SEPTEMBRE
Un jour nous sommes montés au mont Nelson, d’où la vue est superbe : à l’Ouest la succession des lacs formés par le Derwent, échelonnés entre des groupes de collines boisées et de grandes roches qui ont un aspect fort sauvage; — au fond de la baie la
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ville d’Hobart avec ses fortifications , son palais du Gouvernement, véritable château gothique d’une décoration d’opéra, et le mont Wellington tout couvert de neige, haut de quatre mille cinq cents pieds, qui domine l’île entière. Victoria semble être un immense gazon anglais; la Tasmanie est une petite Suisse. — Au Sud enfin, une ceinture de presqu’îles nombreuses, escarpées, torturées, aux formes extraordinaires qui ferment la baie comme un grand lac, et contre lesquelles les longues lames de l’Océan Austral brisent avec fureur. Non loin du mont Nelson est un ravin , peut-être unique dans le monde , la « Fern Tree Valley » . Un torrent y coule sous des milliers de fougères-arbres qui s’élèvent au milieu des roches comme des colonnes, ou qui , inclinant leurs branches touffues sur l’eau, sont jetés comme des ponts sur des cascades. Ces fougères ont plus de trente pieds de hauteur, et de leur sommet s’étendent, pour former un vaste berceau, leurs longs panaches réguliers, si gracieux et si verdoyants.
Un autre jour encore , avec des amazones , nous avons visité à cinq lieues de la ville, dans un site charmant , un asile où six cents orphelins sont recueillis et élevés aux frais de l’Etat ; cela lui coûte trois cent mille francs par an. Tout ce petit monde, aux faces rouges et fraîches , avait ses habits de fête en notre honneur, et six cents gâteaux furent avalés d’un seul coup et au commandement. C’était
plus gai que la visite que nous finies ensuite aux sombres forts des prisons : le gardien nous fit passer sur le fatal pont-levis, et, en nous montrant la noire trappe à bascule qui sert à envoyer les condamnés dans un monde évidemment meilleur, il nous dit avec tout le flegme britannique : a Nous pourrions y pendre comfortablement sept personnes à la fois.»
Un bal superbe qui dura jusqu’à cinq heures du matin chez le chancelier de l’Université, où les jolies personnes et les jolies toilettes étaient fort nombreuses, nous remit en gaieté. Je ne fais point comme T Examiner et le Mercury , journaux quotidiens d’Hobart-Toun qui rendent compte chaque matin, dans les moindres détails, de toutes nos visites officielles et de toutes les fêtes que l’on a données au Prince la veille, et je vous fais grâce de notre vie mondaine.
Une chose m’a vivement frappé ici , et je crois qu’elle est d’un rare exemple : rien ne saurait vous donner une idée de la grande harmonie, de la fraternité véritable qui règne entre les fidèles et les prêtres des deux religions en Tasmanie. Catholiques et Protestants veulent oublier ce qui les divise, pour ne voir que les grands intérêts qui les unissent, sur une terre dont l’origine est souillée parles « convicts » , mais où une société nouvelle et pure a lutté, se forme et domine. En général, dans les pays où deux communions sont en présence, chacune , — toujours
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sur la brèche, — exagère pour ainsi dire les devoirs de ses pratiques et creuse davantage le fossé qui la sépare de l’autre; ici, cette opposition , poussée à l’extrême, et je l’en félicite, n est plus religieuse,
elle est sociale : c’est la lutte entre les hommes
libres et les déportés, et ceux-là se resserrent d autant plus en un centre honorable et intact que ceuxci forment une caste plus tranchée et plus impure. Dans cette société saine d’Hobart-Town , si fière au dehors, si blessée qu’en Europe l’ignorance la puisse confondre avec ceux qui ont bâti ses ponts et creusé son port, tout le monde s’aime donc et ne s’en cache pas. Que de fois , dans les belles réceptions du Gouverneur, nous avons vu les deux évêques causer longuement ensemble, bras dessus, bras dessous, comme de vieux amis, et les membres des deux clergés s’unir et se fondre avec tous dans une douce intimité.
Une fois même , il y eut une soirée musicale au palais : une messe de Mozart en je ne sais quel bémol, avec orgue et chœurs virginaux de plus de soixante voix, fut exécutée en grande pompe par toutes les beautés tasmaniennes ! Je me suis réveillé au Credo pour voir sur le même canapé les deux évêques plongés côte à côte dans un profond sommeil. Heureusement la musique sacrée fut, après Vite missa est , convertie en valses et quadrilles : tout le jeune monde des « pretty girls » se mit a
tourner et valser sans sermon , et si avant dans la nuit, que le jour nous surprit encore soupant comme aux noces de Cana.
Pour nous reposer, une grande galopade d’une journée à New-Norfolk , au milieu des roches les plus sauvages, nous fit voir en outre de la belle nature un établissement de pisciculture. Les Tasmaniens en sont très-fiers : il y a là tout un personnel serieux d administration , et les graves questions de la fécondation et de l’incubation rendaient encore tout palpitants les directeurs. Nous suivions une route qui n’était pas sans danger pour les amazones : elle côtoie l’extrême bord de roches hautes de plus de trois cents pieds <*t coupées à pic ; au fond du précipice, un cours d’eau large , rapide , bouillonnant, se heurte en cascades et avec fracas. Enfin, nous voilà aux ruisseaux d’élevage et au laboratoire où , d’après les livres de MM. Coste et Milne Edwards , on fabrique les petites bêtes nageantes. Le Gouvernement y met tous ses soins : il a fait venir d’Angleterre, il y a un an, cent mille œufs de saumon. 11 a fallu les maintenir dans des caisses entourées de glace pendant tout le temps dé la traversée, ce qui a été unë dépense énorme : le tout est revenu à prés de cent cinquante mille francs. — Pour nous* après cette longue course et bien des recherches * nous parvînmes à voir deux petits poissons gros comme ùh carpillon, encore ne suis-je pas certain
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que ce ne fût pas deux fois le même, car nous 11e primes le second que cinq minutes après- avoir relâché le premier. C’était fort intéressant, et ce produit d’un œuf qui avait passé la Ligne et voyagé pendant six mille lieues pour venir sans doute se faire manger par une volée de cormorans qui faisaient le guet, me paraissait semblable à ces éphémères qui restent trois et quatre ans en larve, pour naître une fois au coucher du soleil et mourir avant son lever, sans avoir fait un seul repas. Mais on nous expliqua que sur les cent mille œufs , quatorze mille saumons étaient nés et six mille avaient heureusement terminé leur première éducation. On venait de les lâcher et de les lancer vers la grande mer, d’où l’on espère qu'ils retiendront l.
Plaisanterie à part, cet essai peut faire la fortune de la Tasmanie : elle est la seule des colonies australiennes qui ait des rivières favorables aux saumons; une fois peuplées, elles donneront des pèches qui , avec des débouchés de villes riches de plus de cent mille âmes, comme Melbourne, Adélaïde et Sydney, feront rentrer des millions dans la modeste île de Van Diémeii.
1*7 septembre. — Le colonel Chesiiey et une
1 Un journd et une lettre d’Australie m’ont appris depuis mon retour qu*ils étaient tous rentrés au bercail :.la colonie 11e se possédait pas de joie.
vingtaine de jeunes gens de la ville ont frété un gentil vapeur pour nous faire voir toutes les anses pittoresques de la grande baie; le navire est pavoisé aux couleurs de France et nous porte vite au milieu d’un dédale d’iles, de canaux naturels formés entre des roches qui surplombent. Voici à droite le canal d’ Entrecasteaux avec ses gorges profondes, à gauche le cap Raoul avec ses récifs écumants couverts d’une nuée d’oiseaux. Puis, bercés par une grande houle du Sud, nous arrivons au cap de X Aventure ; on met les canots à la mer, on débarque : voilà un arbre centenaire dans l’écorce duquel des lettres
sont taiîlées au couteau
COOK 26 jan.
; telle est l’inscrip¬
tion qu’y fit le célèbre capitaine, quand il découvrit ce promontoire et le baptisa du nom de son navire.
Bientôt, autour de l’ile Franklin, nous nous mettons tous à pêcher : trois requins, une cinquantaine de poissons bizarres dont plusieurs sont tout couverts de pointes absolument semblables à celles du hérisson , et des « trompettes » au long nez, furent notre proie, à la grande joie d’un brave archidiacre que ta cravate blanche et le gilet en étoffe de cilice n’empêchaient pas de faire les mots les plus facétieux.
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19 septembre. — L’heure du départ a sonné : malgré une tempête d’équinoxe épouvantable, dont les rafales blanchissent d’une nappe d’écume toute la baie, « la Tasmania » , un petit sabot de deux cent cinquante tonneaux, allume ses feux : c’est elle qui doit nous mener à Sydney. Nous avions fait le matin tous nos adieux : une dernière heure toute triste, au palais du Gouvernement, nous avait permis encore de remercier tant d’hôtes aimables d’un séjour délicieux. En arrivant au quai, nous le trouvons couvert de monde : toute la ville est venue dire adieu au Prince. Une vraie , une grande foule est rassemblée pour nous donner le plus « hearty farewell « et nous demander souvenir et retour. Elles aussi, nos aimables danseuses, elles sont toutes là près du bateau, dans leurs plus jolies toilettes, comme pour nous donner encore plus de regrets. Ministres et «squatters» , évêques et amazones d’hier, tous avaient eu cette attention charmante, qui nous toucha bien profondément. A peine sommes-nous à bord que tout le jeune monde escalade la passerelle , et voilà le pont si envahi qu’on n’y peut plus bouger. C’est ainsi chargée que la Tasmania aurait du partir ! Mais la troisième cloche vient nous arracher aux « shake hands » de tant de personnes si aimables qui, pendant quinze jours et jusqu’à la dernière seconde, avaient fait aux trois voyageurs un si cordial accueil.
L’hélice commence ses premiers tours, et la Tasmania , prenant son aire, longe le quai que les lames, furieuses balayent et que suit pourtant toute cette foule, dont chaque personne nous était connue. Et tandis que tout le groupe de jeunesse remplit en courant le bateau-ponton du bout de la jetée, trois « cheers !» , trois «vivat!» bruyants nous saluent et nous.porteront sûrement bonheur. Enfin, les signaux des chapeaux et des mouchoirs s’agitent au vent : nous les distinguons jusqu’au dernier moment , audessus d’une foule qui devient peu à peu confuse, et pensez si nous y répondons! Bien vite, ce rivage, si animé tout à l’heure, devient seulement un horizon pour nos regards. Une voiture légère, suivant un promontoire qui abrite le port, apparaît une dernière fois, et des signaux y sont encore faits pour nous ! En arrivant un soir à l’improviste sur ce sol inconnu , pouvions-nous penser que nous devrions le quitter si émus et si reconnaissants? La Tasmanie nous a donné une hospitalité comme peut-être jamais voyageurs n’en trouvent : nous voudrions lui dire, non pas « adieu » , mais « au revoir » du fond du cœur* et, si elle a espéré n’être jamais oubliée * ses souhaits seront exaucés!
Cependant la tempête est plus forte que jamais i seuls sur ce pont désert, nous nous cramponnons à grand’peine contre les rafales : la haie, hier si calme et si riante , est obscurcie par de gros nuages noirs
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que le vent emporte vers les cimes neigeuses, et les gorges profondes qui nous environnent ont pris un aspect fantastique sous ces sombres couleurs. Hobart-Town, Hobart-Town disparaît! JVous aussi nous allons peut-être disparaître dans les vagues énormes que le Sud-Ouest nous amène : la Tasmania lutte et hésite; tout craque, tout se brise à bord : le choc des lames contre les roches, un ressac saccadé et affreux , nous font compter les minutes dans cette passe , où toute la fureur de l’Océan Austral et des courants de foudre viennent se heurter contre une petite île.
Le soir , le vent tourne au Sud , et apportant avec lui l’atmosphère glaciale du pôle , il chasse les nuages et laisse la pleine lune éclairer le spectacle de tout son éclat. Il vente «tempête! » les vagues qui déferlent balayent le pont d’un bout à l’autre, et le peu de toile que nous faisons pour « appuyer « le navire ne résiste pas. C’est en de telles conditions, avec un bâtiment qui donne une bande énorme et qui menace par moments de s’ « engager « , que, serrant la côte malgré nous, nous arrivons à doubler le cap Pillar, qui est un des plus beaux sites de Van Diémen. C’est l’extrémité sud-est de l’île : une série de hautes aiguilles en roches basaltiques de trois cent soixante pieds de hauteur s’avancent, comme les piliers d’une jetée druidique, jusqu’à près d’une lieue en mer. Poussés parles lames qui viennent s’y
briser, nous n’en passons qu’à un quart de mille : l’effet est saisissant et donne vraiment le frisson. Quand la vague se heurte contre ces groupes de colonnes qui diminuent graduellement jusque près de nous, l’écume jaillit à une hauteur immense; puis le flot se retire, et la lune, tour à tour cachée et brillante, apparaît entre les piliers élancés, dont les intervalles sont un instant remplis par l’écume, puis un instant à jour! Mais l’astre est encore très-bas sur l’horizon, et, se levant à l’Est, de l’autre côté des piliers, il en projette l’ombre presque jusqu’à nous, tandis que leurs silhouettes, coupées si verticalement, se dessinent avec grandeur : le danger donne encore à cet ensemble quelque chose de plus étrange et de plus souverainement imposant. C’est sous l’impression de ces roches majestueuses et des efforts de notre frêle barque, que nous passons la nuit sur le pont. Mais, le cap une fois doublé, la Tasmania laissa « porter » et fila vent arrière : sur la dunette, on ne parla plus des lames immenses qui passaient par-dessus le couronnement, on parla des souvenirs d’Hobart-Town !
20 septembre. — Le calme est revenu, mais les grands coups de roulis ont tout cassé, et réuni dans le même massacre nos baromètres, nos thermomètres et nos cuvettes. C’est aussi un peu dans ce désordre que, au moment d’acalmie dont je vou-
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drais tant profiter, se présentent à moi toutes les impressions que m’a inspirées l’ensemble delà Tasmanie. Tout ce que nous avons vu dans cette île , les personnes qui nous ont entourés, aussi bien que les campagnes riantes et les villes paisibles parcourues, nous auraient presque fait croire qu’un monde sépare ce pays du Melbourne plein d’usines, du Ballarat plein d’or, — un monde et un siècle, pourrait-on dire! En un jour, nous sommes passés de l’effervescence d’une cité avancée du progrès aune «countytown » d’il y a cent ans. Après six semaines du spectacle d’une vie chauffée à toute vapeur, un séjour à Van Diémen a quelque chose de rafraîchissant comme une idylle, et c’est un véritable repos. Mais on ne peut toujours dormir; on sort de l’ile comme d’un rêve, et toutes les phases par lesquelles elle a passé se résument.
Avant toute chose, il est un sentiment qui nous peine : en suivant de près cette belle côte, nous venons de relever successivement les caps Raoul, Surville, Péron, Maurouard, Bougainville, Taillefer, Tourville, Lodi et du Naturaliste; les baies de Dolomieu , de Fleurieu , de Monge et du Géographe. Chaque point de ces terres, comme du grand continent australien, a été illustré par nos marins : pourquoi faut-il que le pavillon de la France , qui avait été « à la peine » , ne soit pas demeuré « à l’honneur » et n’y ait brillé, à l’heure périlleuse des découvertes,
que pour laisser ensuite le champ libre à d’autres, et ne nous gagner aucune possession? De Marion sur le Castries , qui fut le premier après Tasman et qui vit couler le sang français, de d’Entrecasteauxsur la Recherche et l’Espérance , de Baudin et d’Hamelin sur le Géographe et le Naturaliste , il ne reste que de grands noms : l’Angleterre a une grande colonie.
Mais avant d’être la colonie de Tasmanie , elle a été l’ établissement pénitencier de Van Diémen. C’est là une lugubre histoire! Jusqu’en 1803, on n’en connaissait que les rivages inhospitaliers que défendaient des tribus nombreuses et féroces. Le gouverneur de Sydney y envoya les plus turbulents de ses « convicts » : cette île devenait le Botany-Bay de Botany-Bay pour ceux que la première ville fondée par les a convicts « rejetait de son sein. Puis la métropole elle-même y lança directement des navires chargés de prisonniers : les premiers qui partirent sanglotaient, paraît-il, comme si on les donnait, non à la liberté, mais à la mort : ils pensaient ne jamais arriver si loin, et, en effet, il y eut plus d’un naufrage. Un membre du gouvernement, le docteur Officer, homme intéressant au possible, me donnait des détails saisissants sur ces voyages. V Amphitrite coula dès le départ, et cent trois femmes avec leurs enfants furent noyées dans la cale, où le commandant les avait enchaînées; le George III et la Néva
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furent brisés presque au port ; le Gouverneur-Philipp sombra lentement dans le canal de d’Entrecasteaux, où nous étions l’autre jour; mais il y eut là un beau trait : le commandant Griffith, pendant le sauvetage, donna sa parole d’honneur aux « convicts « , qui ne pouvaient prendre place dans les chaloupes, de ne pas quitter le bord jusqu’à ce qu’elles revinssent; mais avant leur retour il fut noyé avec eux. Puis, quand on apprit dans les cachots de Londres combien les terres australes étaient fertiles, ce fut à qui partirait pour « faire une fameuse chasse aux kanguroos! » La première période fut celle de la création et des crimes. Quand les routes furent faites, les ponts construits, les troupeaux importés et les Aborigènes mis en fuite, la prospérité des établissements pénitenciers attira les immigrants libres en Tasmanie, et les hommes d’Etat de l’Angleterre , ayant envoyé les « convicts « dans un pays sain et fertile, avaient pensé juste en espérant que leurs sueurs seraient plus profitables à une colonie naissante, que leurs vices invétérés ne pouvaient lui être nuisibles. Il semble qu’étonnés d’abord de n’avoir plus de riches à piller et de faibles à battre, surpris de se sentir tous égaux et responsables dans une société qu’ils étaient alors seuls à composer, ces criminels aient pourtant puisé une certaine énergie pour le bien dans ces terres éloignées du théâtre de leurs premiers méfaits, et qu’ils aient pris à cœur de faire pro-
spérer un pays où ils avaient tout à créer, comme leur vie à défendre, et où les sources de leur richesse ne dépendaient que de leur travail. Ils se sont sentis hommes, bientôt à la tête de nombreuses familles, cultivant un sol et faisant paître des troupeaux qui les récompensaient largement de leurs peines.
Les immigrants commencèrent à arriver vers 1815, et affluèrent dans une mesure bien proportionnée à la richesse des pâturages comme à la petite dimension de l’île. Mais les difficultés n’ont pas manqué ! Les Naturels , qui avaient été dispersés par les « convicfs « , reviennent à la charge au nombre de plus de sept mille, et les Blancs, pendant de longues années , luttent contre eux par les armes : c’est une guerre affreuse ! Après bien du sang versé, elle se termine d’une manière étrange. — Un certain John Robinson, dont chacun à Hobart-Town nous a fait un sympathique portrait, s’était dans une vie nomade concilié l’affection des Noirs : toujours sans armes , passant au milieu des plus grands périls d’une tribu à l’autre, et se faisant l’ami de toutes, cet homme d’une forte trempe, philanthrope et à demi-sauvage, avait pris à cœur la tâche si lourde d’amener la race noire à une entente avec les envahisseurs. D’autres, avant lui , avec toutes les forces de la garnison et le concours de tous les « convicts» , avaient fait une grande, une immense battue, depuis
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le Nord de l’ile, pour refouler les Aborigènes au Sud, dans le territoire assez vaste de la péninsule de Tasman , rattachée au corps de l’ile par une langue de terre à peine large d’une lieue. La battue avait duré plusieurs mois : une ligne de feux pendant la nuit et de soldats pendant le jour, sur près de trois cents kilomètres, avança graduellement jusqu’à l’extrémité sud : on n’avait pas vu un Noir! Ils avaient tous « forcé les traqueurs » , grâce à l’obscurité et aux ravins. Ils étaient sortis victorieux de la lutte, ils pillaient et tuaient de plus belle. — John Robinson alors obtint la victoire par la douceur : il était l’idole des sauvages; il les entraîna avec lui dans la péninsule. En regard de l’injustice qu’il y a à venir, avec une suprême jactance, conquérir les terres les plus fertiles sur une race qui les tient de ses ancêtres , comme le noble caractère d’un homme qui sauve la vie à plus de six mille indigènes emporte l’admiration !
Mais, de même qu’il faut un Océan Austral aux albatros, de même il faut avant tout l’espace aux Aborigènes ! Ceux-ci n’ont pu supporter longtemps la mitoyenneté avec les nouveaux occupants : ils avaient échappé au massacre des « convicts 5) , ils voulurent de même échapper aux bienfaits et à la commisération d’une race de colons libres qui cherchait à les évangéliser et aies vêtir; ils préférèrent l’exil à une lutte impossible pu à une vie sans
espace. Une partie mourut de maladie en proportion effrayante, comme des poissons d’eau vive resserrés dans une eau stagnante ; le reste, peu à peu, sans guerre, sans éclat, se dispersa d’île en île dans les terres de Flinders, de Furneaux, et finit par gagner le grand continent australien, dans l’intérieur duquel il a cherché le désert.... et la liberté ! Ils étaient
sept mille en 1816, il n’y en a plus que cinq
dans toute l’ile, trois hommes et deux femmes!! Nous les avons vus il y a quatre jours, on les gardait comme des reliques : on les photographiait!
De trois sociétés en présence, une était donc anéantie. Restaient les immigrants et les « convicts» . Je n’ai pas eu l’occasion d’entendre les plaintes de ceux-ci; mais les premiers, quoique libres et maîtres, n’ont cessé, depuis le principe, de maudire le Colonial Office, qui leur envoyait le rebut de ses prisons à employer et à surveiller. Chaque fois qu’un navire de prisonniers mouillait devant Hobart-Town, immédiatement une protestation était signée par toute la population saine de l’île, qui voulait, avec raison, éviter leur contact immoral, et garder pour elle les développements de ses pâturages et de ses cultures, au lieu d’en voir une partie fatalement aliénée au profit des criminels implantés sur le sol, et devant gagner, soit par le temps, soit par bonne conduite, leur libération.
Pour que le noyau d’hommes libres soit resté
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pur, songez ce qu’il a fallu de luttes ! Le tableau de la population que j’ai vu au ministère de l’intérieur donne les chiffres qui déterminent chaque élément : 17, 500 hommes de naissance libre contre 7,000 «convicts ^ en 1825; 23,000 contre 18,000 en 1835; 43,000 contre 24,000 en 1847, telle était la composition des habitants. Enfin, en 1857, les hommes libres étaient au nombre de 77,700 et les déportés au nombre de 3,000 seulement. C’était la seconde fois qu’une société nuisible s’effaçait. Ce brusque et heureux changement dans l’équilibre est dû, d’abord à la cessation des envois » de la métropole , qui date de 1850, mais surtout à la déportation au second degré que fit à son tour la colonie elle-même dans la péninsule de Tasman, où elle avait voulu jadis interner les sauvages, et qu’elle ne veut pas considérer comme son territoire. C’est une administration à part, sur un sol presque totalement séparé du sien, où un système de coercition adoucie, s’exerçant sur un milieu homogène, agit plus sur ses espérances que sur ses craintes. Cette mesure énergique, qui d’un trait dépeint le fond honnête de la Tasmanie, fut prise au moment où Victoria, inaugurant vaillamment son indépendance, portait un de ses premiers édits, en interdisant absolument son sol aux «convicts» transfuges, que les établissements pénitenciers lui auraient vite et fatalement écoulés. Mais, grâce aux troubles des premières années dans
la société libre, jamais castes, entre gouvernants et gouvernés, n’ont été plus nettement démarquées en lait, et c’est là le secret de toutes les différences frappantes entre la vie politique de la Tasmanie et celle de Victoria. Contraste si curieux, que, lorsqu’on compare ces deux populations, il semble impossible de croire qu’elles appartiennent au même sang! Ce sont pourtant des hommes de la même race anglo-saxonne, émigrés de la même Angleterre, en rapports constants entre eux et la même métropole. Cette différence en deux points si rapprochés n’est-elle pas la preuve concluante des influences radicales que peuvent avoir sur les idées et le caractère d’un peuple les institutions qui le régissent?
En Victoria , suffrage universel sur toute la ligne, démocratie avancée, esprit d’initiative et d’aventure, idée de progrès et d’égalité, animation américaine. - — De l’autre côté du détroit, suffrage restreint, à tel point que la plus grande moitié de la population libre est exclue de toute participation aux affaires publiques; la plus petite moitié élit la Chambre Basse, à peine un quart la Chambre Haute : idées étroites en général, esprit de caste poussé à l’extrême, affaires lentes et malheureuses, état positivement arriéré.
Voilà les conséquences de l’élément « convicb trop longtemps en vigueur. Les immigrants, qui n’ont
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pas subi la grande crise de nivellement social que la découverte de l’or a occasionnée à Victoria, constituent une aristocratie de la terre et de la richesse qui refoule dans l’industrie les descendants des premiers « convicts 15 . Quand je dis « immigrants » , ce n’est pas l’acception très-misérable du mot que nous donnons en France qu’il faut entendre, mais c’est nommer bon nombre de « gentlemen farmers » et de « cadets 5) de grandes familles anglaises. Presque tous les habitants que nous voyons sont nés ici; ils y ont reçu une solide éducation, et pris une bonne position depuis longtemps; ils ne sont pas arrivés tout faits, tout poussés en un jour, tout égaux à 1 instar des Melbournois jetés en Victoria, comme un banc de champignons, et ayant tous le même jour de naissance civile, celui de la découverte de l’or en 1851 ! Il ne faut donc pas s’étonner qu’il y ait ici une véritable société, avec ses degrés et ses instincts, qui tranche d’autant plus du grand seigneur, que la classe inférieure est d’une origine plus infime. Aussi tout se tient ; la vie sociale n’est que l’image de la vie politique. Quand les colonies ont été invitées à tracer elles-mêmes les articles de leurs constitutions, Victoria, où le domestique avait quitté ses maîtres et le clergyman ses paroissiens, pour devenir leur égal dans la recherche de l’or, Victoria n’eut pas de peine à établir les droits de l’homme et la démocratie la plus pure et la plus raisonnable. —
A Van Diémen, où le propriétaire de moutons et le fermier méprisaient le pauvre immigrant irlandais et le « convict « encore marqué au front des lettres ignominieuses des a Galères de la Reine « , la classe aisée voulut s’élever sur un piédestal inaccessible, afin d’y défendre par le suffrage censitaire le gouvernement du petit nombre.
L’exclusion de tous droits politiques était basée sur la pauvreté. Mais qu’est-il arrivé? Après avoir énergiquement obtenu l’abolition de la transportation, la Tasmanie n’a pas abordé avec le même esprit les sacrifices que lui imposait son indépendance. Un beau jour, avec la suspension de l’envoi des « convicts » , s’est arrêtée la subvention de la métropole, qui tombait sur la colonie en pluie d’or, à raison de 170,000 fr. par semaine. Avec eux aussi a disparu la garnison nombreuse qui les gardait et qui dépensait sa solde dans le pays; mais on s’était si bien habitué à cette manne venant du dehors, à la direction de Gouverneurs à pleins pouvoirs, responsables seulement vis-à-vis de la métropole, que la Tasmanie a été longtemps sans connaître la liberté, et qu’elle est restée dans cet état d’enfance des pays trop gouvernés, où le peuple regarde sans cesse du côté du pouvoir, pour lui demander aide et protection. Cette habitude, qui datait de longtemps, n’a pas peu contribué à endormir la population, à la priver peu à peu de cette énergie yirile
Van diémen.
qui se trempe dans les difficultés , et qui est si nécessaire au développement d’une colonie.
Entre des mains puissantes et dans un grand pays, le despotisme peut donner au dehors, pour un temps, de la gloire et de la prépondéran ce, mais toujours il tue, avec la liberté, l’esprit d’initiative et de spéculation entreprenante. C’est ce qu’a fait ici, dans la première période de la colonie, l’administration militaire et pénitentiaire; l’industrie n’est pas née, la somme des entrées dépasse de beaucoup celle des sorties ; la terre qui a donné les premiers bestiaux à Victoria , est obligée d’importer aujourd’hui de Melbourne, non-seulement troupeaux, mais viande abattue, pour plus de 2,360,000 fr. Le budget des dépenses de l’année a dépassé , de près d’un million , celui des recettes ; et pourtant , malgré ces faits , malgré le manque de subvention , on a continué la construction ruineuse d’édifices publics et d’un palais du Gouvernement qui coûte 2,500,000 francs; on paye les ministres 22,000 francs par an, et on entretient une nuée de fonctionnaires, qui absorbent près de trois millions. — Le résultat est, pour un pays de 95,000 habitants, qui a cependant vendu plus de 1,476,000 hectares de terrain, une dette de 13 millions de francs, sans qu’il y ait chemin de fer ou usines, et sans autre espoir que la vente des terres à des immigrants futurs, qui semblent peu se préparer à venir, ou bien, nous disait-on
en souriant, ci quelques merveilleuses années de pommes (1). »
Mais la Tasmanie a commencé maintenant son apprentissage de la liberté, me disait, au moment de mon départ, le colonel Gore Brown, de qui je tiens beaucoup de ces détails, et qui, sous son titre d’officier, est un Gouverneur civil , aidant de toutes ses forces le mouvement libéral. Une étincelle a provoqué l’incendie : les ministres, en voulant tirer le revenu non plus des douanes, mais d’un impôt sur la propriété, se sont heurtés contre l’opinion publique très-émue. Le pays tout entier, pendant notre séjour, était dans la plus grande agitation : la dissolution des Chambres, devenue nécessaire, fut prononcée par un message du Gouverneur, le matin même de notre départ. Par ce réveil général , par les élections nouvelles, les esprits sages espèrent voir triompher l’idée des économies radicales dans les dépenses; et ce parti , dont nous avons connu les champions les plus actifs, comptant sur le jeu facile des institutions politiques, veut faire sortir de l’ornière une contrée qui mérite assurément la prospérité.
Le fond est bon : avec des ressources précieuses en bois de toute nature, avec le développement des pâturages qui comptent, après tout, encore 1,752,000
1 L’an dernier, la Tasmanie en a exporté pour une valeur de 1,560,000 francs.
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moutons et 1 10,000 têtes de gros bétail , avec des gisements de fer très-riches, encore inexploités, et la certitude de filons d’or, de cet or qui est la panacée universelle en Australie, puisqu’il attire toujours l’immigration et développe toutes les ressources ; avec un terrain à céréales bien autrement fertile que celui du continent voisin, et qui produit une moisson valant 32,700,000 fr.; en un mot, avec un ensemble de terrains occupés, de bétail, d’immeubles, de navires, de banques et de produits exportés d’une valeur totale de 475 millions de francs, ils veulent, délivrés des Aborigènes et des « convicts » , condamner le système de réglementation et d’entraves qui les a maintenus si bas, et qui, contraire au grand principe de liberté des colonies voisines merveilleusement prospères, a transformé, d’une manière si opposée, des éléments de richesse presque semblables : l’un, en effet, était force motrice ; l’autre, force d’inertie !
Il est encore un autre parti , celui des basses classes. Le mot annexion est arrivé jusqu’aux antipodes : elles veulent l’annexion à Victoria. Ces excellents Tasmaniens ne demanderaient pas mieux, mais ce sont les Victoriens qui ne veulent pas ; ils les ont trouvés jusqu’à présent un peu trop en arrière de tout le monde, et les traitent de Béotiens.
Béotiens si l’on veut, ces braves gens ont, il faut l’avouer, une qualité qui manque à leurs facétieux voisins, la modestie. Tandis qu’à Melbourne on nous
disait, avec raison il est vrai, mais peut-être un peu souvent : « Contemplez notre œuvre; il y a quatorze ans, c’était le désert ; n’en avons-nous pas fait une nouvelle Europe ? » ici , ces bons habitants excusent toute la simplicité de leur oasis qu’ils montrent avec humilité ; ils sont tout flattés que les étrangers viennent les voir de si loin ; ils suivent paisiblement leur chemin, sans avoir encore fouillé une terre où il y a de l’or, sans chercher par de fiévreux efforts d’autre bonheur que celui de vivre en famille, doucement et sans bruit, avec ce je ne sais quoi d’une île patriarcale pour laquelle la nature s’est montrée si généreuse.
Il y aura pourtant de la vie aventureuse à mener dans ces parages. Un esprit intrépide et ardent, une exception à la placidité de tous, le colonel Chesney, était arrivé facilement à me monter la tête pour une tentative de découvertes qu’il va faire dans la partie nord-ouest de l’ile. Un seul homme, un berger, a pu y pénétrer l’an dernier, et il en a rapporté plusieurs spécimens d’or extrêmement riches. Il y a là une série de montagnes situées précisément sous le même méridien que Ballarat, et qui 11e sont autre chose que le prolongement des mêmes filons d’or.
Mais il reste une barrière de torrents, de roches escarpées, de ravins, qu’on n’a pu encore franchir et qui entoure ce nouvel Eldorado. Le colonel m’a montré tous ses équipements, ses échelles de cordes
VAN DIÉMEN
munies de crampons, ses canots portatifs en caoutchouc, tout frais arrivés de Londres. Il partira avec deux amis et un domestique : « Venez donc avec moi, me disait-il ; vous aimez l’aventure. C’est charmant à vingt ans de découvrir des terres! Et puis, si nous trouvons de l’or, nous reviendrons millionnaires, et alors les belles misses d’Europe...! » Mais l’expédition ne se mettra en marche qu’au mois de janvier, époque où nous devons être déjà en Chine, et la question est tranchée à mon grand regret d’une façon catégorique.
21 septembre. — A l’abri du cap Oomooroo moon.
Je commence par promettre ma défunte perruque au grand dignitaire de la Faculté de Paris qui dénichera ce joli nom dans ses connaissances géographiques ! C’est une petite anse de la baie de Twofold, perdue entre les promontoires de la côte orientale de l’Australie, et encaissée entre des roches de granit rouge et des montagnes couvertes de grands bois de sapins qui descendent jusqu’au rivage : site pittoresque et sauvage, mais à cette heure tout triste et tout obscurci par de gros nuages noirs, que les rafales amènent de la haute mer. C’est ici que nous a jetés un violent coup de vent d’équinoxe. La Tasmania ne tenait plus la mer : elle s’en allait à la dérive malgré les efforts saccadés d’une ma-
chme impuissante; les vagues la poussaient à la terre et la roulaient sans merci , en menaçant de 1 entrouvrir, sans qu’elle pût même essayer de lutter.
Quand un gros temps nous assaillait entre le cap de Bonne-Espérance et l’Australie, nous contemplions avec sang-froid ces lames immenses dont nous étions le jouet ; l’espace faisait notre salut. Mais cette fois nous sommes près de la côte; et la côte c est le naufrage , si l’on ne choisit sa retraite avant 1 heure ou aucun moyen humain ne peut résister à la fureur d’un ouragan ! Dès midi nous avons donc fui devant le temps et cherché un abri dans la crique la plus proche. A trois heures nous mouillons sous le vent du cap , en même temps qu’un trois-mâts dont les bastingages ont été emportés, et dont la mâture désemparée fait peine avoir : c'est un sauvequi-peut effrayant! Le ronflement de la tempête dans les bois de sapins est si rauque, la mer brise si fort contre le cap Oomooroomoon , et le tonnerre gronde avec un si épouvantable fracas, que la grosse face du capitaine de notre « barque » n’est pas encore revenue de sa pâleur subite. Ce bon type d’homme rond comme une boule, dont le « surouest » 1 ne parvient pas à cacher le quadruple menton, hier cramoisi , aujourd’hui blanc de neige,
' Sor,etle coiffure portée seulement dans les gros temps.
VAN DIÉMEN
fait véritablement mon bonheur quand il gesticule sur la passerelle : il connaît du reste bien son affaire ; car il nous a dit que c’était son deux cent quarantehuitième voyage entre Hobart-Town et Sydney, et ci un des plus dangereux « , ajoutait-il, sans que nous eussions besoin de cette dernière parole pour nous en apercevoir.
Maintenant que nous voilà en sûreté, et que la Tasmania est follement bercée en dormant sur ses trois ancres , nous demandons un canot et quatre hommes au capitaine, et nous débarquons tous deux, pour regarder une tribu de Naturels dont les feux s’élèvent au milieu des sapins : ils sont semblables à ceux du Murray, aussi inoffensifs, aussi noirs, et au premier moment ils me paraissent encore plus affreux, mais j’oubliais que cela n’est guère possible.
Cette baie est renommée pour la pêche de la baleine : les vertèbres colossales de leurs carcasses blanches sont jetées en grand nombre çà et là sur le sable du rivage, et à l’aspect lugubre d’une baie sauvage et sombre s’ajoute la vue du cimetière des cétacés océaniens. Ce qui est étrange, c’est qu’en ce coin si isolé du monde il y a pourtant sur une colline sept cabanes de bois, habitées par quelques Blancs! Ils ont, par une douce ironie, appelé du beau nom d’Eden la réunion de leurs buttes misérables. Au train dont vont les choses en Australie,
il y aura peut-être là dans quinze ans un Opéra et un Parlement ! Il me semble maintenant que j’ai vu Melbourne naissant. Une centaine de moutons presque perdus, quelques trous en terre où trois hommes cherchent de l’or, et la forêt de sapins2 toute vierge encore, voilà l’Eden que nous avons vu. Espérons que le beau temps va en chasser la Tasmania, avec sa cargaison de pommes, qui serait ici d’un placement douteux.
SYDNEY
Baie féerique. — Les missionnaires français. — Charme et distinction de la société. — Botany-Bay et souvenirs de La Pérouse.
— Convicts et immigrants. — Ecoles. — Les Montagnes Bleues.
— Les fils de l’illustre Mac Arthur. — Rapports avec la Nouvelle-Calédonie. — Les institutions et les richesses de la Nouvelle-Galles du Sud.
Sydney , 23 septembre. — Nous avons pu nous arracher au paradis d’Oomooroomoon et reprendre la mer! Nous avons passé entre F île Montagu et la côte. Vers le soir, au coucher du soleil, le cap Perpendiculaire qui ferme la baie Jerwis se détachait sur le ciel. C’est une roche de deux cent quatrevingts pieds, coupée à pic sur la mer et s’avançant audacieusement entre celle-ci et la baie, comme une jetée majestueuse: l’effet en est superbe. Dans la nuit nous arrivons à Sydney, guidés de bien loin par la lueur du gaz et les feux de couleur de tous les navires de la rade.
24 septembre. — Dès le matin, lord John Taylour vient nous prendre et nous emmène à une grande partie de cheval, organisée pour le Prince par Son Excellence sir John Young, Gouverneur de
la Nouvelle-Galles du Sud. Le rendez-vous est au palais : neuf amazones et quelques cavaliers y sont réunis, et les plus beaux chevaux de revue nous sont amenés. La promenade commence... par une navigation à vapeur; au bas du jardin un petit steamer nous attend; vite on embarque les chevaux et nous traversons la baie. Cela devient alors une galopade charmante sur les crêtes des montagnes qui dominent cette nappe d’eau, si pure et aux bords si riants. Ouvrant sur la grande mer par une passe de quinze cents mètres de large que dessinent, comme uneporte druidique, deux roches surplombantde plus de trois cent cinquante pieds, la baie s’enfonce profondément dans les terres en suivant les formes les plus capricieuses, en s’avançant aventureusement comme un grand fleuve incertain de sa route, d’abord vers le Nord-Ouest, puis vers le Sud-Ouest, enfin vers l’Ouest, si bien qu’à peine entré par cette porte qui paraît gigantesque, on se trouve tout étonné d’être enfermé comme dans un lac de Suisse, et l’illusion serait complète si les longues vergues des « clippers » au mouillage ne rappelaient la haute mer.
Port-Jackson compte trente-six baies s’ouvrant dans la baie générale, et plusieurs d’entre elles remontent à douze lieues dans les terres; les côtes sont très-pittoresques : tantôt boisées , tantôt rocheuses, elles nous montrent tour à tour la nature la plus sauvage , les hauts rocs à pic contre lesquels
SYDNEY
les vagues se brisent, les beaux jardins avec une quantité d’élégantes villas, et cette exubérance de fleurs naturelles , dont la nappe aux mille couleurs s’étend jusqu’à l’écume des vagues ; au fond de ce beau lac, sur la rive sud, est bâtie la ville de Sydney. C’est une sorte de presqu’île, que l’on pourrait comparer à une main droite s’avançant hardiment dans la baie; en effet, cinq grands promontoires ayant exactement la forme des doigts un peu écartés , constituent la partie principale de la ville ; et c’est ce qui la rend si originale , car les rues qui ont la direction Est et Ouest aboutissent par chaque extrémité à un nouveau port; elles semblent être des canaux entre chaque bassin ; du point le plus élevé d’une rue, on voit un port à ses pieds avec tout le mouvement des vapeurs, puis bien vite des maisons de l’autre côté, et enfin des mâts se montrent encore derrière ces maisons; c’est la plus belle situation qu’on puisse voir. Près de nous, que de jolies villas entourées de jardins d’orangers et d’amandiers en fleurs! Nous suivons toujours la crête des montagnes; cela nous éloigne des routes, des «cottages» ; notre vue s’étend davantage, et nous jugeons à merveille de l’ensemble. Là-bas, au fond, quelle belle eau bleue! que de gorges sombres, que de promontoires couverts de verdure! Ici, en haut, sous un soleil de printemps, les fleurs sont toutes écloses; mêlées aux grandes herbes sur lesquelles courent
les lézards, elles brillent partout avec une fraîcheur matinale et une abondance étonnante ; elles montent toutes jusqu’à la poitrine des chevaux, et rien n’est plus charmant, dans ce fouillis de fleurs si hautes, que de voir galoper nos petits groupes de cavaliers et d’amazones; celles-ci sont en gris-perle ou en bleu très-clair, avec de longs voiles bleus et blancs. Après avoir traversé un bois touffu d’arbres à camphre, de bambous et de palmiers, nous arrivons sur un mamelon au bas duquel s’étend un bras de mer; on le descend avec prudence au milieu des roches, et, en nous avançant sur l’extrémité de la pointe, nous voyons à droite Port-Jackson, et à gauche l’entrée d’une autre baie qui paraît aussi bien grande, — c’est Middle-liarbour. Le Gouverneur a envoyé d’avance deux chaloupes et un ponton , et en trois voyages toute la cavalcade a passé l’eau; deux heures après nous sommes sur la plage de la grande mer, à Long-Reef, où une grande houle de Sud-Est jette les vagues qui se brisent en avant du rivage sur la ligne des écueils.
C’est fort avant dans la soirée que nous reprenons la direction de la ville; la nuit est si claire; un parfum si délicieux s’exhale de ces montagnes couvertes de fleurs ; à travers les grands arbres s’ouvrent de si poétiques échappées de vue sur les eaux de la baie, qui reflètent comme un miroir les brillantes constellations de l’hémisphère austral,
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les péripéties de notre jeune « party » chevauchant lentement dans une véritable forêt de fleurs ont tant de charmes , que je crois encore rêver en descendant de cheval bien tard dans cette seconde nuit de notre séjour à Sydney.
13 octobre 1866. — Pendant trois semaines d’une activité dévorante sur un sol où tout nous était facile, où tout nous charmait , nous avons à chaque heure béni la fortune qui nous a amenés ici. Le lendemain de notre cavalcade , nous embarquons sur un petit vapeur pour remonter la rivière de Paramatta. Des plantations d’orangers, des cultures magnifiques entrecoupées de gorges escarpées , toutes verdoyantes et ombragées, égayent les bords pittoresques et les eaux limpides de son cours sinueux. Seul le soleil , qui est certainement très-bon pour les orangers, commence à nous paraître un peu trop chaud ; mais il donne une telle vie au paysage !
Bientôt , quand la rivière se resserre trop entre les roches , une embarcation nous prend ; elle est conduite par huit jeunes insulaires de « Samoa « , à la peau couleur jus de tabac; ils rament vigoureusement et nous débarquent au fond d’une baie retirée où flotte le pavillon tricolore. C’est « la Montagne des Chasseurs » , la demeure des missionnaires Maristes, un petit coin de la France, où quelques colons de nos compatriotes sont aussi
venus se grouper. L’animation est grande et la réception toute cordiale. L’évêque des îles des Navigateurs , de passage à la Mission , nous accueille à bras ouverts et nous donne même un spectacle étrange. C’est au moment du coucher du soleil : sur la haute terrasse naturelle d’où la vue s’étend au loin, d’un côté sur la baie lointaine aux formes capricieuses, de l’autre sur les silhouettes de pourpre des Montagnes Bleues, les jeunes Océaniens s’avancent dans le costume de leurs îles, avec la coiffure à plumes et la ceinture aux bandelettes de couleurs variées ; ils exécutent une danse langoureuse sur une cadence bizarre , puis se groupent et s’accroupissent en cercle autour d’un grand vase , supporté par un trépied à dessins fantastiques, et se préparent à faire le « kaava » , leur liqueur nationale. Le « kaava » est une racine blanche, à gros nœuds, au goût vif et piquant; ils la coupent en petits morceaux , la mâchent et la remâchent en en bourrant leur bouche jusqu’à ce qu’il devienne impossible d’y plus rien faire pénétrer. Semblables à des petits amours de pain d’épice, ils ont l’air d’avoir une orange sous chaque joue ; toujours avec un sang-froid indien, ils mâchent leur amalgame salivaire jusqu’à ce qu’il forme une boule bien compacte qu’ils crachent alors élégamment dans leur main droite, puis qu’ils portent en cérémonie dans le vase, où l’on a versé un peu d’eau à l’avance.
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C’est un moment de joie pour nos marmitons d’Oupolou et de Tongatabou ; ils battent rapidement toutes les boulettes dans l’eau , comme du blanc d’œuf dans une crème fouettée; en quelques minutes la liqueur mousse et devient d’un beau jaune d'or; la jeune troupe nous apporte à chacun une coupe en noix de coco ciselée , toute pleine du
breuvage , et . nous en buvons ! Je croyais
prendre une médecine, mais je fus tout étonné d’y trouver un goût piquant et plutôt agréable à la première gorgée ; à la seconde , ça me donna une secousse à faire pousser des cheveux à un chauve, et heureusement j’en profite! On nous dit que le « kaava » grise et que ce ragoût maigre de carême fait tourner toutes les têtes à Tongatabou! Soit, mais pour ma part je conseillerais volontiers à l’établissement de faire apprendre la cuisine française aux jeunes catéchumènes, en les exhortant à faire jouer à la mastication préliminaire et aux assaisonnements salivaires un rôle moins prédominant. Je rapporte une racine de « kaava « , bonne au moins pour une douzaine de grogs.
Les missionnaires nous donnèrent les détails les plus étonnants sur leur vie dans ces îles sauvages, où une feuille est un vêlement et un poisson un calendrier. En effet, l’année pour eux n’a que six mois, et le jour où elle commence leur est marqué par l’apparition d’un petit poisson, de forme extraordinaire, qu’ils appellent « Pallolo » , et qui ne se
montre, comme un phénomène bizarre, qu’à intervalles parfaitement réguliers. Ce poisson-chronomètre me trotte bien un peu dans la tête, mais.... c’est monseigneur Elloy, de l’archipel de la Société, qui m’en a raconté l’histoire.
Vivre dans des huttes de feuilles, se nourrir de cocos, de maïs et de petites poules, évangéliser les natures les plus brutes de peuplades toutes nues, voilà la tâche des missionnaires dont le Père Saage nous dépeignait les saisissantes alertes : chaque jour, chéris par une tribu, ils risquent d’être massacrés par la tribu voisine. Mais quelles âmes délicieusement naïves que celles de ces insulaires! C’est là qu’est arrivée cette fameuse histoire d’un missionnaire qui s’efforcait d’abolir la polygamie : au moment de quitter un chef, il lui fait promettre de renvoyer toutes ses femmes et de n’en garder qu’une. Six mois après, il revient, trouve le chef seul avec sa femme légitime, et ne se possède pas de joie d’avoir remporté un si beau triomphe; puis, incidemment dans la conversation, il demande ce qu’étaient devenues les autres femmes... «Mais, je les ai mangées!» repartit ingénument le prosélyte. Triste fin de tendres épouses!
Mais la vie de Sydney nous rappela bien vite l’image de l’Europe, et, à tant de milliers de lieues de Paris, un quatre à six aussi élégant, aussi brillant que chez nous, me remplit d’abord d’étonnement.
SYDNEY
C’est un beau jour chaque semaine que celui où se tient la cour à « Government House » , et où les calèches nombreuses et d’un grand luxe, les équipages les plus riches, avec des valets poudrés, amènent dans les jardins du palais toute la société de Sydney.
Ces jardins occupent un joli promontoire baigné par la mer et, tout resplendissants des fleurs des Tropiques, qui contrastent avec quelques arbres d’Europe, ils font un magnifique effet. Le palais luimême, construit dans le style gothique, domine la baie comme une citadelle, et ses salons de réception sont dignes d’un roi. Nous avions, dès notre arrivée, été porter à lady Young, qui avait aussi reçu royalement l’infortuné Prince de Condé et qui l’avait, comme une mère, soigné jusqu’à sa mort, l’hommage de toute notre reconnaissance. Presque chaque jour, le matin ou le soir, nous avons été fêtés dans ce palais, où, si pleine de grâce et de cœur, elle réunissait tous ceux qui pouvaient intéresser les trois voyageurs français. Ce qui était ravissant, c’étaient les grandes réceptions de jour, que, malgré la fin de la « saison » , elle prolongea en l’honneur du Prince. La musique militaire égayait les jardins, où se trouvaient souvent réunies plus de deux et trois cents personnes. Les jeunes femmes allaient et venaient des salons sur la pelouse, comme dans les matinées du « high-life» de Londres; elles portaient des toilettes venant directement de chez
mesdames Soinard et Barenne de Paris (je crois même avoir entendu prononcer le nom de M.Worth), et formaient la société la plus aimable , la plus gaie, la plus gracieuse qu’on puisse rêver.
Melbourne était la ville de l’or, des clubs, de la démocratie et des grandes affaires ; Hobart était une hospitalière « county town »; Sydney, avec tout le cachet « gentleman « de l’Angleterre, avec l’aimable expansion créole, le pittoresque qu’enfantent un ciel presque tropical et des fleurs seules pour nature, Sydney est la ville du « high-life » pleine d’enjouement, de la société aristocratique jouissant de ses richesses et de tous les charmes du monde élégant. Aussi chaque jour c’étaient de nouvelles parties.
Quel contraste entre cette ville de plus de cent mille habitants, avec des théâtres, des bibliothèques, des rues animées, dont quelques-unes, Pitt Street et George Street, sont ornées de boutiques d’un bout à l’autre et sillonnées sans cesse par des voitures de luxe et des omnibus, quel contraste entre tous les effets brillants d’une civilisation étonnante et l’aspect sauvage de Botany-Bay, où débarquèrent les fondateurs de Sydney!
Nous avons été voir cette baie célèbre. En deux heures à cheval nous y arrivons : des collines de sable la séparent du versant de Port-Jackson : on croirait à une petite langue de désert entre deux
SYDNEY
oasis de fleurs. Quand le capitaine Cook découvrit, en 1770, les côtes orientales de laNouvelle-Hollande, il avait marqué son étonnement d’une flore si exubérante, en baptisant cette baie du nom de Botany. Jamais vous ne pourriez vous imaginer, en effet, un parterre naturel plus émaillé des plus délicates et des plus vives couleurs, et cela pendant des lieues ! Des tiges aux panaches écarlate que nos chevaux brisent en galopant, un parfum si fort qu’il porte à la tête et serre les tempes, une forêt magnifique de fleurs, toute variée, toute luxuriante, voilà l’ensemble des bords de la baie. C’est sur un promontoire qu’est élevé le monument de La Pérouse. Une colonne de vingt pieds de haut environ porte sur son chapiteau une sphère de bronze, et sur son socle une inscription :