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IMPRESSIONS SUR LES INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES

Eléments de la colonie. — « Self-government. » — Suffrage universel. — Parlements et ministres.

29 juillet 186G. — Nous voici revenus à Melbourne, l’esprit encore rempli du souvenir des mines; mais il faut aussi que je vous parle h la hâte non plus de ces faits matériels qui nous ont tant frappés, mais de tout l’ensemble politique et social de ce pays où nous avons débarqué depuis deux semaines.

Certes le voyageur qui arrive ici après quatre-vingtonze jours de mer, est dès l’abord émerveillé de tout, et, par ce qu’il contemple, disposé à l’enthousiasme. Mais les détails échappent encore à son esprit, et il faut vraiment quelques jours de résidence pour juger plus sainement les choses et mieux profiter de tout ce que racontent les gens importants du pays. C’est pour cette raison que je ne vous ai rien dit encore, dans ma première lettre, du gouvernement et de l’état social de Victoria.

Ce qui me frappait alors et ce qui est encore au-

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jourd’hui l’objet de mon admiration , c’est la grandeur et le développement de cette colonie; c’est de voir une ville de cent trente mille aines, une société formée , un gouvernement régulier, fonctionnant par la liberté la plus entière et issu de cette même liberté, et tout un ensemble de monumenis grandioses et utiles, de services publics, chemins de fer et télégraphes, hôpitaux et asiles, qui révèlent des l’abord la puissance commerciale de l’Angleterre, doublée de l’esprit de progrès américain. C’est un contact subit avec une civilisation pratique des plus avancées, n’ayant de pareille en Europe que dans certaines capitales, et offrant un étonnant contraste entre les brillantes créations de cette jeune cité et la routine de tant de gouvernements de l’ancien monde.

Songez que c’est là où deux colons seulement, Batman et Sams, ont débarqué avec quatre cents moutons en 1835, au milieu des tribus sauvages du Yarra- Yarra; que, pendant seize ans, leurs imitateurs se sont disséminés dans l’intérieur, en faisant paître leurs troupeaux toujours croissants, dans les prairies qu’il suffisait de découvrir pour les posséder; qu’en 1851, une grande découverte y fit déborder le torrent des immigrants et y amen* des aventuriers de toutes les nations, et que pourtant, cette colonie s’affranchissant à cette même date des charges et des errements de la vieille province de la Nouvelle-Galles du Sud, sut faire de l’ordre

avec du désordre, et, maîtrisant des éléments aussi hétérogènes , s’organiser si une et si prospère que le voyageur en demeure stupéfait au premier abord.

C’est réellement un beau spectacle! On respire ici un air vivifiant. Ab ! c’est que la liberté est la mère de toutes ces belles choses! c’est que toutes ces colonies, indépendantes entre elles, s’administrent elles-mêmes ; c’est que le gouvernement de la reine d’Angleterre leur a gracieusement offert de tracer elles-mêmes les articles de leurs constitutions, et que, loin d’accroître leurs charges par une administration militaire, loin de les mener comme un régiment ou un équipage, loin de régenter à coups de décrets méfiants et despotiques des populations qui débarquent pour chercher fortune, et d’imposer en toutes choses l’appui ou le consentement de l’Etat, on les a déclarées et laissées libres du premier coup, libres dans la plénitude de l’expression. Elles sont devenues de vrais Etats, ayant leurs Chambres, leur système électoral (bien différent de celui de la métropole), votant elles-mêmes leurs budgets, leurs lois, leurs institutions de tous genres; et elles sont arrivées si vite à un tel degré de prospérité, qu’on est tenté de se demander si une fée n’a pas présidé à la formation d’éléments si divers.

Les fées de l’Australie, ce sont l’or et les troupeaux; ce sont les deux poids de nature essentiellement opposée, qu’il faut mettre dans la balance pour

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arriver à cet équilibre que nous voyons si foncièrement établi.

La fièvre de l’or a amené des flots de population. Pendant une première période, chacun s’est rué sur le métal qui procurait toutes les jouissances; il y a eu un véritable bouleversement social! Il semblait que de même que les mineurs en fouillant les collines et en soulevant les vallées nivelaient le sol, de même la société qui venait inonder ce pays fut nivelée, elle aussi, au delà de toute expression. Jusqu’à ce moment la colonie de Victoria, à l’encontre des vieilles colonies pénales de l’Australie, avait eu des débuts lents, mais favorables. Formée peu à peu par des hommes d’entreprise et de cœur, d’une position sociale relativement élevée , ayant toujours repoussé avec énergie l’introduction parmi elle de l’élément convict, elle présentait au moment de son indépendance, sauf une condition, les plus belles chances de civilisation qui eussent été données à un pays, depuis la constitution des Etats-Unis d’Amérique. C’était une petite Angleterre qui se formait sur le modèle de la mère-patrie, avec des idées plus libérales seulement. Elle avait bien les squatters, influents, riches, gentlemen, qui donnaient le ton à cette société supérieure pour une colonie, mais elle manquait de bras pour multiplier ses produits, et ses produits manquaient surtout de consommateurs. L’or les lui donna; ils arrivaient

par vingt mille en quatre semaines. La grande majorité était composée d’aventuriers, mais qu’importe! c’était un grand mouvement qui créait la vie sociale, commerciale et politique; et la fièvre de l’or, quels qu’en fussent dans le principe les désastreux effets, devait enfanter dans la douleur une société dont le développement a été prodigieux. En le constatant, on participe à la fièvre qui l’a accompagné; mais, avant le succès, vint l’épreuve. On n’enfreint pas impunément les lois naturelles, et une croissance anomale, artificielle, est fatalement condamnée à un état maladif ou à des excès généraux. Des hommes de rien se sont trouvés tout à coup, par le rendement des mines ou le prix des terrains, possesseurs de fortunes énormes; et le plus clair du gain des « diggers» , passant entre les mains des a publicans » (cabaretiers), enrichissait et faisait monter au sommet cette lie de la population. Alors, en effet, les scènes sanglantes de Ballarat, les émeutes contre la police ont mis un instant en danger un gouvernement forcément trop faible pour résister à une pareille effervescence. L’autorité pourtant, renforcée de toute la partie saine du peuple, a été victorieuse; la réaction s’est faite; tout à l’heure c’était un groupe d’hommes, dès lors c’était un peuple tout entier, éclairé par les dangers de la veille, voulant assurer la prospérité du lendemain, qui constitua son gouvernement sur les bases de

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l’égalité, de la sécurité et de la justice. Ce gouvernement devait être fort, puisque ceux-là mêmes sur lesquels il devait s’exercer furent les premiers à le sanctionner; et il se montra juste, puisque tous les citoyens devaient prendre leur part égale dans les affaires! De là naturellement l’élément démocratique partout, poussé peut-être à l’extrême dans ses conséquences, mais se soutenant malgré ses vices originels, malgré les égarements et les fautes où il se laissa entraîner quelquefois. Quand il pèche un moment, ce gouvernement a pour excuse que la majorité des citoyens le veut ainsi; quand il réussit, quand il opère des merveilles de colonisation dont nous sommes témoins , chacun peut en prendre sa part de gloire, car c’est le « self government. »

Voilà donc ce qu’a amené la découverte de l’or : de toutes les contrées du monde, plus de quatrevingt-dix mille immigrants par an jusqu’en 1855, et trente mille depuis, sont accourus au bruit des richesses des mines. Mais l’or tout seul aurait tué ce pays, comme il tua autrefois l’Espagne, s’il ne s’était trouvé sur ce sol des hommes qui reconnurent que la véritable richesse de l’Australie n’était pas uniquement dans les mines, que celles-ci n’en étaient pour ainsi dire que Y occasion , et qu’il y avait, à côté de la récolte de l’or, une industrie tout aussi lucrative, une industrie qui n’était plus basée sur le hasard ou la fortune du joueur, mais qui avait

son assiette sur un élément de production progressive, non plus épuisable comme l’or, mais renaissant au contraire tous les ans avec plus de vigueur. C’est Y élevage des bestiaux sur ces immenses prairies dont la colonie de Victoria est couverte. Voilà le point fondamental de l’empire australien; voilà l’idée qui a poussé un groupe d’hommes persévérants à se détacher ou à rester éloignés de la foule des mineurs, et à s’exiler dans les prairies, afin d’élever chacun des troupeaux dont le nombre n’est pas croyable pour ceux qui ne les ont pas vus, ici vingt mille bœufs, là cent cinquante mille moutons ! Et si l’on peut dire que l’époque de la découverte de l’or est celle de la naissance de cette colonie, le jour où les squatters se sont mis à l’œuvre, n’a-t-il pas été avec bien plus de raison celui du salut de cette contrée! Leurs premiers établissements, avant 1851, étaient bien peu de chose en comparaison de l’essor que prit quelques années après cet élément de richesse , dont les conditions furent transformées par les milliers d’immigrants, établis depuis lors, qui fondaient des villes, cultivaient les céréales, et formaient, à côté de la colonie pastorale, ses compléments : la colonie agricole et la colonie manufacturière.

Les mines ont donc été désertées pour les champs par la majorité. Bien qu’elles aient rendu, depuis leur origine, plus de trois milliards huit cents millions

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de francs, il n’y a pourtant en exploitation que la vingtième partie des terrains reconnus aurifères. Si, dès 1854, leur produit va diminuant graduellement, et si l’année dernière il a à peine atteint la moitié du chiffre de cette époque, croyez bien que ce n’a été qu’un déplacement d’une richesse qui s’est dix fois accrue par là même, au profit de cette classe moyenne, constituée entre les mineurs et les « squatters « , et qui forme la majeure partie de la population.

C’est dans son sein que s’est vivifié un esprit démocratique d’opposition aux « squatters » , qui en effet représentent l’aristocratie de la terre, et dont l’influence, pénible à la masse, quoiqu’elle protégeât l’industrie mère de la colonie, me paraît avoir été jalousée par les gouverneurs eux-mêmes. Naturellement les premiers coups leur furent portés : c’était la lutte de la petite culture contre la grande , du morcellement contre l’unité, des « land jobbers » contre l’élément stable et conservateur du pays. Eh bien, franchement, si, dans le principe, les circonstances leur ont fait la part bien large et bien belle, en leur assurant des fortunes rapides et considérables, ils ont eu par contre bien des périls à affronter, en s’établissant au risque de leur vie dans l’intérieur, au milieu d’Aborigènes mal disposés. Mais, maintenant qu’ils ont réussi, maintenant que la civilisation s’étend à grands pas dans la colonie, on trouvé

que leurs terrains sont trop grands et leurs fortunes trop faciles à faire. On ne se sourient pas de leur noble audace, de leur persévérance, de leur œuvre, qui a confirmé la prospérité de la colonie, et l’élément nouveau leur fait une guerre à outrance.

C’est un grand intérêt pour nous que d’assister à cette querelle politique, de faire causer les gens des différents partis, de voir combien les rôles ont changé en peu d’années. Il y a douze ans, qui disait « mineur » disait presque millionnaire , et le v squatter » était perdu dans le « bush » au milieu de ses troupeaux; depuis, le « squatter « a eu deux débouchés constants pour ses produits : la consommation de la viande dans la colonie, et surtout l’exportation des laines. Le mineur, au contraire, se fatigue à creuser le sol, et ils sont bien rares maintenant ceux qui gagnent des six cents francs par jour, comme dans le bon temps ! Aujourd’hui donc toute la richesse est du côté des « squatters » .

Ces éléments opposés sont en présence : le suffrage universel est l’arène où ils viennent lutter l’un contre l’autre. L’ensemble du gouvernement a toutes les apparences d’une monarchie constitutionnelle, dont le roi 11’cst autre qu’un -gouverneur nommé par la métropole. Je croirais presque que c’est une république avec un semblant de président.

Le gouverneur, nommé pour sept ans par la reine, touchant deux cent cinquante mille francs par an

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pour représenter dignement le pouvoir exécutif dont il est investi, accepte les ministres que lui impose la majorité des Chambres, écarte ceux qu’elle désapprouve : il est la main digne et conciliatrice qui écrit; la nation dicte par la voix des deux assemblées qu’elle nomme.

Ces deux assemblées sont : 1° la Chambre Basse ou « Assembly » . Elle se compose de soixante-dixhuit membres, nommés pour cinq ans par le suffrage universel. Les seules conditions nécessaires pour être électeur et éligible, sont d’avoir vingt et un ans et de résider deux mois avant le vote dans le district où l’on est inscrit. Après le 23 novembre 1867, il faudra en outre, pour avoir droit de suffrage, savoir lire et écrire. Le vote se fait au scrutin secret. Cette Chambre est convoquée par le « message « du gouverneur; elle peut être prorogée ou dissoute, mais la Constitution ne permet pas qu’il s’écoule plus d’un an entre la fin et le commencement de deux sessions. Elle a le droit d’initiative des lois sur Je budget, et, en un mot, toutes les prérogatives de la Chambre des Communes en Angleterre. Par la liberté illimitée de réunion et de presse, et par l’absence de toute pression administrative, elle est la représentation la plus immédiate et la plus directe des citoyens. C’est grâce à elle que la majorité des six cent vingt-six mille habitants de la colonie ne paye que les impôts auxquels elle consent, ne subventionne que les tra-

vaux qu’elle juge utiles, n’entretient une administration que pour lui demander un appui et non des ordres, et ne voit employer les revenus publics ainsi que les sources organiques de sa richesse que selon ses intérêts véritables.

2° La Chambre Haute ou Council représente l’élément conservateur : elle est nommée par les propriétaires et les « capacitaires » . Composée de trente membres élus par les six grandes circonscriptions de Victoria, elle ne peut être dissoute, mais elle se renouvelle graduellement parles élections partielles, qui, tous les deux ans, pourvoient aux sièges de six députés sortants. Les électeurs appelés à nommer cette Chambre doivent avoir vingt-cinq mille francs en propriété, ou deux mille cinq cents francs en revenu : ces chiffres, qui paraîtraient énormes en Europe, s’étendent ici bien plus largement que vous ne pouvez le penser. Songez qu’un homme à gages, berger ou autre, gagne à lui seul la moitié de cette dernière somme. Votent encore pour le Council les gradués d’une université, les médecins, les avocats, les juges, etc. C’est l’adjonction des capacités obtenue sans une révolution.

Enfin les ministres, organes indiqués, essentiels, et avant toute chose responsables , de cet ensemble de rouages parlementaires , s’engagent par serment à se retirer du jour où ils n’auront plus l’appui et la confiance de la Chambre.

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Il est vraiment intéressant de voir sur cette jeune terre la pure démocralie mise à l’œuvre, l’école de la vie politique ouverte à tous, dégagée des préjugés comme des obstacles des anciens continents : la démocratie est là abandonnée à ellemême; elle y fait tout ce dont elle est capable : elle n’a rien eu à détruire, elle a eu tout à créer; il n’y a peut-être pas au monde, en ce moment, un seul autre point où l’expérience soit moins gênée et par suite plus concluante. — Il semble que la race anglo-saxonne ait laissé de l’autre côté de la Ligne tout ce qui l’arrêtait encore en Europe, pour prendre résolument ici la voie du progrès. Cette franche hardiesse a engendré des merveilles : elle a fait une Europe libre et prospère dans l’hémisphère Sud ; elle a créé non plus une colonie mais un monde nouveau, que l’on serait tenté de croire enfanté en quelques années, tout policé, tout libéral, tout prospère. Je vous parlerai plus tard des détails, mais j’ai voulu que ma première impression vous parvint : elle est aussi sincère qu’imprévue pour moi; et mon admiration , pour être immense , n’est pas cependant aveugle. Je vois en effet, à côté de résultats prodigieux, les imperfections sinon nécessaires, du moins presque toujours fatalement atta-» cbées à toute œuvre humaine.

D’abord il y a dans la croissance un arrêt qui frappe les yeux. Nous étions stupéfaits des dépenses

inouïes de la construction simultanée de tant d’édifices grandioses; quand nous les avons examinés de près, nous avons vu que pas un seul n’était entièrement terminé. Pendant cette fièvre de construction on avait trouvé un trésor, et on le croyait inépuisable; évidemment les membres de la municipalité ont passé par cetle ivresse et ont été réveillés trop tôt par l’épuisement de la caisse.

Mais voici qui est plus grave : un temps d’arrêt vient depuis un an d’être mis aussi à la richesse publique, qui avait jusque là fait d’admirables progrès. C’est qu’il y a aujourd’hui dans la colonie un parti protectionniste qui triomphe. Le dernier gouverneur étant sorti de son rôle de neutralité et s’étant mêlé de la querelle politique « en partisan » , a du quitter sur-le-champ la colonie. Le suffrage universel consulté a renvoyé sur les bancs de la Chambre Basse une majorité protectionniste : de là immédiatement une pluie de tarifs sur les importations et une diminution radicale des taxes d’exportation. Voici quelle fut l’origine du conflit.

L’épuisement des « diggins » à la surface avait arrêté presque subitement le mouvement de l’immigration. Cependant, par une disposition aussi sage que prévoyante, qui affectait la moitié du produit de la vente des terres, à favoriser l’immigration européenne, les bras commençaient à affluer de nouveau, et on allait voir remonter le produit des mines. Ceci

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no faisait pas le compte de la démocratie, qui regrettait les salaires fabuleux de 1851, et qui concluait que plus les bras seraient rares, plus les salaires seraient élevés. Sous l’influence de cette idée, le secours aux immigrants fut rayé du budget, et voilà pourquoi avec des champs d’or presque illimités â exploiter, le produit des mines décroît graduellement. Je ne sais vraiment de quoi se plaignent les ouvriers : ils gagnent tous de dix-huit francs à vingttrois francs par jour en ne travaillant que huit heures, et des personnes compétentes m’ont dit qu’ils pouvaient fort bien vivre, avec de la viande trois fois et un bon logement, pour cinq francs par jour s’ils sont célibataires, et huit francs s’ils n’ont qu’une famille d’un nombre moyen.

Mais, engagée sur cette pente d’égoïsme et fortifiée par les succès, la masse ne s’est pas arrêtée là. Poussée par les idées nouvelles d’hommes à systèmes et par des industriels étrangers pressés de faire fortune, elle a donc voulu faire monter encore le prix des salaires en soumettant à des droits protecteurs, à leur entrée dans la colonie, tous les objets manufacturés. Mais, mettre en regard de l’industrie européenne une industrie locale à l’état d’enfance, au milieu d’une population clair-semée, avec une main-d’œuvre triple, du charbon colonial à quarante-sept francs et du charbon anglais à quatre-vingt-dix francs la tonne, c’était (on ne l’a vu

que trop tard), faire monter les denrées de vingt pour cent, éloigner de Melbourne les navires qui en faisaient l’entrepôt de leurs chargements pour les autres colonies, épuiser l’épargne, arrêter les travaux , en un mot « tuer la poule » au lieu de la laisser a pondre » ! Les ouvriers en sont devenus les premières victimes ; l’expérience les a avertis et la réaction commence. Il y a cela d’admirable dans la liberté, même avec ses écarts, qu’on peut revenir de la mauvaise voie plus vite encore qu’on n’y est entré. Le pays va être consulté, et tout fait croire que les Chambres nouvelles ramèneront le bonheur si merveilleux des quatorze premières années.

Telles sont les impressions générales que m’a données le spectacle de la grandeur, de la prospérité et aussi des fautes de la colonie de Victoria. Le jeu de ses institutions parlementaires, qui est de l’histoire ancienne pour tout esprit libéral , peut seul faire une grande colonie; il est passionnant à suivre sur ce terrain neuf, où un peuple d’hommes faits a débarqué — a créé — et a prospéré.

Et dire qu’après de si beaux résultats, qui ne sont certes pas ignorés en Europe , on refuse encore des députés à l’Algérie française, et que l’on préfère les chances d’une petite famine à une opposition possible de députés coloniaux, ou même d’un conseil général élu librement!

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