‹ AustralieChapitre 5 sur 18 · MELBOURNE ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

MELBOURNE ET SES ENVIRONS

Quartier européen. — Quartier chinois. — Chasse au cerf. Perruches et cacatois. — Récits sur la Nouvelle-Zélande. — Un ex-zouave nous porte secours.

13 juillet. — Nous continuons aujourd’hui à nous rendre compte de Melbourne; les établissements de bienfaisance, les écoles, les hôpitaux, les Chambres, que sais-je? Qui ne se croirait en Européen parcourant les rues bien alignées qui mènent à ces édifices, et surtout en visitant ces édifices eux-mêmes? Mais non, je me trompe; chez nous, trop souvent, un espace rétréci, des constructions anciennes, des emplacements irréguliers, consacrés par l’usage, ont fait que la perfection des connaissances de notre époque n’a pu qu’améliorer ce qui existait déjà et en tirer le meilleur parti possible ; ici du premier jet, depuis la fondation jusqu’à la dernière pierre, l’homme a tiré son cordeau sur un sol libre de toute entrave, a pu créer son œuvre sur les plans les plus parfaits qu’il a fallu des siècles pour acquérir et qu’il applique entièrement en un seul jour.

Mais tout en ce. monde a les défauts de ses qualités, et cette ville semble être sortie de terre bien trop uniforme et rappelle trop nos nouveaux boule-

vards : ici manquent tout à fait l’art ancien et la variété pittoresque de quelques vieux quartiers, comme ceux que M. Haussmann n’a pas encore pu badigeonner chez nous. Mais ici M. Haussmann se serait bien ennuyé! Car avant de construire, il n’y aurait pas eu moyen de faire l’ombre d’une expropriation ni d’une démolition !

Le Parlement , où siègent la Chambre Haute et la Chambre Basse, a voulu être un petit Parthénon; il a du cachet et du grandiose.

Je regrette bien que la session de cette année soit déjà terminée ; dans ces belles salles, dignes des représentants d’un peuple libre, on se dit des vérités et on fait vite les affaires. Pour une société qui s’étend tout d’un coup sur des milliers de lieues carrées, qui s’en partage l’exploitation rapide, qui couvre le sol de villes et en fouille les entrailles pour extraire des millions de lingots d’or, ce n’est point une sinécure d’être l’ame multiple qui discute et qui sanctionne les lois ; une salle remplie des u Parliamentary acts and reports » fait foi que les assemblées se sont yivement acquittées de la besogne.

Passer de la salle des Pas-Perdus, qui a répété, nous dit-on, les échos de bien des orages politiques, à un quartier où les échos les plus dissonnants, les plus inconnus frappent nos oreilles , ce n’est pas une bien longue course. IVous voici dans le quartier

MELBOURNE

chinois. Ces « celestial gentlemen » , comme on les appelle ici , sont des pantins affreux et se ressemblent tous ; quand on en a vu un , c’est comme si on en avait vu cinq cents; jaunes comme du jus de tabac, criards comme des cacatois, odoriférants à faire fuir des rats, déguisés en dandies et en fashionables européens, ils rentrent leur longue queue de cheveux sous le collet de leur gilet, ce qui détruit tous leurs charmes. Du reste, à qui plaire? Le gouvernement, qui a été obligé d’arrêter l’invasion des bandes chinoises pendant plusieurs années , se contente à présent de leur imposer une taxe et de leur interdire formellement d’amener avec eux leurs douces compagnes. Des Chinois, passe! dit-il, mais des Chinoises, jamais !

J’ai peut-être eu tort de lever si vite ce lièvre chinois : c’est une question brûlante; son apparition a effarouché les uns; ils ont poussé des cris d’alarme, qui ont scandalisé les autres.

Les réclames dorées de la découverte des mines d’Australie, parvenues, quoique un peu tard, jusqu'à l’Empire du Milieu, avaient tout d’un coup arraché à leurs pagodes des milliers de Chinois: ils franchissent l’Océan, chargés pour tout capital du sac de riz qui les nourrit pendant la traversée , et ils inondent les placers.

Apre au gain, travailleur infatigable, sobre comme un ermite, « John Chinaman » , avec la patience,

la ténacité, la succion de l’insecte, réussissait à merveille à pomper la richesse du pays, et une fois son magot collectionné, il s’en retournait, l’un portant l’autre, dans l’hémisphère nord !

Qu’a fait la colonie naissante? Elle a imposé à tout Chinois, le jour de son débarquement, une capitation de deux cent cinquante francs; elle n’a permis sur les navires qui arrivaient de Chine qu’un « Celestial 15 par dix tonneaux de marchandises ; et une fois sur les placers, elle a levé sur chacun d’eux une taxe de douze francs cinquante par mois. C’était restreindre à grands coups l’immigration, mais soulever une vraie tempête politique.

Si la race blanche, disaient les uns, est venue, après d’innombrables périls et des dépenses énormes, planter son pavillon sur la terre australe; si sa colonisation pastorale a transformé des savanes en prairies fertiles qui rappellent les comtés de l’Angleterre ; si des hommes comme Burke, Sturt, Landsborough et Leichardt se sont sacrifiés pour l’ouvrir à la civilisation ; si cette race a fait des routes , ouvert des ports , construit des villes et des chemins de fer, créé une magnifique organisation sociale, commerciale et politique, et fondé pour elle une seconde patrie à six mille lieues de la terre natale, est-il juste que, le jour où a pondu la poule aux œufs d’or, des milliers de magots d’une race inférieure qui 11’ont ni les mêmes idées ni les mêmes

MELBOURNE

mœurs , et qui apportent avec eux une cargaison pestilentielle de vices, viennent mettre la main sur la couvée et la disputer orgueilleusement ? Quelle loi d’égalité humaine force des colons qui ont découvert et façonné une terre , qui s’y fixent et qui la rendent prospère, à en laisser ravir les trésors, à leur détriment, par des étrangers venant pour y piller un riche hutin et le rapporter dans leurmonde demi-barbare ?

L’Australie est une grande carrière ouverte à toute la race blanche, sans aucune distinction de nationalités. Que l’élément chinois soit profitable aux populations « tagales » des Philippines et aux races malaises de Java et de la Polynésie, soit ! parce qu’il donne là une race métisse qui tient du père et qui fait des hommes plus intelligents , mieux bâtis et plus industrieux î

Mais en Australie , grâce à un climat vivifiant et à une vie qui engendre la force, voici la race anglo-saxonne qui prend ses plus beaux développements sur une terre vierge; voici une nation qui s’improvise et qui songe à l’avenir; mais la richesse vite acquise du mineur chinois forme trop de contraste avec la pauvreté de l’immigrante Irlandaise à peine débarquée. Voyez-vous tous ces hommes jaunes, petits, aux yeux en coulisse, à nez épaté et à peau de requin , devenir les heureux maris des blondes filles de l’Erin, et les pères bénis de toute une jeu-

nesse australienne , jeunesse bigarrée, et bâtarde, déchue et avilie, parlant un langage demi-asiatique, au milieu d’églises-pagodes et de jonques à vapeur, quand il s’agira de voter, de construire des machines, de soutenir l’élan civilisateur des pionniers actuels de cette terre.

Non ! ce n’est pas là la génération que doit rêver une jeune colonie anglaise ! Hélas ! il a fallu déjà trop d’exemples irlando-chinois pour que les Chambres prissent résolument le parti (t’arrêter ce torrent d’Orientaux, qui viendrait emporter l’or et laissera l’Australie une tache originelle que des centaines d’années n’effaceraient pas. Et quant à permettre aux femmes chinoises de pénétrer sur ce sol, ne serait-ce pas, nous disent les voyageurs qui ont connu à fond le Céleste-Einpire , apporter double ration de tout ce que la corruption et la pourriture physiques et morales ont de plus complet sous la calotte des cieux ?

Pourtant, les choses n’ont été poussées à l’extrême qu’à l’égard de ces dames. Quant à la restriction sur l’immigration des hommes, les six mille habitants de ce quartier, leurs vingt-quatre mille compatriotes éparpillés sur les placers ou dans les jardins, prouvent bien qu’ils gagnent assez pour supporter des taxes : jamais on n’en a expulsé ; chaque année encore il en arrive, mais heureusement en petit nombre. Pour échapper à la taxe, ils ont bien ima-

MELBOURNE

giné de débarquer à Sydney ou à Adélaïde, et de gagner par terre les mines d’or, en faisant deux cents lieues à pied; mais les colonies voisines ont imité Victoria, ce qui les gêne un peu. — Rien, rien, pourtant, ne les rebute !

Mais ne croyez point qu’ils n’aient pas leurs défenseurs zélés. Pour eux, ces lois de restriction ne sont autre chose que l’application de la fable du loup et de l’agneau : ce n’est point là l’hospitalité de la race anglo-saxonne, c’est une tyrannie égoïste qui fait tache sur la terre de la liberté, et la race la plus éclairée ne doit point exclure d’une commune moisson les malheureux hommes d’une race pauvre qui viennent glaner avec elle.

Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui, n’écoutant qu’une cloche, n’entendent qu’un son ; nous avons eu la fortune de visiter ce quartier avec deux aimables hommes, deux hommes instruits, un chinophile et un chinophobe ; mais, pour ma part, ce dernier m’a convaincu, et, ce qu’avant tout j’ai à cœur, c’est de voir pure de toute tache cette population qui s’élève, la première qui soit née sur ce sol ; c’est de voir que ces hommes malheureux, ces familles éprouvées, qui ont eu le courage de quitter leur patrie, — que ce soit l’Allemagne, la France ou l’Angleterre, — pour venir chercher, je ne dis pas fortune, mais leur pain de chaque jour sur cette terre lointaine, dans les paisibles travaux des

champs ou dans la laborieuse recherche de l’or, que ces hommes ne se voient pas disputer leur part toute brillante à leurs yeux par des bandes viciées d’Asiatiques, dont le pavillon ne s’est jamais montré dans ces mers à l’heure du danger, des durs travaux et des découvertes, et qui, incapables même d’y venir sur une de leurs jonques, n’arrivent qu’à l’heure de recueillir, elles qui n’ont pas semé!

Excepté pour les Chinois, rien de plus libéral, du reste , et de plus hospitalier que la colonie de Victoria. Que l’immigrant soit Français, Italien ou Américain, il y est appelé aux mêmes droits et à la même indépendance que les Anglais. Ces derniers font ici plus des dix-neuf vingtièmes de la population ; puis viennent les Allemands. — Quant à nous, nous y soutenons noblement notre réputation de cuisiniers, de perruquiers et de modistes ! Ce n’est que par eux qu’on connaît ici le nom français ! a Comment se fait-il, nous disait-on, que jamais un capitaliste de votre nation, que jamais un homme bien posé ne vienne ici ? Regardez pourtant tous les hommes distingués d’Angleterre qui ne nous dédaignent pas ! «

Le drapeau tricolore y jouit cependant d’un grand prestige , non pas qu’on parvienne jamais à le voir flotter sur la poupe des navires de la rade, mais parce que chaque malle d’Europe apporte ce je ne sais quoi de fougueux et de brillant

MELBOURNE

qui est le propre de notre nation. — Oui, on a ici une haute idée de la France, et cela nous réjouit Famé. En revanche, voici les hommes politiques et responsables de cette terre libre , libre jusqu’à l’illimité dans ses votes, dans sa presse, dans ses Chambres, dans ses réunions, et ils nous demandent de leur expliquer ce que c’est que les candidatures officielles, les ministres non responsables, les premiers et derniers avertissements, les suppressions de journaux, la prison préventive, les prohibitions de « meetings » . — Bref, toute notre litanie nouvelle et le De profundis de nos libertés, c’est de l’hébreu pour eux; je le comprends, et je ne connaîtrais que des arguments chinois pour leur répondre.

1 & juillet. — Aujourd’hui, que le baromètre et le chronomètre restent au repos! Je vais en tenue dès le matin à une chasse à courre, une chasse au cerf, pour laquelle le capitaine Standish m’a donné un magnifique cheval. — Le « Meet » est à sept milles de Melbourne, et je ne pouvais croire, à l’aspect de toute la route, que j’étais en un pays sauvage encore il y a quinze ans : il me semblait que je me rendais à Epsom, aux «. Surrey Stag Hounds » , à voir sur cette grande route animée tant de phaétons légers et de drags à quatre chevaux. Nous sommes plus de cent cinquante cavaliers au départ : des habits

rouges, des amazones, et un cerf venu du Royaume- Uni ! Vraiment, partout où s’établissent les Anglais, que ce soit à Gibraltar, au cap de Bonne-Espérance ou en Australie , ils apportent avec eux tous les usages, tous les plaisirs de leur première patrie.

Ils ont leurs « Cricket-Matcbes , « comme leur « Stag and Kangaroo Hounds « , et bien des équipages des « sbires « leur envieraient, je crois, le choix de leur meute, l’adresse de leurs chevaux, et le brillant de leurs cavaliers, qui se disent, non sans raison, les premiers a steeple-chasers » du monde. — Nous voilà lancés : galopade effrayante dans des prairies, des champs de blé, des lagunes coupées de crevasses ; la chasse va un train d’enfer; les obstacles se succèdent sans qu’on puisse reprendre baleine ; ils sont sans fin, bon Dieu! et il y a de quoi frémir! Ceux de l’Irlande, que j’ai vus de près, ne supportent pas la comparaison avec ceux-ci ; l’abondance inouïe des bois en est la cause. Voici comment ils sont tous faits : entre deux fossés tout rapprochés, s’élève une haute barrière fixe , composée de trois et quatre grosses poutres d’un pied de large et de haut, taillées à quatre faces régulières, étagées à intervalles, et clouées à de vrais troncs d’arbres. Un régiment de cavalerie chargeant là-dessus ne les briserait pas. Il faut franchir lestement les obstacles ou se briser soi-même. — Aussi, je le confesse, je crois avoir eu rarement si belle occasion de sentir mon cœur battre

MELBOURNE

et de vider les arçons; un peu de bonheur, et ma bonne étoile, qui est de tous les hémisphères, m’ont permis de courir ventre à terre , pendant une heure et demie, par-dessus cette jolie pépinière d’obstacles sans me rien casser! Il n’en a pas été de même du cerf, qui s’est cassé la jambe au fond d’un ravin, où tous les « habits rouges » sont arrivés en descendant une pente terrible.

Le maître d’équipage eut l’amabilité de m’inviter le soir au dîner du « liunt » , au club, où tout était servi avec le luxe que vous pouvez imaginer chez les heureux de la terre de l’or; c’était bien le type de ces dîners de chasse anglais, pleins de verve et d’entrain. Que de sujets sont venus sur le tapis, depuis Paris, ses spectacles, ses beautés, jusqu’aux savanes, aux kanguroos et au pôle sud !

Le récit du et Cricket-Match « d’il y a deux ans est venu à son tour : les a onze » d’Australie ont combattu en champ clos contre les a onze » d’Angleterre, qui s’étaient embarqués et avaient fait six mille lieues pour venir jouer ici un q 'partie de cricket. — C’est vraiment par trop fort ! Une fois leur partie gagnée, les onze d’Angleterre, après s’ètre vus cordialement fêtés parles vaincus, s’en sont retournés par le cap Horn, comme s’ils avaient fait la chose la plus ordinaire du monde, avec un billet d’aller et retour pour les antipodes.

Le 15 juillet , dimanche. — Toutes les cloches, dès le matin, sonnaient leur gai carillon, et les hymnes sacrées de la vieille Europe nous allaient droit au cœur. Non-seulement la nef de l’église catholique était toute pleine, mais un grand nombre de fidèles étaient encore à genoux en dehors des portes. — Il y a beaucoup de catholiques à Melbourne : l’évêque dirige en ce moment les travaux d’une grande cathédrale, à demi terminée, pour laquelle les Chambres, nous dit-on, ont voté une trèsforte somme d’argent. — La question des cultes sur cette terre de la liberté doit être bien intéressante ; je vais me mettre en quête de renseignements , et, dès que j’aurai des données, je vous les enverrai dans ma prochaine lettre.

Un dimanche passé dans une ville anglaise : qu’y a-t-il de plus triste et de plus morne au monde ? Les grandes artères sont désertes; on y entendrait une mouche voler! Le vent seul siffle dans les jolis arbres des Fitz-Roy Gardens, le petit bois de Boulogne austral, oii l’autre jour, malgré l’hiver, un gai concert en plein air nous charmait tous ! Ah ! où sont nos joyeux dimanches de France?

Le 16 juillet. — Un bon cheval et une carriole, des fusils, des bottes et des munitions, voilà notre affaire; et avant le jour nous partons, le prince et moi, pour aller à onze lieues d’ici courir dans des

MELBOURNE

bois qu’on nous dit remplis de perroquets ! Faire mon ouverture de perroquets , c’est comme un rêve magique pour moi ! Je n’en ai pas dormi et je n’en dormirai pas ! Notre route est une voie trois fois large comme les nôtres , tracée toute droite vers le Nord : elle est flanquée de chaque côté d’espaces à demi entretenus, destinés aux voyages des troupeaux; le sol est rougeâtre et la route est bonne. — Voici bientôt deux cents bœufs que nous rencontrons; ils viennent de l’intérieur, pour approvisionner Melbourne , ses faubourgs et les navires de la rade. Trois hommes à cheval les guident : la longue barbe de ces conducteurs , qui me paraît tout à fait nationale en Australie , leur haute stature, leurs grandes bottes et leur vaste chapeau de feutre biscornu , leur donnent un farouche aspect de bandit. — Dans les prairies entrecoupées de bois galopent des troupeaux de chevaux : ils sont tous de race anglaise et répandus ici à profusion; tout le prouve, du reste, car nous rencontrons successivement quatre ou cinq bûcherons s’en allant à leur ouvrage au petit galop sur leur monture : celui-ci porte sa cognée, celui-là sa serpe, un autre une scie, un quatrième une marmite.

A midi nous sommes au village qu’on nous avait indiqué. Il a nom Dandenong : quatre maisons en bois, voilà tout. Vite nous chargeons les fusils, recrutons un brave a Irishman » tout roux et père de

huit enfants, obtenons qu’il nous guidera dans les bois et prairies pour tuer des perroquets, sans enfourcher un de ses chevaux, ce qui l’étonne considérablement. « Aller à pied, » cela lui paraissait vulgaire, même à la chasse à tir.

Ce fut alors une course pleine d’émotions au milieu des prairies et des bois de cette vallée sauvage. J’ai vu là les arbres à gomme rouge dans toute leur splendeur, et ils m’ont rempli d’admiration : de pareils troncs, de pareilles branches, je n’en ai jamais contemplé en Europe.

Tout ce que la forêt a de sauvage quand elle vient mourir dans d’immenses prairies naturelles, des ravins avec des fougères-arbres trois fois plus grandes que l’homme, une herbe toute Verdoyante, des troupeaux de bœufs et de chevaux qui paissent sans gardien sous les bois immenses, des arbres séculaires, arrachés et amoncelés par les tempêtes, des troncs pourris par la racine menaçant de tomber, des traces des feux que les Naturels ont allumés à leurs pieds : ah ! je ne puis vous dire ce qu’ont de délirant et cet ensemble, et cette végétation magnifique, et cet aspect sauvage! Je suis ravi! Nous grimpons aux roches, nous passons des ruisseaux, à cheval sur des troncs d’arbre, nous courons comme des fous après de délicieuses perruches! Sans notre brave Irlandais, nous nous serions perdus cent fois. — Mais que c’cst joli à voir voler au soleil ces bandes

MELBOURNE

tir perruches qui poussent des cris perçants ! Quelles admirables couleurs! Vingt, trente, cinquante s’envolent à la fois et disparaissent comme un dard! Tout d’un coup un ramage effrayant se fait entendre au loin : nous y courons. Trois cents cacatois blancs se disputaient par terre les graines de leur repas du soir; ils étaient à une demi-lieue de nous. Ce qu’était le ramage étourdissant de ce congrès de cacatois, dont la moitié faisait le guet, tandis que l’autre, comme sur une grande nappe blanche, piquait du bec dans le gazon , jamais vous ne pourrez l’imaginer : une marche savante et tournante , à quatre pattes et à plat ventre, au milieu du fourré, des herbes et des roches, nous réussit à grand’ peine; notre gros plomb pourtant décrocha un cacatois , qui, secouant sa crête jaune, appela en se débattant les autres au secours. Un toile général de la gent criarde lui répondit : elle volait à cinq portées de fusil au-dessus de notre tête, en chantant avec fureur l’hymne de deuil de notre magnifique victime.

La soirée vient trop vite; nous rentrons dans une de ces quatre maisons en bois qui semblent perdues sous les grands arbres : une d’elles est une petite auberge, où une brave femme nous fait un fricot, et nous dinous fort gaiement. J’ai la chance de tomber après dîner sur un livre des plus drôles : ce sont les impressions de voyage d’un Australien en Europe. Le bonhomme en débarquant en France

décrit les naturels des campagnes et des villes, tout comme nous décrivons les Chinois. Il y a là une bonne dose d’originalité. Quelle longue nuit ! Sont-ce les cris des cacatois qui me poursuivent, ou sont-ce les parents du cancrelat occis pour s’être promené autour du rôti, à la fin du dîner, qui auraient sur moi vengé sa mort?

Le lendemain les étoiles brillaient encore quand nous étions déjà au fond des bois et dans l’eau jusqu’aux genoux. Messieurs les perroquets, rouges, écarlate, bleu-clair, verts, orange ou lilas, se réveillent aux premiers rayons du soleil, mais ils sont farouches et se sauvent aussi vite que la dernière ombre de la nuit. Il y en a de telles myriades qui crient de tous côtés , il y a des arbres si couverts de perruches tigrées et de vrais moineaux verts qui en pendent comme des grappes , que nous fîmes encore aujourd’hui une chasse dont les joies m’ont complètement tourné la tête; nous rapportions le soir à Melbourne le plus joli trophée que l’on puisse voir, et dont on aurait pu faire une délicieuse aquarelle. Quatre-vingt-cinq pièces en tout ! des grues bleues , des cacatois blancs , mais surtout des perroquets et des perruches, dont les couleurs vives et étincelantes, depuis le grenat jusqu’à l’azur, font de vrais bijoux. Singulière chose que « leur ramage ressemble si peu à leur plumage » ! Tandis qu’en Europe les bois résonnent du chant harmonieux des oiseaux et que

MELBOURNE

le rossignol vous ravit avant l’aurore, ici les cris les plus aigus et les plus discordants forment une sauvage musique. Mais aussi, pour les consoler, la nature ne leur a-t-elle pas donné la plus éblouissante des parures?

18 juillet. — Journée officielle : visites rendues à l’évêque, au maire, aux consuls; ce soir nous avons grand dîner chez le Gouverneur, brigadier général Carrey, ce the luckiest man of the army » , revenu le matin d’une tournée de six jours dans 1 intérieur; les ministres étaient là, ainsi que les hauts fonctionnaires de la colonie, et, de plus, beaucoup de dames en grande toilette au milieu des uniformes rouges à galons dorés de l’état-major. — C’est réellement notre première rentrée dans le monde civilisé : après trois mois de vie maritime et solitaire qui donnent à l’ame je ne sais quoi de timide, il me semblait que je sortais alors ébahi d’un rêve; tout ce que cette impression a de nouveau et de bizarre, ceux-là seuls peuvent le comprendre qui ont connu les longues solitudes sur mer ! Mais dans ce salon, la conversation s’anime vite, et l’intérêt ne chôme pas. Je suis aussitôt frappé de tout ce que nous racontent les officiers revenant de la Nouvelle-Zélande, où ils ont fait de longues campagnes. Le général y a commandé avec gloire, et des aquarelles jetées sur le papier entre deux batailles nous font passer

en revue tous les sites des îles d’Eaheinomauwe et de Tavia-Poonammoo. — Le dernier arrivé de ces parages est un jeune officier à la figure martiale, le colonel Tupper, qui a voulu venir au dîner quoiqu’il se fût cassé la jambe il y a un mois à la chasse à courre; celte jambe, il l’avait cassée deux mois auparavant, aussi à la chasse à courre, et cette foislà c’était déjà un cas de récidive ! Vous le voyez, les chutes de cheval viennent dans la hiérarchie des chances de mort, en Australie, encore avant les flèches des sauvages ! Mais il m’a raconté sur la Nouvelle-Zélande les choses les plus curieuses; il m’a montré, dans les trophées de la salle d’armes, des haches de pierre, des lances empoisonnées, des costumes complets de dames et demoiselles, c’est-àdire colliers et boucles d’oreilles; les Maoris sont, paraît-il, des hommes magnifiques, guerriers dans l’àme, coureurs agiles, accessibles aux sentiments d’honneur et très-amateurs de côtelettes humaines; un prisonnier pour eux représente un rôti ; la cuisine y est un art; et des pierres chauffées à blanc, un fourneau économique ; l’entre-côte humaine ne se cuit qu’entre deux couches de plantes aromatiques, et seulement quand elle est faisandée. — Ces fêtes-là ne sont pas encore de celles qu’on nous propose : on voudrait d’abord organiser les bals les plus brillants, mais notre deuil nous les fait refuser.

MELBOURNE

22 juillet. — Nous voici de retour d’une nouvelle expédition de chasse : le capitaine Standish nous a emmenés à Snapper Point; c est le cap extrême qui ferme la baie de Port-Philipp du côté de l’Est et qui la sépare de l’Océan Austral; nous y avons été par terre, tantôt en longeant la plage, tantôt à travers les grands bois sauvages, tantôt enfin sur les rochers qui dominent la mer. Un vilain serpent, un ancien matelot qui était déjà ici en 1840, ce qui est l’époque mérovingienne de la colonie, — et qui, pour se consoler de richesses perdues au jeu, chasse les phoques ; beaucoup de perruches ravissantes, telles furent nos rencontres pendant toute la journée qu’il nous fallut pour gagner la pointe.

Là est un brave insulaire qui possède une dizaine de lévriers d’Écosse acharnés contre le kanguroo. Le jour suivant, nous nous engageâmes avec lui dans la forêt, où il serait certes bien facile de s’égarer, en galopant par-dessus les troncs d’arbre dans les hautes herbes. Nous étions convenus que celui qui tirerait trois coups de revolver, pan! pan! pan! annoncerait ainsi aux autres qu’il se sentirait perdu. Nous avons suivi ventre à terre la bande des lévriers ; mais la chasse a été si vite au milieu du fourré et d’une sorte de jongle, que nous n’avons tous vu, qu’une fois morts, les trois kanguroos de petite taille que les chiens forcèrent. On se fait terriblement casse-cou dans ces belles galopades, qui

inspirent un charme inconnu, semblable aune sorte d’ivresse. On voudrait toujours les percer plus avant, ces forêts sans fin, dont chaque temps de galop soulève un voile mystérieux.

En rentrant au petit village, les colons nous voyant passionnés pour la chasse, nous annoncent une grande nouvelle : «A deux lieues d’ici, il y a un étang enfoncé dans les bois; de là depuis trois jours, aux rayons du soleil levant, on voit s’envoler des bandes de cygnes noirs qui reviennent y coucher à la nuit. « Nous dire cela, c’était mettre le feu aux poudres; à quatre heures du matin, le 21, par une obscurité complète, nous nous acheminons sur une grève rocheuse, vers le ravin désigné; plus nous approchons , plus nos précautions sont grandes ; silence, marche sur la pointe des pieds, battements de cœur, et tout cela dans un terrain antédiluvien ! Les deux lieues sont faites, la nuit s’évanouit, l’aurore paraît, le soleil de neuf heures brille... mais de cygnes noirs, pas même l’ombre! C’était un bel et beau canard , et de ces canards qu’on ne tue pas.

Dans notre route de retour, un de nos chevaux faillit nous faire faire une pirouette de trois cents pieds, du haut d’une corniche qui dominait la mer; pris d’une folle panique, il reculait éperdument, et l’abîme était à dix mètres derrière nous.

Un homme vient à notre secours; il se cramponne hardiment d’un seul bond au cheval qui me-

MELBOURNE

nace de nous briser tous et de me noyer ; son poignet de fer le secoue à tout rompre ; il lutte et se donne du cœur en lançant un sonore juron : c’est un Français ! Ancien soldat d’Afrique , couvert de cicatrices en pleine figure et en pleine poitrine, il parle bientôt de ses campagnes : « J’ai fait la guerre sept ans 5) sous le drapeau tricolore, et huit fois j’ai été « blessé. Puis j’ai passé au service d’Abd-el-Kader, » mais, vu que je n’ai pas eu comme lui le grand 55 cordon de la Légion d’honneur, je suis parti mou- )5 rant de faim, et venu ici gratter la terre pour y 55 trouver de l’or. n — C’était, il faut l’avouer, une curieuse rencontre.

LES MINES D’OR

Aspect étrange de Bullarat. — Un lingot de 184,000 francs. — Un théâtre aux mines. — Traitement de:; fdons de quartz aurifère. — Puits creusés dans les sables d’alluvion. — Orpailleurs à la superficie. — Port de Geelong. — Ravages des lapins importés.

23 juillet . — Nous partons, nous aussi, pour les mines d’or; elles sont à cent cinquante kilomètres de Melbourne. Cette route , qui mena à tant d’illusions et à tant de richesses, que des milliers d’hommes firent à pied, souvent sans chaussures, avec une tente et une pioche pour tout capital, et qu’ils refirent peu de temps après portant sur eux les sacs pleins de la poudre d’or que le travail de leurs mains avaient gagnée, cette route, au terme de laquelle tant de joueurs virent la fin de leur fortune, tant de malheureux, celle de leur misère, ne portet-elle pas inscrites à chacune de ses bornes les dates les plus émouvantes de l’histoire de l’Australie?

Aujourd’hui une ligne ferrée rejoint Melbourne à Ballarat, et, en quatre heures, on passe de la ville commerçante à la ville aurifère. Nous traversâmes donc avec la rapidité de la vapeur les prairies fertiles qui entourent Melbourne comme une verte

MIMES D'OK

ceinture , puis les bois d’eucalyptus dont notre locomotive vient chaque jour troubler les échos. Nous croisons de temps en temps les méandres de la route ancienne , encore poudreuse , mais déserte aujourd’hui. Nos compagnons nous racontent tous les souvenirs qu’elle fait revivre en eux. C’est le 10 juin J 851 que la première parcelle d’or fut découverte dans le lit d’un ruisseau tributaire du Loddon; le 20 juillet, au mont Alexandre; le 8 septembre, à Ballarat! Vingt mille personnes en un mois, cent cinq mille en une année, se ruèrent toutes haletantes par ce chemin vers les collines fortunées dont il suffisait de fouiller la surface pour ramasser des trésors : ce que devait être l’aspect de la route ou une foule anxieuse courait à la recherche de l’or, comme chez nous on court au feu, qui peut l’imaginer?

Mais tout d’un coup notre attention est éveillée par un changement étonnant dans la nature qui se déroule devant nous. La grande ombre des forêts semble dissipée par un coup de foudre; la verdure des prairies est morte ; les troncs immenses des arbres sont abattus par la main de l’homme, amoncelés en désordre, gisants sur un terrain bouleversé ; la plaine est grattée, lavée, torturée; c’est un dédale de travaux , un chaos de fouilles infernales, et çà et là, dans cet ensemble vertigineux, de grands tuyaux, par des convulsions poussives, vomissent

la vapeur ; des cloches sonnent , des roues de fer s’engrènent et crient, des pompes gigantesques crachent des eaux bourbeuses, et une fourmilière humaine s’agite ! c’est Ballarat. La recherche de l’or a fait ici une vallée d’un aspect diabolique. Je ne connais rien qui puisse frapper à un plus haut degré l’imagination de celui qui ne s’est jamais figuré ce que l’homme peut tenter dans ses fiévreux travaux, pour arracher l’or aux entrailles de la terre. C’est Ballarat, où un pauvre ouvrier sentit un jour sa pioche enclavée dans un bloc solide : c’était un lingot d’or, pesant 2,600 onces, et valant 260,000 francs. C’est dans cette vallée et sur ces collines torturées que les hommes ont récolté une moisson d’or égale à leurs ravages, près de quatre milliards de francs.

Ici il n’y eut pendant bien des années qu’un camp immense ; les faubourgs sont encore composés de tentes éparses où viennent bivouaquer les derniers arrivants. Mais la ville proprement dite est une fidèle image de Melbourne ; c’est une ville qui compte trente mille âmes et treize à quatorze ans d’existence; elle a de belles maisons et de belles rues; le jour elle est sillonnée de voitures, le soir éclairée au gaz; elle est remplie de clubs, de théâtres, de bibliothèques, de banques; le mineur enrichi s’y promène paisiblement; plus de revolvers, plus d’attaques nocturnes , plus de scènes sanglantes sur les tables de jeu. Çà et là de nombreux groupes d’hom-

MINES D’OR. 107

mes couverts de boue et ruisselants de sueurs sortent de terre pour prendre leur repas; ce sont les chercheurs d’or qu’emploient de grandes compagnies; les galeries qu’ils percent à cinq cents pieds sous terre s’étendent sous toute la surface de la ville. On a construit toutes ces centaines de maisons le plus près possible des veines aurifères; mais je ne m’étonnerais pas s’il fallait bientôt démolir toute la ville pour suivre les nombreux filons sur lesquels elle repose, et qui, après avoir été la cause de sa naissance, seraient devenus bien vite la cause de sa destruction.

Tous ici nous racontent le singulier spectacle que présentait Ballarat, il y a dix ans, au moment où la fièvre de l’or était à son paroxysme et où se trouvaient réunis tous les mineurs qui, depuis, se sont disséminés vers les innombrables centres de mines que les années ont fait découvrir: les pépites d’or se trouvaient à la surface du sol, mêlées à un gravier poudreux qu’on lavait le long des ruisseaux; des groupes d’hommes couraient d’une vallée à une autre, dès qu’ils apprenaient la découverte de trésors nouveaux, et, une pioche dans une main, un revolver dans l’autre, chacun allait glaner la poudre d’or ! Les uns gagnaient souvent sept et huit cents francs avant leur déjeuner, mais ce repas, il fallait le payer cent francs!

Un cordonnier me racontait qu’il passait sa ma-

tinée à gratter la terre et à laver l’or; souvent il trouvait ainsi trois ou quatre cents francs en quelques heures. Puis il se mettait à faire des bottes et il les suspendait à un pieu devant sa tente. Arrivaient bien vile des groupes de mineurs, la ceinture pleine de lingots, mais les pieds sans chaussures ; les bottes étaient mises à Penchère : chacun sortait de sa poche des pincées de poudre d’or, et encore quatre ou cinq cents francs, pour une seule paire, venaient enrichir l’adroit ouvrier!

Le soir, ceux qui avaient la tête un peu chaude se réunissaient sous quelque tente , ou à l’abri de planches clouées en désordre : là, à la lueur d’une torche blafarde, on jouait avec frénésie : la poudre d’or à peine lavée était la monnaie courante; les mineurs jetaient leurs enjeux à pleines poignées, et les heureux amassaient en une nuit tout le fruit de bien des heures de travail!

Les plus sages, les enrichis de la veille, serraient leurs milliers de francs dans leurs ceintures, s’en allaient en silence coucher sous une tente étroite, dans quelque enfoncement de la vallée, — un demimillionnaire sous la tente et dans la boue! Souvent il devait passer la nuit sans sommeil, tenant le doigt sur la gâchette de son revolver et faisant feu sur les maraudeurs qui connaissaient ses richesses.

Comme je me trouve ici avec un grand nombre de personnes qui ont mené pendant plusieurs années

MINES D’OR

cette vie émouvante, qui me montrent les lits des ruisseaux où elles ont fait les plus belles découvertes de lingots ou de paillettes, il me semble, à les entendre, que jejvois toutes les péripéties, les agitations, les entraînements de cette époque où tout tenait du*vertige ! L’or a quelque chose de fascinant qui fait comprendre les désordres et les scènes sanglantes de ces milliers de joueurs enivrés, qui amassaient des trésors à l’cnvi l’un de 1 autre.

La première chose que j’ai vue à Ballarat, c est un lingot trouvé dernièrement par un simple mineur et acheté par un banquier qui nous reçut le plus aimablement du monde. Ce lingot d’or pur pesait 1,840 onces (184,000 francs). C’est un bloc qui semble torturé et onduleux : ses formes arrondies ne sont brisées que par les coups de pioche de l’heureux mortel qui le découvrit : la pioche est encore là, religieusement conservée et gardée en trophée, • comme ces épées qui ont glorieusement fini leur temps. Eh bien, le croiriez-vous, cet homme est ruiné aujourd’hui : en quelques mois il a tout joue et tout perdu; il travaille au service des grandes compagnies, avec un modeste salaire, et désormais s’il trouve encore un trésor, ce ne sera plus pour lui.

Dans cette même banque, nous vîmes apporter des sacs de pépites d’or que des commis entassaient dans les coffres; d’autres faisaient fondre les paillettes sur un feu ardent, et, tout ruisselants devant

les casseroles remplies de l’or bouillonnant, ils enlevaient avec une cuillère l’écume impure qui en couvrait la surface; d’autres enfin passaient de balance en balance des blocs du précieux métal , coulé dans des moules oblongs et frappés au coin : se sentir 12,000 francs, 25,000 francs, xl’un seul morceau dans la main, et se le jeter de l’un à l’autre comme les briques que se lancent nos ouvriers, voilà leur constante occupation.

Avant la nuit, nous avons encore visité la ville chinoise, dont une odeur nauséabonde nous repoussait au premier abord : là, le spectacle était plus pittoresque. Les Chinois ici sont déguisés en Européens, ce qui leur donne tout à fait l’aspect de singes habillés en hommes : ils se carrent en véritables « dandies « , fumant de gros cigares et remplissant les rues de leurs cris aigus; ils ont aussi . leurs banques, décorées d’enseignes écarlate, où chaque soir, après avoir glané comme Rutli la Moabite dans les champs du riche Booz, ils viennent verser ce qu’ils ont découvert dans les terres déjà vingt fois lavées : ce sont les chiffonniers des placer s !

Ce soir, il y avait théâtre : on donnait les Pirates de la savane; la salle remplie de mineurs sortant des galeries souterraines en costume de travail, était à mon avis plus incroyable encore que la scène ; c’était un public fiévreux, en grandes bottes et en che-

MIMES D'OR

mise de flanelle rouge, couvrant d’applaudissements une enfant, une jeune et jolie actrice italienne, dont la timidité contrastait singulièrement avec ces spectateurs rudes et farouches, hommes des bois et demi-sauvages.

24 juillet. — Nous partons de bonne heure avec plusieurs ingénieurs et (le grands propriétaires de mines; nous devons voir avec eux les trois genres d’exploitation : Je travail des filons de quartz > le travail d’alluvion, le travail à la surface de la terre.

Une grande colline domine Ballarat : elle s’appelle le Black-Hill, la colline noire, quoiqu’elle soit toute blanche; un de ses mamelons est complètement coupé : la main de l’homme en a passé au tamis toutes les parcelles, et en quelques années il a été peu à peu, mais en entier, transporté à deux cents mètres de sa position première; des tranches de soixante mètres de haut sont taillées dans le Black-Hill comme dans un gâteau , et des orifices immenses laissent voir le jour de part en paît. Après avoir escaladé les remblais successifs de quartz broyé qu’on a rejeté du sein de la colline, nous nous trouvons à l’entrée des galeries qui la sillonnent à l’intérieur dans tous les sens.

Chacun porte une bougie en main et doit marcher tout voûté dans une atmosphère viciée, humide et étouffante. Nous nous laissons glisser à de grandes

profondeurs, le pied passé dans la bague d’une corde, et peu à peu nous nous habituons à la vue de l’abîme. Vraiment, quand on plonge dans ces galeries et dans ces puits, on est tenté de croire que c’est l’enfer : cette obscurité, l’odeur de la poudre, le rauque tonnerre de la mine qui éclate, ces hommes courbés, demi-nus, ruisselants, travaillant le roc sonore à la lueur d’une torche, tout est d’un aspect saisissant. — Du moins, si c’est l’enfer, estce 1 enfer des riches ! L or brille à nos yeux en veines scintillai! les , incrustées dans le quartz que les mineurs font sauter avec la poudre. Aussitôt une veine découverte, on la suit opiniàtrément dans ses écarts : elle varie en épaisseur d’un demi-pouce jusqu’à vingt et cinquante pieds, et en richesse de 500 fr. à 25,000 fr. le mètre cube; mais sa direction est toujours constante; elle est l’esclave du méridien magnétique, et s’enfonce dans l’intérieur de la terre presque toujours avec une inclinaison de onze degrés.

Nous avons suivi dans leurs moindres détails ces filons aurifères : le plus riche n’avait guère que deux pieds carrés de section, mais l’ingénieur nous dit que , depuis deux jours, il rendait 225 onces, 22,500 francs à la tonne, ce qui est, parait-il, quelque chose de phénoménal comme richesse. Nous aurions du déjà le deviner à l’ai r rayonnant de toutes les physionomies. Dans cette galerie, une quinzaine d ouvriers torturaient ce filon et n’en lais-

MINES D'OR

saienl point échapper une parcelle. Le quartz, une fois réduit en morceaux d’une grosseur moyenne, était jeté à la pelle dans de petits wagons d’un mètre cube, qui roulaient sur des rails jusqu’à l’orifice. — Tel est le premier travail : les wagons arrivent de toutes parts à un point central, sous une grande baraque en bois; la boue, les cailloux, le quartz et l’ or. qu’ils contiennent, en un mélange indescriptible, sont déversés en tas et attendent la série d’opérations d’où l’or sortira pur.

La mine du IMack-Hill est, nous dit-on, aune des plus considérables de l’Australie » , et tout s y fait si vite et sur une si grande échelle, que nous avons suivi un mètre cube de quartz aurifère depuis le moment où la mine le fit sauter, jusqu à celui où 1 or fut arraché entièrement aux matières qui le tenaient prisonnier.

La grande baraque en bois abrite les machines à vapeur destinées à broyer le quartz. A cet effet, soixante gros pilons de fer, pesant chacun mille kilogrammes, sont mis en mouvement par une machine a vapeur qui les élève chacun de trois pieds, et les laisse retomber de tout leur poids, soixante à soixantedix fois par minute. Ce pilon ou a bocard « est un cube en fer battu monté sur une haute tige, et s emboîtant aisément dans une forte caisse en fer, fixée sur de solides fondations. Dans ces soixantes caisses, dont le fond est garni d’une épaisse couche de mer-

cure, on jette au fur et à mesure des pelletées de quartz aurifère; tandis que le pilon broie le quartz à coups redoublés, un violent courant d’eau est amené dans chaque caisse par plusieurs orifices percés dans une des parois. La paroi opposée est formée de fortes toiles métalliques qui ne laissent échapper que les matières parfaitement pulvérisées. C’est un sable blanchâtre où l’œil distinguerait à peine l’or de 1 agate, de la glaise ou du fer. Ce sable s’écoule des caisses en fer par soixante rigoles inclinées environ à sept ou huit degrés, et balayées par un courant constant. Ces rigoles ont huit mètres de long : l’étendue du premier mètre, à la partie supérieure, est garnie de six petites tringles de bois, horizontales et perpendiculaires au courant; elles. arrêtent les paillettes d’or pur que leur poids suffit pour rendre stables. Les trois mètres qui suivent sont garnis de dix-huit tringles de trois centimètres de haut, qui maintiennent chacune une nappe de mercure; enfin les quatre derniers mètres sont recouverts de fines couvertures de laine.

C est avant d’arriver à l’extrémité inférieure de chaque rigole, que le sable de quartz aurifère broyé dépose successivement toutes les parcelles d’or qu’il contenait. Chaque nappe de mercure, sur laquelle les parties hétérogènes glissent comme sur un miroir, retient au contraire l’or qui s’amalgame immédiatement.

MINES D’OR

Les couvertures de laine ne viennent à la suite que comme une sorte de barrière de sûreté destinée à arrêter les paillettes qui , grâce à un courant trop fort ou à une saturation non observée du mercure. auraient pu échapper aux barrages des quatre premiers mètres.

Voilà donc l’or amalgamé avec le mercure. Recueillir cet amalgame, le saturer en le pressant dans un sac en peau de chamois, le porter sur un feu bien activé, est l’affaire de quelques minutes, et le jo i moment est arrivé : c’est celui de séparer 1 or du mercure. Comme sur un bon feu le mercure se volatilise, tandis que l’or ne fait que fondre, le précieux mélange est déposé dans la cornue d’un alambic, le mercure s’envole en vapeur pour aller se condenser de nouveau dans une chambre voisine ! L’or reste au fond de la casserole ! O heureuse casserole ! que de millions ont passé par elle ! De cette seule montagne, on a déjà extrait plus de 22 millions de francs, et pourtant les galeries horizontales n’ont ete poussées encore qu’à 460 pieds. Le terrain concédé à la Compagnie est un bloc rectangulaire dont la surface supérieure est de 12 hectares 14 centiares, et dans lequel elle peut creuser jusqu’aux antipodes, s’il lui plaît ; elle ne paye que 750 fr. au gouvernement par année. Bientôt même aucune espèce de taxe ne pèsera plus sur les mines.

En moyenne, machines et salaires, taxes et sur-

veillance , outillage et amortissement compris, la tonne de quartz coûte ici 8 fr. 75 c. à extraire du filon souterrain seulement, et 16 fr. 25 c. en tout, une fois élevée jusqu’à la surface du sol et rendue à la machine à broyer.

Chaque hocard nécessite un cheval vapeur dans la machine, et broie à peu près 2,234 kilog. de quartz en vingt- quatre heures. En douze mois, ces 60 pilons ont broyé 55,264 tonnes de quartz, qui ont donné 2,059,600 fr., ce qui fait 39 fr. par tonne. L’or a été recueilli dans les proportions suivantes :

Dans la première partie de la rigole. 66,08 0/0

Par les nappes de mercure . 22,95

Dans les couvertures . 10,97

La quantité d’eau nécessaire pour laver constamment les caisses en fer et les rigoles, est de 36 litres par caisse et par minute, ce qui fait 51,840 litres par jour. Le grand malheur est que l’eau est fort rare. Quant au mercure, il en faut 20 kilogr. pour charger une caisse et ses rigoles. Si l’or est en gros grains, l’amalgame rendra deux tiers de son poids en or. Si l’or est en grains moyens, il y aura une livre pesant d’or pour une livre de mercure. Si l’or est en molécules très-fines, l’amalgame ne produit qu’un tiers d’or pur.

Telles sont sur le Black-Hill les notes que j’ai pu prendre au crayon, en écoutant les ingénieurs, tandis

MINES D’OR. 117

que ma tête étaihbriséc par le tapage infernal que faisaient, en tombant sur le quartz, ces 60,000 kilog. de fer, formant un ensemble de 3,600 chocs épouvantables par minute, et pendant que mes yeux contemplaient les reflets brillants de l’or arraché à la boue !

La recherche de l’or dans le quartz est de beaucoup la plus dispendieuse, mais aussi c’est la plus sûre : une fois un filon découvert sur quelque crête de montagne rocheuse, le mineur peut le suivre avec ^confiance. Les savants ont reconnu que cet or est d’une création plus récente que les roches qui le renferment : il est dû à une de ces commotions qui, dans l’histoire des bouleversements géologiques, ont si souvent ébranlé les roches déjà existantes. L’écorce du monde aurait alors été en travail ; des fissures se seraient formées, et par elles se seraient élancés des filets légers du métal, qui était en fusion au centre de notre planète; puis la fournaise souterraine se serait éteinte; les courants légers de vapeurs d’eau et d’or, de soufre et de fer, se seraient arrêtés, et la cohésion aurait renfermé pour toujours des trésors dans les plus dures formations de roches.

11 y a en ce moment en Australie 2,029 filons bien distincts en cours d’exploitation ; ils s’étendent sous une surface de plus de 2,036 kilomètres carrés, et la dernière statistique affichée au bureau des mines donne, sur 3,110,328 tonnes de quartz, 64- fr. 25 c. d’or par tonne. Telle est la moyenne de sept années,

de 1859 à 1865, pour toutes les mines de quartz du continent australien (elle était de 96 fr. 30 c. en 1860) ; mais, si nous prenions pour exemple une partie de ce sol, nous y verrions qu’un espace de 36,388 hectares a produit la somme énorme de 2,319,680,900 fr., c’est-à-dire 61,900 fr. par hectare ; que telle compagnie à Korong broya longtemps du quartz à raison de 10,400 fr. par tonne ; que telle autre à Kangaroo-Flatt trouva un filon, où il y eut jusqu’à 9 kilogr. d’or pour 1,000 kilogr. de quartz.

Je veux encore vous citer cette mine de Castlemain, qui a produit 26,600 fr. par tonne de quartz pendant un mois ; elle avait une machine de 18 chevaux, manœuvrant 18 pilons qui broyaient 150 tonnes, ce qui produisait 3,990,000 fr. par semaine. Ses frais d’établissements et ses achats de machines s’étaient élevés à 450,000 fr. ; les salaires de ses 120 ouvriers étaient montés à 24,000 fr. pour un mois; la taxe qu’elle payait au gouvernement était de 6,000 fr., et les frais divers de transport, d’inspection, de mercure, furent évalués à 100,000 fr.

Aussi , quand à la fin du mois le directeur rendit ses comptes, les actionnaires furent-ils appelés à entendre le bilan suivant :

Produit . 15,000,000 fr.

Dépenses. . . . 580,000

Bénéfice net. . . 14,420,000

MINES D’OR

Je pourrais entrer dans de semblables détails pour le puits de « la Misère » . qui donna pendant sept mois un produit constant de 200.000 fr. par jour, et pour celui de Wrboo. où le filon avait 270 pieds d’épaisseur, et rendait 11,000 fr. à la tonne. Je pourrais me laisser entraîner à vous citer tous ces points fortunés où quelques heureux puisèrent des millions en quelques jours; mais si je voulais vous parler aussi du nombre immense de ceux qui , sans découvrir un rouge grain d’or, ont creusé jusqu’à 5 et 600 pieds de profondeur dans le roc, des puits qui leur coûtèrent 400 et 500,000 fr., vous seriez étonnés de voir combien d’hommes se ruinent là où tant d’autres deviennent millionnaires.

Comme en toute chose, dans les mines de quartz, il y a heur et malheur : il ne faut les juger ni par les brillants exemples ni par les désastres qu’ elles nous présentent ; les statistiques sont là et nous disent que ces mines ont donné :

En 1863 . 49,349,900 fr.

En 1864 . 50,361,800

En 1865 . 45,000,000

Elles comptent aujourd’hui 17,730 mineurs, 522 machines à vapeur, formant un total de 9,070 chevaux.

Mais c’est là encore peu de chose en comparaison des richesses que l’on nous cite dans les mines d’al-

luvion. En sortant de la baraque remplie d’or du Black-Hill , nous gagnâmes les terrains sablonneux qui sont au Sud de Ballarat, à travers un dédale incroyable de mamelons artificiels, de vallées creusées d hier, de terrains bouleversés qui faisaient penser à ce verset : « Montes exsultaverunt sicut arietes , et colles sicut agni ovium ! « Nous voici à la mine d’alluvion qu’on appelle « Albion « , devant un immense trou béant, percé à 319 pieds sous terre, et laissant échapper des vapeurs chaudes et empestées : une machine, cachée sous une bâtisse en planches, non loin de là, fait tourner rapidement avec un tapage infernal une chaîne sans fin qui élève du fond du puits, et déverse à son orifice de grands seaux en fer battu remplis de boues jaunâtres.

Nous commencions à savoir , par une première expérience, qu il n y a rien au monde de plus sale qu’une mine d’or; aussi acceptons-nous avec plaisir des bottes et des vêtements complets de mineurs, quoique l’équipement offert exhale à dix pas un parfum de chrétien et de chinois mélangés, qui sent le bouc à faire danser des chèvres; et vite (le cœur bat bien un peu), nous passons un pied dans une bague en fer, nous nous cramponnons fébrilement

à la chaîne, et brrrr . nous descendons jusqu’à

300 pieds de profondeur, avec la rapidité d’un paquet qu’on jetterait d’un cinquième étage. C’est une de ces sensations poignantes, à peu près aussi désa-

MINES D’O R

gréables qu’un seau d’eau bouillante reçu en pleine poitrine, une véritable expérience des lois de la chute des corps. Au fond de ce trou, la chaleur est suffocante : des courants d’air brûlants se croisent aux carrefours des galeries; celles-ci s’étendent de tous côtés sous la surface du sol, comme si d’innombrables lapins avaient creusé d’innombrables terriers en zigzags. Nous avons de l’eau jusqu’au genou ; nous pataugeons dans ces glaises gluantes; nous marchons voûtés tout bas, souvent à quatre pattes, tenant tantôt entre les doigts , tantôt fichée à notre chapeau, une chandelle fondante qui s’éteint quelquefois, et alors la tête se cogne contre les pointes rebelles des roches. Le pied toujours passé dans la bague d’une corde qu’un treuil enroule ou déroule, nous ne cessons de monter et de descendre par des petits puits resserrés dont nos épaules éraillent les parois, et, pendant près de deux heures, nous parcourons tout ruisselants les méandres de ce labyrinthe souterrain.

Mais au milieu de cette boue, à travers les vapeurs étouffantes de ces eaux chaudes, combien il est fascinant de voir les lingots d’or briller, comme des étoiles scintillantes, dans le gravier qui forme les parois des galeries ! En voici devant nous, à droite, à gauche, des petits amas qui semblent incrustés! Voici dix, vingt, trente lingots amassés par la nature comme en un petit nid : n’est-ce pas la poule aux

œufs d’or qui a niché sous cette terre ? J’étais ravi de voir tout le long des galeries cette poudre de grains d’or, que la pioche des mineurs faisait tomber devant nous : les petits wagons, glissant sur des rails, portaient la houe aurifère à une grande galerie centrale , où des chevaux les remorquaient jusqu’au puits de la chaîne sans fin. Rien de triste comme l’allure de ces pauvres chevaux , qui traînent ces chariots à trois cents pieds sous terre : ils sont condamnés à l’obscurité jusqu’à leur mort, et leurs écuries sont des terriers. Pour les faire passer par ce puits d’un mètre carré, il a fallu, paraît-il, les ficeler comme un saucisson, les installer debout sur leurs cuisses de derrière, les attacher à la chaîne et les faire descendre comme un ballot jusqu’au fond !

Notre longue promenade sous terre nous a fait voir toute la disposition des veines d’or. Elles ne sont plus, comme dans le quartz, régulièrement dirigées du Nord au Sud, elles ne s’enfoncent plus dans la terre à un angle donné. Tout au contraire, ces longues traînées de sable aurifère semblent jetées sous le sol comme les fils d’une gigantesque toile d’araignée : le caprice est leur loi ; on dirait qu’elles ont été semées par les cours incertains de mille ruisseaux errants.

C’est qu’en effet ces veines ne sont autre chose que les lits de ruisseaux qui n’existent plus. Là tout en bas , dans cet abîme obscur, là où nous sommes

MINES D’OR

comme enterrés vifs, des ruisseaux ont coulé qui lavaient les couches de schiste et qui charriaient de l’or. Puis il s’est formé au-dessus d’eux toute une couche de glaise, de gravier et de roc, et un nouveau ruisseau a coulé sur ce roc, y a déposé son lit d’or ; enfin une nouvelle couche de terre , comme celle de tout à l’heure, s’est formée au-dessus de lui. Ainsi il y a, dans cette écorce de la terre, de l’or répandu comme d’étage en étage, et la veine la plus riche sera toujours celle du plus ancien cours d’eau. Ici, pour arriver au gisement le plus proche de la surface, on a traversé ces couches successives :

Tej*re de surface . . .

Basalte .

Glaise .

Basalte .

Glaise .

Basalte .

Glaise noire .

Glaise brune ....

Gravier .

Or et sable .

C’est au petit bonheur qu’il faut creuser la terre pour arriver à ces gisements anciens : rien n’en peut indiquer l’existence ; il faut bien souvent foncer

jusqu’à cinq cents pieds un puits qui coûte de 130 à 140,000 fr., et l’on arrive au triste résultat de passer quelquefois, sans qu’on puisse le deviner, à deux ou trois pieds de la veine aurifère. Il y a ici une compagnie qui creusa ainsi sept puits de suite sans rien trouver !

Mais une fois que le lit d’or d’un ruisseau desséché est découvert, les groupes de mineurs le fouillent avec acharnement, le suivent de près comme s’il voulait leur échapper, et n’en laissent point perdre une parcelle. C’est là un travail délicat et intéressant; car, si le ruisseau a formé quelque delta et s’est divisé en filets d’eau divergents, s’il a eu ses cascades et ses cataractes, il devient bien facile de perdre sa trace : de là ces galeries irrégulières et tortueuses, qui montent à pic ou qui descendent en spirale, et qui sont toutes creusées dans un gravier émaillé de paillettes brillantes.

Nous remontons à la surface du sol en même temps qu’une masse énorme de boues aurifères. Quatre bassins cimentés, semblables à ceux du Rond-Point des Champs-Elysées, sont destinés à les recevoir. Les ce puddling engines « , herses de fer en sens opposé, y sont agitées par une machine à vapeur, tandis qu’un courant d’eau traverse les bassins et entraîne avec lui toutes les parties légères du gravier : les paillettes d’or, retenues par leur poids spécifique, tombent au fond du bassin et forment bientôt une

MINES D'OR

couche épaisse. Pourtant des parcelles de gravier, de roc, de pyrites, restent toujours mêlées aux couches de paillettes d’or. Les ouvriers alors arrêtent le courant d’eau, vident le bassin à la pelle et jettent les précieuses pelletées dans le « sluice », longue auge en bois inclinée en pente douce, formée à sa partie inférieure d’une planche rugueuse, et par laquelle un nouveau courant d’eau passe avec rapidité. Cette auge est longue d’environ quinze mètres. Une dizaine d’ouvriers agitaient avec des râteaux et faisaient passer, d’une extrémité à l’autre, le gravier mêlé de paillettes qu’on y jetait au fur et à mesure, et, après une heure d’attente, nous vimesle «sluice» entièrement débarrassé des cailloux et du gravier : un chef d’équipe détourna alors le courant, et, avec une simple brosse, il récolta toutes les paillettes arrêtées par les aspérités des planches de l’auge, exactement comme on enlève les miettes de pain sur la nappe d’une table. Toutes ces miettes brillantes, encore mêlées de parcelles de gravier, un adroit ouvrier les porta dans une cuvette d’étain, et les fît osciller légèrement en les plongeant dans une eau pure. C’est un moment plein d’émotion : comme uyi nuage sombre qui s’évanouit, les dernières teintes de la glaise et du gravier sont emportées, et en un clin d’œil l’or est là, sorti des appareils les plus primitifs et les plus simples, mais brillant dans tonte sa pureté en paillettes légères et fragiles.

Pour moi, dès le premier abord, tous ces lingots, toutes ces paillettes me semblèrent chose merveilleuse : vite on les pesa; mais il n’y en avait que soixante onces (6,000 fr.), triste et misérable journée, paraît-il ! C’est ce qu’ont produit, pendant vingtquatre heures de travail, cent ouvriers payés 10 fr. par huit heures, trois cents charretées d’un mètre cube, une machine de trente chevaux vapeur et quinze chevaux nature.

La moyenne du produit de chaque semaine est, nous dit-on, de 60,000 fr., et les frais d’exploitation montent quelquefois jusqu’à 42,000 fr.

Tout à côté est le puits de la compagnie de Waterloo; l’inspecteur des mines a constaté que, depuis douze mois, la valeur d’or obtenue est de 675,000 fr., et que les frais se montent à 145,600 fr.

Plus loin, nous visitons le puits assez curieux creusé à mi-chemin èntre les mines de « la Tour ronde » et de a la Jaquette rouge « : les deux compagnies travaillaient à quatre cents pieds sous terre : les deux filons respectifs ne tardèrent pas à se rencontrer et à se confondre ; le conflit s’engagea, et, la haute cour des mines rendant les deux compagnies co-propriétaires, se chargea de l’exploitation pour leur compte commun. Le travail dura dix-huit semaines : 250,000 tonnes de gravier furent extraites et produisirent 800,000 fr. ; les frais ne s’étaient élevés qu’à 250,000 fr.

MINES D'OR

L'alluvion occupe dans les statistiques de Victoria une place bien plus importante que le quartz ; elle compte :

4,131 machines = 19,000 chevaux vapeur.

65,481 mineurs.

5,835 sluices.

Ce genre d’exploitation a fait passer par le contrôle de l’État :

En 1863 . 113,356,000 fi\

En 1864 . 104,183,000

En 1865 . 109,380,000

En résumé, après les premiers moments de stupéfaction qu’inspire la vue de ces masses d’or extraites de la boue sous nos yeux, après cette première fascination qui fait comprendre toute la fièvre de l’or, je dois dire que j’ai été frappé du peu de perfection des machines et des moyens employés. Tous ces hommes sont tellement habitués à manier des pelletées de sable aurifère , à trouver de l’or partout et toujours , qu’ils négligent de traiter minutieusement le minerai, qu’ils ont été chercher cependant à une si grande profondeur sous terre : ils vont au plus pressé; ils prennent à la terre ce qu’elle leur offre le plus facilement, sans s’inquiéter de tout ce qu’ils perdent. Ils sont comme des moissonneurs qui, craignant l’orage, se hâtent de sauver

le plus gros de la récolte et se disent : a Tant mieux pour ceux qui glaneront ! »

Les voilà en effet ceux qui glanent ! ce sont les simples « diggers » : nous en avons vu aujourd'hui des centaines : ils sont à la fois comme les tirailleurs avancés ou comme les traînards du gros corps d’armée des mineurs. Européens indociles ou aventureux, Chinois vagabonds et misérables, ils portent sur eux tout leur matériel, et s’en vont, tantôt dans les petites vallées inexplorées, tantôt sur les tertres formés des détritus des grandes mines, tenter la fortune pour eux seuls : ils ont une sorte de berceau en bois recouvert d’un grillage destiné à écarter les gros cailloux : d’une main, ils font constamment osciller le berceau; de l’autre, ils versent de l’eau sur l’appareil : l’eau entraîne le sable et dissout la glaise; le petit gravier reste seul mélangé aux paillettes d’or et aux lingots. Au bout d’une heure ou deux, ils ramassent au fond du berceau tout ce que l’eau n’a point entraîné, ils le mettent dans l’antique et classique cuvette de fer-blanc, et vont au plus proche ruisseau « laver « la poussière d’or. Rien de joli comme le mouvement de va-et-vient qu’ils impriment aux petites ondes s’agitant dans la précieuse cuvette : ils suivent d’un regard anxieux ce léger nuage brillant de paillettes d’or, qui vient se condenser petit à petit jusqu’au centre , grâce à son poids, tandis que les dernières vagues qui cou-

MINES D'OR

tiennent gravier et glaise sont rejetées et disparaissent. La moyenne de ces journées, nous disait l’inspecteur des mines, varie de douze à dix-neuf francs de bénéfice. De temps à autre le solitaire aventurier trouve, dans le sable déjà vingt fois balayé et tamisé, des lingots de soixante à cent francs; beaucoup aiment ce travail où le caprice guide et où l’indépendance absolue charme ces êtres nomades, qui couchent sous un arbre ou dans quelque grotte sombre, espérant toujours découvrir pour eux seuls quelque trésor considérable.

C’était la vie que menaient tous les mineurs pendant les cinq ou six premières années qui suivirent la découverte de l’or. De leurs mains ils ont tamisé toute la surface de ces plaines, qui alors étaient couvertes d’une vraie moisson du précieux métal; presque chaque jour chacun trouvait quelque lingot important; c’était le jeu avec ses tentations et ses passions brûlantes! Mais combien, même aujourd’hui, cette vie d’homme des bois, quoique souvent pénible et misérable, me tenterait davantage que la condition des dix-sep t mille mineurs qu’emploient dans ce petit Ballarat les grandes compagnies ! C’est en effet une chose curieuse de penser que dans cette Australie, où la main-d’œuvre est si chère, où chaque charpentier et chaque forgeron gagnent aisément de dix-huit à vingt-trois francs par jour, le milieu]' d’or est payé onze francs vingt-cinq centimes

seulement : c’est le métier le moins rétribué ici. Il est vrai que le mineur reçoit de la Compagnie un terrain voisin de la mine, pour y construire sa maison et y cultiver un jardin, qu’en cas de maladie ou de misère, sa famille est soignée et secourue aux frais de ses patrons; mais, tandis que le « digger « jouit seul de sa découverte d’un lingot de trente francs, le mineur salarié éprouve bien souvent la terrible torture qui résulte pour lui d’un salaire de onze francs vingt-cinq centimes le jour où il a trouvé au bout de sa pioche, dans le puits de la Compagnie, des lingots de cent et cent cinquante mille francs !

Enfin, il y a une troisième sorte de mineurs : ce sont des groupes de cinq et six hommes qui s’associent et lavent en commun le sable des vallées : leur travail consiste à construire une longue rigole en bois, c’est le « sluice » . Ils détournent quelque filet d’eau de la montagne jusqu’à leur terrain, et chacun y apporte sa charretée de sable ; deux ou trois d’entre eux agitent avec des fourches le gravier que le courant emporte, et, tous les soirs, ils brossent le fond de la rigole et partagent la poudre d’or. Nous en avons vu un groupe de quatre qui nous dirent que la faible quantité de quatre grains (60 centigr.) par charretée leur assurait un gain suffisant; ils lavaient en moyenne une tonne toutes les cinq minutes. Ailleurs, après avoir enlevé une couche de onze pieds de terre noire, cinq mineurs trouvèrent un sol d’une richesse

Page 1