‹ AustralieChapitre 4 sur 18 · DÉBARQUEMENT. A MELBOURNE · texte numérisé non relu

DÉBARQUEMENT. A MELBOURNE

Première vue de la terre. — Entrée dans la baie de Port-Philipp. — Nouvelle de la mort du Prince de Coudé. — Débarquement. — Chemin de fer. — La ville. — Aborigènes devant l’Opéra. — Le musée. — Les prisons.

En mer, 7 juillet 1866.

Enfin , après avoir vu quatre-vingt-huit fois le globe du soleil sortir des flots en avant de nous, et s’y replonger derrière nous, c’est hier que nous attendait la dernière émotion de notre traversée. «Si les chronomètres n’ont pas varié, si nous ne nous sommes pas trompés dans nos calculs, c’est ce soir, nous disions-nous, que nous verrons les feux de la terre australienne ! « Les vigies sont anxieuses sur les barres de cacatois ; un silence d’attente et de joie règne sur ce pont où tous les cœurs battent, où tous les yeux s’efforcent de percer l’horizon. Cette fois, que les heures paraissent longues ! A neuf heures et demie, nous refaisons encore le point estimé; si la brise nous pousse toujours avec la même force, il ne nous faut plus qu’une demi-heure pour at-

DÉBARQUEMENT* teindre le rayon éclairé par le phare. O merveille de la navigation ! à l’heure dite, après trois mois passés entre le ciel et l’eau, un triple hourra poussé du haut des mâts annonce que les vigies voient la lueur du phare, voient la terre! C’est le cap Otway. Vite nous montons dans les hunes pour distinguer ces feux tant désirés : vingt minutes après, leurs rayons sont visibles de la dunette. Une fois ce point relevé, nous mettons le cap sur la haie de Port-Phi 1 ipp . Rien ne peut donner une idée de l’agitation qui règne autour de nous : les échos du bord répètent nos joyeuses chansons, et personne cette fois ne dormira, tant l’animation et le tapage éclatent de toutes parts : la Providence nous rend à la terre, on ne parle plus de « faire le trou dans l’eau » , on prépare les malles, on emballe les sextants. L’Australie, l’Australie, la voilà! Nos trois mois de navigation semblent à celte heure se résumer comme un beau rêve mené à bonne fin , comme ce temps de recueillement et de mutuel épanchement à la fois, qui doit être le prélude de l’action, et comme une période délicieuse d’intimité et de travail, où les jours ont succédé aux jours sans que nous en eussions conscience. ,

Dès que le soleil apparaît, quel bonheur de braquer nos lunettes sur les rives que nous longeons de loin ! De hautes grèves couvertes d’une sombre verdure, à l’aspect sauvage, se déroulent devant nous,

et c’est une joie indicible d’apercevoir une terre que pendant tant d’années on n’a jamais pensé devoir fouler, et que six mille lieues séparent de notre Europe. — En sondant la profondeur des baies, en évitant les bancs de la côte, en relevant les promontoires saillants, il semblait que nous repassions en quelques heures toutes nos lectures sur les découvertes des grands navigateurs en ces parages, comme celui qui, après avoir lu les longs récits d’une guerre, en visite les champs de bataille.

Mais le peu que nous connaissons encore du domaine de l’ histoire ne fait qu’animer plus vivement à cette heure solennelle noire curiosité pour un continent dont, pendant tant de siècles, nos aïeux ont ignoré l’existence. Il semble que nous entrions nonseulement dans un monde nouveau au point de vue géographique, mais dans un nouveau monde de pensées : ces montagnes abruptes, qui se dessinent au loin avec les caractères d’une nature vierge, contrastent avec les phares, ces œuvres de la main de l’homme. Cette civilisation naissante, sur une terre arrachée à l’inertie ou à la barbarie, n’est-ce pas un ensemble encore enveloppé d’un voile inysté* lieux? Que de secrets pour nous qui arrivons bal* lottés par la mer avec toutes nos idées, toute notre atmosphère d’Europe ! Il est si bon d’arriver sur un rivage sans préjugé ni présomption, d’attendre la première impression, de la saisir pour la voir peut-

être plus tard combattue par une plus mure expérience. Arriver jeune sur une terre jeune, voilà qui entraîne! voilà ce qui, contrastant avec la vie de mer, où l’homme acquiert beaucoup plus par la réflexion que par les choses du dehors, remplit l’esprit de curiosité. Devant nous est la terre des mines d’or, des troupeaux immenses, des villes nées d’hier! C’est là que nous allons exercer toute notre activité

de vingt ans, pour jouir de tous les spectacles .

Et pourtant le premier bonheur que j’espère y trouver, bonheur incomparable qui est l’objet de toutes mes pensées du jour et de la nuit, c’est de lire vos lettres arrivées avant moi, les lettres d’Europe !

La liesse est si grande à bord que tout le monde a un peu perdu la tête. Nous suivons la côte, et toute la matinée nous filons rapidement devant une série de grèves sablonneuses naissant l’une de l’autre : mais nous filons si bien que, tout d’un coup, grand émoi ! on s’aperçoit que nous avons manqué la passe; nous allons droit sur les récifs! La passe est à douze milles derrière nous : il faut alors de longues heures pour lutter contre vent et marée : tout espoir d’arriver à quai le soir même est perdu : nous louvoyons entre ces grèves comme nous l’avons fait il y a trois mois dans la Manche. Un soleil superbe éclaire sur la crête des collines de gros buissons d’un vert sombre : au milieu de bois d’une sorte de pins - parasols , s’ouvrant à leur sommet

comme des éventails , au milieu de roches et de grosses masses d’une végétation noirâtre, semblables à autant de mamelons, sont semées des petites maisons blanches avec leurs jardins, de vrais cottages de la vieille Angleterre.

A trois heures et demie la passe est franchie : elle n’a guère. qu’un mille de large et le courant y est « de foudre » . La Santé, avec son vilain drapeau jaune, vient s’assurer que nous n’apportons ni le choléra ni la peste des animaux, puis nous entrons sous toutes voiles dans la baie de Port- Philipp, grand bassin de quatre cents milles carrés, un vrai lac sauvage entouré comme d’une grande ceinture de grèves sombres. Melbourne est au fond i un grand nombre de navires appareillent et sortent en nous saluant, espérant bien échapper aux dangers que nous venons de courir pendant des milliers de lieues : d’autres mouillent, et le bruit de leurs chaînes qui se déroulent , mêlé au chant de leurs manœuvres, vient jusqu’à nous; d’autres dorment sur leurs ancres, échelonnés comme des bouées gigantesques sur les méandres de la route qui nous conduira à la ville. Mais le soleil se couche sans que ses rayons aient éclairé pour nos yeux l’extrémité de la baie, et tout à coup la brise tombe net, le calme est plat! Au moment de la plus vive excitation, nous voilà arrêtés court, à vingt lieues du terme de notre navigation !

Mais, liélns ! avant même que nous eussions franchi la passe et vu la terre de près, la première personne étrangère montée à bord depuis notre départ, la première voix nouvelle que nous entendions, celle du pilote, venait nous apprendre la mort récente du Prince de Condé ! Ce que ce coup fut pour nous, après trois mois passés sans nouvelles des nôtres, après trois mois nourris de l’espérance que sur cette terre lointaine nous rejoindrions ce prince au cœur si aimant et aux aspirations si généreuses, ce que celte nouvelle affreuse nous causa de douleur, vous pouvez le penser, vous qu’elle a surpris avec toutes les horreurs laconiques d’un télégramme.

Mais combien notre cœur saignait davantage, à nous qui voyions cette terre où il a expiré ! La veille, nous nous réjouissions de le retrouver là, de parcourir l’Australie avec lui, de partir avec lui pour la Chine et le Japon. Pauvre prince! mourir à vingt ans, loin de sa mère, à six mille lieues de son pays; mourir victime des nobles instincts qui l’avaient porté à chercher l'instruction dans les contrées les plus lointaines , à mettre à l’épreuve, avec une virile énergie, toutes les forces de son esprit et de son corps, pour répondre à toutes les belles espérances conçues de lui, parce qu’il avait déjà tant donné! Sa grande piété, la fermeté de son caractère, et l’élévation de son sens politique pourraient-elles jamais être oubliées! Pauvre prince, qui succomba 1. 2

doublement exilé! que la mort arracha aux ardeurs dont son âme brûlait pour cette France, que l’on porte avec soi partout et toujours, et dont il voulait, Français infatigable, faire partout aimer et admirer le nom, en travaillant pour elle jusque chez les nations des antipodes.

S’il était mort si loin de sa famille et de ses amis, si, né au palais de Saint-Cloud, il était venu expirer sur les rivages d’où la Pérouse envoya de ses nouvelles pour la dernière fois avant de mourir, et que Dumont-d’Urville, par ordre du roi Louis-Philippe, touchait en allant au pôle sud, ne croyez point pourtant qu’il y mourut sans que bien des cœurs sur ces lieux mêmes fussent frappés de douleur. Il s’était montré si grand et si affable, si instruit et si attachant, que toute une cité, inquiète durant sa maladie, fit de ses funérailles un deuil public! La Cour suprême et les Chambres suspendirent la session : le Gouverneur , les magistrats , tous les corps de l’Flat, les officiers de terre et de mer, toute la colonie française et nos officiers d’un navire de guerre sur rade suivaient le cortège : les boutiques furent fermées; tous les navires du port croisèrent leurs vergues : leurs pavillons et ceux des édifices publics flottaient à mi-mât. Sydney en ce jour, Sydney tout entier qu’il avait gagné à lui, avait voulu honorer sa mémoire.

Mais nous, ses amis . quelle tristesse nous

étouffait en rêvant à lui, en pensant à lui dans le silence d’une mer de marbre, tandis que la nuit nous apportait, avec les sombres pensées, une vue que le jour nous avait refusée !

La lueur des lumières de Melbourne, semblable à la lueur de nos capitales, se détache le soir dans le lointain : les éclats du bruit et du tumulte d’une grande ville ne nous arrivent que par intervalles ; le sifflement du chemin de fer, le rauque timbre des bateaux à vapeur qui entrent et qui sortent, viennent seuls nous arracher à nos tristes rêveries.

Ainsi se prépare notre première entrée sur le continent australien : toute l’apparence de la vie d’un peuple, toutes les larmes pour la mort d’un ami ! et nous avons fait la moitié du tour du globe pour ne plus même trouver de celui que nous aimions tant . un cercueil !

8 juillet. — Toute une nuit, toute une matinée, toute une après-midi de calme plat nous retiennent immobiles dans ce grand lac, en vue de la ville que nous désirons tant parcourir. C’est vraiment le supplice de Tantale! notre esprit n’est plus à bord, et puis ce n’est plus un navire que notre maison flottante, immobile et sans roulis. Avec la nuit, un peu de brise vient enfin nous porter plus près de la lueur pour nous quitter encore. De nouveau les gros anneaux des chaînes de nos ancres sortent de

la cale avec un bruit de tonnerre, et, pour une nuit encore, cette fois à cinq lieues du quai, l’ancre va dormir au fond de l’eau ; et nous, pour la dernière fois aussi sans doute , dans les tiroirs qui nous ont servi de couchette pendant trois mois.

Mais voici un vague bruit dans le lointain : ce sont les saccades de rames qui battent la mer; régulier et en cadence, ce bruit augmente plus distinctement à chaque instant : ce sont des canots! ils accostent; sont-ce des Naturels armés de lances? Non, c’est le boucher, puis le boulanger, puis le marchand de légumes, puis un monsieur de la police, tous en chapeaux noirs et vêtus comme nous, qui, bravant la nuit, viennent s’assurer la clientèle de V Omar-Pacha. Les conversations s’engagent; tout nous intrigue. Eh bien, vous seriez tombés dans la salle des Pas-Perdus du Palais-Bourbon en un jour de séance orageuse, que vous n’auriez point glané d’autres paroles ! On ne nous répond que a crise politique, crise commerciale; lutte des deux Chambres; querelles animées des partisans de la protection ou du libre' échange; appel au suffrage universel » ; bref, nous sommes, à ce qu’il parait, arrivés à ce bout du monde en un moment où la vie politique passionne au suprême degré les esprits. Ces bons Australiens me paraissent fort chauds dans leurs discussions; et si, ma foi, celte image des agitations de notre Europe est une surprise au

premier abord, nous ne pouvons que nous dire à nous -mêmes : ce Tant mieux, tant mieux! de ces discussions jaillira peut-être pour nous la vérité sur les affaires de ce pays si peu connu de nous, et toute cette machine civile et gouvernementale nous apparÜtra-t-elle dans son entier, puisque tous ses rouages vont être en mouvement? »

9 juillet. — 11 n’y a plus qu’un pas à faire, et nous serons au port. Melbourne n’est pas situé sur la baie même, mais à deux ou trois milles du rivage ; son port est Sandridge, relié à la ville par un chemin de fer. Nous voici au milieu d’une cinquantaine de grands navires aux hautes mâtures, et tout, autour de nous, est animé comme la rade du Havre ou de Marseille. Nos hommes sont affairés dans la mature : ils grimpent et dégringolent comme des singes en forêt; c’est qu’ils larguent et sèchent les voiles aux rayons doucement échauffants du soleil du matin. Arrivé au port, le navire prend un tout autre aspect; on lui fait une vraie toilette, et en voyant une à une flotter comme mortes ces voiles que j’avais si souvent regardées se gonfler ou « fasseyer » au vent, en voyant mettre au repos ces cordages tout à l’heure tant agités et ces vergues qui pliaient hier encore sous les efforts des rafales, ces soins plus calmes me faisaient penser à l’éternelle bistoire du pigeon voyageur séchant au soleil ses ailes

fatiguées dans ses vols lointains, secouant tout ce

que les intempéries des plus dangereux parages ont

donné de sauvage à son aspect, et cachant les vides

qu’ont laissés les plumes éparses emportées par les

vents.

C’est alors que les canots nous entourent, tout chargés de fruits, de verdure, de légumes et de volailles; mais bientôt les choses prennent une teinte officielle : place soit faite à la yole d’un navire de guerre! Un officier vient demander à quelle heure nous débarquerons. Quelques instants après un autre canot arrive : c’est le capitaine de frégate commandant la Victoria , qui monte à bord pour saluer le { rince : «Le Gouverneur, lui dit-il, l’envoie le féliciter sur son arrivée dans la colonie, et désire savoir quand il entrera à Melbourne, afin de l’y recevoir avec tous les plus grands honneurs , pendant que la Victoria\e saluera de vingt et un coups de canon. « Certes ce fut un moment de douce joie pour le Prince que de se voir, dès le premier pas sur cette terre, reçu et fêté en souvenir de sa race et du nom de son père, mais il supplia le commandant d’arrêter tous ces préparatifs et tous ces honneurs, qu’il ne saurait accepter à cause de l’exil et de son double deuil. La yole repart à tire-d’aile, et nous attendons un remorqueur, qui vient s’atteler à ^ notre lourde masse. Nous prenons à notre bord son capitaine, dont les ordres sont répétés sur le Tugg

DÉBARQUEMENT, par un de ces petits mousses à voix glapissante, comme chaque vapeur en a sur la Tamise ou dans le Pas-de-Calais; nous glissons lentement entre tous les navires mouillés, et à trois heures et demie nous sommes contre le quai. L’heure est arrivée, heure d’émotion et de joie, heure entrevue, rêvée et espérée pendant trois mois, où nous allons toucher la terre après un parcours de six mille trois cent quatre-vingts lieues1 !

Certes en débarquant à Port-Philipp, dès le premier abord je fus saisi d’étonnement, voyant à quel point la civilisation y est avancée. Deux longues jetées en bois s’avancent à angle droit au milieu du port; une quarantaine de navires de gros tonnage y sont rangés de chaque bord; les rails du chemin de fer vont, sur quatre rangs, jusqu’à l’extrémité de chaque jetée : les trains ne cessent de succéder aux trains; plus de trente grues à vapeur sont en mouvement, les unes prenant à fond de cale les cargaisons des navires et les chargeant sur le train de wagons immédiatement juxtaposés, les autres remplissant les navires vides d’innombrables ballots de laine arrivant de l’intérieur. Cet ensemble de locomotives qui sifflent, de grues qui crient, de

1 Yos vitesses ont été en avril, de 73'28 par jour, soit 135 kil .

— en niai, de 171/84 — 31 8 kil-

— en juin, de 182' 57 — 338 kil.

en juill., de 221/57 — 409 kil.

vapeurs qui chauffent, ne vous laisse pas croire que vous êtes dans des terres si proches du pôle sud. A cette heure nous faisons nos adieux à notre Omar- Pacha, et nous rendons grâce à Dieu qu’il nous ait apportés sains et saufs sur le continent austral. Mais, par un contraste curieux, nous laissons tant de souvenirs dans ce vaisseau que le quitter c’est quitter un ami.

A quatre heures un quart, nous mettons le pied à terre : c’est un moment qui étourdit un peu après trois mois passés sur des planches, et, à part toutes les idées que fait naître dans l’àme le sentiment de sentir enfin la terre sous ses pieds, je vous assure que les cailloux impressionnent beaucoup les nouveaux débarqués. — - Nous passons à côté du Moravian, un frère de construction de VOmar-Pacha, qui vient d’arriver de Londres en soixante-treize jours , avec ses mâts brisés, ses bastingages emportés, et que trois pieds d’eau dans ses cabines ont inondé pendant plus de huit jours. Comme nous sommes heureux de n’avoir pas de pareils souvenirs !

De là à la station il n’y a qu’une centaine de mètres ; nous nous présentons au guichet : on nous refuse de nous délivrer des billets, en nous disant que le gouvernement de la colonie de Victoria entend nous défrayer de tout sur ses lignes pendant notre séjour. On ne saurait être plus aimable! En un quart d’heure nous sommes à Melbourne; nous

sautons dans un fiacre et descendons Scott’s hôtel, que l’on nous a recommandé comme le meilleur de Ja ville. Nous sommes fort étonnés d’un mélange de garçons perdus dans leurs faux -cols et cravates blanches, et de petits domestiques chinois qui trottent dans les escaliers. Vite on nous apporte nos lettres, et nous les dévorons avec une joie indicible! Quels doux sentiments en les ouvrant ! avec quelle anxiété nous nous serrons tous trois près de la lumière pour les lire, et comme chacun communique aux autres les bonnes nouvelles!... Elles ont deux mois de date, et les premières que nous enverrons nous -mêmes n’arriveront en Europe que cinq mois et demi après notre départ!

Puis nous regardons sans relâche autour de nous, ce que l’on nous rend au centuple, bien que l’on ne nous attendît qu’au bruit du canon et de la musique militaire! Bientôt, pendant le dîner (et quel beau dîner avec des légumes verts !) on nous apporte une grande enveloppe sur un grand plat : c’est le Melbourne-Club qui nous a spontanément nommés membres et à l’unanimilé : une autre enveloppe encore plus grande la suit, c’est l’administration du chemin de fer qui nous envoie des « passeslibres » pour toutes les lignes : une troisième, c’est la nomination à PUnion-Club; puis des monceaux de cartes de tous les notables et fonctionnaires de la ville, une vraie pluie! articles de jour-

naux qui nous annoncent dans l’édition du soir ;

sérénades sous les fenêtres . que sais-je? Sur ce,

nous nous échappons aussi réjouis d’une nourriture inconnue depuis quatre-vingt-onze jours, servie sur une table immobile , sans morues pétrifiées ni haricots renaissant toujours, qu’étonnés de la magnificence de l’hôtel, un vrai ce Meurice» , et touchés de l’accueil si cordial annoncé partout. Ce fut vraiment une partie de plaisir pour nous que de courir ce soir-là les grandes rues de Melbourne, Collins Street et Bourke strcet, deux belles artères parallèles, bien larges, garnies de grands trottoirs dallés, éclairées au gaz : ce sont les rues Vivienne et Richelieu de céans. D’un bout à l’autre les boutiques les mieux fournies, avec des étalages qu’envieraient toutes nos villes de second ordre en France, nous

retiennent en vrais badauds. On m’avait tant dit qu’une paire de bottes coûtait ici cent francs, que je suis tout surpris d’y voir toute chose au même prix que chez nous. Oui, c’est une surprise que de débarquer à Melbourne : longues files de voitures de place comme à Londres, théâtres, promeneurs en foule, belles et luxueuses maisons à hauts étages, « policemen» irréprochablement tenus, restaurants ouverts, porteurs ambulants d’affiches posées par devant et par derrière, squares éclairés, tout donne à cette ville , sauf la largeur des rues , la ressemblance la plus frappante avec l’Angleterre; et,

depuis que nous avons vu la terre, il rue semble que la couleur locale de ces pays-ci consiste précisément à n’être pas couleur locale, et que la colonie, contrairement à l’ordinaire, ressemble d’une façon inouïe à la métropole. Je ne sais si je me trompe, mais, à cette première vue de toute une ville et de tout un peuple, la pensée me vient que nous aurons ici à rechercher dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel, non pas de ces excentricités telles que les voyageurs avides de choses baroques veulent en voir partout, mais bien tout ce qu’il y a d’étonnant dans cette fidèle reproduction de l’ancien monde sur une terre inconnue il y a deux cents ans, vierge encore il y a trente-trois ans !

10 juillet. — Malgré la plus vraie des modesties, il me faut vous le dire, nous voici positivement dans les grandeurs : toute une ville s’occupe de nous : on a la bonté de s’arracher nos personnes comme nos cartes de visite. Pardonnez- moi ce nous que j’inscris comme ce mot fameux d’une servante de curé, « Nous confesserons et nous dirons la messe demain » , mais c’est plus commode et vous me comprenez. Eh bien, c’est quelque chose ici qu’un prince ! D’abord on n’en a jamais vu dans la colonie, ensuite on lui sait un gré infini d’avoir affronté les périls et les fatigues d’une navigation de trois mois, pour venir à l’aventure visiter les créations, les tra-

vaux, les institutions d’un groupe d’hommes isolés sur un continent que les cartes d’il y a quarante ans appelaient encore terra australis incognito,. Aussi un visiteur comme lui, inconnu jusqu’alors en ces parages, se sent-il du premier coup le grand événement du jour; aussi est-ce pour lui une joie sincère que de voir chacun rivaliser de réelle sympathie et de franche cordialité : dès lors, plus un embarras, plus un obstacle; l’hospitalité anglaise ne s’inspirant que des élans du cœur, et d’un simple désir exprimé faisant vite pour nous une réalité, déploie avec empressement à notre égard, dès la première heure, tout ce qu’elle a de classique et de loyal.

Ce matin nous étions chez le Gouverneur par intérim, le brigadier général Carrey ; puis nous sortions de la ville, avides de voir de la verdure, et curieux de savoir si la nature du sol serait aussi anglaise que l’est l’apparence de tout Melbourne, Passant de la grande navigation à la petite, nous prenons une légère barque et remontons le Yarra- Yarra, fleuve qui traverse la ville d’un bout à l’autre. C’est un fleuve vu par le gros bout de la lunette, où ne peuvent naviguer que les yoles, mais n’importe : tout sur ses rives est nouveau pour moi, figuiers de Barbarie, aloès , grands caoutchoucs, bosquets de plantes grasses, grands arbres à gomme rouge et à gomme bleue : aussi passons-nous de longues heures à le remonter en ramant vigoureusement.

Mais, en somme, plus nous nous écartons de la ville, plus le pays est plat. Les rives sont verdoyantes, mais uniformes et peu jolies; les eucalyptus répandus à profusion, magnifiques comme troncs, ont un feuillage effilé, semblable à celui du saule pleureur, qui fait trop l’effet de millions de loques grisâtres suspendues verticalement aux branches, ne donnant ni ombre contre les rayons du soleil, ni abri contre la pluie.

Comme nous rentrons dans la ville, nous y trouvons une étonnante agitation : de grands placards rouges annoncent que la malle d’Europe est arrivée à Adélaïde (la capitale de l’Australie du Sud), et que les télégrammes vont être publiés. La malle n’arrive qu’une fois par mois, et il faut venir si loin pour voir combien il n’y a plus ici l’indifférence quotidienne de nos quotidiens lecteurs de feuilles publiques, mais bien une surexcitation, un besoin de nouvelles qui passionne tous les esprits : encore dix minutes, et voici les placards jaunes avec les formules à sensation :

Grandissime guerre en Europe !

Gigantesques armements !

Gigantesque panique monétaire !

Plus d’argent , plus de crédit!

Ces nouvelles nous mettent dans une grande anxiété. — Cinq minutes après, voici un placard

bleu, avec une quantité de points d’exclamation : les groupes l’attaquent à l’assaut :

Courses d’Epsom. Derby : lord Lyon , 1er!!!!

Et aussitôt, parmi les parieurs anxieux, les uns de sauter de joie, les autres de se faufiler hors de la foule avec la démarche, la conscience et la mine piteuses de l’homme malheureux qui vient de perdre quelques milliers de livres sterling pour une course courue à quelques milliers de lieues d’ici. Ainsi, ce n’est point assez qu’il y ait à Epsom cette vaste enceinte pour les passions du betting ; celles-ci prennent le télégraphe et viennent faire perdre au chercheur d’or, de ce côté de la Ligne, l’or encore enfoui dans les veines de la terre! et tout cela pour des chevaux qu’il n’a jamais vus et ne verra sans doute jamais.

Nous étions là, avides de nouvelles, au milieu de cette foule anglaise trépignant, s’agitant comme dans les rues de la Cité de Londres, quand nos yeux furent frappés soudain d’un spectacle contrastant étrangement avec toutes les idées de fusil à aiguille et de derby anglais contenues dans les télégrammes : un groupe vient à passer, groupe fétide et horrible d’hommes et de femmes à la peau plus noire que celle des crocodiles, aux cheveux crépus et immondes, au visage déprimé et bestial ! Ce sont des Aborigènes! Des lambeaux de trop vieux pan-

DÉBARQUEMENT, talons cachent trop peu leur corps repoussant; un ensemble pitoyable de vieilles bottines au bas d’une cuisse et d’une jambe nues, de guenilles européennes aux couleurs , qui furent peut-être écossaises, devenues aussi noires que la peau qu’elles recouvrent à peine, de chapeaux gibus réduits à l’état d’une pomme tapée, ou de « hats » emplumés dont les a gratifiés quelque Irlandaise craignant de rougir de leurs vêtements absents, un ramassis de loques misérables sur des corps tout petits, grêles, ignobles, plus affreux que ceux de tous les singes du monde, tel est l’aspect des antiques possesseurs de ce continent! telle est la race à laquelle, à tort ou à raison, nous sommes venus disputer ce sol immense pour la refouler chaque jour plus avant dans les bois! Les uns enivrés de tabac et de liqueurs fortes, deux choses sans doute bien nouvelles pour eux, se heurtaient, en se traînant, aux murs de ces magnifiques maisons construites à l’européenne, ou aux glaces des vitrines, qui contiennent exposées les plus belles pépites d’or trouvées sur les placers, ces trésors inconnus que foula si longtemps aux pieds cette race noire, mendiante aujourd’hui, et qui ont donné à la race blanche des palais et des villes. Les autres, c’étaient surtout des femmes, prenant le milieu de la rue, semblaient tout interroger autour d’elles, et, la bouche béante, les bras tombants, promenaient sur la foule des regards ébahis. Voyant ainsi ces

badauds du désert accourus pour contempler les merveilles d’une ville civilisée, je me demandais tout ce qui devait se passer dans leur àme, — leur âme... — oui, sans doute ils en ont une, quelque repoussante qu’en soit l’enveloppe! Ceux d’entre eux qu’un paquet inculte de cheveux blancs couronnait comme une boule de neige sur un torse, des bras et des jambes d’ébène, mais d’ébène sale, ces vieillards amaigris aux membres semblables à des bâtons, qui sait s’ils n’étaient pas venus il y a trente-quatre ans, quand la terre et la forêt étaient vierges, là où s’élève aujourd’hui une ville de 130,000 âmes, éclairée au gaz? Qui sait s’ils n’avaient pas chassé l’opossum dans les arbres creux, là où l’on fait queue aujourd’hui sur un trottoir dallé, pour prendre des billets d’Opéra? En moins de la moitié d’une vie humaine, le sifflement des locomotives a succédé aux cris aigus et sauvages des cacatois, et, au lieu des feux des Anthropophages allumés la nuit de sommet en sommet pour signaler des Blancs à manger, les fils du télégraphe traversent des campagnes cultivées et tiennent annoncer à toute une ville agitée. . . le vainqueur du derby anglais !

En leur donnant l’aumône avec des pièces marquées à l’effigie de la reine d’Angleterre, je pensais à la série des vicissitudes qui les avaient réduits à quitter la vie nomade des prairies, la vie libre des forêts, pour le pavé d’une cité où la splendeur des

autres humains leur faisait voir leur propre misère, à eux inconnue jusqu’alors : je pensais malgré moi à cette fameuse convention conclue en 1836 entre les premiers colons et les Naturels, et par laquelle ceux-ci avaient échangé un millier de lieues carrées du territoire de Victoria contre trois sacs de verroteries , dix livres de clous et cinq livres de farine !

1 1 juillet. — Ne demandez pas à un homme dé- ' barqué d’avant-hier une chasse curieuse ou une découverte de pépites d’or : je voudrais encore vous faire voir Melbourne, vous emmener par la pensée en tous ses points principaux, pour vous montrer que cette Australie qu’on croit chez nous, et que je croyais un peu moi-même si perdue et si sauvage, possède tous les luxes de l’Europe.

Nous sommes entrés dans plusieurs banques, vrais comptoirs de la Cité, si l’on considère la multiplicité des affaires et le nombre des commis ; vrais palais, tant les édifices sont grands, élégamment construits et soignés dans les moindres détails. Quant au Melbourne- Club, il n’a rien à envier aux cercles de Taris : tout y est tenu avec une recherche exquise. Là est le rendez-vous de tous les gens actifs de la ville et de tous les a squatters » , qui viennent de temps en temps se reposer de la solitude des bois et se retremper dans la vie du monde. Ce sera là pour moi une bien heureuse réunion, où je me promets de puiser dans

toutes les conversations ce qui pourra m’éclairer sur ce pays.

Pour les Anglais, les institutions de comfort ne viennent qu’après les grandes institutions d’utilité publique. Melbourne a une bibliothèque qui compte seulement dix années d’existence et possède déjà 41,000 volumes : elle a coûté 120,000 livres sterling à la colonie. Nous avons été frappés, en la visitant, bien plus encore du nombre des lecteurs qu’elle rassemble que de l’entente parfaite de sa construction. Je me figurais l’habitant de l’Australie , ou fonçant un puits dans les roches aurifères, ou lavant l’or au bord d’un solitaire ruisseau, ou parcourant à cheval des prairies sans fin! J’ai été tout surpris de trouver à cette bibliothèque, dans un silence religieux, plus de quatre cents hommes de la classe ouvrière , disséminés à leur gré dans les différents départements, étudiant les livres pratiques où ils cherchaient tout ce que la science pouvait apporter de développements à la branche du métier qu’ils avaient embrassé. On les reçoit avec le costume de l’atelier et sur la simple inscription de leur nom au registre d’entrée.

Plus scientifique que littéraire, plutôt utilitaire que théorique, cette bibliothèque, qui, d’après son registre, compte une moyenne de cinq cents lecteurs par jour, montre combien le gouvernement de la colonie s’efforce de moraliser par le travail une po-

pulation encore éprouvée par la passion des aventures, par la fièvre de l’or, et qu’une surexcitation générale porte maintenant avec non moins d’ardeur vers les études industrielles. Je devais retrouver presque le même public au Polytechnical Hall, grand amphithéâtre où des cours de physique et de chimie attirent toute la ville.

Je suis bien frappé de cette rapide civilisation et de cette entente admirable pour instruire l’ouvrier. Ce qui m’étonnait d’abord, c’est que l’ouvrier eût du loisir pour ces heures d’enseignement; mais on me dit qu’il ne travaille que huit heures par jour, ce qui lui donne bien du temps pour faire succéder le travail de l’esprit à celui du corps.

Quand on demande ici quel est le fondateur, le grand instigateur, le président du Club, de la Bibliothèque, du Polytechnical Hall, du Musée national, de toutes les institutions politiques, scientifiques et bienfaisantes de Melbourne, on vous nomme sir Edmund Barry. Tout affable et actif, il nous a montré avec un soin minutieux le Musée national, où il faut chercher une reproduction frappante de l’histoire ancienne et de l’histoire contemporaine de l’Australie. Nous y avons, je crois, passé six heures, et nous nous promettons d’y retourner souvent.

D’abord , c’est surtout un musée consacré à l’instruction de l’ouvrier. Tout ce qui se rattache aux mines d’or, depuis la cuvette en fer-blanc du pre-

mier « digger » jusqu’aux machines à vapeur les plus compliquées pour le broiement du quartz, tout ce qui est architecture, machines agricoles, machines à tisser, industries de tout genre enfin, y est amplement représenté : mais ia science vient vite y tenir sa place.

Quant au Cabinet d’histoire naturelle , il vous ravirait. Ce pays, par tout ce que j’en vois, me semble si étrange, que je ne puis passer sous silence ce qu’il y a de plus saillant à sa surface, et c’est dire la série innombrable des marsupiaux. Depuis le kanguroo de huit pieds de haut, jusqu’au rat ou à la souris lilliputienne, tous les mammifères natifs de cette terre, un seul excepté, la race humaine (il ne lui manquerait plus que cela!), ont la poche, comme une boite aux lettres dans laquelle, en courant, ils mettent leur progéniture. Voyez-vous toute cette gradation de huit pieds à un demi-pouce, à plus de quarante échelons différents , d’animaux portant fourrure, ayant quatre pattes et ne courant que sur deux, galopant, non pas les mains, mais leurs petits dans leur poche? Je n’ai plus qu’une idée, c’est de tendre des souricières dès ce soir, et surtout d’aller chercher les grands kanguroos dans les plaines lointaines! Ne craignez rien, si Dieu nous prête vie , nous leur donnerons une belle et bonne poursuite! Quel est le chasseur dont les instincts ne seraient pas réveillés par la collection,

DÉBARQUEMENT, unique dans le monde, des oiseaux empaillés de ce musée : les cacatois roses, les perruches omnicolores, les cygnes noirs, les casoars, sorte d’autruche grise aux œufs vert-émeraude; les ornithorhynx au poil de loutre et au bec de canard?

Le caractère le plus curieux de la faune moderne de l’Australie, c’est l’apparence d’isolement et d’éloignement des types habitant les autres parties du monde. Ici les groupes génériques sont fréquemment distincts du même genre d’animal habitant des latitudes similaires , vivant des mêmes moyens et exerçant ailleurs les mêmes fonctions essentielles ; et cette distinction se fonde sur des caractères tellement importants qu’ils indiquent des familles, des races et des ordres nouveaux qui ne se trouvent nulle part ailleurs. Mais pour le voyageur qui, comme nous, ne peut que parcourir à l’aventure la surface d’un pays, visiter ses villes et traverser ses forêts, c’est dans cet édifice qu’il faut chercher les descriptions des entrailles de cette terre , y puiser, comme à une source vive , les enseignements, surtout les secrets qu’elle dérobe à nos yeux, et que des savants hardis et distingués sont allés lui arracher.

Nous étions guidés, au milieu de tant de choses curieuses, par le savant professeur Mac Coy, qui, dans ce dédale bien ordonné, éclairait pour nous chaque chose de ses vives lumières. 11 nous parlait

de cet isolement des races vivantes de l’Australie; c’est lui qui s’est efforcé de remonter dans l’histoire de la terre à la date de cet isolement; et il a combattu l’opinion qui s’était généralement accréditée sur la formation de ce continent. On avait trouvé dans les roches oolithiques d’Angleterre des os et des dents indiquant l’existence d’animaux marsupiaux ou à poche, de la même famille que les perameles d’Australie : de tels types n’existent maintenant individuellement dans aucune autre partie du monde que dans celle-ci ; ces fossiles anglais sont englobés dans des myriades de coquillages de mer du genre triqonia, que l’on ne trouve aujourd’hui que sur les rivages de l’Australie; de là s’était formée l’opinion générale que la faune actuelle était la continuation directe de la faune qui disparut du reste de la surface du monde à la fin de la période mésozoïque ; de là on s’était dit : « L’Australie est le pays le plus ancien de formation; elle est restée terre ferme, au-dessus du niveau de la mer, à une période pendant laquelle les formamations mésozoïque et camozoïque furent déposées sur le globe. «

Mais ceci est nié par M. Mac Coy, qui, par les fouilles les plus ardues dans les mines les plus profondes, dans les crevasses des montagnes, s’est rendu un compte exact de l’époque et du mode de formation des roches qui sont l’écorce de cette

terre. « La couche du terrain sédimentaire , la première qui recouvre cette écorce des terrains primitifs formés autour de la masse terrestre encore fluide et incandescente, possède, nous dit-il, les mêmes types spécifiques de vie animale que ceux qui caractérisent ces couches si anciennes dans le pays de Galles, la Suède et l’Amérique du Nord. Puis viennent les terrains identiques à ceux de ces pays, les schistes et les roches fossilifères : le Canada, l’Ecosse et la province de Victoria ont sous ce rapport vécu absolument de la même vie en cet âge reculé. »

Dans la période paléozoïque supérieure, la première apparence de végétation terrestre a été formée ici exactement sur le même type que celle de la même époque dans l’hémisphère nord; et, comparant ainsi l’histoire naturelle des antipodes, M. Mac Coy a trouvé l’identité extraordinaire de leur faune marine et des productions de la terre ferme, qui surgit à la même époque en Australie que la plus grande partie de la terre ferme en Europe et en Amérique.

Quant aux plantes associées aux gisements houillers de la Nouvelle-Galles du Sud et de la Tasmanie, mêmes changements que ceux qui ont été observés dans les créations géologiques correspondantes aux Indes, en Allemagne et en Amérique; et quant au fameux petit trigonia qui semble à quelques-uns la

clef de la question, il ne l’a pas reconnu dans cette couche, mais il en a vu une espèce distincte qui lui permet de supposer la présence de gisements triâssiques. Pendant l’époque tertiaire, que ne peuvent admettre ceux qui croient l’Australie le plus ancien des continents, la plus grande partie du pays fut couverte par la mer, comme en Europe; car toutes les traces de créations animales et végétales antérieures furent détruites et remplacées par des espèces tout à fait différentes d’animaux et de plantes, se rapprochant davantage de celles qui habitent aujourd’hui la terre australienne et les mers avoisinantes. Ainsi donc il ne serait plus admissible que l’Australie ait eu un sort différent de celui du reste du monde et fût restée émergente pendant la période oolithique. A l’appui de cette idée viennent les fossiles, montrant qu’ici, comme en Amérique et en Europe, les races d’animaux qui habitent le monde furent précédées parles mêmes particularités anatomiques que celles qui leur sont propres aujourd’hui.

En nous disant cela, le savant professeur nous mettait en face de la patte d’un dinornis. Oh ! quelle patte, mes amis ! A elle seule, elle est aussi grande que moi, et c’est dire quelque chose comme cinq pieds neuf pouces! Cette patte donc, patte grandiose et majestueuse, qui avait dû faire les enjambées des bottes de sept lieues dont nous parlent les contes

de l’enfance, vient de la Nouvelle-Zélande , et je vous laisse à penser ce que devait être le corps qu’elle portait! Le dinornis, qu’on a reconstruit par la théorie, grâce à ce pilon digne d’un appétit d’Anthropophage, était, paraît-il, tout pattes, car il n’avait point d’ailes. Eli bien, cet antétypc a laissé en Nouvelle-Zélande un descendant absolument semblable, mais lilliputien, le petit kiwis (aptéryx), et à l’instar de cet oiseau sans ailes que les siècles se sont chargés de réduire à sa plus simple expression, à l’instar du paresseux de l’Amérique du Sud précédé par le mégathérium, ce monstre dont la charpente osseuse, pesant plusieurs milliers de kilogrammes, est grande comme une cabane de chasseur, l’Australie a eu pour ses kanguroos actuels un aïeul kanguroo présentant exactement les mêmes particularités anatomiques, mais si colossal qu’il fait frémir, quand on voit les ossements enchaînés aux parois du Musée, avec une étiquette portant deprotodon pour nom de baptême. C’est près du lac Timboon qu’ont été trouvés ces monstres, tous à poche, bien entendu; évidemment toute une famille bourgeoise aurait tenu dans cette poche comme dans un omnibus, et je vous avoue que je me félicite fort que la période tertiaire ait supprimé ces hôtes désagréables des bois que nous nous proposons d’explorer.

Tous ces fossiles firent croire pendant longtemps que les marsupiaux étaient les seuls quadrupèdes

natifs (le l’Australie; aussi le chien sauvage (canis dingo) n’était-il pas réputé indigène. Mais un fossile de chien sauvage fut découvert dernièrement dans les noires cavernes du mont Macédon, et le ressuscité mit tous les savants d’accord.

Chose curieuse : il paraît que dans les matières dures qui enclavaient les ossements du kanguroo géant, heureusement submergé, il y avait des veines ferrugineuses et aurifères, ce qui donne le même âge aux dépôts d’or en Australie et en Russie.

Le Musée est situé sur une hauteur, et, de ses vastes fenêtres, nous pouvions voir la côte opposée d’Hobson’s-Bay d’où sont tirés des gisements de miocène que M. Mac Coy nous faisait comparer à des spécimens des mêmes gisements du bassin de Paris. — Ce petit peu de sol de la patrie, transporté aux antipodes et, dans ses écarts les plus saillants, exactement pareil à celui que nous foulions presque, remuait, je l’avoue, plus encore mes pensées que ne le faisait la preuve palpable donnée par lui de la loi de représentation des centres spécifiques, qui joue un rôle si important dans la vie organique du globe. En outre, ici comme en Europe, les coquillages vivants et ceux des dépôts miocènes sont séparés par plusieurs degrés de latitude, montrant ainsi le refroidissement graduel de notre globe pendant ces périodes reculées.

Tels sont les motifs pour lesquels notre savant

guide repousse la théorie d’une Australie sortie des mers avant tous les autres continents : telles sont les identités qu’il constate des couches de cette terre avec les nôtres; mais alors, combien il est singulier que sa surface soit si différente de celle des autres contrées, et que les explorateurs aient trouvé tant de déserts de pierres, tant de plaines privées de terre végétale, tant de ravages causés par quelques incompréhensibles Cataclysmes , tandis qu’il y a aussi à côté tant de terres fertiles ! Les uns croient à un archipel devenu continent et dont les parties dénudées seraient des bras de mer desséchés soudain ; les autres veulent que l’Australie soit, tout d’un coup, par un gigantesque soubresaut, sortie des eaux, qui l’auraient submergée plus longtemps qu’aucune autrê terre, et ils expliquent son incroyable aspect en disant qu’elle n’a encore eu le temps ni de laisser croître assez les forêts sous lesquelles jaillissent les sources , que chaque jour écoulé rend plus nombreuses, ni de se couvrir du limon engendré par les cours d’eau, ni de faire broyer et pulvériser par l’action du soleil et de l’air la croûte compacte trop subitement arrachée aux eaux, qui l’enveloppe encore. Pour ces derniers, le nombre si minime , sur un sol aussi immense , des Indigènes qui l’habitaient à l’heure de la découverte, l’aspect de chaos antédiluvien du centre du continent, la rareté des grands cours d’eau, la bi-

zarre végétation qui la couvre, l’alternative de sécheresses inouïes et d’inondations subites des vallées, semblent indiquer que ce sol, trop récemment lavé par les eaux de la mer ou de longs déluges, n’est pas encore arrivé à sa maturité, et que l’homme l’a conquis sur le néant bien des siècles trop tôt.

Je me sens entraîné trop loin par le souvenir de tout ce que j’ai entendu aujourd’hui; mais si j’ai eu la fortune d’entendre un homme expérimenté disserter sur les vérités les plus bizarres de la géologie d’un pays, si j’ai été charmé par ses paroles, je sens trop maintenant comme un vaste tourbillon dans mon esprit indigne de ses lumières, et je vois combien ma mémoire aussi bien que mon papier sont impuissants à vous en transmettre un’pàle, bien pâle reflet.

J’ai donc voulu, ce soir même, après la courte séance du Polytechnical Hall, secouer un peu ma cervelle de toute la science qui la chargeait : nous avons été rire de tout notre cœur à un charmant spectacle, le Skating-room, salle des patineurs. C’est un fait remarquable que les hommes éloignés de leur terre natale cherchent à en renouveler tous les plaisirs là où ils se sont exilés; à reproduire une image de la patrie, en dépit des obstacles apportés par les climats les plus différents. En Australie, il ne gèle jamais à glace ; n’importe : « nous patinerons, « ont dit

DÉBARQUEMENT, les Anglais, et là, sur un vaste parquet brillant comme un miroir, voilà trois cents personnes qui patinent avec de petites roulettes : le tapage est infernal, mais le coup d’œil bien amusant. Les uns, bien expérimentés et bien adroits, glissaient élégamment comme sur la Serpentine : c’étaient surtout des dames, et rien de gracieux comme leurs évolutions légères en capricieux zigzags; les autres, risquant maladroitement une jambe trop lourde, se culbutent, se cognent à chaque instant et tombent dans tous les sens : les bras font les ailes de moulin à vent ; c’est une dégringolade et une compote de tombés, de tombants, de chancelants. Nous nous souviendrons toujours d’un immense gentleman, infatigable dans ses chutes, qui chaque fois entraînait avec lui jusqu’à terre des grappes de patineurs, assez imprudents pour l’approcher : grands, petits, gros ou maigres, sylphes ou masses, tous riaient gaiement, sans souci d’un public très-nombreux, qui faisait chorus !

12 juillet. — Aux yeux de bien des gens en Europe, l’Australie n’est encore qu’une colonie pénitentiaire du Royaume-Uni et un refuge d’aventuriers chercheurs d’or. On se figure sans doute que nous y coudoyons à chaque pas, que nous y avons pour commensaux des convicts, des assassins ayant tué père et mère, avec circonstances atténuantes, en un

mot, toute la variété des criminels humains; on loue l’Europe de les avoir déversés sur une terre perdue, comme des animaux malfaisants, dont il faut se débarrasser, et la couleur convict est ainsi passée comme une même teinte générale sur toute la carte de l’Australie ! Mais c’est là une erreur bien grande, et tel n’est point l’état des choses.

La Nouvelle-Galles du Sud et la Tasmanie ont subi ce fléau depuis 1788 jusqu’à 1840; mais si la population saine et pure de Sydney ne put écarter cette importation pestilentielle qu’en 1840, en repoussant avec un impétueux élan un navire chargé de convicts, la colonie de Victoria eut le bonheur de ne jamais en recevoir de la mère-patrie : elle repoussa, elle aussi, les navires montés par les condamnés que les sociétés de la Nouvelle-Galles du Sud et de la Tasmanie rejetaient de leur sein; et, à part les désordres de la fièvre de l’or, son histoire est pure.

Je vous dis cela, non-seulement parce qu’on ne rencontre pas de ces « messieurs » sur les trottoirs de Melbourne, mais parce que nous avons été visiter le seul endroit où il y ait des criminels en Victoria, les prisons de Pentridge, situées à quatre lieues de Melbourne, où ils sont bel et bien séquestrés dans des cellules et entourés de hauts murs de granit. Ce fut d’abord pour nous une occasion de voir la campagne qui environne la ville, et jamais visite de prison ne ressembla plus à une partie de plaisir.

Nous partions en effet de Melbourne avec l’homme dontlenom seul résume désormais pour moi tout ce qu’il y a de plus aimable en Victoria, le capitaine Standish, auquel, uni d’avance par des amis communs en Europe, je dois le plus parfait accueil sur cette terre lointaine. Depuis notre arrivée, toutes les heures pendant lesquelles ne le dérobent pas à nous ses hautes fonctions dans le gouvernement, nous les avons passées avec lui , et nous lui devons tout ce que nous avons vu.

La grande route que nous suivîmes était bordée d’eucalyptus et animée par une incessante circulation. Un lunch nous attendait chez le colonel Champ, directeur de la prison ; à côté des murs noirs qui défient l’escalade , il a réuni autour de lui tout ce dont le gai contraste peut faire oublier si triste voisinage : sa fille, un cottage coquet, un parc soigné et éblouissant de fleurs, des gazons anglais! jolie entrée de prison, ma foi. Bientôt nous passons le seuil, ce qui donne toujours un petit sentiment de froid : nous parcourons les corridors et les cellules ; tout est en granit, construit sur les plans les plus récents et d’une admirable propreté, une prison modèle, si vous voulez. Cent gardiens armés de carabines y circulent : les corridors sont comme les rayons d’une lumière s’échappant d’un centre unique d’où l’œil d’un Cerbère galonné surveille tout, et donne l’alarme par des sonnettes électriques. Chaque

cellule possède une bibliothèque où figure en première ligne « the lioly Bible. »

Là sont tous les criminels de la colonie; ils sont aujourd’hui au nombre de neuf cent cinquante, ce qui est bien peu de chose pour une population de six cent vingt-six mille âmes. Nous avons visité tous leurs travaux : d’abord ces immenses bâtiments de laprison, qui peuvent contenir un nombre quadruple d’habitants, ont été construits par les condamnés ; l’oiseau a forgé et scellé lui -meme les barreaux de sa cage. Un grand mur d’enceinte enveloppe les jardins destinés à leurs travaux agricoles et à leur subsistance : viennent ensuite des écoles, des ateliers de menuiserie, de serrurerie, de cordonnerie, de tissage de laine et de toile entre lesquels ils sont répartis. Certes, c’est peut-être trop d’affirmer que le travail par lui-même ait moralisé beaucoup de ces coupables; mais les registres de la colonie constatent que bien des hommes sortis des prisons de Pentridge ont eu désormais une conduite paisible et honnête. Sans doute ces travaux, qui occupent d’abord utilement le temps des prisonniers, et qui leur amassent une somme proportionnée à leur zèle, les ont formés au travail : ils sont sortis de là instruits sur l’écriture et le calcul, sachant à fond plusieurs métiers, fortement rétribués dans la colonie, et ils rentrent le plus souvent dans la vie libre pour n’y plus porter le trouble : ils ont les moyens de gagner désormais de

quoi vivre dans l’aisance. N’est-ce pas, en effet, la misère plutôt qu’une méchanceté d’instinct, qui est la cause première de bien des crimes ? Certes , c’est une œuvre bien dirigée que celle-ci. — Elle prend un homme qui a failli parce qu’il ne trouvait plus d’or à la surface du sol, et que la fièvre de ses richesses perdues a affolé dans la misère ; après une dure épreuve , elle ne lui rend sa part de vie sous le soleil que lorsqu’il est bien capable de gagner l’or par le travail de ses mains.

En parcourant les ateliers, nous remarquons deux Nègres aborigènes, deux vrais enfants réellement affreux , mais dont le regard est plein de douceur ; leurs dents toutes blanches , que laisse voir une bouche fendue jusqu’aux oreilles, font autant de contraste avec le noir de leur peau, que le rire jovial et permanent qui semble le propre des races nègres, avec le vêtement qu’il a fallu leur imposer, celui des « travaux à perpétuité ». Ils ont l’air si rieur, que nous nous intéressons tout naturellement à eux : et d’abord, rien de plus nouveau pour nous que des Aborigènes! Ils comprennent les ordres que le chef de cour leur donne en anglais : pour nous montrer leur adresse , ils lancent de longues piques à d’énormes distances, et atteignent avec elles des cailloux que nous jetons en l’air. — « Quel a été leur crime ? » ne tardons-nous pas à demander au colonel. — « Celui qui rit le plus en ce moment a tué

trois matelots, nous répond-il, et l’autre deux femmes blanches. » Temps d’arrêt immédiat dans notre pitié pour eux. « Nous ne les avons pas condamnés à mort , continue le colonel , parce qu’ils sont aborigènes , et que jamais ici nous n’avons pendu ces hommes, dont les croyances comme les instincts sont si différents des nôtres que, pour eux, tuer n’est guère un crime ; nous les domptons plus par la douceur que par la cruauté. »

Certes , ce sont là de belles paroles , et un gouvernement qui professe de tels principes en envahissant, au nom de la civilisation , des terres occupées par des races barbares, doit mériter l’admiration de l’Europe. Ce n’est point, du reste, un fait isolé, et l’on me citait à ce propos dans les annales de la justice de Sydney, un arrêt qui confirme cet exemple. — Un jour, près de la maison d’un squatter propriétaire de plusieurs milliers de moutons , à cent cinquante lieues dans l’intérieur, une tribu tout entière fut trouvée hachée en morceaux et à demi consumée par un feu à peine éteint. Etait-ce quelque tribu rivale qui venait de remporter une sanglante victoire? Non, c’étaient sept convicts employés à la garde des troupeaux , sept hommes blancs, qui avaient, sans provocation aucune, commis ce meurtre affreux sur de pauvres êtres incapables de se défendre ! La cour de Sidney n’hésita pas à les condamner à mort et les fit exécuter. Elle

DÉBARQUEMENT, donna par là un grand exemple aux jeunes générations de cette jeune colonie, qui doivent avoir pitié des instincts d’une race aveuglée et féroce, à laquelle, après avoir enlevé et la liberté et la terre, on ne saurait du moins d’une main homicide arracher aussi la vie !

MONUMENT ÉLEVÉ A BURKE

Un bronze coulé dans la colonie. — Feuilles autographes du journal de l’explorateur Burke. — Il traverse l’Australie du Sud au Nord. — Fatale méprise de ses compagnons. — Au retour, il meurt de faim. — Ses restes retrouvés.

Un bon galop , mon allure favorite , nous ramène à Melbourne; à chaque instant, je vois des choses que je ne vous ai pas encore décrites. — - Voici un monument en bronze. Un monument ! chose si rare, dit-on, dans les villes de l’Amérique, parce qu’elles n’ont que deux cents ou cent ans d’existence. Combien n’est-ce pas plus étonnant daiis cette cité de Melbourne, où il îVy avait, il y a quinze ans, en tout et pour tout, que quelques huttes en écoTce d’arbre et quelques tentes !

Eli bien! c’est au sommet d’une colline, par lequel passe l’artère la plus populeuse, que se détache un haut piédestal supportant un groupe en bronze, groupe sculpté, coulé et monté dans la colonie même, et d’une parfaite exécution. Trois hommes y sont représentés s’appuyant fraternellement l’un sur l’autre et sondant du regard l’infini! L’un d’eux est le chef, tout l’annonce : sa pose héroïque, sa taille, son air d’autorité. Et pourtant leurs vêtements déclii-

MONUMENT A BURKE

rés, leurs membres de squelettes, leurs traits creusés, leurs regards mourants montrent qu’ils expirent de fatigue et de faim, abandonnés au milieu des déserts î

Ce chef, c’est Burke, ces hommes, ce sont ses infortunés compagnons! Mais Burke, ce nom seul, peut-être à peine connu en Europe, remplit ici toutes les imaginations et fait battre tous les cœurs. Ce nom est aujourd’hui pour toute l’Australie plus que ne fut celui de Coriolan pour l’ancienne Rome, celui deBonaparte en messidor. Combien le bruit que firent les découvertes de hardis explorateurs, dans le continent australien, est peu de chose en comparaison de la gloire de Burke, qui fut le premier à le traverser de part en part, de l’Océan Austral à l’Océan Pacifique! D’héroïques labeurs, une constance surhumaine, une exploration unique dans le monde, ont fait de Burke un grand homme. Mais sa noble ambition , une ambition de découvertes qui tenait du fanatisme, ne put jouir de son triomphe, et ce monument vient perpétuer le souvenir du moment où il eut la seule chose qui manquât encore à sa gloire, la consécration que donne le malheur!

Depuis que nous avons mis le pied sur cette terre, il n’est pas une personne qui ne nous ait longuement parlé de lui : beaucoup l’ont intimement connu et l’ont aimé ; il avait eu leurs passions, leurs bonnes fortunes ou leurs misères; il avait pris largement sa part dans les premiers travaux qui ont créé ici

une grande nation ; il était dévoré d’ambition, voilà son crime. Mais pensez combien son image est vivante devant moi , quand j’entends raconter ses aventures à tous ses amis, qui hier l’exhortaient de leurs derniers vœux , et dont les larmes coulent encore lorsqu’ils se lamentent aujourd’hui de n’avoir pu réussir à le sauver, et surtout quand je lis les feuilles autographes de son journal que l’on conserve ici religieusement! A demi déchirées, usées et portant l’empreinte de toutes ses courses errantes, elles ont été retrouvées au milieu des déserts, là où il les avait ensevelies, avant de mourir isolé sur le sable brûlant.

Il me semble que je le vois courant au Nord à travers le désert, cherchant l’Océan et ne trouvant qu’un océan de pierres desséchées; mourant de faim, et ayant encore cent lieues à faire pour trouver des vivres ; expirant pour avoir voulu entreprendre une grande mission, et sentant, après l’avoir noblement accomplie, que peut-être le monde ignorera sa dernière œuvre! Je l’avoue ; j’ai la tête si pleine des récits de tous , le cœur si ému par tant d’infortunes racontées àchaqueheure presque par des témoins oculaires , et décrites d’une façon si touchante par Burke lui-même dans ses notes de chaque jour, que je veux aujourd’hui vous parler de cet homme, et vous tracer en traits rapides l’historique de sa mémorable et triste campagne.

MONUMENT A BURKE 63

Pendant plus de vingt ans, les colonies voisines avaient fait à l’envi des efforts répétés pour explorer l’intérieur de l’Australie ; au milieu de ce concours de toutes les énergies en une aventureuse arène, celle de Victoria avait semblé rester à l’écart, soit qu’elle fut fiévreusement tourmentée par la recherche de l’or ou absorbée dans le paisible élevage des troupeaux. Mais en 1860, le don de vingt-cinq mille francs fait par un citoyen désireux d’encourager une tentative de la part de sa cité d’adoption, donna soudain à la grande colonie de l’or un essor nouveau vers un nouveau but, et l’expédition qu’elle projeta, dès lors, a autant éclipsé les autres par la magnificence de ses préparatifs que par la grandeur des désastres de la fin, expédition baptisée par les souffrances , payée de la vie de dix hommes , mais féconde en résultats admirables.

Le gouvernement de Victoria lui donne pour chef l’ancien cadet de Woolich, l’ex-officier de hussards hongrois, O’Hara Burke > déjà populaire parmi tous, brave et franc, avide de réputation, plein de mépris pour le gain, fougueux jusqu’à l’héroïsme, enthousiaste jusqu’à l’utopie. Mais l’excès de ces qualités devait être la cause de sa perte et de celle des siens. Il y avait moins de rage aventureuse, mais plus de calme, de réflexion et de science dans la tête de vingt-six ans de son second , le jeune Wills , qui devait être l’astronome indispensable

pour diriger la colonne dans la mer des déserts ; sa famille avait déjà perdu un de se,s membres, sur VErèbe , avec sir John Franklin, dans l’expédition au pôle nord ; elle devait laisser un autre martyr des découvertes du monde sous les sables brûlants du Capricorne.

C’est le 20 août 1860 que les hardis pionniers se mettent en route; ils sont dix-sept, et, Burke en tète, ils partent au milieu des acclamations de tout un peuple. Jamais la population de Melbourne n’avait vu si imposant spectacle: ils étaient fiers, ils avaient de grandes choses dans le cœur, les vœux de tous les suivaient; le gouvernement avait donné deux cent cinquante mille francs , les particuliers cinquante mille; ils avaient vingt-sept chameaux, qu’on avait été tout exprès chercher aux Indes , vingt-sept chevaux des plus robustes, des tentes, des vêtements et des vivres pour quinze mois. Dans les hourras que poussait la foule , dans les hourras qui leur souhaitaient le succès, personne ne pensait que la plus grande partie de l’aventureuse cohorte marchait à la mort.

Jusqu’au Murray la route fut longue. Burke, trop dur pour lui-même, ne ménageait point assez les autres ; il était parti hlessé et rongé par une peine de cœur, n’entrevoyant plus qu’une douleur amère, malgré l’espoir du triomphe; il était trop fougueux , trop anxieux de l’avenir, pour comman-

MONUMENT A BURKE. 65

(1er avec calcul. Trois des siens se querellent avec lui et le quittent; il les remplace mal à la frontière des terres parcourues par les troupeaux; et l’union désormais sans obstacle de la fougueuse énergie du chef et de la douceur docile de son lieu* tenant sera la cause de toute la série de leurs affreux malheurs.

La route qu’il traça à travers ce continent immense peut se diviser en trois principales étapes : Menin die, à six cents kilomètres de Melbourne ; Cooper’s - CreeJc, à six cents kilomètres plus au nord, presque au centre du continent ; à l’extrémité nord enfin, à plus de mille kilomètres du centre, le rivage de Y Océan Pacifique. Les débuts sont pénibles; trop de bagages et trop de vivres à porter retardent chaque jour une impatiente ardeur. Tous les hommes sont pourtant de solides a bushmen», expression australienne que « homme des bois » ne réussit pas à traduire. Ne craindre ni la pluie ni le soleil, coucher dans la boue, n’avoir d’autre ambition que de sonder l’horizon des prairies ou des forêts sans fin, galoper à l’aventure, porter la barbe d’un patriarche et le costume d’un bandit, découvrir les terres, qu’elles produisent or ou gazon, forêts ou pierres, mais les découvrir avant tout et leur donner son nom, voilà le bushman. Mais cette vie des bois, qui faisait des hommes cent fois plus durs aux fatigues et aux privations que les bêtes de somme et les

chameaux, donna à Burke des compagnons que l’habitude de l’infini du désert rendait inexacts et insouciants.

Il laisse , le 19 octobre 1860, la moitié de ses gens, de ses bêtes et de ses bagages à Menindie, sous le commandement de son autre lieutenant Wright, avec V ordre exprès de le rejoindre après un court temps de repos, à Cooper’s Creek, où sera formé son grand dépôt central; et ce n’est qu’à la fin de janvier 1861 que Wright se remet en marche vers le rendezvous indiqué par son chef!

Cependant les mois avaient succédé aux mois; juin commençait, et aucune nouvelle de Burke n’était parvenue à Melbourne. Il était pourtant expressément convenu que le chef donnerait, de temps à autre, de ses nouvelles, afin que le comité institué à cet effet pût venir à son secours. La pensée que ces malheureux étaient perdus et mouraient de faim dans le désert, remua toutes les âmes. Melbourne tout entier, fiévreusement agité, organise une contre-expédition pour rechercher les explorateurs, et la confie au jeune Howitt. Les autres colonies sont émues et l’imitent; Mac-Kinlay part d’Adélaïde, Walker de la Terre de la Reine; Landsborough aborde avec un navire au golfe de Carpentaria. Ainsi ces quatre colonnes de gens de cœur, en quelques jours équipées et bien fournies, tendant toutes vers le centre, espérant couper dans les

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cercles répétés qu’elles décriront la trace du grand explorateur perdu, partent de quatra points différents, du Nord, du Sud, du Sud-Ouest et du Nord- Est, de quatre points distants de près de huit cents lieues les uns des autres. Admirable élan d’une nation généreuse! Etonnante union, qui, si elle ne prouvait déjà l’audacieuse constance dans les aventures de la race anglo-saxonne, montrerait du moins combien les communications sont rapides sur le littoral de cette terre presque aussi grande que l’Europe, et combien, d’une extrémité à l’autre, comme par une étincelle électrique, tout prend feu à la fois quand une grande cause est en péril et qu’il faut des hommes énergiques. Chose étrange que ce contraste entre toute l’activité européenne du littoral et l’inconnu absolu de l’intérieur des terres.

C’est le jeune Howitt qui fut l’heureux explorateur; c’est lui qui donna les grandes mais fatales nouvelles. — 11 part en toute hâte, et, le 29 juin, au moment où il traverse la rivière Loddon, quel n’est pas son étonnement de trouver en voie de retour des compagnons de Burke! C’est Brahe, son quatrième lieutenant, qui a perdu quatre hommes du scorbut, suivi de Wright qui en a perdu trois. Voici ce que rapportaient ces hommes aux figures livides et aux membres amaigris :

En deux mois, Burke avait traversé heureuse-

ment la série, tantôt de déserts, tantôt de prairies, qui sépare Menindie de Cooper’s Creek; c’était la moitié du trajet total de Melbourne au golfe de Carpentaria. Mais il est là au mois de janvier, souffrant de toutes les horribles chaleurs de l’été; hommes et bêtes sont affaiblis et abattus; la route semble fermée de toutes parts; c’est en vain qu’il attend le renfort de Wright, et déplore un retard qui va le priver de chameaux et de vivres; c’est en vain que Wills pousse une reconnaissance avec trois chameaux jusqu’à cent cinquante kilomètres vers le Nord pour trouver de l’eau. Pas une source, pas une oasis dans les mirages lointains, pas une flaque d’eau stagnante ! Son compagnon laisse échapper les chameaux , et c’est à pied, sans boire une goutte d’eau, sous un soleil de feu et cinquante degrés de chaleur, qu’il refait cette longue route jusqu’au camp de Cooper’s Creek.

Burke pense avec raison que, dans de pareilles conditions, il devait s’aventurer avec le moins de monde possible dans le désert de pierres, qu’il fallait laisser dans l’oasis de Cooper’s Creek tous les invalides avec leurs vivres , et de plus toutes les provisions devant servir à la route de retour. Il laisse à Bralie, l’un des siens, le commandement de ce dépôt, avec l’ordre de l’attendre au moins trois mois, et, après cette limite, aussi longtemps que ses vivres le lui permettront. Ah! si Wright, laissé

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au premier échelon d’une campagne qui devait coûter tant de tortures, était sorti plus tôt de sa léthargie, que de désastres eussent été évités!

Cependant Burke, l’énergie en personne, poursuit son œuvre : il prend avec lui IVills, son second, Gray, et King, un ancien soldat, six chameaux, un cheval et des vivres pour trois mois : il part pour découvrir le rivage de l’Océan Pacifique. Le 16 décembre 1860, les quatre explorateurs, entrant dans la partie la plus ardue et la plus inconnue de leur tâche , sortirent du camp de l’oasis : en traversant la rivière, en abordant sur l’autre rive, ils agitèrent encore les bras en criant à leurs camarades : « Attendez-nous , attendez-nous ! »

Et pourtant Brahc et ses hommes, Wright et ses hommes revenaient sans lui ! Les premiers avaient longtemps lutté dans leur camp contre les attaques sanglantes des Aborigènes; la chaleur était devenue épouvantable; ils suivaient à chaque heure le niveau de l’eau empestée, et pourtant leur unique ressource, qui baissait, qui baissait toujours : ils avaient ainsi attendu quatre mois! Enfin plusieurs moururent; les survivants étaient minés par le scorbut, les provisions allaient manquer : Brahe se décida à quitter son poste, à la dernière extrémité, affirme-t-il, à la fin d’avril. Il ne doutait plus que Burke ne fut mort : pourtant il avait laissé quelques provisions dans l’oasis.

Comme il revenait , au bout de deux ou trois étapes, il rencontra Wright et sa troupe! Par quelle série de déplorables retards celui-ci arrivait-il quatre mois trop tard au rendez-vous fixé? Ces deux hommes, une fois réunis, ont comme un dernier remords : ils retournent ensemble à Cocper’s Creek, n’y voient de retour aucun de leurs camarades, puis, disant adieu pour la dernière fois au désert qui les a sans doute ensevelis, ils reprennent le chemin de Melbourne. Tels sont les faits saillants de cette lamentable histoire; c’est d’euxmêmes que les apprend le jeune Howitt en les croisant sur le Loddon! Il envoie aussitôt ces nouvelles à la ville, où elles soulèvent l’indignation de tous, et, pour lui, il continue énergiquement sa route vers le Nord.

En un mois et demi il s’avance dans une contrée* qui est toute différente de celle qu’avaient vue les premiers pionniers : là où les autres avaient trouvé des sables arides, il trouve des vallées inondées, et, à travers des prairies sans fin, il poursuit sa route jusqu’aux environs de Cooper’s Creek ; il voit écrit dans l’écorce d’un arbre ce mot « dig » , qui signifie « creuse », et, en creusant la terre, il trouve la caisse en fer où Brahe avait laissé par écrit les motifs et la date de son départ, et, ... à ces papiers il voit mêlés ceux de Burke annonçant qu’il avait traversé le continent jusqu’à l’Océan Pacifique,

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et qu’il est revenu à Cooper’s Creek ! Voilà ce que racontait l’infortuné explorateur dans le fragment de journal qu’il put écrire et qu’il déposa au pied de l’arbre.

C’était le 16 décembre 1860 qu’il était parti de l’oasis avec ses trois compagnons. Pendant près de deux mois, il avança rapidement, découvrant chaque jour des terres plus fertiles : la prairie éternelle succédait au désert de pierres ; les arbres leur donnaient de l’ombre ; des ruisseaux fréquents une eau courante. Les Indigènes le plus souvent fuyaient épouvantés devant eux ; deux ou trois fois pourtant ils se laissèrent joindre et donnèrent du poisson séché aux voyageurs. Çà et là il y avait bien des lagunes d’eau salée, des collines de sable rouge, des espaces ravagés par je ne sais quels cataclysmes extraordinaires, et couverts de pierres amoncelées. Mais bientôt une haute chaîne de montagnes se dessina dans la direction du Nord : il les appela les « monts Standish », et à leurs pieds se déroulèrent devant lui une si belle nature, des forêts si vertes, des plaines si riches en végétation, si arrosées de cours d’eau, qu’il appela cette terre la « Terre Promise » .

Après les émotions d’une découverte nouvelle à chaque heure , de passages accidentés de rivières , de luttes contre les Indigènes, contre les serpents, contre les nuées de rats qui les assaillent durant

la nuit , ils sont entourés d’une végétation si touffue qu’ils ne peuvent plus se frayer leur route qu’à la hache. Burke et Wills laissent leurs deux compagnons en arrière et s’aventurent à pied, sentant je ne sais quoi de salin dans l’air; brisés par la fatigue, abattus par la chaleur, ils luttent et avancent, jusqu’au 1 1 février, à travers les fourrés les plus impénétrables et les marais où ils enfoncent jusqu’aux épaules. Ce jour-là ils trouvent un canal de la mer, où ils s’arrêtent épuisés; la marée par son flux et son reflux en inonde et en découvre tour à tour, sous leurs yeux, les berges sauvages, où les vénéneux palétuviers étendent leurs rameaux jusque sous les lames. Plus de doute, ce ne peut être que l’Océan Pacifique ! Après six mois de labeur, ils se sentent à quelques pas du glorieux accomplissement de leur grande mission : ils veulent le voir, cet Océan! Ils hachent; ils grimpent; ils escaladent tous les points les plus élevés d’où ils pourront dominer l’horizon, mais ils retombent, harassés et énervés, dans les marais boueux d’où la mer s’est retirée le matin même, et où bientôt le flux de cette mer qu’ils ont tant cherchée, le flux qui monte, vient presque les engloutir. Cet Océan qui manque de les faire périr, ils veulent à toute force le voir! Mais ce bonheur consolateur leur est refusé. Moïse du moins ne vit-il pas du mont Nébo la terre de Chanaan! Mais non, de cet Océan, ils entendent le murmure loin-

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tain; mais ils ont beau faire de surhumains efforts, la vue même de ces flots bleus était réservée à d’autres qui avaient moins mérité de les voir.

Pourtant, au fond, leur but était atteint; mais le spectre de la faim était là dans toute son horreur devant leurs yeux. Ils avaient emporté pour douze semaines de vivres, ils étaient à moitié route et il leur en restait à peine pour cinq. L’angoisse poignante que leur inspirait la disette grandissait chaque jour davantage, et la précipitation qu’elle causait dans leur marche de retour a dû précipiter aussi, par son excès, la mort de leurs bêtes et leur propre épuisement. Des pluies torrentielles défoncent tellement les vallées, qu’ils risquent encore cent fois d’être engloutis. Le 6 mars, Burke est presque mourant pour avoir mangé un morceau de grand serpent qu’il a fait cuire! Le 20, ils commencent à alléger la charge de leurs chameaux qui ne peuvent plus avancer, et à jeter, par bête , environ soixante livres de ces provisions dont ils craignent tant de manquer. Ainsi les navires envahis par les eaux jettent à la mer tout ce qui les charge, quel qu’en soit le prix ! Le 30, ils tuent un de leurs chameaux. Le 10 avril, ils tuent Billy, le cheval favori de Burke, sur lequel il était parti de Melbourne et qui avait le mieux résisté dans toute la campagne. Le 11, ils sont forcés de faire halte un quart d’heure pour attendre Gray, qui ne peut plus mar-

AUSTRA LIE.

cher : la faim les exaspère tant que ces deux hommes, au cœur pourtant bien généreux, en arrivent à rudoyer leur ami!... C’est qu’ils avaient réservé la farine pour leur dernière extrémité, et qu’ils avaient trouvé Gray se cachant derrière un arbre pour en manger ! Comme les dernières souffrances incomprises de ce malheureux Gray durent leur revenir en mémoire quelques jours plus tard, quand ils se sentirent, eux aussi, à l’agonie!

Enfin, le 21 avril au soir, ils arrivent à l’oasis! ils n’étaient plus que des squelettes vivants; ils cherchent des yeux, ils appellent de la voix leurs camarades auxquels ils avaient tant dit « Attendeznous 5) : l’oasis est déserte, pas une voix humaine ne leur répond !... Que de pensées tristes ont dû leur percer le cœur à cette heure solennelle ! En cherchant, éperdus, ils voient bientôt inscrit sur cette écorce d’arbre « dig » , ce mot de tout à l’heure ; ils fouillent : quelques provisions de vivres avaient été laissées par Brahe dans la caisse en fer ; des papiers y étaient aussi, expliquant les motifs du départ, et ils étaient datés . du jour même, du

21 avril au matin !

Ainsi, après une course désespérée jusqu’à l’Océan et un retour plus désespéré encore, après avoir perdu ou mangé presque tous leurs chameaux 'et leurs chevaux, excepté deux, après avoir fait la plus grande découverte que puisse enregistrer l’histoire

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de l’Australie, ils arrivent à l’oasis à laquelle ils avaient tant rêvé dans leurs tortures, et les hommes qui les auraient sauvés, sur lesquels ils comptaient, sont partis depuis sept heures seulement!

Que devenir? Épuisés au point de ne pouvoir faire quelques pas, devaient-ils tenter, avec des bêtes demi-mortes, de suivre, pendant six cents kilomètres, une caravane bien montée et longtemps reposée, de courir après le salut, à quelques milles en avant, sans pouvoir jamais l’atteindre? Certes c’eût pourtant été le parti le plus sage, est-il facile de dire, quand on juge les faits une fois accomplis et qu’on n’est pas éperdu par des mois de torture. Mais Burke se souvient qu’il y a près du mont Désespoir, à cent cinquante kilomètres de là, une a station » de moutons : celle-là au moins ne fuira pas devant lui; et, malgré eux, après deux jours de repos, il y entraîne Wills et Iving avec quelques provisions. Il dépose dans la caisse de fer le journal de toute sa découverte, de son retour, journal dans lequel il déplore enfin l’abandon de son lieutenant et annonce sa marche vers le mont Désespoir.

Pour mettre le comble à tant d’infortunes, pendant que Burke, se traînant à peine et abîmé de douleur, perdait de vue l’oasis et se dirigeait à l’Ouest, Brahe et Wright, qui s’étaient rencontrés, comme vous vous en souveïiez, le 23 avril, revenaient à cette même oasis, poussés par le remords, pour s’assurer

que personne n’était de retour : aussi légers qu’imprudents, ils ne songèrent pas à creuser dans le sable et à fouiller la cachette ! Ils auraieut trouvé le dépôt de Burke daté du matin même et l’itinéraire

de sa route . ils l’auraient sauvé! Mais non, ils

trouvent à la surface de la terre toute chose dans le même état qu’à leur départ, et ils repartent dans le Sud-Ouest pour le Darling.

Ainsi de jx fois de suite dans la même semaine , ces hommes qui se cherchaient, et dont la réunion eut mis une heureuse fin aux plus affreux supplices, s’étaient trouvés, sans le savoir, tout près les uns des autres, dans un rayon de quatorze milles seulement, au milieu de l’immensité des déserts!

En ce moment Burke, Wills et Iving descendent la vallée du Cooper, emportant avec eux les provisions de la cachette. Un chameau tombe de fatigue, ils le tuent et sèchent sa chair au soleil : le lendemain le dernier meurt aussi. A bout de ressources, ils se traînent jusque vers une tribu aborigène chez laquelle un tel spectacle fait taire les plus féroces instincts; elle les prend en pitié et partage avec eux sa nourriture, une graine atroce, appelée « nardou » , qu’ils mâchent à grand’peine et ne peuvent digérer. Et ils vivent ainsi jusqu’au 15 mai !

Tout d’un coup, par un réveil d’habitudes nomades, les Noirs s’enfuient et ne reparaissent plus. Ainsi, ceux dont les trois voyageurs avaient si long-

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temps craint les hostilités, mais qui étaient devenus leur providentielle ressource, les abandonnaient sans motifs! Alors, la nécessité les pousse à continuer leur marche vers le mont Désespoir, et à se traîner jusqu’au 24 mai sur une terre sablonneuse et brûlante. Me découvrant rien sur l’horizon, ils tombent de fatigue et renoncent désormais à cette dernière espérance. Vraiment le malheur les poursuivait, car depuis on a suivi leurs traces et on a trouvé que, s’ils avaient marché seulement un jour de plus, ils auraient vu la montagne. ... et ils auraient été sauvés !

Le 27 mai, ils sont de retour à Cooper’s Creek, vivant de nardou, dont la mastication les épuise et dont le suc ne les nourrit pas. « Ils viennent, écrivent-ils, revoir l’oasis et mourir! « et ils enfouissent dans la caisse la relation, en quelques lîgncs, de leur dernière tentative. Combien de temps dura cette demi-mort, c’est ce que nous apprennent les mots tracés encore de temps à autre par IVills ou Burke et déposés comme le testament de leurs dernières heures, dans la caisse en fer, au pied de l’arbre !

C’était pour eux comme une consolation d’écrire, presque dans leur agonie, des fragments de mots destinés à leurs concitoyens, et montrant tout ce qu’ils avaient souffert en vrais martyrs de l’amour de la science et des découvertes.

Le 20 juin, le nardou qu’ils broyaient ne les soutenait presque plus : deux lignes de Willsen ce jour disent « qu’il est trop douloureux de se sentir abandonné, et que pour lui il ne peut plus durer. » Le 22, il écrit « qu’il se couche et se blottit sur le sable pour ne plus se relever; que désormais ce sera King, le plus valide, qui portbra ses derniers adieux dans la cachette. « Du 29 juin sont datés ses derniers mots : c’est une lettre à son père, pleine de douceur et de résignation : « Ma mort... ma mort est certaine d’ici à quelques heures, mais mon àme est calme ! «

Le jeune Howitt ne trouva plus, sous l’arbre de triste mémoire, rien d’autre qui pût l’éclairer sur le sort de Wills. Était-il mort ou bien vivait-il? Oii pouvait être son squelette desséché ou son corps râlant encore? Les derniers mots d’O’Hara Burke sont datés d’un jour plus tôt que ceux de Wills, du 28 juin : quoique faible et mourant, il voulait encore chercher la tribu des Noirs, son unique espoir de salut! Ses adieux portaient plus de vigueur, mais autant d’héroïque résignation : « King survivra, j’espère; il a montré une grande àme: notre tâche est remplie, nous avons les premiers gagné les rivages de l’Océan...., mais nous avons été aband... » Ce dernier mot n’était pas achevé, il n’eut pas le courage de l’écrire.

Ils avaient expiré sans doute, lui et les siens, et

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ils étaient restés sans sépulture après avoir fermé la tombe où étaient ensevelis leurs écrits qui dévoileraient les mystères du continent et qui témoigneraient de leurs douleurs surhumaines. Aucun autre vestige ne donnait d’indication. Quand Howitt était arrivé , la cachette était bien recouverte de sable. Dans toutes les traces confuses et répétées, marquées sur le sol, indiquant d innombrables allées et venues du camp à la flaque d’eau, impossible de distinguer la dernière.

Howitt chercha dans toutes les directions environnantes, trompé chaque jour par des empreintes de pieds de chameau qui le ramenaient, par de longs détours, toujours à l’oasis, quand enfin le 10 septembre, au milieu des traces de pieds nus d’une tribu de Naturels, il trouve l’empreinte d’une chaussure!... C’est pour lui un moment d’angoisse, et bientôt, découvrant au milieu des bois les feux des Noirs, il y arrive soudain et aperçoit un malheureux couvert de guenilles, une ombre d être humain, faible à ne pouvoir se tenir debout, témoignant par des yeux étincelants une joie délirante, mais pouvant à peine proférer un son!

C’était un survivant de la grande expédition ! c’était King, l’ancien soldat ! Peu à peu la parole lui revint avec les forces, et il put alors raconter ce qui était advenu aux trois voyageurs, depuis le jour où il avait recouvert de sable la cachette, et où, pour

tous en ce monde excepté pour lui, tout était resté mystère.

Le 28 juin, Wills à l’agonie l’avait supplié d’aller à la recherche des Naturels : il mettait en eux tout espoir de salut ; il confie à Burke sa montre et un mot d’adieu pour son père, et les trois amis, tant éprouvés par de communes tortures, se séparent douloureusement pour ne plus se revoir sur cette terre. Au bout de deux jours de marche, Burke tombe anéanti, demandant à son compagnon « de ne le point quitter jusqu’à ce qu’il soit mort « , et de laisser ensuite sans sépulture son cadavre exposé au soleil des déserts dans lesquels il avait tracé la route de son siècle et trouvé la mort.

Le 29, il se sent fléchir pour la dernière fois sur le sol desséché : ses narines s’enfoncent dans le sable, il regarde la Croix du Sud, qui est le signe consolateur des mourants dans l’hémisphère austral, puis ses grands yeux s’éteignent, et il meurt en se débattant dans le sable du désert !

Le dernier survivant, tout éperdu, revint à la rivière sur les bords de laquelle il avait laissé l’infortuné Wills... qui était mort aussi, mais sans un ami pour lui fermer les yeux. King erra alors seul dans les bois, pleurant ses deux chefs; enfin il retrouva la tribu hospitalière dont la nourriture le soutint plus longtemps qu’elle n’avait pu le faire pour ses deux compagnons. Howitt , guidé par lui , retrouva les

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doux squelettes que les Naturels avaient recouverts de branches en signe de respect : à côté de Burke, à sa droite, était son revolver. Howitt enterra ses restes mortels dans l’Union-Jack, le pavillon national, la plus digne sépulture qui soit due à un brave, et, après avoir récompensé les Naturels, il reprit le chemin de Melbourne, rapportant 1 e journal et le testament des explorateurs.

Le 9 décembre de la même année, il repartait pourvisiter de nouveau ces tombes solitaires, chargé par la colonie de Victoria de rapporter les restes des deux héros australiens ; un an après, tous 1rs habitants de Melbourne recevaient en deuil le triste cortège. Ils voulurent honorer par des funérailles publiques, d’une magnificence inconnue jusqu’alors, et par un monument élevé au centre de la cité, ces hommes morts à la fleur de l’âge en se dévouant pour leurs concitoyens. — Mais non , de tels hommes ne meurent pas tout entiers; c’est à leur audace, à leur désintéressement, à leur dévouement et à leurs souffrances, que l’Australie doit son merveilleux développement d’énergie et de vie, de prospérité et de splendeur! Du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest, elle a eu ainsi ses hardis pionniers; ils ont avancé dans l’inconnu et, le plus souvent, ils y ont succombé; mais la route était ouverte par eux, et la colonisation, la richesse et la vie les ont suivis.

Dans les nations de l’ancien inonde , les souverains voient sans scrupule mourir aux guerres qu’ils allument des milliers de soldats; dans ce nouveau monde , où le désert est le champ de bataille , où l’explorateur est le soldat et l’apôtre de la civilisation , quand dix-sept hommes ont été en péril, une population d’un million d’àmes s’est levée pleine d’angoisse, et, pour les sauver, ce que peut la force humaine, la force héroïque, elle l’a fait.

Mais si la mort a triomphé de ces viriles tentatives, la ville née d’hier sait du moins honorer ses grands hommes, et nous, voyageurs et étrangers, pleins d’admiration pour leur histoire , ne devonsnous pas nous incliner devant ce deuil qui la couvre encore, et saluer en eux les créateurs d’un empire dont les destinées futures semblent aussi augustes que ses commencements sont extraordinaires ?

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