DUCE DE LA PEROUSE, OBIIT DIE 17 FEB
Il paraît que le premier tombeau construit par l’équipage de V Astrolabe avait été détruit par les Naturels; c’est le Gouverneur Philipp qui lit graver sur une feuille de cuivre l’inscription que je viens de reproduire, et qui la fit clouer au tronc d’un arbre du voisinage : elle a depuis servi à rétablir le monument.
Par une coïncidence curieuse, les deux navires de La Pérouse entraient dans la baie au moment même où la division du Gouverneur Philipp en sortait pour aller s’établir à Port-Jackson. Nous voyons là la première page de l’histoire des colonies australiennes. C’était en mai 1787 qu’était partie d’Angleterre l’escadre des onze navires portant sur un sol dont les contours seuls avaient été découverts par les navigateurs, sur un sol inconnu et habité par les Anthropophages , le premier noyau de populations devenues depuis si florissantes et destinées à former un jour un puissant empire. Sur onze cent dix-huit personnes qu’elle transportait sous le commandement du Gouverneur Philipp, il y avait six cents « convicts » hommes et deux cent cinquante « convicts » femmes; le reste se composait des officiers et
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soldats chargés de les garder. Le 18 janvier 1788, au bout de huit mois, l’escadre mouillait à Botany- Bay ; sept jours après, le Gouverneur, ayant découvert la baie magnifique de Port-Jackson, y transféra le siège de la colonie naissante.
En moins de quatre-vingts ans, ces premières huttes ont été remplacées par une ville vraiment magnifique , et ce coin d’exil transformé en une colonie de quatre cent onze mille habitants, qui a été le berceau des colonies voisines, longtemps ses satellites et ses dépendances; elles forment maintenant un ensemble de quinze cent mille Blancs dont le commerce s’élève à plus d 'un milliard cinq cents millions de francs! La pauvreté et la condition impure des premiers pionniers ont été noyées et refoulées dans l’abîme par le flot régulier et envahisseur d’une immigration pure, laborieuse et honnête, comme l’est une immigration anglaise, qui emporte avec elle ses institutions, sa religion, ses moeurs, sa patrie morale tout entière. Si le bonheur veut que je revienne en Europe, une chose avant tout me sera bien vivement à cœur : ce sera de contribuer à laver la Nouvelle-Galles du Sud de la tache que lui a infligée en Europe son origine impure, tache due à ce que l’histoire n’a enregistré que les années de la déportation. Mais l’ignorance publique, abusée et entretenue par un tel souvenir, n’a pas soulevé le voile lointain du «convictisme » , qui a caché désor-
mais pour elle une société saine et vivant de notre vie, une société qui, dès qu’elle s’est sentie assez forte, a rejeté les navires de déportés hors des eaux de son port, et a conquis le terrain pour le triomphe de son commerce, pour la sûreté de sa vie privée, pour l’honnêteté qui fait son fond et qui la rend égale aune ville d’Angleterre; égale, oui, c’est vrai, mais aussi d’autant plus jalouse de son honneur, que l’opinion publique est plus portée à le mettre en doute, et qu’elle a dû lutter pour l’affirmer.
Dans les réceptions si belles du palais et de tous ces châteaux élégants , où des familles de la plus grande honorabilité et souvent de la noblesse anglaise, nous donnaient des fêtes comme j’en ai vu dans la vie de château si renommée d’Angleterre, d’aimables personnes nées et élevées ici , parlant comme nous le français, nous disaient quelquefois : « Nos compatriotes d’Europe nous croient logés 5) dans des huttes et servis sans doute par des nègres » ou des « convicts » ; ils vous supposent armés de » revolvers, pleins de crainte pour votre argent, et » ils savent si peu même ce que sont nos villes, ». qu’ils écrivent à M. un tel: Tasmania in New - « Zealandj ou Melbourne in New-South- Wales! » Je comprends que cela les exaspère !
J’ai certes bien couru pendant ces trois semaines, cherchant à me rendre compte de tout, et, malgré tant de charmes, croyant toujours que quelque ré-
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ininiscence des « convicts » surgirait pour moi dans la succession de spectacles qu’offrent une cité active et ses environs, dans la lecture des journaux nombreux qui se publient chaque matin. Eh bien, toujours j’ai retrouvé les traits saillants d’une société qui a voulu à toute force rester pure de toute tache, et dont Ja marche énergique a rejeté les premiers « convicts » bien loin dans les îles voisines, dans les forêts de l’intérieur, où, isolés et s’enrichissant à l’écart, ils défrichent les terres et vivent cachés.
Un seul souvenir de l’origine est venu me frapper. Sur un des piliers obscurs des soubassements de la scène au grand théâtre de Victoria, dans Pitt Street, était gravé il y a peu de temps encore, m’a-t-on raconté , le prologue de la première pièce qui ait été jouée en Australie. C’était en 1796, huit ans après le débarquement : il n’y avait alors que des « convicts » et la garnison. Le Gouverneur permit aux premiers d’ouvrir un théâtre qui leur rappelât lanière patrie; et le 16 janvier il y eut, c’est le cas ou jamais de le dire, un z première à Sydney. Le curieux de la chose, c’est que le prix d’entrée était d’un a shilling » payable au bureau en argent, en farine, en viande ou en vin. Ceci seul dépeindrait toute l’assistance, si le prologue, composé par un poète improvisé, ancien « pick-pocket » de Londres, n’était en outre d’un caractère unique dans le monde : « Sans beaucoup
« d’éclat ni battements de .tambour, franchissant les I. 16
•» mers immenses, nous arrivons de climats loin- » tains. Vrais patriotes, bien entendu, c’est pour le « bien de notre patrie que nous avons quitté son » sol..., et personne ne doutera que notre émigra- » tion n’ait été trouvée des plus profitables à la na- » tion anglaise 1 .... »
Ce memento de l’an 1796, seule trace, trouvée dans une cave , d’un temps qui n’est plus , trace si opposée à tout cet ensemble aimable et pur du monde de Sydney d’aujourd’hui, m’a saisi comme un contraste qui élargit d’un coup la pensée : c’est une fidèle reproduction de la vérité. Ce qui reste du a convict » est dans la cave, dans l’obscurité, caché aux
1 From distant climes , o’er wide spread seas we corne Though not with much éclat or beat of drum ;
True patriots ail, for be it understood,
IVe left our country for our country’s good :
No private views disgraced our generous zeal,
What urged our travels, was our country’s weal ;
And noue will doubt but our émigration Has proved most useful to tbe british nation.
But , you inquire , what could our breasts inflame With this new passion for theatric famé ;
What in tbe practice of our former days,
Could shape our talents to exhibit plays?
Your patience, Sirs, some observations made ,
You’ll grant us equal to the scenic trade.
He , who to midnigbt ladders is no strangér,
You’ll own will make an admirable Ranger.
And sure in Filch I skall be quite at homé.
. Some true bred Falstaff we may hope to starL
The scene to vary , we sfiall try in time
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regards de tous , dans des endroits où personne ne va ! C’est en dessous de la scène, et de plus la toile a été baissée. Mais elle se lève, et toutes les loges, toutes les stalles sont remplies, sous un lustre éblouissant, de cette société anglaise, élégante et riche, instruite et heureuse ! Des officiers , des cadets de grandes familles, des lords, des magistrats et des grands propriétaires qui ont aimé cette terre, qui y ont établi leur « home « et fait leur position politique, qui préfèrent leur vie de château et l’espace de leurs domaines à la vie plus étroite d’Angleterre, mais qui tous sont arrivés ici avec un nom aussi pur que le veut l’honneur britannique, et ce n’est pas peu dire :
To treat you with a little pantomime.
Here light and easy Columbines are found ,
And well-tried Harlequins with us abound From durance vile , our precious selves to keep ,
We often bad recourse to th’ flying leap :
To a black face hâve sometimes owed escape,
And Hounslow Heath hasproved the worth of crape.
But how, you ask, can we #’er hope to soar Above these scenes , and rise to tragic lore ?
Too oft, alasf we 've forced th’unwilling tear,
And petrified the heart with real fear!
Macbeth , a harvest of applause will reap ,
Forsome of us, I fear, hâve murdered sleep.
His lady too, with grâce will sleep and talk,
Our females hâve been used at night to walk.
Grant us your favor, put us to the test To gain your emiles we’ll do our very best ;
And wilhout dread of future Turnkey Lockets ,
Thus , in an honest way , still pick your pockets !
voilà l’assistance , voilà le Sydney actüel ! Eh bien , pour beaucoup d’esprits en Europe, etpour moi tout le premier avant mon départ, je tiens à l’avouer, le voile de l’ignorance m’avait borné l’horizon aux dates de la déportation : je n’avais entendu parler que de l’obscurité de la cave. Maintenant j’ai vu de mes propres yeux combien le petit nombre de colons de l’époque première s’est effacé presque sous terre, comme la lie sous une eau limpide , pour laisser la place à plus de quatre cent mille honnêtes gens qui ont apporté ici, avec leur honorabilité, leur fortune ou l’énergie qui la crée ; de là ce grand spectacle qui se déroule pour nous dans toute sa beauté, en pleine lumière et en pleine liberté ! Je ne serai heureux que si j’ai pu remplir mon devoir, et rendre hommage à la société de Sydney qu’on ne connaît pas, et pour laquelle on est, chez nous, injuste sans le vouloir.
Des bienfaits de cet ordre moral découle tout naturellement la prospérité matérielle de la colonie : le mouvement y est immense. Chaque jour, huit et dix vapeurs entrent dans la grande baie ou en sortent; de demi-heure en demi-heure les ci ferry-boats 5) à vapeur sillonnent les petites baies qui séparent la capitale des faubourgs; les quais sont bordés d’une quadruple rangée de navires, souvent de quinze à dix-huit cents tonneaux; les banques, les hôpitaux, les écoles, les églises (dont une cathé-
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drale vraiment superbe) sont multipliés avec cette prodigalité de la race anglaise qui ne recule devant aucun sacrifice. Quatre millions ont été donnés, moitié par les a voluntary contributions » de la munificence privée, moitié par l’État, pour la construction du collège catholique de Saint-Jean, qui est grandiose, et celle de l’Université anglicane, dont le « Hall » rappelle celui de Westminster. Plus de trentequatre mille enfants, dans les écoles primaires nationales et dans les établissements supérieurs, reçoivent dans la colonie une instruction qui coûte à l’Etat 1,600,000 francs par an. Ceci n’est qu’un exemple : les principaux personnages nous ont fait voir chaque jour plusieurs de ces beaux établissements ; et quand nous sortions attristés de la vue de quelques amputations dans les hôpitaux, pour entrer dans quelque collège, dont les amphithéâtres et les bancs usés me rappelaient ma vie d’il y a deux ans , les « cheers « joyeux de sept cents élèves, pour lesquels le Prince obtenait du recteur un jour de congé, me donnaient envie de prendre aussi mes ébats !
Un moment nous avons voulu déballer nos fusils et faire de nouveau une pointe dans l’intérieur; mais comme on nous conseillait de parcourir précisément le Sud , vers le Murray où nous avions déjà été , en traversant la colonie de Victoria tout entière, et où nous n’aurions vu que mêmes mou-
tons, mêmes « stations » et mêmes kanguroos , nous avons sans peine renoncé à cette idée, et préféré prendre un bon à-compte de vie civilisée, avant la jongle de Java et l’existence sûrement aventureuse de la Chine et du Japon.
Unjour, après un bal charmant en ville, dès quatre heures et demie du matin, M. Martin, le premier ministre, nous emmène dans le « State-wagon » d’un train spécial, sur la ligne qui monte jusqu’aux Montagnes Bleues. Pendant la première heure, les cultures seules d’un pays plat s’étendent à perte de vue sur notre passage. « Il faudrait deux fois plus de bras pour l’agriculture , nous disait-on partout , car, tout compte fait, nous devons importer pour 7 millions de francs de céréales; la colonie donne cent soixante-trois litres et demi de blé par habitant , et la consommation moyenne est de deux cent cinquante-quatre litres et demi. » Mais comme ce sol nourrit des troupeaux de moutons, dont la laine seule exportée rapporte plus de 28 millions de francs par an, ne doit-on pas s’estimer encore cent fois dans les heureux ? On a à peine créé ; et produire pour consommer, c’est chose banale : produire pour exporter des milliards , tandis que nos colonies souhaitent seulement de se suffire à elles-mêmes, voilà le beau rêve de l’Australie , qui devient vite réalité ! — Ce n’était pas assez de voir, dans toute cette longue plaine, les locomotives sur plusieurs voies
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ferrées refouler au loin les tribus , aborigènes ; les Montagnes Bleues leur restaient comme refuge ; nous voici à leur pied , on les franchira. Au bas de cette chaîne serpente le Warragamba ou Nepean, fleuve profond et large, coulant à pleins bords. M. Martin avait envoyé à l’avance un canot avec six hommes de la marine royale ; nous remontons rapidement le fleuve. D’abord nous pouvons nous croire sur l’Escaut, tant les rives sont basses et le pays plat; une longue plantation d’orangers vient faire diversion et nous rappelle les rivières de l’Italie ; puis, presque sans transition, nous passons de la plaine à une gorge profonde qui s’enfonce sur une largeur de deux cent vingt mètres, que l’eau remplit tout entière, dans les premières ramifications des Montagnes Bleues ; c’est une vallée du Rhin , c’est un site sombre et austère.
La montagne a été déchirée en deux parties par quelque révolution souterraine : la coupure a cinq cents pieds de hauteur et les inflexions de la crête ancienne se correspondent sur les sommets qui nous dominent à droite et à gauche ; il y a des roches qui ne semblent plus tenir qu’à un fil, et cela fait frémir. Des éboulements récents ont arraché des arbres en certains endroits , et leurs troncs enlacés de plantes grimpantes , suspendus par les racines, semblent pendre comme des grappes aux roches, dont les interstices sont de vrais paradis
d’orchidées. Jamais je n’en ai vu tant de variétés bizarres, se mariant entre elles depuis la cime de la montagne jusqu’à la surface de cette eau bleue, dont elles recouvrent les bords comme un berceau naturel de lianes.
C’est là un site rare, mais d’autant plus frappant en cette Australie, dont le véritable caractère est une plaine de gazon sans limites. Vers midi , après quatre heures de cette navigation pittoresque, où d’autres troncs d’arbres, entraînés par le courant, nous venaient choquer quelquefois , on fit cuire un déjeuner sur une roche, et il y avait heureusement autre chose que des orchidées; les matelots ne sont guère embarrassés pour devenir bûcherons et cuisiniers; ils auraient presque mis le feu à la forêt! Le courant nous ramena rapidement à notre point de départ, Penrith , qui était jusqu’aujourd’hui le « terminus » de la voie ferrée.
Là, un second train spécial amène le Gouverneur et lady Young avec une quarantaine de dames et demoiselles de la société de Sydney ; on vient inaugurer le pont de fer (200 mètres et trois piles) jeté sur la rivière , et la ligne qui escalade les Montagnes Bleues pour relier Bathurst à Sydney. Escalader est le mot, car nous voyons une série de viaducs en zigzag, bâtis en solide maçonnerie, et de rampes taillées dans la corniche, s’élevant par degrés jusqu’au point culminant de la première montagne qui
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nous fait face, c’est dire à trois mille sept cent soixante-quinze pieds au-dessus de nous. La pente est de trois mètres sur cent 1 ; et la moyenne de la dépense, de 187,500 francs par kilomètre. Rien de charmant comme de monter ainsi jusqu’au sommet, sur un trajet de cent douze kilomètres, en fort gaie et élégante compagnie d’abord, et ensuite d’une manière tout étrange. La ligne ferrée ne peut contourner les mamelons et profiter des inflexions des cols ; elle attaque le flanc de la montagne par des rampes et des lacets, en s’y appliquant comme aune échelle; nous montons « machine en avant » pendant un kilomètre , on s’arrête une seconde sur une corniche d’échappement ; grâce à un changement d’aiguilles, et faisant « machine en arrière » , nous montons en sens inverse pendant une distance égale; ainsi de suite, nous voyons bientôt, en nous penchant en avant, la série des corniches superposées par lesquelles nous avons passé et se coupant toutes obliquement à un angle de quatre degrés. Nous nous étions élevés par des viaducs, de deux en deux parallèles à eux-mêmes , et dont le point extrême du troisième, par exemple, était à quatre-vingt-dix mètres plus haut que la naissance du premier. Nous étions au sommet, dominant à une distance immense toute une plaine de
1 Par moments môme d’un trentième.
culture qui se perdait dans un lointain horizon. Dans quelques mois, la ligne sera faite jusqu’à Bathurst; le travail sera plus facile.
Quel peuple pourtant que ce peuple anglais ! Malgré une chaîne de montagnes qui commence par un flanc abrupte de trois mille sept cent soixantequinze pieds, ils ont une ville de quatre mille âmes qu’ils veulent relier à Sydney, et vite voilà un chemin de fer, des travaux d’art, de grandes dépenses, ils n’hésitent pas ! C’est à ce prix que cette ville deviendra, en dix ans, un centre de vingt mille habitants et que toute une contrée nouvelle , improductive jusqu’à présent , s’ouvrira pour plusieurs millions de moutons. Et pourtant il faut qu’ils fassent venir leur fer d’Angleterre!
Nous revenons comme la nuit tombe à Sydney, tout joyeux d’avoir vu tant de choses en vingt-quatre heures, et ayant fait près de deux cents kilomètres, en outre des « lunchs « et des danses inséparables de toute inauguration anglaise.
Le samedi et le dimanche qui suivent, nous allons à Manley-Beach et à Watson’s-Bay : ici est le phare de l’entrée de Port-Jackson; la grande mer rugit au pied de la roche noire qui surplombe sur elle, et du sommet de laquelle la vue s’étend au loin : elle a trois cent cinquante pieds de haut, et forme une voûte qui nous empêche de voir sa naissance et donne le vertige. C’est là qu’a eu lieu récemment
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un affreux naufrage, celui du Dunbar, qui manqua la passe et qui, en se brisant, fut englouti dans l’abîme : trois cent quarante personnes périrent ; deux des officiers qui nous accompagnaient avaient été spectateurs, hélas! impuissants, du sinistre, et avaient vu tous ces malheureux , après trois mois de mer, se noyer en luttant contre des vagues qui les frappaient contre les roches à pic et ensevelissaient leurs cadavres dans le gouffre !
Manley-Beach , au contraire, est une baie située sur la côte Nord de l’entrée et séparée de l’Océan par une étroite langue de terre. Rien de riant comme ses bois pittoresques et ses jardins naturels de fleurs. C’est là qu’une dizaine de vapeurs , chargés à couler bas , conduisent le dimanche tout le bon peuple de Sydney : les pique-nique, les fêtes sur l’herbe, les danses, les jeux y abondent. Vous voyez qu’on secoue gaiement ici le rigide ennui qu’engendre d’ordonnance pareil jour en Angleterre; il faut une heure et demie pour ramener à la ville les joyeux promeneurs.
Un « brick-fielder » , ouragan du Sud-Ouest, vient accidenter notre retour. D’épais nuages de sable jaune, tout opaques, obscurcissent le ciel et s’effondrent sur nous; avant de recevoir un seul grêlon, nous avons un pouce de poussière sur le pont et plus d’un grain dans les yeux. Puis, avec la grêle , la brise fouette si fort la surface de l’eau, qu’une
nappe d’écume blanche la couvre sans que les vagues aient le temps de se former. Si l’on ne carguait pas lestement partout, la mâture serait vite en bas!
Une fois, quelques jeunes gens frétèrent un steamer pour nous faire voir tous les coins ravissants de cette baie, qu’on sillonnerait un an sans en connaître les anses les plus féeriques. On se jeta à l’eau pardessus bord , et l’on tira la senne , qui contenait — rien du tout au premier coup, deux cents poissons au second; — et tous les rires, toutes les farces de pareille baignade ne se firent pas attendre avec de si « jolly fellows » .
Une autre fois, un joli yacht armé en cotre, oü nous étions dix-sept, jeunes filles et jeunes gens, nous mena avec belle brise de la baie de «Woolloomoolloo « jusqu’à l’un des méandres sauvages de la rivière de Paramatta. Le canot remonta un cours d’eau sous les lianes : une grotte sombre est là, fermée seulement par quelques planches. Sur le seuil de cette demeure primitive, deux vieux Irlandais, un octogénaire et sa femme, fument paisiblement leur pipe, entourés de leurs pourceaux. O Philémon et Baucis! Il y a quarante ans qu’ils vivent là, cachés comme de vrais sauvages , loin de tout sentier, de toute habitation. Est-ce là le spectacle qu’on devrait attendre dans le pays des mines d’or?
Nous avions avec nous le brave Ualley, le conteur
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par excellence, le dessinateur et le rieur du Punch and Charivari de Sydney. Car il y a aussi un Punch ici, tout spirituel comme celui de Londres. La verve ne put tarir, malgré une rafale qui inclina le cotre d’une manière effrayante, sans que cela effarouchât les ci misses « , et qui le fît danser d’une belle manière au milieu des lames. Mais danser à terre les amusait plus; car tout cela, c’était notre vie du dehors, notre vie d’excursions, qui nous arrachait aux charmes de la vie mondaine de Sydney. On nous pressait toujours d’y revenir, et l’on ne se fatiguait pas de nous fêter. Chaque soir c’était un bal, où nous retrouvions avec joie la société la plus brillante : il durait bien avant dans la nuit, et l’honneur m’échut même d’y mener un cotillon. Un Parisien ne mène pas tous les jours un cotillon aux Antipodes!
Mais, dans le jour, tant de personnes aimables nous réunissaient tous, aux jeux de la campagne, dans les beaux jardins qui dominent la haie et qui sont des merveilles! Chez lady Manning, des terrasses couvertes de fleurs , échelonnées par gradins comme le sont les maisons dans l’amphithéâtre que forme la ville de Gènes, donnaient vue de bien haut sur les baies riantes de Sydney-Cove, Farm-Cove et IVoolloomoolloo. Les vagues venaient mourir sur les parterres du Parc botanique, dont aucun de nos officiers de marine n’a sûrement oublié les massifs et les délicieuses promenades.
Plus loin, une anse tout entière, Elizabeth-Bay, forme presque un lac, et tous ses bords verdoyants font un seul jardin. C’est là qu’est, dans une situation unique comme beauté, le château de madame Susannah Macleay : des bambous, des palmiers majestueux s’y mêlent aux fougères-arbres et aux bois naturels de lis, hauts de quinze et vingt pieds, portant au sommet de leur tige élégante des bouquets panachés écarlate et bleu de ciel; c’est le plus féerique jardin de la plus charmante et de la plus gracieuse des châtelaines!
Puis il y avait encore un cottage français où les heures s’écoulaient pour nous bien douces, dans la causerie de ses habitants pleins de savoir et de cœur !
15 octobre. — Mais, avant de quitter la colonie, une course historique et curieuse nous prend la journée. Nous allons avec le Gouverneur à vingt lieues de Sydney, à Camden , la terre de MM. Mac Arthur. Leur père est celui qui , avant tous , a deviné que l’Australie, au lieu de rester le dernier des. pénitenciers pour les échappés du gibet, devait devenir une terre anglaise et libre , appelée à jouer un grand rôle dans l’équilibre du monde par ses richesses naturelles et par un commerce qu’il fut le premier à créer.
Les prairies de Camden sont remplies de trou-
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peaux et les coteaux de vignobles, d’où viennent, par parenthèse, les meilleurs vins « de Bourgogne » de l’Australie. Par une échappée de vue, les deux vieillards nous montrèrent la vallée où l’on retrouva, après cinq ans, les premiers bestiaux qui avaient été importés en Australie avec les « convicts » en 1788. Il paraît qu’au moment du débarquement, on avait mangé presque toutes les bêtes vivantes de l’expédition. Une vingtaine s’étaient échappées, et, jusqu’en 1793, personne n’avait pu les revoir. C’est là même que Mac Arthur surprit le troupeau qui en était issu, et qui, devenu sauvage, courait les prés et défiait les flèches des Aborigènes; ceux-ci, qui avaient goûté souvent les côtelettes humaines , voulaient leur comparer un haricot de mouton,
J’étais avide d’entendre les récits des fils de celui que les Australiens appellent à juste titre « le fondateur de leur prospérité » . A peine âgé de vingt ans, le capitaine Mac Arthur faisait partie du corps d’officiers chargés, en 1788, de commander les troupes du « Penal Settlement » de Botany-Bay. Abordant avec les « convicts » , témoin de toutes les péripéties du premier établissement et des premiers labeurs qui ont ouvert ces plages lointaines à la civilisation, il songea tout d’abord à l’élevage des troupeaux, à l’exportation des laines. C’était hardi pour un homme qui voyait les peuplades noires vivre autour de lui de meurtre et de pillage , et qui
ne pouvait encore s’appuyer que sur des criminels bannis et débarquant sans ressources. La distance qui le séparait des pays où il devait chercher les animaux reproducteurs, le manque presque absolu de communications pour leur renvoyer les produifs annuels, semblaient à d’autres des obstacles insurmontables. Mais, dès 1797, il put faire venir du Cap de Bonne-Espérance cinq brebis et trois béliers de la race mérinos; il les croisa avec une dizaine de brebis du Bengale, qu’il obtint en même temps : une race , dont la toison était riche et le tempérament fait au climat australien, en fut le fruit. Les progrès rapides, la réussite prodigieuse de ce modeste troupeau, encouragent Mac Arthur. En 1803 il vient en Angleterre : convertir « la terre du suicide » , comme on appelait alors l’Australie, en une colonie commerçante, — voilà son but.
u Vous parlez de nous donner de quoi suffire seulement à une misérable existence de prisonniers, disait-il aux lords du Conseil privé; croyez-moi , je vous donnerai plus de laine sur le marché de Londres, qu’il n’en faudra pour la consommation de l’Angleterre tout entière. » Et comme les lords le traitaient d’utopiste.... te Je dis plus, ajouta-t-il, l’Australie , avec son océan de pâturages , vous enverra plus de laine que tous les troupeaux de l’Europe et de l’Asie. « Et, pour assurer un si bel avenir, il demandait seulement au gouvernement quatre
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ou cinq vaisseaux entièrement chargés de brebis. Mais, comme tous les grands innovateurs, il fut reçu par le comité avec un sourire de dédain. Seul lord Camden lui donna quelques bonnes paroles encourageantes, et obtint pour lui de George III, à titre d’obole de courtoisie , une brebis et neuf béliers de son troupeau modèle de Kew. Il parait qu’à cette époque les souverains raffolaient des rustiques fermes-modèles, et que les conseils privés n’étaient pas des plus clairvoyants. Rebuté par l’État, incompris par tous, le jeune officier fréta à lui seul un navire , et emporta à Sydney, outre le cadeau de la munificence royale , quatre cents brebis saxonnes de la plus pure race, achetées à ses frais. « C’est dans ces prés qui vous entourent à perte de vue, nous disaient MM. Mac Arthur, que notre père vit prospérer les troupeaux que lui seul avait importés, et sur lesquels il fondait un si grand espoir; s’il lui avait été donné d’atteindre quatre-vingt-dix-sept ans, il aurait vu le développement, unique dans le monde, d’une richesse dont il avait créé les modestes commencements; il aurait vu ce que vous voyez nonseulement dans notre colonie, mais dans toutes celles dont elle a été le berceau, qu’elle a nourries dans leur enfance, et qui lui ont successivement demandé, comme à une seconde mère patrie, leurs premiers troupeaux. »
Ce que nous voyons, en effet, ce sont huit millions
de moutons dans la Nouvelle-Galles du Sud, près de neuf millions en Victoria, un million et demi en Tasmanie, six millions dans l’Australie méridionale et autant dans la Terre de la Reine! C’est un total de trente millions et demi de moutons , représentant 457,500,000 francs, et donnant, par an, une exportation de 152,500,000 livres de laine, d’une valeur de 290,000,000 de francs!
Quand, en regard de ces chiffres, on songe que c’est seulement en 1823 que se vendirent, pour 2,200 francs, sur le marché de Londres, douze balles de laine qui étaient la première exportation de l’Australie, n’est-on pas saisi d’étonnement? Voilà une œuvre anglaise! voilà une œuvre de bien peu d’années : avant dix ans, elle sera doublée. Que sera-t-elle dans un siècle , puisque les « squatters » n’occupent encore que le littoral d’un continent presque aussi grand que l’Europe?
Le gouvernement de la colonie s’est montré reconnaissant envers l’homme énergique qui a tant fait pour elle. Un espace immense de prairies, dans lequel un département français danserait à l’aise, est devenu son bien. Le moins âgé de ses deux fils nous a fait faire une grande course dans ses domaines : des étalons et des poulinières pur-sang y folâtraient d’un côté; de l’autre, c’étaient des bœufs par milliers, et des moutons par dix mille!
Mais, au milieu de cette véritable exposition
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d’animaux de race européenne, un seul échantillon indigène fait tout à coup son apparition dans l’herbe. C’est un affreux serpent gris et marron, long d’environ deux mètres : nous le tuons avec enthousiasme, et vite un Noir l’enroule sur une grosse branche, et le porte en triomphe. C’est, paraît-il, un des plus venimeux de ces parages. 11 y a un mois, un des bergers de la « station » est mort, en trois heures, de la morsure de pareille bête. Un autre berger vient d’être mordu aux reins : notre hôte, passant par là, n’a pas hésité ; il lui a fait dans la chair, avec son couteau, un trou où l’on fourrait le poing, puis l’a brûlé avec un fer rouge , et l’a arrosé avec une liqueur faite d’herbes du pays. Je m’imagine que je pourrais bien faire dix fois le tour du monde avant de trouver quelqu’un qui n’ait pas l'horreur innée des serpents!
C’est comme l’horreurdes «convicts» , toutle monde l’a; on les déteste! « Et pourtant, nous disait l’un de nos hôtes, nous les avons vus à l’œuvre, quand il n’y avait pas encore dans la colonie d’autres hommes libres que les officiers et la garnison. Jamais nos portes n’étaient fermées, — il est vrai que les serrures étaient chose inconnue, — jamais ils ne nous ont volés. Défricher les bois, construire des quais et tracer des routes, tels étaient leurs travaux. Quand les immigrants libres arrivèrent en foule , on les leur donna comme ouvriers et comme serviteurs,
et beaucoup, par leur bonne conduite, recouvrèrent pardon et liberté. Jamais la moyenne des crimes ici n’a égalé celle des crimes en Angleterre. » — Telle a été la grande et incontestable utilité des déportés : ils ont été les pionniers involontaires dont les premiers coups de pioche ont ouvert une carrière toute pleine de trésors. On n’aurait jamais trouvé un millier d’hommes libres pour aborder sur les écueils de Botany-Bay; on en trouva trois cent mille pour débarquer sur les quais de Sydney.
L’élément « convict 55 a été une nécessité dans la fondation, à une époque où l’horreur publique pour ces pays était égale à la publique ignorance ; mais ce temps une fois passé , son influence pernicieuse ne pouvait être combattue que par la transformation graduelle du mode de gouvernement, à mesure qu’une immigration libre transformait la condition morale des gouvernés. Ce qui a fait la fortune admirable de la Nouvelle-Galles du Sud , c’est la dose de liberté dans l’administration de ses affaires, qu’augmentait l’arrivée de chaque navire d’immigrants, c’est le « self-government » , l’élection libre, la participation de tous à la vie politique. Si on avait maintenu pour la « colonie » le système autoritaire du « pénitencier » , ce ne sont pas des villes de plus de cent mille âmes, des parlements issus du suffrage populaire, une presse libre, des chemins de fer, un commerce de plus d’un milliard , en un mot une
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civilisation européenne et libérale, dont nous aurions eu le multiple spectacle en Australie. Nous aurions trouvé sur le sol de la Nouvelle-Hollande des casernes et des prisons, les décrets indiscutables d’un Gouverneur omnipotent , le silence approbateur d’un conseil « pour la forme » , des expéditions héroïques sans résultat, un monopole sur tout, des règlements sur tout, et un gendarme pour deux colons !
C’eut été, du reste, à peu près un exemple de notre système colonial, dans le genre de celui de la Nouvelle-Calédonie, qui semble prendre ce dernier chemin. J’aurais voulu la voir, mais aucun navire de commerce ne s’y rendit pendant mon séjour; il n’est donc qu’une seule chose que je sache de visu sur notre colonie : c’est le tableau de ses relations commerciales avec Sydney, publié ici dans les statistiques du ministère. Les exportations de Sydney pour Nouméa ont été, en 1865, de 983,000 francs, tandis que Nouméa, en retour, n’a exporté que 49,000 francs. La différence est donc de 934,000 francs en faveur de la Nouvelle-Galles du Sud.
Pourtant, par scs immenses ressources naturelles, sa nature tropicale, sa position commerciale, comme cette belle île pourrait vite devenir une magnifique colonie! nous disent ici ceux qui l’ont visitée. Située
sous la même latitude que Bourbon , ayant un sol
d’une étonnante fertilité qui donne, comme à Bourbon , sucre , café , épices , elle n’a pas besoin , pour faire fortune, d’envoyer ses produits, par le cap Horn, à l’Europe distante de six mille lieues ; elle est à quatre jours de Sydney, à dix de Melbourne; elle a ce bonheur unique pour une colonie tropicale, d’avoir son Europe à sa porte, et elle pourrait y écouler sûrement tous ses produits ! La nature trop sèche du sol australien se refuse à la culture du sucre et du café ; cette population de plus d’un million et demi de Blancs, établie et opulente, au lieu de faire chercher en trois mois, à Maurice ou à Java, les produits tropicaux qui lui sont nécessaires, n’aura qu’à étendre la main et nous laissera des millions chaque année, dans cette île admirablement choisie comme stratégie commerciale. — Je voudrais espérer pour elle cette prospérité.
Mais, pour le quart d’heure, il paraît que c’est un vaisseau à trois ponts, commandé au sifflet du contre-maître : les colons y sont traités en passagers pékins qui gênent la manœuvre des « ouvriers de la transportation » . Au moment du fléau récent de Bourbon, douze colons sont venus en députation chercher le moyen de s’y établir; la richesse du sol les tentait. Un despotisme militaire marié à une centralisation de bagne leur a fait voir qu’ils seraient de trop, et ils sont repartis pour leur île natale.
Mais aussi, officiellement, n’est-ce pas avant tout
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une délicieuse position que Ton a préférée pour un pénitencier? Les déportés tentent-ils de s’échapper par mer, leurs frêles embarcations sont brisées sur les récifs de coraux! Veulent-ils forcer par terre le cordon militaire qui les garde, ils tombent dans les montagnes entre les mains des Canaques, qui les rôtissent immédiatement et les croquent à belles dents ! Et puis, c’était une si belle occasion de faire, à trois reprises , l’essai d’un phalanstère, de surprendre tout d’un coup le monde par la mise en pratique de cette originale théorie! Le malheur est qu’après des scènes du plus haut comique, et quoique les cargaisons de vertueuses orphelines arrivassent plus nombreuses qu’elles n’étaient annoncées de France, le phalanstère rêvé a mal tourné! Le plus clair des importations françaises, c’est de l’absinthe; et le plus saillant des exportations, ce sont des papiers timbrés et des rapports militaires. Mais si nous n’avons qu’environ dix-sept cents hommes libres là où les Anglais en auraient déjà dix-sept mille, et si une subvention de 300,000 francs dépasse encore, de près des deux tiers, les ressources propres à la colonie, dont le fonds est pourtant si riche ; si nous savons occuper, fortifier, clôturer, verbaliser et inspecter, plutôt que coloniser, nous avons toujours la gloire des armes. A Sydney, on comble de louanges les neuf cents hommes de notre garnison calédonienne.
et cet hommage mérité fait toujours battre notre cœur d’une grande joie.
Toutes deux nées à un grand intervalle de temps, non pas sous la même étoile , mais dans la même obscurité, la Nouvelle-Calédonie et la Nouvelle- Galles du Sud semblent placées face à face pour faire ressortir davantage, d’une part l’état d’enfance où est la première , de l’autre le magnifique développement de prospérité qu'a atteint la seconde, et que je souhaite de tout mon cœur à sa sœur puînée, dans un même temps d’existence et dans les mêmes proportions.
Le tableau est brillant pour la colonie anglaise en 1865 : 411,388 habitants possèdent 8,132,511 moutons, 1,961,905 bêtes à cornes et 282,587 chevaux; les dépenses de l’État s’élèvent à 43,912,275 francs, et les recettes à 53,930,825 francs, dont l’excédant amortit rapidement la dette, qui est encore pourtant de 143,725,000 francs; 1,912 navires jaugeant 635,888 tonneaux entrent dans ses ports; son commerce général est de 304,980,600 francs; la viande est à six sous la livre, et la moyenne des salaires des ouvriers de 12 fr. 50 c. par jour.
La constitution de la Nouvelle-Galles du Sud ne ressemble ni à celle de Victoria, ni à celle de Tasmanie. L’ « Assembly » , composée de soixante-dix membres, est nommée périodiquement par le «Residential suffrage « , c’est-à-dire par tous les citoyens
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inscrits comme résidents : c’est la Chambre des députés. La « Législative » est nommée à vie par le Gouverneur, en conseil des ministres responsables, c’est la Chambre des pairs. Dans ce gouvernement constitutionnel , la main habile et aimée par tous de sir John Young a su maintenir tendue, sans qu’elle se rompit , la corde entre l’élément conservateur et l’élément libéral, vaincus ou triomphants tour à tour dans le jeu des institutions parlementaires. Les affaires sont toujours entre les mains de gens supérieurs, et quand ce n’est pas M. Martin qui les dirige, c’est M. Cowper, suivant les courants de l’opinion publique qui juge, et de l’élection qui sanctionne.
Quoique la société de Sydney, capitale d’une colonie surtout pastorale, où une aristocratie puissante se tient en dehors du commerce, soit une société ancienne, en comparaison de celle de Melbourne, que nivelèrent sa naissance dans la fièvre de l’or et le caractère éminemment commercial de tous ses habitants, la vie politique y est également animée et y passionne tout autant les esprits.
Pour tous ces hommes que nous avons vus, ici est leur patrie, dont ils sont amoureux, comme le sculpteur l’est de la statue qu’il exécute; ici est leur arène où les élections les élèvent, où ils luttent pour leurs principes et où ils augmentent de leurs propres mains leur prospérité. Plus assise que Vie-
toria, mais moins libérale, plus lente, mais moins fiévreuse, plus semblable à l’Angleterre, tandis que sa voisine se rapproche plus de l’Amérique, — la Nouvelle-Galles du Sud m’a paru le fleuron le mieux monté et le plus solide de la couronne brillante des colonies britanniques; en soixante-dix-sept ans, elle a montré ce que peuvent, malgré les plus grands obstacles, l’autonomie, l’énergie et le libéralisme.
Une occasion unique pour franchir le détroit de Torrès : le Hero. — Newcastle et ses charbons. — Brisbane et les renards volants. — La Terre de la Reine, colonie naissante. — Un récit des sacrifices humains de Dahomey. — Une cité âgée de deux ans. — Les feux des Cannibales. — Le» îles de corail. — Où le Hero faillit sombrer.
17 octobre. — Le moment du départ est arrivé! Nous comptions rester six semaines en Australie, nous en avons passé quatorze , retenus en tous points par un intérêt toujours croissant et une hospitalité de toutes les heures. Au lieu de suivre la route banale de la malle anglaise par Melbourne , le Port du Roi-George et Ceylan , une occasion s’est tout à coup offerte : le Gouvernement envoie un vapeur à Batavia, par le détroit de Torrès, afin de tenter d’établir des communications commerciales entre les colonies australiennes et les possessions hollandaises.
Le Hero a été choisi pour cette périlleuse mission. L’attrait de naviguer pendant douze cents milles entre les récifs de la mer de Corail , de franchir la passe réputée la plus dangereuse du monde, ne nous laisse pas hésiter un instant, malgré les craintes et les instances de tous ceux qui s’intéressent à nous.
Au point du jour, nous sommes , à bord : je ne connais rien de comparable au désordre, à l’animation et au tapage qui précèdent le départ d’un paquebot, pour une traversée qu’on présume devoir être d’un mois. Tous les matelots sont gris, c’est la règle; les fournisseurs de vivres sont en retard, c’est commun à tous les climats. Les grues à vapeur nous font descendre sur la tête tonneaux de porc salé, moutons en vie, vaches qui beuglent. Ficelés chacun dans une forte sangle, dix chevaux pur-sang gigotent en décrivant une parabole à la hauteur des hunes, et, à peine sur le pont, ils piaffent, glissent, roulent effrayés au milieu des matelots qui ont encore plus peur; des bandes de cochons affolés font des charges de la dunette au gaillard d’avant, en nous perçant les oreilles de leurs cris stridents. Charbon et légumes frais sur un navire peint à neuf, tout est pêle-mêle, tout le monde s’égosille, et une ménagerie de cacatois vient donner la plus haute note! On ne les embarque heureusement qu’à la dernière minute. Puis nous larguons les amarres, l’hélice nous pousse hardiment en avant, et nous nous élançons, comme une flèche rapide, à travers cette haie qui nous paraît encore plus belle que jamais....
Le bruit du bord n’arrivait plus jusqu’à moi ; penché sur la dunette, j’étais en pensée sur la terre ferme, et je regrettais avec émotion cette ville aimable,
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où l’on nous avait dit si souvent : «Vous reviendrez un jour. » Tous ces lieux qui nous avaient tant charmés, se déroulaient de nouveau à nos yeux en un même spectacle : c’étaient et Macquarie’s Chair, et Woolloomoolloo, et Elizabeth-Bay; et je me disais que le véritable Eden de l’Australie n’est pas à Twofold, ni sous le cap Oomooroomoon, mais il est bien là !
.... Le bonheur reste au gîte ,
Le souvenir part avec moi.
Et peu à peu les dernières habitations, éclairées par le soleil levant, s’effacent sous les dômes de fleurs, et sont tout à coup masquées par les roches où le Dunbar s’est perdu.
Vers le soir, nous serrons la côte de près : elle est brûlée, sablonneuse et monotone ; nous entrons dans le port de Newcastle. L’entrée est semée de bancs, agitée par des courants rapides, en un mot trèsdangereuse. Nous voyons au milieu des récifs les hauts mâts du steamer Coxvarra, qui s’y est perdu depuis notre arrivée en Australie. C’est à cinq cents mètres de terre, et, chose affreuse! sur deux cent soixante-quinze passagers, un seul, un jeune homme de vingt ans, est parvenu à se sauver, en se cramponnant à une bouée.
Nous sommes venus ici pour chercher les onze cents tonnes de charbon que doivent engloutir les fourneaux du Hero pendant son voyage. Newcastle
est le grand, mais le seul marché de charbon colonial en Australie : nous tenions beaucoup à en visiter les mines, qui, avec un si immense mouvement industriel, valent cent fois des mines d’or.
18 octobre. — Les directeurs nous conduisent à cheval à la mine de Waratah : deux galeries, de huit cents mètres chacune, pénètrent horizontalement dans le flanc de la montagne qui est tout entière un énorme bloc de charbon; là prend naissance une veine dont on ne peut préciser la fin, et qui, large de plusieurs kilomètres, épaisse de quatre mètres, s’enfonce dans la direction sud, avec une inclinaison de cinq mètres sur trois cents. La Waratah emploie deux cent cinquante ouvriers payés à raison de 4 fr. 40 c. la tonne : ils extraient une moyenne de trois mille cinq cents tonnes par semaine, qui reviennent sur place à 10 fr. 35 c. Cette mine, qui n’a besoin ni de creuser des puits, ni d’employer des machines, mais qui trouve la matière à la surface, est la plus privilégiée. Elle nuit fort à ses concurrentes, que grèvent les foncements profonds, et qui pourtant doivent vendre au même prix qu’elle. Plus loin, nous visitons le « Bore-Hole » , où nous descendons à trois cents pieds sous terre : c’est une manière comme une autre de nous rapprocher de l’Europe, et de voir combien une mine de charbon est incomparablement plus propre qu’une mine d’or. Le Bore-
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Hole appartient à une grande compagnie, « l’Australian agricultural » , qui fait de tout, du charbon, du cheval, des choux, des bœufs et des moutons. Le gouvernement lui a donné, en pur don, 2 millions d’hectares ; elle en a acheté 800,000 autres pour une somme de 20 millions de francs ; elle a près de 200,000 moutons, 20,000 bœufs et 500 hommes à gages, bergers et mineurs qu’elle paye 1,750,000 fr. C’est là un exemple du « squattage « par association, qui est assez commun en Australie. Les actionnaires ne vendraient pas pour un empire ; ils espèrent chacun leur petit million avec impatience , et nous disent qu’ils n’ont plus longtemps à attendre : heureux financiers, dont le sort doit faire envie aux amateurs confiants de l’emprunt mexicain!
19 octobre. — Le gros ventre du Hero a absorbé ses onze cents tonnes de charbon : nous aurons été pour un vingt-cinquième dans l’exportation hebdomadaire de Newcastle, ville bien faite, du reste, par son aspect sombre, pour contraster avec Sydney : après les palais d’une fée, nous avons vu le ramoneur. Notre navire est un ancien « blockaderunner » , construit à Glasgow pendant la dernière guerre d’Amérique, pour forcer le blocus des ports confédérés; c’est dire qu’il est très-bas sur l’eau, entièrement en fer, et effilé comme une pirogue. Il a 235 pieds de long, une machine de 250 chevaux,
42 hommes d’équipage, et jauge 1,200 tonneaux, ce qui depuis aujourd’hui ne lui donne, comme vous le voyez, guère de place pour les marchandises. C’est un ballon d’essai que lance l’Australie afin d’ouvrir la route : les navires marchands bien chargés le suivront, s’il réussit.
22 octobre. — Nous sommes sortis des eaux de la Nouvelle-Galles du Sud, pour entrer dans celles de la u Terre de la Reine » . Quant aux eaux du ciel, je croirais qu’elles veulent nous noyer abord : un grain terrible, une vraie trombe a tout cassé dans notre barque. L’orage, chargé de nuages froids et venant du Sud, est remonté très-vite contre la brise basse et chaude du Nord ; il y a eu un instant équilibre et lutte audessus de nos têtes, puis les deux électricités se sont combinées, tout s’est rompu, les vapeurs condensées se sont précipitées sous forme de grêlons gros comme des œufs de pigeon, et le baromètre est monté d’un quart de pouce en une minute et demie ; la danse générale de tous nos instruments, qui pirouettaient, était à l’avenant. Tout le monde s’est réfugié dans l’entre-pont : plusieurs geais et perroquets de la ménagerie ont été tués roides, par les ricochets des grêlons dans leurs cages couvertes ; les chiens, contusionnés à vif, hurlaient de douleur.
La panique a été courte mais inouïe. En outre du tonnerre, la mer s’en est mêlée: elle nous a si bien
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secoués, que tout l’échafaudage qui protégeait les chevaux attachés sur le pont est démoli soudain : vergues et mats de fortune qui le formaient s’é- ' croulent ; les pauvres bêtes descendent la garde comme des capucins de carte ; les uns sur le flanc, les autres les quatre fers en l’air, sont culbutés par les lames, et plus ils tentent de se relever sur le pont glissant, plus ils retombent et se blessent. Il faut être de bonne trempe pour garder son sangfroid en pareille bousculade : d’un bras de fer et d’une voix tonnante, Logan, notre capitaine, était admirable. Ayant quelque habitude du danger, nous lui prêtions main-forte de notre mieux. Le pont ressemblait tout à fait à ces battues d’Afrique, où les gros animaux sauvages sont poussés au galop, entre deux haies, jusque dans une fosse, où ils s’empilent comme des alouettes dans un pâté. Un cheval est déjà mort et lancé à la mer, deux autres se préparent au même plongeon.
Hélas ! rien de tout cela n’a pu laver le cloaque le plus épouvantable que j’aie jamais vu, et qui n’est autre chose que notre cuisine : deux charcutiers mulâtres, crasseux et huileux, ne versent à poignées que le poivre rouge et les clous de girofle; et l’eau pour nous désaltérer est gluante et chaude ! En voyage, c’est de tout cela qu’il faut rire, pour soutenir le moral , lorsque le physique est en souffrance.
Mais nous voici sous le vent de l’île Moreton ; nous filons nos lourdes ancres dans la baie, et un petit vapeur venant de Brisbane nous accoste. L’aide de camp du Gouverneur, sir George Bowen, apporte au Prince une aimable lettre qui l’engage à toucher terre ; pendant deux heures , nous remontons les bords plats et marécageux du Brisbane River; on s’arrête un moment pour prendre trois grosses tortues jaunes, longues d’environ un mètre et demi : une fois à bord et sur le dos, les pauvres bêtes agitent convulsivement et en vain leurs pattes aplaties, et montrent en même temps leur crâne dénudé où roulent deux grands yeux avec une expression d’agacement évident. Quelle bonne soupe elles vont nous faire !
Nous passons toute la soirée à « Government House » : nous sommes près du Tropique et la chaleur est grande; les jardins sont étranges. L’apparition d’un animal nouveau vient interrompre un instant notre causerie; c’est le « flying fox 55 , sorte d’écureuil marron dont les pattes, en s’étendant, déploient entre elles un tissu transparent et membraneux, qui fait parachute et qui lui sert d’ailes comme pour voler d’un arbre à l’autre, à des distances de cent et cent cinquante mètres. Je ne sais pas quel nom latin ou grec la science lui a donné, mais je l’appellerais volontiers l’écureuil chauve-souris; C’est charmant de les voir s’élancer
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du faîte d’un haut sapin, et se soutenir en l’air avec la rapidité d’un dard, pour descendre diagonalement de l’autre côté de la prairie sur des arbres de vingt ou trente pieds : quand la brise les porte, ils vont très-loin, semblables à ces feuilles d’automne qui voltigent inanimées, à de grandes distances d’un arbre élevé.
Il y a là quelques « bounyas » ; c’est l’arbre sacré des Noirs de ces contrées. Pin vigoureux, à la construction bizarre, mais régulière comme l’araucaria, il atteint bien vite une imposante hauteur. Son fruit, du genre ananas, mûrit seulement tous les trois ans; les Sauvages se réunissent par tribus pour l’aller cueillir dans certains bois qu’ils vénèrent. Chose curieuse, depuis l’établissement des Blancs, l’odeur des troupeaux, le voisinage des maisons font mourir rapidement ces arbres; et maintenant les Noirs, en allant récolter ses fruits, chantent, paraît-il, sur une triste cadence, que lorsque « la dernière bounyana mûrira sur le dernier survivant des forêts de bounyas et tombera à terre, le dernier NoiT rendra son âme aux étoiles. a
C’est en effet un triste spectacle que de voir cette race s’éteindre si vite : une grande mélancolie s’est emparée de toutes les peuplades du Sud ; elles se voient mourir chaque jour. Pauvre race, naïve et sauvage, qui n’a pris de la civilisation que ce qui pouvait lui nuire : les excès de la boisson et les ma-
ladies nouvelles, qui la détruisent comme la gelée tue les mouches. Depuis quatre-vingts ans qu’elle est en contact avec l’industrie des Blancs, elle n’a pas eu une seule fois l’énergie de se mettre à l’œuvre, de travailler à l’exemple des envahisseurs, de tirer de la même terre les mêmes profits qu’eux ! Non, se vautrer sur le sable pendant des jours et des nuits , chasser l’opossum avec des piques en arêtes de poisson, en manger pour quatre jours et dormir après au soleil, dans la crasse putride et la paresse du boa qui digère, voilà la vie de cette race qui semble maudite ! On a eu beau élever des enfants noirs, leur apprendre des métiers, leur faire gagner des salaires élevés; à vingt ou vingt-cinq ans, ils se sont échappés des villes vers les bois, pour reprendre le cours d’une misérable existence. Bien mieux, il y en a un, d’une remarquable intelligence, qu’on a élevé à Melbourne , qui s’est pris de passion pour les machines et l’industrie : il avait presque des manières d’Européen; il savait un peu de mathématiques et pouvait résoudre une équation du second degré ; on l’a envoyé passer deux ans en Angleterre, on l’a présenté à la Reine et comblé de gracieusetés. Eli bien , maintenant, courez les bords sauvages du Murruinbidgee ou de l’Ulla-Dulla, et vous le trouverez tout nu, au milieu de tribus hideuses, vivant d’opossum, incapable de travail, aussi brute, aussi misérable que ses frères. On dirait vraiment qu’un
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mauvais génie veut les laisser spectateurs impassibles et ignorants de toutes les merveilles que les Blancs accomplissent sur leur sol!
23 octobre. — Dès le matin , nous allions rejoindre en rade notre Hero ; avant d’arriver au quai, j’ai regardé tout autour de moi : je sentais quelque chose d’étrange. Je ne connais rien de bizarre comme une ville naissante : il y a ici des édifices publics qui sont de vrais palais, et pourtant ceci n’est qu’un grand village; les rues sont tracées, mais c’est presque au milieu d’une forêt de cèdres rouges, de tulipiers, de bois de fer! Au bout d’une rue qui compte trois ou quatre coquettes boutiques de nouveautés, est un précipice ou un torrent; plus loin, j’ai vu écrit sur une bcàtisse : « Trésor public» , et il n’y avait alentour que les tentes des immigrants arrivés depuis quelques jours.
C’est qu’en effet Brisbane est une colonie qui sort de terre: son territoire, le« Queen’sLand» , comprend toute la partie Nord-Est du continent austral, et son étendue est égale à trois fois celle de la France. 11 y a quarante-deux ans que le premier Européen entra dans Moreton-Bay ; ce devint vite un des districts pastoraux de la Nouvelle-Galles du Sud : en 1859, il y avait à peu près vingt mille habitants; ils souffraient de l’éloignement du siège du Gouvernement; le district devint à cette date colonie indépendante.
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Singulière chose que ce besoin inné d’indépendance, d’initiative et d’aventure, de ces rassemblements d’hommes, qui ne craignent pas de faire banqueroute en perdant la protection d’un État anciennement établi, et qui veulent courir la chance de surpasser, grâce à leur autonomie, la prospérité de leurs voisins ! C’est qu’on ne mesure bien que sur place le remède au mal , l’encouragement véritable au travail, les sources naturelles de la prospérité dont un sol est capable. Ils ont voulu avoir, et ils ont en effet, une Chambre nommée par le suffrage de tous, des ministres responsables : tout un gouvernement à eux. Ils ont voulu marcher à pas de géant, et débuter par les bienfaits comme parles dépenses de l’immigration. Voilà déjà au nombre de quatre-vingt-dix mille les membres de cette colonie, née en 1859 : ils comptent dans leurs pâturages 6 millions de moutons, 900,000 bêtes à cornes, 50,000 chevaux; ils exportent déjà pour 37,500,000 francs par an; ils ont des mines de cuivre; on vient de découvrir des mines d’or : les Darling-Downs ont une terre végétale que l’on compare à celle d’Angleterre. Aussi un flot de capitalistes et de « squatters a- des autres colonies a inondé ce pays presque sauvage. Ces messieurs à cent cinquante mille moutons se trouvaient à l’étroit dans les» iuns «du Sud, et, poussés par l’esprit d’aventure, ils se sont hardiment répandus dans
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l’intérieur , pour avoir encore les coudées plus franches.
Les immigrants reçoivent en débarquant un « non transférable land order « qui leur donne le droit de choisir un rectangle de terrain de soixante hectares. En outre, à raison de 12 fr. 50 c. l’hectare, le gouvernement leur en loue tant qu’ils en veulent; et, pour des baux de quatorze ans , il donne au même prix un mille carré ! Les mines et les moutons, voilà décidément l’alpha et l’oméga de toute l’Australie.
Il est vrai que les coffres du Trésor brillent par leur légèreté! Ainsi l’ont voulu des excès, des abus d’énergie, des transports gratuits d’immigrants et des créations de chemins de fer, de ports, de télégraphes. Mais dans un pays où en dix ans la dette ne portera plus sur quatre-vingt-dix mille habitants, mais sur cinq cent mille, où la valeur de milliers de kilomètres carrés passe en deux ans de zéro à 600 francs, on ne s’effraye pas d’une dette de 20,775,000 francs, née avec la colonie.
Ce premier embarras, dont souffre aujourd’hui la Terre de la Reine, des gens qui n’ont pas trente ans l’ont vu en Victoria, en Nouvelle-Zélande, et ce sont maintenant des colonies merveilleusement prospères. Comme Melbourne, Brisbane a eu ses émeutes; mais si le sang n’a pas coulé, ce n’est pas grâce au déploiement de la force armée : s’il n’y a que sept soldats en Tasmanie, il y en a seize
seulement àBrisbane! Maintenant, tout est dans l’ordre, et si cette terre sort de sa crise financière, si elle ne succombe pas la première dans la guerre de tarifs qui commence entre les colonies australiennes, ce sera un exemple des plus frappants des difficultés que rencontre une création lointaine , mais aussi de la rapidité et de la confiance avec lesquelles elle peut les vaincre, et s’élever, du jour au lendemain, du néant à la prospérité.
Dans dix ans peut-être ce pays-ci sera-t-il déjà un grand Etat ! Je serai alors heureux de me rappeler d’avoir vu sa capitale à l’état de grand village, ses habitants sous la tente, son enfance en danger. J’aurai vu le fondement d’un empire, et tout ce que, sous l’aile de la liberté, peut tenter et exécuter, sur une terre sauvage, la puissance humaine. Mais je n’ai vu qu’un ensemble d’une ville qui se forme : les détails n’ont pu m’apparaître dans un temps si court. Seule, la conversation du Gouverneur et de quelques « squatters » m’a appris ce que je vous donne, et, pendant que j’écris, le Hero déjà file ses dix nœuds vers le Nord, en serrant la côte que nous ne devons plus perdre de vue d’ici à longtemps.
25 octobre. — C’est un véritable bonheur, un repos nécessaire , qu’une navigation après trois mois d’une vie surmenée ! Rien alors ne nous paraît si bon que de reprendre nos paisibles promenades
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sur la dunette, de respirer librement la fraîche brise et de recueillir, comme dans un rêve, tous nos souvenirs. Je ris quelquefois de bon cœur en entendant les récits du docteur du bord, embarqué sur le Hero le lendemain du jour où il arrivait d’Irlande en Australie, sur un navire où il avait la haute et agréable surveillance de cinq cent cinquante jeunes vierges de la verte Erin, envoyées par une société d’encouragement pour l’amélioration des races dans la Terre de la Reine. Le voyage avait duré cent quatorze jours : je laisse à penser si les donzelles doivent danser sur la terre ferme pour le moment !
Nous avons un compagnon bien aimable dans M. Van Delden, président de la chambre de commerce de Batavia , qui est venu étudier les colonies australiennes, et chercher précisément à nouer ces relations commerciales dont le Hero est l’avantcoureur.
A la nuit, les cuisiniers prennent leurs harmonicas, et, au bruit d’une mélodie irlandaise qui agace même les mouettes, tout l’équipage danse gaiement la gigue à l’arrière du navire. Les heures d’une nuit étoilée, sur une mer d’azur, sont des heures de douce causerie, et je me promène longuement sur le pont en questionnant avidement un des hommes les plus intéressants quej’aie rencontrés, et qui ne sera malheureusement notre compagnon que
pendant cinq jours encore. C’est M. Haran , chirurgien de la marine royale, qui se rend au « poste de sauvetage » du détroit de Torrès, où il vit avec quelques soldats au milieu des Cannibales : sa femme y est devenue folle, et ses deux fils y sont morts d’insolation !
Ce bon docteur a été partout et a voyagé dans les pays les plus inconnus. Depuis vingt-huit ans qu’il court les mers, il a eu la chance de visiter toutes les côtes orientales et occidentales de l’Amérique, de l’Afrique, et les deux tiers de l’Océanie. C’est lui qui accompagna, en 1862, le commodore anglais Eardley-Wilmot, sur le Rattlesnake , quand celui-ci fut chargé par la reine Victoria de porter des présents au roi de Dahomey (côte Ouest d’Afrique, 3° latitude Nord), et de le supplier de renoncer à ses trop fameux sacrifices humains et à la vente de ses nègres aux pirates. Ces trois hommes, le commodore, le docteur Haran et un autre officier de marine, débarquèrent seuls, sans armes, et s’avancèrent hardiment, aumilieude ces populations cannibales, vers les palais de Dahomey, si renommés pour leurs colonnes construites de crânes humains. Le roi vint au-devant d’eux , suivi d’une armée de cinq mille amazones , gaillardement armées en guerre. Il les reçut avec pompe, les présenta à tout son peuple assemblé, et les garda hospitalièrement pendant sept semaines. Mais il leur fallut s’exposer aux spectacles les plus
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étranges : trois ou quatre fois pendant le premier mois , cinq têtes furent tranchées sur le passage du prince, pour appeler sur lui les bénédictions de la Divinité. Un jour, il y eut un sacrifice solennel : une longue, procession s’engouffra dans une tour, et, sur le sommet, furent décapités d’abord cent poulets, puis des cochons, des dindons, des moutons, des bœufs, enfin soixante hommes et soixante femmes. C’était une grande réjouissance pour le peuple, qui célébrait sa victoire sur une tribu vaincue, toujours pour la plus grande gloire de la Divinité et la prospérité de la dynastie. Le roi voulait convaincre les envoyés britanniques de la légalité de ses sacrifices humains, en leur montrant les transports joyeux des spectateurs, « et un souverain, leur dit-il , qui ne ferait pas couper les têtes à une partie des ennemis qu’il a défaits, serait détrôné; car le peuple de Dahomey veut que son prince soit fidèle à la religion de ses ancêtres et sacrifie plusieurs fois par mois. » Toutes les raisons d’humanité une fois épuisées, le commodore proposa une indemnité d’argent très-considérable. « Des dollars, jamais ! répondit le roi : votre reine ne saurait m’en donner assez. Songez que je vends chaque Noir prisonnier trois cents francs aux pirates portugais, qui sont les bienvenus chez moi. Restons amis, mais chacun selon sa religion et ses mœurs. » Et sur ce, il les mena à un festin, où ses chambellans à peau noire
se passaient gaiement les vins épais de ces contrées dans des coupes blanches et polies, qui n’étaient autre chose que des crânes d’hommes. Puis les convives s’arrachaient de jolies tranches de jambons humains, mêlés aux herbes aromatiques, ce Je n'ai jamais eu si peur de ma vie, me disait le docteur, car nous avons énergiquement refusé de tout et nous jouions là notre vie : heureusement nous avions réservé pour ce moment une distribution de chapeaux galonnés à hauts panaches, de fusils et de montres, qui nous fît pardonner de n’avoir pas mangé de Phomme. » On s’arracha les panaches, et les seigneurs noirs, tout nus, firent un effet admirablement comique sous leurs coiffures d’officiers d’état-major, sous le chapeau à « plumes de poisson » , comme disent les marins. Les devins, jetant en l’air des petits cubes d’ébène, disent chaque matin au roi ce qu’il doit faire dans sa journée! Les Anglais durent rejoindre la frégate sans avoir rien obtenu de ce qu’ils demandaient : le roi les congédia très-poliment en alléguant toujours des motifs d’un ordre supérieur, et crut les consoler en leur donnant à chacun de belles défenses d’éléphant, des cornes de rhinocéros et deux femmes de son harem. J’admire le courage de ces hommes, et j’aurais donné tout au monde pour faire cette belle équipée.
Ce récit est de l’exactitude la plus scrupuleuse, car Fauve! avait rencontré à Rio, l’an dernier, l’illustre
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Burton qui, chargé, deux ans plus tard, de la même mission, lui en avait fait mot pour mot le même récit.
26 octobre. — La brume est venue mettre obstacle à la rapidité de notre route ; nous avons passé toute une journée à nous écarquiller les yeux pour découvrir Lady-Elliot-Island, qui devait déterminer notre position ; car le point estimé était trop incertain avec des courants d’une impétuosité incroyable ; enfin nous l’avons trouvée. Puis hier nous passions le Tropique du Capricorne au lever du soleil ; la boule est tombée : les îles innombrables de corail nous tiennent à l’abri ; des nuées d’oiseaux blancs les annoncent de loin. Nous passons Peak- Island , haute roche percée d’un trou ovale en son milieu, dans la direction N.-O.-S.-E. C’est une retraite des pélicans et des tortues, un point bizarre et invraisemblable. De là nous suivons un long chenal entre la côte du continent et les îles désertes K. 11, 12, 13 et M., aussi sauvages quç leurs noms sont peu pittoresques, et nous voici dans la rade de Bowen. Le Hero a cela d’excellent qu’on l’arrête un peu où l’on veut : un temps superbe , une baie riante qui s’ouvre dans la déchirure de bois de pins, nous tentent, et sautant dans la baleinière, nous allons à terre voir le dernier village de l’Australie orientale.
L’arrivée de notre navire, que nous annonçons par le bruit du canon, est un événement pour une population qui a rarement, dans une année, l’occasion de voir un vapeur. Nous sommes tout étonnés de tomber dans une république allemande : des Prussiens, moins brillants que ceux de Sadoua, tout heureux de la nouvelle des victoires du fusil à aiguille que nous leur apprenons, des Badois que n’agitent plus les émotions de la roulette, construisent leurs hutles de bois dans cette cité tropicale âgée de deux ans, où les points de repère sont une église et sept cabarets; où mille habitants, à peine débarqués, luttent contre les serpents et les Naturels, contre un soleil de feu et des forêts vierges.
Voilà l’Australie comme on se la figure tout entière en Europe : voilà des colons à l’oeuvre, des immigrants pauvres sous la tente ! Voilà bien les malheureux de nos pays venus s’exiler sur ces terres lointaines, pour trouver leur pain! C’est la misère et le désespoir qui les ont fait partir, et les voilà dans leur premieç étonnement de se trouver isolés sur un sol où tout est nouveau pour eux ; là, le colon n’a rien à espérer, sinon de son énergie, et il doit tout tenter, pour tout créer. Un brave paysan prussien, qui pleurait de joie en nous entendant parler sa langue, clôturait le champ voisin de sa cabane, et ne quittait pas de l’œil un maigre troupeau de quarante brebis ; nous lui disions que nous
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avions vu, dans le Sud, des soixante mille moutons errant sans barrières. Alors, donnant un plus violent coup de hache dans le bambou qu’il abattait : « Avant de mourir, nous répondit-il, je puis donc espérer de contempler heureuse et prospère toute cette petite troupe d’enfants ! Les premiers sont nés en ma chère Allemagne; celui-ci en mer, presque dans les glaces; celui-là, sous le Tropique ! Ils sont pâles et en guenilles ! Je gagnerai pour eux un « run » florissant, avec des milliers de bœufs ou de moutons ; ils deviendront riches et heureux : Oh ! Gott sei dank » . Pour prendre courage, qu’ils imitent leurs prédécesseurs en Victoria et dans la Nouvelle-Galles du Sud, leurs contemporains dans la Nouvelle- Zélande!
Nous avons parcouru la campagne qui entoure le «seulement» : des serpents qui fuient dans les herbes, des groupes lointains de Naturels qui nous évitent toujours, mais qui ne manquent jamais de leurs dards les troupeaux du voisinage, voilà ce que nous avons Vu ; il fait bon d’être armé. Tout Bowen est en émoi, parce que deux naufragés ont été pris sur une grève non éloignée, et, quand on est arrivé pour les secourir, la tribu était déjà en train de les manger à belles dents.
Nous sommes sous les Tropiques, c’est dire que les moustiques les plus tenaces et les plus cuisants nous affolent, en même temps qu’une soif affreuse nous
ferait donner une année d’existence pour un verre d’eau fraîche. Je comprends maintenant, après notre excursion dans les lianes, que les excellents habitants de Bowen consomment pour 250,000 fr. de boisson par an !
Vous croirez que c’est une illusion, mais j’ai positivement senti la choucroute, et entendu une délicieuse symphonie à Bowen. Chaque peuple emporte toujours avec soi les traits distinctifs de sa vie matérielle et de sa vie morale. Les Allemands émigrent généralement mariés et sans esprit de retour, traînant avec eux toute une escouade d’enfants qu’ils arrachent à la mendicité et aux douleurs de la misère ; la politique les occupe peu, et, dès que leur colonie prospère, ils fondent un orphéon à gros instruments de cuivre, et cette institution suffit à leur bonheur : les échos de la forêt vierge répètent les accents de Beethoven et de Meyerbeer.
Le Français émigre plus souvent après un coup de tête ; il fait, avec une souplesse inouïe, un peu tous les métiers : nous l’avons vu maître de danse, acteur, confiseur, etsurtout pâtissier! Il n’aqu’une idée, faire bien vite fortune, trop vite quelquefois, et revenirsur le boulevard, pour la dépenser joyeusement. Il est tellement attaché au sol, et surtout au pavé natal, il aime tellement sa patrie, qu’il est comme une abeille qui voltige de fleur en fleur, pour prendre à chacune un atome de suc nouveau, et revenir à la
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ruche; il est si léger et si amateur du bourdonnement de Paris !
Mais, pour la race britannique, émigrer c’est créer un « home » nouveau ; sa première fondation est un parlement ; les clochers de ses églises, signes d’une installation durable, s’élèvent rapidement sur le sol que foulaient, un instant auparavant, les races païennes : il y a dans les colons qui débarquent l’étoffe d’un « speaker » , de ministres, de publicistes. Vêtus selon la « fashion » de Londres, ils vivent dans le d comfort o) du « club » et du « cottage » ; la colonie devient vite une prospère et libérale Angleterre...
Quand nous sautons du sable du rivage dans notre baleinière, le Hero n’est plus en vue; le jusant l’a fait déraper de la rade, et un promontoire nous cache ses feux : la nuit est belle et fraîche ; la boule de l’Est nous balance au milieu des flots phosphorescents, agités par les avirons qui laissent retomber chaque fois des gouttelettes de lumière; on respire avec bonheur. Nous ramons tous pour franchir les huit milles (quatorze kilomètres) qui nous séparent encore de notre navire. Pas un souffle, pas un bruit! Notre attention est captivée par les grands feux des Cannibales accourus sur la côte au bruit du canon : une longue lueur rougeâtre dessine la crête des falaises.
28 octobre . — Notre chenal se resserre de plus en plus entre les récifs de coraux et le continent.
A gauche, la cote est brûlée et semble déserte le jour; à droite, un éternel chapelet d’ilots plats et verdoyants se déroule à nos yeux. Quelle formation curieuse et intéressante que celle de toutes ces îles de corail! Les branches de F animal-arbre, prenant naissance au fond de la mer, s’enlacent et se tordent entre elles comme les lianes d’une forêt ; d’un tronc unique s’échappent mille rameaux gonflés de molécules pierreuses et vivantes : cette forêt sous-marine s’élève, elle atteint bientôt de ses branchages multiples la surface des lames; le soleil et l’air les tuent à leur extrémité; les algues marines, qui flottent à fleur d’eau, s’enchevêtrent dans ce sommet mourant d’un arbre vivace , un tissu se trame : c’est un barrage sur lequel s’accumulent les herbes et les bois errants ; un sol moitié sable, moitié terreau, en est formé, et l’île couverte d’arbustes verts semble une large oasis flottante, tout épanouie et reposant sur le tronc d’un seul arbre de pierre. Nos heures s’écoulent sur la passerelle à suivre attentivement tous nos méandres dans ce dédale périlleux : tant que ces îles sont assez visibles pour que nous puissions les relever, la navigation n’est que palpitante et animée par d’habiles manœuvres; mais, avant d’atteindre la forme d’une île, ces massifs de coraux sont cachés; souvent ils s’élèvent jusqu’à un mètre au-dessous de la surface des eaux. Que de dangers !
Nous avons toujours deux hommes sur les barres
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de cacatois pour avoir l’œil ouvert sur les récifs : beaucoup sont marqués sur la carte ; nous devinons les autres à la couleur de la mer qui les recouvre : ils la rendent d’un vert plus clair, mais il faut du « look-out » !
Depuis notre départ de Newcastle, Logan n’a pas un instant quitté la passerelle : il y prend ses repas, et ses yeux inquiets ont une animation fébrile. Vers six heures et demie du soir, nous filions nos onze nœuds, toutes voiles dessus, avec une fraîche brise de Sud-Est, dans le chenal qui borde la longue muraille de coraux entrecoupés; nous devions passer à bâbord des îles Howick. Mais le soleil couchant sur l’horizon d’une mer de marbre la rendait semblable à un miroir qui reflète une lumière éclatante ; il était impossible de fixer le regard à l’avant, et cela nous a donné une petite émotion : l’occasion la plus affreuse de « faire le trou dans l’eau. » Le malheur a voulu que, dans cet éblouissement général, le timonier gouvernent d’un quart trop au Nord. Tout d’un coup la vigie, perchée au haut du grand màt, pousse un cri d’effroi : « Les écueils devant ! « Nous sommes déjà par le travers de l’ile n° 1, et nous apercevons alors, mais à grand’peine encore, deux bancs de corail à fleur d’eau, à quatre cents mètres devant nous ; nous gouvernions droit dessus! Avec notre vitesse et notre élan, en trois minutes de plus le tour aurait été joué; nous aurions frappé avec une
effroyable impétuosité contre le roc^ et notre coque de fer se serait ouverte en deux pour couler à pic. Il est déjà trop tard pour prendre encore notre gauche par un violent coup de barre : nous virons à droite, rasons à quelques métrés le bord du récif, retournons en arrière le long des îles n° 2 et n° 3, et décrivons en un mot un cercle complet qui nous remet enfin dans la bonne voie , à la gauche du groupe Hoivick. Le moment d’angoisse avait duré deux minntes, et la manœuvre entière une demiheure. Comme de juste, quelques capons ont pâli et perdu la tête, au moment où il fallait de l’énergie. Dans ce virement subit, cap pour cap, qui nous a mis la brise sur le nez, le petit hunier s’est cassé comme une allumette, et le reste de la voilure a battu avec fracas contre le gréement; la secousse a été affreuse , mais nous sommes hors d’affaire. Vogue la galère, petit bonhomme vit encore!
Ici la navigation serait trop dangereuse de nuit; à la tombée du jour, nous mouillons abrités par un croissant régulier de récifs qui s’avancent en estacade, comme des aiguilles hautes d’un mètre environ. Nous nous mettons vite à pêcher : un énorme requin vient se prendre à nos lignes; pendant près d’une heure, il se démène sous les sabords de l’arrière, comme une chaloupe vivante à la remorque du navire. Long de seize pieds, rond et plein, vigoureux et féroce, ce diable des mers a l’aspect le plus ef-
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frayant. C’est une chose fort curieuse que de voir nager autour de lui ces petits poissons rayés de blanc et de noir qu’on appelle a les pilotes » ; deux d’entre eux se tiennent contre son immense mâchoire à quatre rangées de dents, et les autres contre sa dorsale : il semble que, véritables « chiens d’aveugle « du monstre, ils ne le quittent jamais et le guident dans toutes ses manœuvres. Singulière association entre le très-grand et le très-petit habitant des mers ! Enfin, après une vigoureuse lutte, nous le hissons à bord par un « cartahu » * il donne d’immenses coups de queue : on l’assomme, on l’ouvre: il a dans le corps trois petits requins. Ces monstrueuses bêtes avalent un poisson comme une pilule, car un des mangés est encore tout vivant, tout frétillant ; nous le mettons dans la grande poêle à frire , en le baptisant du nom de Jonas : c’est exécrable à manger.