‹ AustralieChapitre 16 sur 18 · LES CANNIBALES ET LE DETROIT DE TORRÈS · texte numérisé non relu

LES CANNIBALES ET LE DETROIT DE TORRÈS

Navigation dangereuse. — Débarquement dans une île déserte. — I/oiseau constructeur. — Le poste de sauvetage. — Échanges curieux avec une tribu. — Les restes d’un repas de Cannibales. — Un tueur de Noirs. — Les navires naufragés sur le corail. — Un rocher-boîte aux lettres. — Adieu à l’Australie. — Le feu à bord. — Les chaleurs de la mer d’Arafoura et la nature luxuriante de l’archipel malai.

29 octobre. — Nous doublons le cap Melville, et glissons, comme une salamandre, entre les coraux rouges et blancs. Souvent, à cinq mètres de profondeur, tout près de nous, nous apercevons la forêt aquatique; nous jetons la sonde toutes les trois minutes, un courant de douze milles à l’heure nous emporte. Le cap est curieux, c’est une pyramide de boulets de pierre ronds et brillants, que le jeu de la nature a entassés de la façon la plus extraordinaire; des langues de corail blanc qui ne dépassent la nappe de l’eau que de quelques centimètres, sont couvertes de pélicans et de frégates. Un coup de vent violent s’élève, et nous entendons le roulement sourd et périodique des vagues de l’Océan Pacifique se brisant sur la face orientale de la barrière de

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coraux, longue de quatre cents lieues, qui nous en sépare. Nous trouvons un bon mouillage vers le soir sous le vent d’une des îles Claremont, marquée n° 10 sur la carte ; la nuit est noire et orageuse.

Comme chaque soir, depuis notre départ de Bowen, toutes les crêtes des montagnes du continent sont éclairées par les feux des Cannibales; nous sommes assez près pour distinguer cinq feux sur chaque sommet : c’est un signal qui se propage de promontoire en promontoire vers le Nord. Les côtes que nous laissons derrière nous restent obscures ; l’arrivée du Démon de feu et de^la chair fraîche qu’il porte est ainsi annoncée à toutes les tribus de la côte, dans cette partie où elles ont victorieusement repoussé l’invasion des Blancs. C’est un spectacle qui a je ne sais quoi de farouche et d’imposant; le vent qui gronde attise tous les tourbillons de flammes, et projette dans l’obscurité les lueurs rougeâtres qui se dessinent sur les cimes rocheuses. Un moment, nous distinguons les silhouettes de groupes d’hommes qui apportent des amas d’herbes, dont la flamme, tout à coup plus haute, double et triple la lueur du brasier. Le docteur Haran me dit qu’en sa solitaire station du cap York, quand de loin en loin un voilier apparaît dans les parages de Bowen, les feux des Naturels le lui annoncent en moins de trois nuits, et il y a pourtant plus de trois cent cinquante lieues. C’est leur télégraphe de nuit pour se com-

muniquer l’espoir d’un bon déjeuner! Avec notre hélice, tant que nous ne nous briserons pas contre un roc et que notre machine ne se cassera pas (ce qui est moins facile à éviter), nous ne craignons guère les Anthropophages : nous avons aujourd’hui , par un bon jet de vapeur lancé dans le sifflet, mis en fuite une vingtaine de pirogues qui se dirigeaient sur nous. Mais, si notre machine s’avariait, et si, pris en calme, nous étions entraînés à la dérive par les courants, notre position serait peu enviable. Tout est prévu : nos hommes ont fourbi les haches et les vieux sabres du bord ; les canots de sauvetage sont parés et chacun est muni de huit fusils, d’un baril d’eau-de-vie , de cartes , d’instruments , puis de viande salée, de biscuit et d’eau douce pour dix jours. Logan a désigné ceux qui prendraient place dans sa chaloupe; un second capitaine, que le gouvernement a mis sur le Hero en cas de maladie ou de mort du premier dans une attaque, aurait le commandement de la seconde embarcation ; les deux officiers subalternes du bord dirigeraient les autres.

30 octobre. — Passe des îles du Poivre. — Ici est le « canal providentiel « , passage tout étroit entre deux bancs et des roches, où Cook (1770) eut la chance d’entrer sans talonner, comme par miracle, en venant de la haute mer. Là, à droite et à

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gauche, sont marquées sur la carte ces notes consolantes : récifs du naufrage du Sir Campbell , de l’Aurora, en 1843, du Fergusson > de la Martha-Ridgway ; et à chaque instant a corail déposition incertaine, rocs à un mètre sous l’eau, bancs de sable mouvant» . Nos relèvements, nouveaux à chaque instant, donnent pour nous à cette navigation un intérêt immense, et nos cartes vous montrent tous nos zigzags et toutes nos alertes.

Dès quatre heures nous jetons l’ancre , n’étant pas certains de trouver plus loin un ancrage sûr. Nous sommes sous le vent de File Cairncross. Quoique la mer soit fort agitée, nous prenons un canot pour aller explorer File, qui semble déserte : munis de hautes bottes contre les serpents, de plomb pour les oiseaux, de balles pour les Cannibales, s’il y en a et s’ils nous attaquent, nous abordons en nous jetant au milieu des récifs, avec de l’eau jusqu?à la ceinture. Un vol de peut-être deux milliers de pigeons s’éleva en un instant au-dessus de nos têtes, et ces pauvres bêtes, qui n’avaient jamais été tirées, tournaient en rond, comme dans un manège, à vingt mètres de haut. Nous n’avions que le temps de faire feu et de recharger ; il en tombait des paquets, et, quand nous eûmes chacun vidé notre poire à poudre, quatre-vingts pigeons étaient déjà dans la chaloupe, ce qui fera , à la joie générale , de la viande fraîche pour tout le monde ; nous en avons perdu tout autant dans un fouillis de

broussailles impénétrables. Puis ce fut un grand plaisir de parcourir les anses de cette île déserte, de ramasser des tortues, des coquilles, des éponges, des branches coralines tout entières. Mais la nuit malheureusement nous arrête trop tôt dans nos explorations , et nous regagnons le Hero , non sans difficulté, ruisselants de sueur, chargés de choses curieuses, ravis de notre équipée. En quittant Pile, nous avions voulu mettre le feu aux fourrés obscurs qui la couvrent : quelles belles flammes auraient données tous ces arbres morts amoncelés, toutes ces lianes et ces herbes sèches ! Des serpents, des lézards sauvages qui nous avaient fuis , en seraient sortis et se seraient jetés à la mer; mais nous avons pensé à temps que la bourrasque aurait sûrement porté toutes les flammèches sur notre navire, et c’eût été vraiment faire la part trop belle aux Anthropophages qui nous surveillent sur la rive opposée, que de tomber entre leurs mains comme des alouettes toutes rôties.

Il est vrai aussi que le feu aurait détruit les plus minutieuses constructions qu’on puisse voir, le palais d’un oiseau. Les naturalistes de l’Australie nous avaient beaucoup parlé du « bower-bird » (oiseau constructeur) : aujourd’hui nous avons vu un village bâti par ce volatile étrange. Figurez-vous que chaque maison est un talus de trois à quatre pieds de haut : de la glaise piétinée, unie et rebattue, forme le par-

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quet; des brins de branches de corail ou de pin sont les poutres qui soutiennent des voûtes régulières, de longues herbes sèches font le toit. C’est exactement, sur la surface du sol, ce que le castor construit sous terre ; on voit que l’oiseau a apporté brin à brin avec son bec tous les matériaux de sa demeure. Elle est si solide qu’il nous fallut de vrais efforts pour la mettre à découvert : ces . voûtes sont des corridors qui mènent à des chambres carrées : il y en a cinq ou six par nid avec de petits labyrinthes, un étage supérieur, et je dirai presque des boudoirs. La patte de l’oiseau avait laissé son empreinte seulement en deux ou trois points d’un escalier en pente douce. Voilà ce que j’ai vu dans un ensemble de perfection et d’architecture qui a fait mon admiration. Je ne puis affirmer que ce qui a frappé mes yeux et ce que j’ai démoli de mes mains; voici maintenant ce que nous avaient raconté les savants : il paraît que cet oiseau enfouit ses œufs dans un talus de sable de quatre à cinq pieds de haut, et c’est la chaleur du soleil qui se charge de les faire éclore. (Nous avons aussi trouvé un de ces nids avec des traces de pieds grands et petits : évidemment cette famille d’architectes avait déjà déménagé.) Mais le plus curieux, c’est qu’après avoir passé de longs mois à construire son palais , le « bower-bird » invite, dit-on, tous ses semblables à l’ouverture de ses salons et donne un bal! Ce récit, je l’avoue,

m’avait beaucoup amusé, comme un joli conte de fée ; maintenant que j’ai exploré les bâtisses charmantes de l’oiseau australien, ce joujou d’enfant, ce travail étonnant, il me semble que je vois un quadrille de « bower-birds » , et en tout cas des couples fort heureux dans de champêtres cabinets particuliers.

31 octobre. — A cinq heures du matin, nous levons l’ancre et nous continuons notre course rapide le long des côtes. Nous doublons le cap Têtede-tortue, et à neuf heures nous entrons, comme dans une rivière, dans le détroit de moins d’un kilomètre de large, qui sépare l’ile d’Albany de la pointe septentrionale du continent australien : la côte de sable est haute, sauvage et sombre, couverte de bois de sapins ; nous tirons le canon pour annoncer notre arrivée au poste naval du cap York. Après trois heures d’une véritable navigation d’eau douce dans cette gorge encaissée , nous jetons l’ancre; quatre baraques de planches se montrent sur la grève au milieu du bois ; nous débarquons. Le « commander » Simpson et quelques soldats des Royal-Marines , amaigris et pâles, nous reçoivent avec un bonheur indicible. Pauvres gens et dignes esclaves du devoir! ils sont là, perdus au milieu des bois et des Cannibales, à trois cent cinquante lieues du premier village de Blancs. Le gouvernement les a envoyés, il y a deux ans seulement, pour planter le

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pavillon britannique sur cette côte, pour prendre possession de ce poste très-important au point de vue militaire, puisqu’il commande le détroit de Torrès et ferme le long chenal des coraux jusqu’à Bowen, et enfin pour porter secours aux navires qui franchissent, en ce point, la passe entre l’Océan Indien et l’Océan Pacifique, et qui, cinq fois sur dix, nous dit le « commander « , y font naufrage.

Il y a là treize Royal-Marines : de vingt, voilà ce qui reste ! Sept ont été tués et mangés par les Noirs ;

huit mois se sont passés depuis qu’ils ont reçu leurs

derniers vivres, et les dernières nouvelles d’Australie et d’Europe : huit mois , sans voir un homme blanc ! Le Hero leur apporte trois caisses de journaux et une soixantaine de tonneaux de vivres ; en voilà pour un an.

C’est là que le docteur Haran descendit pour reprendre son poste d’exil, « plus effrayant, murmurait-il , que les colonnades de crânes humains des palais de Dahomey. « Nous montons à sa cabane, située au sommet d’un roc ferrugineux, une guérite de faction sur deux Océans, et il nous donne les photographies, faites par lui, de quelques prisonniers et prisonnières qu’ils ont gardés une fois d’une tribu d’Anthropophages. « Il y a une tribu qui n’est pas loin dans les bois, nous disent quelques soldats ; si vous y. allez à cinq ou six, et bien armés, vous pourrez les voir; mais tenez-vous bien serrés et ne cra-

gnez rien. Si vous vous isolez les uns des autres, vous êtes perdus. « C’était mettre le feu aux poudres. Nous partons vite, les poches pleines de clous, de tabac, de verroterie, et nous nous enfonçons, le Prince et moi, avec Haran et le docteur Cannon, dans la forêt vierge. Nous suivons d’abord une sorte de sentier de bête fauve au milieu de lianes épaisses, dans un fourré de plantes entrelacées, et sous un ciel de feu. Nos compagnons poussent à différents intervalles le cri de « Coo-hoo-hoo-e « , qui est le cri de ralliement des Nègres dans toute l’Australie. Une jeune fille de quinze ans, noire comme de l’encre, sort du fourré : c’est une captive, la «jardinière » du poste. Elle montre ses grandes dents blanches et vocifère un charabia indescriptible, qu’elle accompagne du dandinement et du rire éternels de la race noire. Quant à son costume,

Ce que c’était, je pourrais vous le dire,

Mais je me tais par respect pour les mœurs.

c’était, en tout et pour tout, un petit panier d’osier contenant des fruits et passé en sautoir, un petit bracelet d’herbes tressées au bras droit, et une petite plume de cacatois fichée dans les cheveux. Rien ne semble l’embarrasser, et, trottinant lestement, elle prend les devants, et se faufile avec une souplesse inouïe à travers les hautes herbes et les lianes. Après une demi-heure de marche, nous apercevons sous

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bois des brasiers fumants ; nous sommes au camp de la tribu. Quelle n’est pas notre surprise de n’y trouver personne ! Quelques braises , des graines rouges et des haricots larges d’un pouce (les nardous), voilà les seules traces qui restent. La vérité est que la troupe, ayant entendu le canon ce matin, a cru que nous venions l’attaquer. L’ingénue qui nous sert de guide, nous montre du doigt un bras de mer au fond du ravin et un groupe de palétuviers, ces arbres touffus qui poussent au bord de la mer, et dont les innombrables racines rebondissantes forment comme une voûte, à une hauteur d’homme au-dessus de l’eau d’un côté, et du sol de l’autre. C’est là qu’est cachée la tribu ; nous envoyons la jeune fille vers les Noirs pour leur porter des paroles de conciliation, et nous arrivons à leur second campement où ils nous attendent, groupés ensemble et immobiles. Les voilà, les voilà! complètement nus, tout noirs et fétides. Il y en a qui sont assez indécents pour n’avoir pas de bracelet au bras droit! J’ai compté environ soixante hommes, trente enfants et dix femmes : les premiers nous entourent dès qu’ils voient nos gestes d’amitié, et nos revolvers non plus à la main, mais dans nos ceintures. Ils nous serrent de près, tâtent nos étoffes, nous tapent sur le ventre, nous débitent un flot de paroles avec une volubilité étonnante. Ils avaient en partie déposé leurs armes et se montrèrent bons enfants, en

, voyant les cadeaux que nous leur préparions ; mais leur odeur était celle d’un abattoir en été. Pendant ce temps, ces dames également vêtues d’un rayon de soleil, portant leurs enfants sur le dos, se tiennent un peu en arrière dans une pudique réserve. Nous nous empressons de leur présenter nos devoirs : c’est évidemment la femme du chef qui porte nouée aux reins une ceinture large d’un pouce , en herbes rouges; les autres n’ont que des bracelets et des colliers quelles nous montrent avec une grâce d’orang-outang. Mais en voici une vieille, à la peau sèche et pendante, une vieille noire à cheveux de neige : elle porte au cou un collier de cinq os humains qui semblent avoir passé au feu. Haran appela la jardinière, pour demander, en patois de mangeur d’hommes, ce que c’était que cette relique : « La main de ma mère « , fut la réponse. — On la connaît, la croix de ma mère !... Mais la jeune fille dit à Haran que, selon elle, c’étaient des ossements d’homme blanc. J’avais aussi, dès le premier moment, pensé à ce reste d’une fricassée humaine, et j’avoue que, dévoré de curiosité, j’ai voulu obtenir à tout prix de la vieille ce collier fantastique : je lui ai offert trente, quarante, soixante clous, cinq verres de montre, ma veste et même un couteau anglais à dix-huit pièces, qui avait toujours été mon fidèle compagnon et auquel je tenais beaucoup ; aucune de mes bassesses n’a pu la vaincre, rien ne l’a ten-

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tée. Je me rapproche alors de ses compagnes, et les échanges commencent : elles nous entourent, nous serrent, nous tapotent et nous infectent. Nous voulons avoir leurs piques, leurs lances empoisonnées, ornées d’arêtes de poisson , leurs colliers et leurs bracelets; mais les farceuses, qui ricanent à cœur joie, veulent quelque chose en échange, et ne lâchent d’une main que lorsque nous leur donnons dans l’autre.

C’est d’abord tout notre tabac que nous leur distribuons, et vite tous le fument dans une pipe de bambou longue d’un mètre. Nous avons déjà un faisceau de plus de trente armes, plus baroques les unes que les autres ; mais nos provisions d’échange sont épuisées, et les plus beaux casse-têtes en ébène ne sont pas encore en notre pouvoir. J’avais par bonheur mis le matin certaine cravate de soie voyante qui datait du dernier Derby anglais ; je l’ôte pour faire ma cour à ces dames qui semblent en raffoler : le casse-tête de la femme du chef et sa ceinture qu’elle me laisse dénouer, en sont ]ê prix. Elle s’habille alors dans ma cravate et se promène toute frère. Elle a quatre filles vêtues d’une plume dans les cheveux et armées du « boomerang » : mon faux-col, mon mouchoir et les feuilles de mon carnet de poche me gagnent tout leur équipement. Nous nous tordions de rire en les voyant se pavaner, celle-ci avec un faux-col blanc sur sa peau noire,

celle-là avec un morceau de papier en médaillon suspendu à une herbe tressée ! Bientôt je n’eus plus rien dans les mains, rien dans les poches; une idée lumineuse me vint : en coupant tous les boutons de ma veste, de mon gilet et de tous mes vêtements , je fis une rafle générale des costumes complets de vingt-deux demoiselles de la tribu, et le tout tenait dans ma poche ! Un bouton de chemise valait autant qu’un louis, pour ces grands enfants des forêts vierges.

Nous les avons vus allumer leur feu avec des bâtonnets, je n’en reviens pas encore. Un vieux Noir prit deux bâtons de bois blanc à reflets verdâtres ; il rabota la surface de l’un avec une pierre aiguisée, nouée solidement au bout d’un manche, ce qui faisait une hache; puis il tailla l’autre en pointe. Appuyant le premier contre un arbre d’un côté et contre sa poitrine de l’autre, il fit pirouetter la pointe du second sur le bois poli, et pirouetter si vite, qu’elle y entra comme une vrille : dans le petit trou ainsi formé, la rapidité du frottement engendra une légère fumée ; une teinte noire de combustion s’y dessina, comme lorsqu’on met un fer rouge sur une planche, et l’incandescence se propagea sous l’action de cette vrille grossière, ce briquet donné par la nature.

Puis un oiseau vint à passer et s’arrêta sur une branche. Un des Noirs prit un des « boomerangs »

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qu’il nous avait déjà donnés et le lança. C’est une arme incroyable : sorte de latte en bois de fer, épaisse au centre d’environ un centimètre, courbée naturellement en cintre comme un arc qui serait tendu, et effilée en lame de couteau sur son bord extérieur et convexe , le ce boomerang » n’a guère plus de deux pieds de long. Notre homme le lançahorizontalement, comme une pierre qu’on veut faire ricocher sur l’eau, dans la direction de la petite broussaille sur laquelle l’oiseau était perché. La bête s’envola trop tôt : quand l’arme, pivotant sur elle-même et volant comme un dard, arriva au point visé, l’oiseau n’y était plus ; mais ce qui est fort curieux, c’est que le « boomerang » , ne dépassant ce point que de quelques mètres, continua son mouvement giratoire en décrivant une courbe fort haute en l’air, et revint, par une parabole, tomber presque à nos pieds. C’est le cerceau auquel on imprime un mouvement rétrograde et qui revient dès qu’il touche terre, pensai-je au premier moment. Mais non, il y a quelque secret qui tient à la fois du tour de force et du tour d’adresse, dans le mouvement de première impulsion; car le « boomerang » est revenu en l’air, et sans avoir rien touché. Quelques minutes après, un grand martin-pêcheur bleu vint à passer ; l’arme l’atteignit et tomba à terre en s’enguirlandant dans l’oiseau mourant, comme un épervier avec une perdrix qu’il a prise au vol.

Mais nos premiers sourires au moment où le Nègre avait manqué l’oiseau, et l’accaparement que nous avions fait successivement d’une grande partie de leurs armes, avaient déjà fait froncer quelques sourcils de ces faces tout à l’heure si riantes. Plusieurs dards écarlate avaient été repris au pied d’un arbre : l’œil du docteur Haran s’assombrissait ; nous nous comprîmes. Nous fîmes très-bruyamment des oh ! oh ! ah! ah! d’adieu à la tribu, en la laissant vêtue de nos cols, cravates et boutons, mais désirant n’y pas laisser notre peau. Nous nous quittâmes avec cette expansion de gestes amicaux et de sourires affables de gens qui sont extrêmement pressés et enchantés de se séparer! Et, en partant d’un air crâne , nous avions soin de nous retourner , moins pour leur faire par signaux nos derniers adieux, que pour veiller à la sûreté de notre retraite.

Notre jardinière, évitant les épines, dandinant ses hanches, dessinant sur son corps d’ébène les moindres inflexions de ses mouvements, ouvre la marche en piqueur. Pendant une demi-lieue environ, nous cheminons sous bois, et nous arrivons enfin au bord de la mer. Une pirogue montée par six Noirs se prépare à aborder; mais dès que nous sommes en vue, elle repart à toute vitesse. C’est l’écorce d’un gros arbre à gomme dont on a retiré le tronc, et qu’on a nouée aux deux extrémités. Rien de léger comme ces embarcations; un coup de pagaye les fait filer

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gracieusement : semblables à des canards qui étendraient les ailes pour se mieux soutenir sur l’eau, elles ont, à deux mètres environ de chaque bord, des leviers en écorce qui les appuient et qui , nacelles conjuguées, les rendent stables sur la lame. Toute une flotille de Cannibales apparaît soudain et nous observe à distance respectueuse, mais en hostilité très-apparente. Ce sont de ces cas où il faut ouvrir l’œil et former un groupe compacte.

Nous voici bientôt de retour à la cabane du « commander 5) Simpson; nos mains sont tout infectées du contact des Naturels et de leurs armes encrassées ; nos vêtements quelque peu en désordre , grâce à toutes les attaches dont nous les avons privés en faveur des Noirs, et aussi à cause d’une chaleur à mourir sur place, donnent à notre bande un assez triste aspect. Les rafraîchissements de madame Simpson furent d’autant plus précieux et fêtés. Pensez-y, le « commander » a amené sa femme dans son exil militaire : c’est une blonde Anglaise, servie par une Ecossaise; ce sont les seules blanches de la colonie. Cette dernière nous donna la comédie : quelques Noirs tout nus qui nous avaient suivis, l’ont aperçue cueillant des légumes à deux cents pas de la cabane, et lui ont couru sus avec un élan indescriptible ; elle, de prendre la fuite, les jambes à son cou, sans avoir même le temps de s’écrier : « Shocking! »

La maîtresse du logis nous raconte sa vie tantôt

paisible, tantôt pleine d’émotions : elle est encore tout impressionnée du sauvetage de trente-sept naufragés de la Louisiana dans le détroit de Torrès. Nous tombâmes unanimement d’accord pour déclarer que si tous ces Noirs étaient les descendants de Cliam, ce fils de Noé devait être épouvantablement laid! Ce qui m’a frappé encore plus que la peau de crocodile, la face de singe et l’aspect repoussant de ces êtres humains qui sont nos frères, c’est qu’ils vivent plus sauvages que les bêtes féroces* Le lion a sa tanière et le tigre son antre : ces Cannibales n’avaient même pas une hutte en feuilles d’arbre ; et pourtant il y a ici des arbres dont huit ou dix feuilles suffiraient pour faire un abri ! Non, sous un climat brûlant , ils dorment un jour au pied d’un arbre, à l’ombre d’une grande herbe un autre jour ; ils reposent nus sur la terre nue, n’ayant d’autre signe de domicile, que le feu qu’ils allument çà et là dans la forêt vierge pour rôtir le nardou, cette plante dont vécut King, le compagnon de Burke, le nardou destiné à assaisonner le fricot humain que leur donnera le premier naufrage, et où ils pourront lutter cinq cents contre un homme désarmé !

Au moment où nous nous mettons dans l’eau jusqu’aux épaules pour rejoindre notre canot, qu’un récif de corail tient à Vingt mètres du rivage , voilà un cheval qui arrive au galop : son cavalier est uli gaillard de vingt-quatre ans, une des figures les plus

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énergiques que j’aie jamais aperçues, voire même une figure de beau brigand comme on en rêve. On nous avait beaucoup parlé de lui : il vient abord, où son costume , chemise de flanelle ouverte , grande cape de toile blanche , ceinturon avec cartouches et pistolets, fait, avec sa figure martiale, un véritable événement. — J.,., un gaillard aventureux, une imagination vive, un cœur de fer : c’est le héros du cap York. Il y a quatre ans, il est parti de Rockampton (entre Brisbane et Bowen) avec trois serviteurs blancs, et, suivant sa boussole dans ces terres inconnues, il a mené devant lui trois cents vaches et cent chevaux, pour fonder un « run » dans le Nord et prendre pour lui seul possession de la presqu’île tout * entière du cap York. Pendant neuf mois cet homme énergique a marché, sans savoir s’il aurait de l’eau à boire le lendemain, au milieu de Cannibales qui l’attaquaient la nuit et qui lançaient leurs flèches sur ses troupeaux. Il a ainsi franchi quatre cent cinquante lieues : il est arrivé au cap York, après avoir le premier exploré toute cette partie de l’Australie septentrionale : il a bâti sa hutte et gardé ses troupeaux. Deux cents vaches et trente chevaux seulement avaient pu parvenir jusque-là : il compte déjà sept cents têtes de bétail en tout, et il espère que son «run «prospérera; car désormais le poste militaire est là pour prêter main-forte à l’aventureux « squatter» . Ilne se passe pas de mois qu’il ne soit attaqué

et que les dards des sauvages ne viennent percer ses bœufs; mais il tient bon, il tue ces pauvres Noirs comme des chiens; et il nous montre sa carabine favorite sur laquelle il a fait trente-huit entailles : « Les deux armes que j’ai encore dans ma butte ont, Tune douze, et l’autre quinze marques semblables « , nous dit-il, et chaque entaille veut dire mort d’homme : le jour comme la nuit il est au guet! Voilà l’homme d’une trempe de fer, l’explorateur hardi, le brigand impitoyable et le fou de vingt-quatre ans qui a dîné à midi à la table du bord avant notre départ. Son regard fait frémir, ses actes font horreur, et pourtant il y a dans sa conversation quelque chose d’extraordinaire et de fascinant. Quand il nous a quittés pour retourner à terre, j’étais profondément impressionné. Le poste militaire sauve les naufragés et ne tue les Cannibales que lorsqu’ils l’attaquent; mais évidemment cet homme veut balayer des peuplades noires la presqu’île qu’il a envahie : il les tue à petit feu : « Ça roule comme un lapin, c’est un delightful sport! « nous disait-il. Il y a loin de là à la légitime défense , et quand on a tué soixante-cinq êtres humains à vingt-quatre ans, on est plus bas qu’un Cannibale. Quand on le veut fermement, nous nous en sommes convaincus par nous-mêmes , on réussit bien souvent à éviter le conflit : mais, pour moi, rien ne ressemble moins au courage que la cruauté. Cet homme , qui enlève

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non-seulement le sol , mais la vie aux Nègres par passion de sport, fait tache en Australie. Toutefois, il est consolant de dire qu’il est seul de son espèce, et qu’il fait un singulier contraste avec les « Comités de secours pour les Aborigènes » , qui donnent 300,000 francs à Melbourne, 500,000 à Sydney, avec les «squatters» paternels, évangélisant et voulant tirer de leur misère les Nègres qui les entourent.

A une heure et demie de l’après-midi, après huit heures que je n’oublierai jamais de ma vie, nous levions l’ancre, et la fumée noire de notre tuyau, en s’étendant au loin sur ces haies inexplorées, mettait en fuite des centaines de pirogues qui, aussitôt que nous étions passés, revenaient à notre suite et faisaient le guet. Nous entrions dans la dernière, mais plus difficile partie de notre navigation entre les coraux : le détroit même de Torrès. Il a 30 milles de large , et plus de 900 écueils des plus traîtres y sont disséminés. Au-dessus du continent proprement dit, il y a un premier groupe d’une vingtaine de grandes îles entourées de ceintures cachées et d’estacades coralines qui briseraient net le navire , s’il les touchait. Plus haut est un groupe de six récifs longs d’une dizaine de milles et larges de deux ou trois, échelonnés comme par gradins les uns audessus des autres, séparés entre eux par deux cents mètres seulement en quelques points : ces récifs atteignent à peine la surface de l’eau à marée haute ;

puis viennent les barrières impénétrables des bancs de Mulgrave, de Jervis, et trente-six milles de coraux jusqu’à la Nouvelle-Guinée. Voilà où il nous faut trouver un passage. Si le malheur avait voulu qu’il y eût aujourd’hui brume dans ces parages , nous aurions coulé en une heure ; car nous ne nous maintenons dans les canaux étroits , bordés de récifs tout proches, souvent invisibles, que par des relèvements continuels avec les petites roches hautes de deux mètres seulement; quoique éloignées , nos yeux les découvent. Notre plan est toujours de gouverner, d’après la carte, droit sur un écueil, jusqu’à ce que nous le voyions; alors, sûrs de notre position, nous mettons le cap sur un autre.

Au moment où nous sommes par le travers des roches « Mardi » , nous voyons un trois-mâts échoué : d’après les récits du poste militaire, ce doit être la Louisiana. Plus loin, par le travers de l’île « Mercredi 5) , voilà deux mâtures qui s’élèvent au-dessus de l’eau, à partir des hunes : les navires ont coulé l’un dans les récifs « Torrès-Sud » , l’autre dans le récif « Nord-Ouest « . Un de ces deux navires est le Saphyr , qui, en temps de calme, fut pris par un courant rapide : dix-huit hommes sur vingt-neuf ont été tués et mangés! C’est aussi dans ces parages, me disait Fauvel, que V Astrolabe et la Z élée furent portés par un ras de marée sur des sables : pen-

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dant huit jours, la mer, qui s’était soudainement retirée, les y laissa à sec; puis, un beau matin, les vagues revinrent les prendre. Pour nous, le jour qui va bientôt finir nous presse : nous prenons le chenal de moins d’un mille de large qui est entre File Hammond et le récif Nord-Ouest; nous passons à cent mètres de la roche Hammond, une vraie borne de village ; nous côtoyons les dentelures du corail à notre droite, où la lame brise un peu; nous pointons droit sur les « Ipili « , sept aiguilles de corail de la hauteur d’un homme, sur lesquelles porte un courant de foudre ; et nous gagnons la dernière île de ce dédale de dents, de pointes, de bancs et de récifs, « Booby-Island » ! En cinq heures , durant lesquelles une seule minute d’hésitation nous eût perdus, le détroit est franchi, et Logan épuisé, fiévreux autant qu’il était calme à l’heure du danger, est tellement heureux de son passage, qu’il ne veut pas s’arrêter à Booby, sur laquelle le soleil couchant étend la teinte rosée de ses derniers rayons.

Cette île est un roc de dix mètres de hauteur, sur lequel viennent nicher des milliers d’oiseaux de mer. A notre approche, leurs vols forment comme un nuage qui tourbillonne au-dessus d’elle : tout le plateau du sommet est de la blancheur du cygne d’Europe, tandis que des cavernes, aussi noires que le cygne d’Australie , se dessinent à sa base : de génération en génération , les oiseaux ont laissé là

une couche épaisse des traces séculaires de leur séjour.

Là, il y a une boîte aux lettres , comme au détroit de Magellan : les navires qui passent y déposent leurs paquets , et prennent ceux qui sont adressés à l’hémisphère vers lequel ils naviguent. C’est le bureau de poste fondé sur la confiance publique entre le Pacifique et l’Océan Indien : nous voyons la caverne où la boîte est creusée; elle contient aussi des vivres, des vêtements, des planches pour les naufragés.

Sur ce rocher, aucun être ne respire : bien des navires y ont laissé de leurs nouvelles avant de sombrer dans cette fourmilière d’écueils.

Le globe de pourpre du soleil disparaît, et les derniers feux des Cannibales éclairent pour nous les dernières silhouettes du continent australien!

Nous avions aperçu pour la première fois, il y a trois mois et demi, les côtes méridionales de cette terre sous la lumière électrique d’un phare perfectionné et sous la lueur du gaz d’une ville européenne. Après avoir vu l’Australie dans ses villes et ses prairies , dans sa politique et dans son commerce, dans ses salons et dans ses Cannibales, nous la quittons en un point septentrional où la race des Anthropophages allume des feux sinistres avant de mourir! C’est un monde de contrastes qui bouleverse les idées des peuples anciens. Une seule chose

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n’y change pas, — c’est le colosse anglais dans toute sa richesse et dans toute sa puissance !

L’Angleterre avait perdu l’Amérique : elle est venue créer l’Australie. Ici j’ai retrouvé partout le nom de Collins : il avait pris part à la bataille de Bunkers’-Hill, qui avait été le signal de l’extinction de la puissance anglaise dans le nouveau monde; il fut donné à ce même homme, quand le Gouverneur Philipp débarqua à Port-Jackson, de proclamer par les paroles sacramentelles la domination de la Grande-Bretagne sur cet immense continent. N’estce pas un grand exemple? — Là, les fondateurs furent des puritains, fuyant la métropole par honnêteté politique et religieuse, s’inspirant de la Bible pour former une société : — ici ce furent des « convicts» expulsés pour leurs vices et brûlant leur première église pour n’y pas être conduits de force. — Mais ici la tache du convictisme n’a duré qu’un moment et a été hors la loi : — là, la tache légale de l’esclavage, en proportions effrayantes, a été de plusieurs siècles. — Jadis, en Amérique, le fait d’une opposition politique dans l’administration de la colonie, étant puni, sous la domination anglaise, comme un crime de haute trahison par une vice-royauté despotique, a fait perdre ces belles possessions à l’Angleterre; — en Australie, au contraire, en les engageant à se former en fédération , en relâchant le lien qui les retient à elle, en leur donnant auto-

nomie et liberté , la reine Victoria s’est attaché ces « Etats coloniaux » d’autant plus fermement qu’elle a favorisé davantage leur essor.

En Français toujours séduit par l’histoire de la guerre de l’Indépendance, j’avais pensé qu’en abordant à Melbourne, je trouverais bien vite des symptômes tendant à l’émancipation d’une nouvelle Amérique : au lieu de cela, je pars avec la conviction que l’Australie, à laquelle la métropole n’impose pas une seule charge, mais seulement des bienfaits, et offre une source inépuisable et un débouché constant pour alimenter son commerce, restera anglaise avec l’Union-Jack pour pavillon , comme une fille majeure de la mère patrie, fière d’avoir ses mœurs, ses institutions, sa responsabilité. — La première tente y a été posée il y a soixante-dix-sept ans : pour la vie d’une nation, ce sont les années de l’enfance. On vient à peine de tirer au cordeau les lignes droites d’une configuration de marqueterie gigantesque , qui déterminent les juridictions de six Parlements politiques , dont trois ont moins de quinze ans. Et pourtant, voici déjà que ces colonies nous donnent le spectacle de quinze cent mille Anglo-Saxons faisant un commerce annuel d 'un milliard et demi, possédant trente-six millions de têtes de bétail qui peuvent être centuplées dans les espaces de prairies encore libres, ayant déjà extrait environ cinq milliards d’or de ce sol dont les gise-

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ments en contiennent encore, suivant l’expertise, six cent soixante-quatre.

A peine née, l’Australie prend sa part toute grande sous le soleil et commence son existence , forte de tout un ensemble d’institutions, de sciences, de machines, de progrès matériels et moraux qu’elle applique à tout ce qui naît en elle sans les entraves d’un passé , tandis que bien des peuples de l’hémisphère nord semblent avoir seulement atteint, à la fin de leur longue course, le point d’où elle part, et avoir recueilli à grand’peine une laborieuse moisson , dont elle fait sa semence première ! Au progrès prodigieux de ses mines, de ses troupeaux, de ses villes, de ses chemins de fer, il n’est qu’une chose qui mettrait un arrêt : ce serait précisément sa rupture avec la mère patrie.

Je ne vois qu’un seul cas où ce triste événement puisse se réaliser, non par une succession de refroidissements politiques, mais du jour au lendemain : c’est celui d’une guerre européenne. Ce jour-là, les colonies australiennes, que la métropole ne saurait tenter de défendre, n’auront, pour empêcher les flottes ennemies de venir bombarder des villes florissantes, piller leurs trésors et ruiner les habitants, qu’à se déclarer indépendantes et à arborer un pavillon neutre. Car, avant toute chose, il faut qu’elles conservent le précieux apanage de la liberté, qui fait couler rapidement le sang dans leurs veines,

entretient leur esprit d’aventure, de hardiesse et d’énergie, qui enfin, en formant un faisceau d’une richesse génératrice inouïe, destinée à faire équilibre aux produits stationnaires de l’ancien monde, montre la prospérité immense d’une colonie libérale opposée à la stagnation pénible des gouvernements de dictateurs.

Je n’ai pu quitter ce grand pays sans vous faire part de cette impression générale que chaque point nouveau visité par nous arrêtait ou corroborait en moi; comme les crêtes des côtes australiennes tout à l’heure, tout s’efface vite sur l’horizon, et bien des pays doivent se confondre dans notre sillage autour du monde; mais oublier la prospérité et les charmes de l’Australie.... jamais!

7 novembre 1866. — Depuis huit jours nous voguons sur les flots paisibles et étouffés de la mer d’Arafoura : plus de coraux ni de récifs, une grande houle du Sud nous berce langoureusement sur une mer d’un beau bleu; nos petits amis les poissons volants viennent, par nuées, croiser leur vol et leurs chutes ; des bandes d’oiseaux blancs ne s’effrayent pas de notre passage, et restent flottants sur la surface des eaux, paraissant et disparaissant tour à tour avec les vagues qui les portent. Puis nous fendons, par notre avant, de longs bancs de frai de poisson, de plus d’un pied d’épaisseur, sorte de glu

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huileuse et jaunâtre qui modère le mouvement de la houle sur toute l’étendue qu’elle couvre; plus loin, des courants opposés se choquent les uns contre les autres , et se révèlent en plein calme par une écume bouillonnante, au point de faire croire à des récifs. Voilà les mille incidents qui font diversion au repos que nous goûtons sur la dunette. Fauvel, qui a navigué vingt-cinq ans, porte en lui cette instruction pleine de charmes des officiers de marine; il est si heureux à la mer que tout le monde devient heureux avec lui : aussi le temps passe-t-il vite.

Nous avons vu de près la nature montagneuse et verdoyante de Timor, où les Hollandais et les Portugais luttent encore contre les Sauvages; les îlots de Rotti, de Samba, célèbres par leurs «ponies» grands comme des chiens de Terre-Neuve; les bois touffus de Sornbav a, et enfin le beau pic de Bali, haut de plus de 12,000 pieds, plus escarpé que celui de Ténériffe, et commandant majestueusement par sa crête volcanique la passe étroite de Lombock. C’est par elle que nous entrons dans la mer de Java, en forçant la longue chaîne d’iles tourmentées qui relie à l’Asie le continent australien.

La chaleur s’est concentrée d’une façon déplorable dans notre étuve de fer : la température varie sur le pont, à l’ombre, de trente-huit à quarante degrés, sans abaissement bien sensible pendant la nuit, et dans les cabines la machine donne une dou-

zaine de degrés de plus! Aussi je n’y couche plus; je dors sur le pont à la belle étoile, quoiqu’on y soit bien exposé aux ophthalmies. A quatre heures du matin, pendant que les matelots font la toilette du bord, nous nous laissons arroser de trente ou quarante seaux d’eau : c’est la seule heure où l’on jouisse de toutes ses facultés.

Pour mettre le comble aux charmes de cette rôtissoire, un nouvel incident s’est produit deux fois : à la première, je me réveille en sursaut; un matelot s’était pris en courant les pieds dans mes bras, et avait roulé sur moi avec deux seaux pleins d’eau ; il allait au feu qui s’était déclaré à l’arrière du navire. Ça flambait à faire peur, comme si on avait répandu un baril d’esprit de vin sur le pont. Un peu de confusion d’abord..., puis tout fut éteint en une demiheure, mais c’a été une demi -heure désagréable, car la flamme courait sous le vent et gagnait vite.

10 novembre — Depuis deux jours nous naviguons à toute vapeur le long des côtes de Java. M. Van Delden nous y promet des réceptions d’un luxe asiatique chez les princes indigènes, la vue de leurs harems, des chasses aux crocodiles et aux rhinocéros. Au lever du soleil la brise de terre nous amène les légères flottilles de pirogues malaises, déployant leurs grandes voiles coloriées, faites de joncs tressés, souples comme delà toile; des singes

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noirs à la longue queue gambadent dans leurs haubans. — Le soir, c’est un plaisir de voir leurs courses rapides, quand elles reviennent de la pêche, chargées de poissons qu’elles nous offrent; les baies, couvertes de bananiers et de palmiers, sont dominées par de hautes montagnes volcaniques dont les cimes, à cette heure, se dessinent en noir sur un ciel embrasé.

Nous jetons l’ancre; une centaine de pirogues et de « sam-pangs » nous entourent de toutes parts, apportant des légumes , de la viande, des fruits de toute beauté et que je vois pour la première fois de ma vie : les singes, leurs gabiers de beaupré, nous en jettent en pirouettant; nous sommes envahis par une foule de Malais criant, hurlant, et se disputant nos personnes comme nos bagages. Ils ont des chapeauxparasols dorés, ou bariolés de toutes les couleurs les plus criardes : l’écarlate, le jaune, le vert, voilà la mode ; une ceinture bleue, nouée aux reins, serre une veste indienne rose et retient , même pour les hommes, un jupon collant, à dessins baroques; un turban à filets d’or entoure, comme une auréole, leur face couleur chocolat, au nez épaté, aux grosses lèvres, aux yeux fendus en amandes. Tout en nous bousculant, ils se prosternent devant nous, s’emportent, vocifèrent, puis s’humilient. Tous les costumes se confondent sur le quai encombré de monde, qu’ombragent les beaux arbres de la végétation tro-

picale, d’une verdure ravissante. Les grands cocotiers, surchargés de fruits/étendent leurs panaches dorés sur les bouquets touffus des manguiers ; des bananiers, et les flamboyants s’élèvent tout écarlate de leurs fleurs de feu. C’est une vraie décoration d’Opéra! c’est la splendeur indienne, l’éclat oriental. — Nous sommes à Batavia.

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