TERRE DE VAN DIEMEN
Détroit de Bass. — Une rencontre intéressante à Launceston. — Hobart-Town. — Des bals aux antipodes. — Ruines de tombes françaises. — Pisciculture. — L’arbre de Cook. — Les adieux. — Ouragan. — Souvenirs politiques. — Refuge à Eden.
1er septembre 1866. — Nous partons aujourd’hui pour l'ile de Van Diémen. Tout ce que j’en sais, c’est que ce n’est pas Van Diémen qui l’a découverte. C’est Tasmanj un jeune homme plein de courage et d’ardeur, qui soupirait tendrement pour mademoiselle Van Diémen — en 1642 — et auquel un père trop cruel, la retenant captive dans les splendeurs des palais de Batavia, s’obstinait à la refuser. Le jeune navigateur résolut alors de trouver des terres nouvelles : l’existence d’un grand continent dans l’Océan Austral n’avait été constatée que par Quiros et Torrès en 1606, puis confirmée de 1618 à 1627 par les Hollandais Hertoge, Zeachen, Lewin, Nuitz et de Witt. C’étaient seulement quelques points de la côte, éloignés de quatre et cinq cents lieues les uns des autres, qu’ils avaient reconnus et dont les sauvages les avaient chassés. Tasman,
dans son premier voyage, fit tout le tour de ce continent sans le voir réellement, et revint, pourtant convaincu que la terre qu’il avait baptisée en faisait absolument partie. Mais il avait aussi couvert les îlots des mers australes des noms et prénoms de sa belle ; il alla porter au célèbre Gouverneur de Java les récits écrits de ses découvertes , les cartes et les curiosités de toutes les terres sur lesquelles il avait planté le pavillon hollandais, et alors seulement il obtint mademoiselle Marie pour récompense ! Seraitil trop hardi de se demander si les pères de famille
sont encore aussi récalcitrants aujourd’hui . en
Hollande ?
A trois heures et demie nous levons l’ancre : un vapeur à hélice, construit à Glasgow, le Dérivent , nous emmène en compagnie d’une cinquantaine de passagers. Nous descendons le Yarra-Yarra pendant plus d’une heure, nous nous élançons rapidement dans la baie de Port-Philipp que nous avions la première fois sillonnée avec tant de lenteur; les forts tirent le canon, et la brise emporte avec nous, presque à fleur d’eau, leurs gros nuages de fumée, que couvrent d’une teinte de pourpre les rayons du soleil couchant.
2 septembre. — Le détroit de Bass est traversé, et à midi les côtes de l’ile nous apparaissent. C’est seulementcentcinquante-cinqans après la découverte
VAN DIÉMEN
de Tasman que deux jeunes gens, Flinders et Bass, en 1797, suivant les côtes depuis Sydney dans une barque longue de trois mètres, reconnurent que Van-Diémen était une île, et séparée du continent par un profond détroit de deux cent soixante et onze milles !
A midi, nous sommes à l’embouchure du Tamar ; c’est une rivière étroite et pittoresque: d’abord des roches basaltiques coupées à pic, des montagnes dont la cime est couverte de neige la resserrent en mille méandres; des affluents, des cascades nous donnent de temps à autre une jolie échappée de vue sur des vallées où brillent en fleur les pommiers, les joncs marins touffus, et mille plantes que le printemps réveille; puis on se croit à chaque instant dans un lac fermé de toutes parts : c’est plutôt une succession de petits lacs qu’une rivière ; on se demande comment on pourra en sortir, et tout d’un coup, entre deux roches, on voit comme une gorge sombre, on tourne court, et un nouveau lac apparaît au loin. C’est courir vraiment de surprise en surprise !
A la nuit tombante nous débarquons dans la petite ville de Launceston, où il y a environ 10,000 habitants. Mais, après l’animation un peu américaine de la cité opulente de Melbourne, ceci nous semble tout froid et tout mort. Et puis, c’est la terre classique des déportés de l’Angleterre; il y a seulement
une quinzaine d’années que ces tristes arrivages ont cessé ; déjà sur les quais il nous a semblé voir de ces visages sombres et farouches qui paraissent marqués au front de leur trop illustre origine. « Si nous retournions à Melbourne! » nous disions-nous.
Mais le silence de la soirée, qui ne commençait pas gaiement, parce que nous nous sentions dans ce calme si seuls et si loin, fut soudain interrompu. Un homme d’un grand âge entra : sa figure vénérable , ses traits énergiques , ses longs cheveux blancs, ce je ne sais quoi de grand et de simple d’un patriarche, nous frappèrent dès l’abord. S’appuyant sur un rustique bâton et s’avançant lentement, il nous parla tout de suite de la France, «pour laquelle son cœur battait si fort» ; puis, en montrant le Nord, il nous demanda le plus simplement du monde si nous avions été heureux de notre long voyage dans la colonie de Victoria. — « C’est une merveille, lui dîmes-nous, quand on pense qu’en si peu
d’années » — « Oui, reprit-il, quand on pense
que Batman est mort et que c’est moi qui, avec Batman, ai débarqué le premier en 1835 à Port- Philipp pour y fonder une colonie! ....» C’était Sams...., c’était le survivant de ces deux hommes énergiques !
Il s’assit près du feu, et voyant toute notre sympathie, toute notre émotion, il céda à nos instances, et nous raconta toute son histoire. Il a quitté l’An-
VAN DIÉMEN
gleterre en 181-4, emportant son petit patrimoine et espérant faire sa fortune, mais il fit surtout celle des autres. Il s’établit à Van Diémen avec ses troupeaux : « Alors, nous dit-il, on ne connaissait de ces » vastes terres qui s’appellent aujourd’hui Victoria, » que les côtes découvertes par Bass. Une seule fois 55 un groupe aventureux de matelots avait voulu i5 aborder, mais les Naturels les avaient bien vite il relancés à la mer, et jusqu’au 1er janvier 1835 « aucun Blanc n’avait osé y reparaître. Nous étions » alors plusieurs familles d’honnêtes laboureurs, em- » ployant les « convicts » aux travaux journaliers et » habitant le haut des collines qui dominent actuel- 55 lement la ville; toutes ces familles n’en formaient il vraiment qu’une seule. Nous fêtâmes la nuit du « premier de l’an d’une manière étrange : un grand » feu fut allumé sur la montagne, il éclairait notre » drapeau national, et, pensant à la patrie absente, 55 nous étions tous rassemblés alentour. Là, devant 55 les nôtres, nous fîmes serment, Batman et moi , 55 de tenter dans la nouvelle année quelque chose « d’extraordinaire, et de porter une partie de notre 55 troupeau de l’autre côté du détroit, dussions-nous 55 même l’abandonner ensuite, espérant, s’il pro- « spérait, peupler une partie du continent pour nos » petits-neveux. Ce qui fut dit fut fait; en juin nous 55 débarquâmes sur les rives du Yarra-Yarra; les » Naturels, hostiles d’abord, nous lancèrent des
» flèches , puis s’enfuirent. Vous savez si nos mou- » tons ont prospéré! Mes fils m’ont , après dix ans, « remplacé en Victoria. L’an dernier, j’ai voulu « voir ce qu’étaient devenus et ces rivages dé- » serts et ces prairies immenses : des palais, là « où de ces deux mains j’ai bâti une hutte en écorce » d’arbre, des chemins de fer là où je traçais un 5? sentier, des millions de moutons sur ce sol que » nous avons conquis et ouvert pour nos semblables, n voilà ce que j’ai trouvé ! »
Puis ce brave homme nous parla, les larmes aux yeux, du capitaine Laplace , qui, dans son voyage de découvertes à bord de la Favorite , avait touché à Van Diémen et emmené l’un de ses fils, pour lui faire donner une bonne éducation en France. C’est ce souvenir qui avait gagné au nom français le cœur du vieillard. Son fils est revenu et il a suivi l’exemple de ses frères. Chacun est à la tête d’une « station « dans les colonies australes, et ils font tous fortune.
4 septembre. — L’ile est traversée de part en part, du Nord au Sud, et sur une distance de deux cents kilomètres, par une grande route que les « convicts « ont construite jadis. Nous la prenons pour aller à Hobart-Town, la capitale, et croiriez-vous que dans cette terre, la plus proche du pôle sud après la Patagonie et Tawaï-Pounammou ,
VAN DIÉMEN
c’est un classique «mail-coach» anglais à quatre chevaux qui fait chaque jour ce service? Nous partons dès cinq heures du matin; au point du jour, le Ben- Lomond et le Ben-Névis, sur notre gauche, se dessinent en grandes silhouettes (1) ; le paysage est riant au possible : tantôt ce sont des champs coupés de haies comme en Angleterre , tantôt des bois sauvages remplis de troupeaux; la route ferrée, bien dessinée au milieu des torrents et des roches, est aussi bonne que les nôtres. En trois points nous avons de superbes panoramas qui nous montrent la plus grande partie de l’île ; ce sont les trois cols qu’il faut franchir, et, après quinze heures de route, après avoir passé sur des ponts de pierre le Jourdain et le Derwent,nous entrons dans le silencieux Hobart-Town.
15 septembre. — Dix jours viennent de se passer tout autrement que nous ne pouvions l’imaginer. Dans cette ville, qui, au premier abord, ressemblait pour nous à la plus morne et à la plus puritaine des villes d’Ecosse , nous avons été fêtés à chaque heure de la façon la plus cordiale et la plus aimable. Le gouverneur, colonel Gore Brown, les ministres, tout un noyau de société instruit, heureux et enjoué, ont reçu le Prince avec une grâce charmante; c’était un joyeux et insolite événement pour
1 Cinq mille pieds.
la colonie. — Van Diémen, que ses habitants, plus justes que les géographes, appellent Tasmanie, est renommée pour ses belles ci misses » et ses belles pommes, les filles d’Eve et ce qui nous a fait perdre le paradis. Nous trouvons les deux tout à fait de notre goût dans cette oasis des mers, toute riante et fécondée par un climat délicieux, toute paisible et éloignée de la fièvre des spéculations et des mines, tout entière aux mœurs douces d’une grande famille et à un bonheur de clocher! Nous avons donc vu tout de suite s’organiser une série de fêtes , et tous les soirs nous avons dansé. C’était tantôt dans les grandes salles d’armes et dans les belles galeries remplies de fleurs du palais du Gouvernement , tantôt dans les salons du président de la Chambre Haute et des grands propriétaires du pays, qui ont à la ville une parfaite installation. Les grands dîners gala de quatre-vingts couverts, les concerts, les comédies, les parties de croquet et de cheval, toujours et partout avec les aimables « misses » , nous ont, en vérité, fait chaque jour oublier que nous étions aux antipodes.
Seule la journée du dimanche nous fut laissée libre tout entière , elle fut occupée par un pieux devoir. Nous montons avec l’évêque catholique sur une colline qui domine Hobart-Town ; au sommet , au milieu des roches et des arbres, nous cherchons les vestiges des tombes où sont enterrés les marins,
VAN D1ÉMEN.
au nombre de quarante environ , morts ici pendant l’expédition de Dumont d’Urville, avec les corvettes V Astrolabe et la Zélée , en 1840.
Un tronçon* de pierre dégradée s’est écroulé, les croix de bois sont renversées à terre en désordre ; les petites planches qui contenaient les inscriptions tombent en poussière, rongées par le temps. Sur elles maintenant se sont étendues les grosses touffes d’une forêt de géraniums qui poussent ici à l’état sauvage. En grattant la mousse épaisse, en rassemblant les morceaux épars de ces modestes croix , en cherchant les limites en terre de ces amas de fosses, nous retrouvons avec peine la plus grande partie des noms de ceux quelles contiennent, victimes malheureuses de l’épidémie qui régnait à bord depuis les glaces du pôle sud et qui avait fait d’affreux ravages! Nous étions bien émus en voyant ainsi abandonnées, cachées par une végétation croissante et presque perdues, les dernières traces de ces Français morts sur une terre lointaine. Le Prince a voulu que les limites envahies de ces tombes exilées fussent relevées, et il commanda le soir même une grande pierre funéraire où seront écrits tous les noms que nous sommes parvenus à reconnaître au milieu de ces ruines. J’y ai cueilli quelques fleurs de la forêt qui les ombrage , espérant les rapporter en souveniraux familles de ces malheureux. Pensez combien , lorsqu’on est soi-même si loin de ceux qu’on
aime, la vue de ces tombes est faite pour émouvoir ! Voici ce que Ton grave sur la grande pierre :