec eux.

En une terre si peu favorable, les croyances chrétiennes ne pouvaient pousser d'un effort spontané ; il fallait que le germe vînt d'ailleurs, et que le choc ébranlât d'abord les parties les plus faibles. Or, c'est précisément ce que l'on doit constater : les premiers chrétiens dans cette famille ont été une femme (une veuve) et un enfant. L'exemple a dû rester isolé quelque temps. Au surplus, remarquons que ces deux événements ont lieu à l'époque de la prédication

lignes suivaiiles, moins connues : Minucius Félix Octavhis, 23 : H;is fabulas ot eiTores et ab iniperitls iiarentibus discinius et, quod est gravius, ipsi studiis et discipiinis elaboranius, carniinibus pra'cipue poetarum qui iiluriinum quantum vei'itali ipsi sua auctoritate nocuovunt. Voir aussi les idées de Tertullien (Ch. Guigneberf. TertuJUeii, Paris, 1901, ])]:i. îl7 et siiiv.l.

de saint Martin'. Or, personne ne songe à nier qu'il se dessina alors un mouvement très vrai en faveur du christianisme, jusque là peu favorisé. Il est certes très exagéré d'écrire : « C'est vers les années 380, 390 que le sol manque de toutes parts aux derniers fidèles de l'hellénisme ' » ; mais il est évident qu'il y eut alors de longs tressaillements dans le sol des croyances.

Si l'on place vers 450 — et plutôt après — la prise définitive par le christianisme de la famille d'Ausone, on s"accorde avec les conclusions de riiistoire générale qui ne recule pas au delà du vi*^ siècle la défaite sans conteste du paganisme. Et il suffira, pour que cet exemple prenne sa vraie valeur historique, d'une dernière remarque: la région où vivait cette famille, le sud-ouest, fut une des premières à être converties '. Le centre et le nord de la France y mirent beaucoup moins de bonne grâce. On peut dès lors supposer que la conversion des descendants d'Ausono viendrait, chronologiquement, en assez bonne place sur la liste des gi'andes familles gauloises acquises au christianisme.

Son histoire a été sans doute celle de beaucoup d'autres; et il n'est pas téméi'aire d'aflirmer que

1. .lo parle ici des iirciiiiùfes voliéilés clnélitMiiics de Paulin (1(> i'ella cl do, la conversion de .Iulia Diyadia.

'2. .lullian, li'crtu' /iis(()il(/((C, xi.viil, 2:^.

3. Voir hî's conslalions de Pabbé Diicliesne, /•'((.•;/<'.< rf>!.<fi)jn(it.c, l, p. 22, 23... ete. lî, p. 9, !<•... tdc.

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ses résistances, ses hésitations, sa conversion, doivent correspondre à l'évolution religieuse de la société gallo-roninine tout entièi'e.

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