‹ AustralieChapitre 9 sur 18 · UN PROPRIÉTAIRE DE SOIXANTE MILLE MOUTONS · texte numérisé non relu

UN PROPRIÉTAIRE DE SOIXANTE MILLE MOUTONS

Thule. — Pêche aux flambeaux. — Un « corrobori » , danse de guerre des Noirs. — Bilan d’une a station » de moutons. — L’ornythorynx. — Contrastes dans la nature australienne. — Echuca et son chemin de fer.

13 août. — A cheval encore! nous sommes suivis par nos bêtes chargées de peaux de kanguroo , d’autruche et de cygne , et sur la rive nord du fleuve nous prenons la direction Est-Sud-Est : six rivières nous barrent le passage; l’inondation en rend les approches fort périlleuses, mais avec des éperons ne passe-t-on pas partout ? Le soir un joli assemblage de cabanes nous apparaît dans le lointain : c’est la station de Thule , où M. Woolselley nous reçoit à merveille. Il a là, autour de lui, quatre mille bœufs et soixante mille moutons ! Toute une vallée de « lagunes « s’étend à perte de vue vers le Nord : bois profonds entourés d’eau, lacs nombreux de droite et de gauche, îlots de roseaux et de lianes, tout nous promet des chasses superbes.

14 août. — Une tribu de Noirs est campée tout près de nous; ils se distinguent de ceux que nous avons vus l’autre jour par des raies blanches mar-

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quées à la chaux sur le front et sur la poitrine : notre vue parait les réjouir, et, tandis que leurs horribles femmes demi-nues , tenant leurs marmots sur leur dos , ricanent en groupe sur le seuil de leurs huttes empestées, quelques hommes nous suivent et paraissent tout feu, tout flamme pour la chasse. Ils nous tinrent vraiment lieu de chiens : grues et cygnes tombaient-ils blessés au milieu d’un lac, vite les Noirs se jetaient à l’eau, nageaient pendant un quart d’heure et nous rapportaient nos bêtes. Soudain ils tombaient à plat ventre et nous indiquaient par les gestes les plus énergiques de faire comme eux : c’était quelque vol de pélicans qui approchait. Ces braves gens, ornés de bâtonnets dans le nez, d’anneaux de bois dans les lèvres, semblent nos esclaves, et, avec quelques bouts fumants de cigare comme don de joyeux avènement, nous devenons facilement les rois de tous ces négrillons ! Les gestes seuls sont notre langue : pas de politique, pas de discussions.

Ce qui fut long , ce fut la première partie de la nuit! Le tabac et quelques gouttes d’eau-de-vie montèrent un peu à la tête de nos noirs acolytes, et, tandis que nous poursuivions une bande d’ibis, nos hommes disparurent. Nous nous étions beaucoup éloignés de la cabane; c’étaient des lieux tout à fait déserts et inconnus; nous étions perdus, pataugeant dans la bourbe, prisonniers dans les lianes,

sans boussole et sans une étoile au ciel pour nous guider. Après trois mortelles heures, nous sentîmes tout à coup sous bois une odeur affreuse : « Je la reconnais, m’écriai-je, ce sont nos Noirs » ! A deux cents pas de là, en effet, nous trouvâmes toute notre troupe dormant profondément au pied d’un arbre. Ils furent vraiment bons enfants; à peine éveillés, ils reprirent nos lourds trophées d’oiseaux et leurs lances qui étaient piquées en terre autour d’eux, et nous ramenèrent au pas de course jusqu’à la cabane.

Les Noirs devaient décidément aujourd’hui nous attirer à eux sans relâche; car, pendant que nous dînions tout affamés après une pareille course, nous entendîmes tout à coup des cris bizarres , signes de l’agitation de toute la tribu. Nous arrivons; le lac est comme illuminé de torches fumantes ; des formes humaines, noires comme la nuit, le parcourent en zigzag, brandissant une sorte de javelots. Mis en liesse par l’arrivée des nouveaux Blancs, ils ont, paraît-il, organisé une pêche aux flambeaux; couchés ou à genoux sur des troncs d’arbres creusés, tenant d’une main une torche résineuse, de l’autre un harpon fait d’arêtes piquantes, les chefs sillonnent le lac, et percent vigoureusement le flanc de gros poissons attirés par la lumière ; ceux-ci se débattent furieusement, et trois fois un de ces Nègres chavire. Bientôt ils ont sur la rive une dizaine de

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belles morues d’eau douce, le « Murray codd »; quelques-unes ont quatre pieds de long. La tribu tout entière s’agite et pousse des cris incroyables ; ces dames noires, qui paraissaient timides au commencement, se rapprochent peu à peu en riant toujours et en tenant de petits javelots. Ce sont des armes terribles : un crochet d’hameçon est fixé à la pointe, et, une fois dans le corps de l’ennemi, on ne peut l’en faire sortir qu’en le lui faisant traverser de part en part : jolie perspective du reste! Mais la seule chose qui nous pénètre est une odeur affreuse et putride que cette race exhale à pleins poumons. Bientôt les grands poissons sont mis en trophée sur un tertre ; chaque Noir brandit sa torche et sa pique ; la danse de guerre, « le corrobori », commence. Simulacre de combats, sauts de mouton, cris inhumains, voltes et demi-voltes à cloche-pied, luttes corps à corps , rien n’y manque de ce que Cook et la Pérouse ont raconté jadis. Cette fête dura fort tard ; le spectacle était si étrange , que les heures passaient inaperçues pour nous. Rien d’incroyable comme cette danse macabre, où les membres amaigris de ces corps d’ébène se dessinaient à la lueur rougeâtre. Les cris aigus d’une cadence monotone donnaient je ne sais quoi de fantastique à ces êtres noirs, vêtus à peine d’une ceinture de peau d’animal sauvage , gambadant frénétiquement en armes autour de leur proie. Le « corrobori »se termine par

une ronde immense et un grand feu d’herbes sèches qui éclaire toute la tribu. Nous nous retirons alors, aussi stupéfaits qu’enchantés de ce spectacle.

Une chose m’a frappé après la fantasmagorie sauvage, c’est l’harmonie de la langue de ces Nègres, quand ils ne sont pas affolés par la danse et le maniement de leurs arme.s. Plusieurs chefs, et même des femmes, vinrent nous regarder de près, et nous débiter un flot de paroles qui étaient du pur hébreu pour nous. Je n’ai retenu de ce dialecte, peu enseigné dans nos lycées , que quelques mots utiles :

Narra-waraggarah. . N Tattawattahronganina .

Pounnamountah. . . .

Loah-maggalantah. . .

Luggahnah olaï bahna.

Luggahnah ahouiota. .

Vite, dépêche-toi.

Conduis-moi.

Un casoar.

De l’eau.

A droite.

A gauche.

J’emporte de cette tribu le meilleur souvenir. Nageant comme des chiens de Terre-Neuve, bavards comme des pies, ces Noirs m’ont fait rire toute la journée. Mais ce soir nous avions, accroupi à nos pieds, un nègre qui, depuis douze ans, est l’enfant gâté de notre hôte, et qui a appris une sorte de patois anglo-sauvage qu’on devine par moments; moyself, moyself ( moi, moi) est son commencement à tout. « Moi, vénérer hommes blancs, mais jamais vu femme blanche. » Puis, montrant cinq

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figures tatouées en bleu sur son bras droit : « Ça, mon père faire à moi toutes les fois lui avoir tué hommes blancs ; oh ! mon père , à moi , avoir tué vingt-cinq hommes blancs avant lui mourir, mais moi très-bon , moi ! »

15 août. — Les Noirs nous ont tous deux promenés par monts et par vaux; nous les avons peu à peu chargés d’une soixantaine de gros oiseaux d’eau et d’une dizaine de dindons. Je n’ai plus à vous parler de chasse; je voudrais vous dépeindre nos soirées dans la cabane lorsque , grillant vingt pipes d’un tabac délicieux, chacun raconte autour du feu quelque chose de sa vie, quelque chose d’Europe, quelque chose d’Australie. Hier, on ne parlait que du « corrobori » , ce cancan national et militaire des sauvages; ce soir, nous apprenons de notre hôte tout ce que c’est qu’une sheep station.

Lorsqu’en 1855 il débarqua en Australie, il vint à cheval jusque dans ces prairies, et cet endroit lui plut; c’était sauvage et verdoyant; il voulait créer sans entraves, régner à lui tout seul sur des espaces immenses, et de tous côtés ne voir sur l’horizon que les moutons de son duché. Il a vécu en ermite, en homme des bois; mais il a réussi, il est heureux. Il a soixante mille bêtes à laine qui parcourent son « run » , espace de plus de cent un mille hectares de prairies. Pas de clôtures, ce qui est une énorme

économie sur les « runs » de bœufs. Les moutons que nous avons vus ces jours derniers, en chassant dans toutes ces plaines, errent par troupeaux de mille, et chaque troupeau, couchant en plein air, hiver comme été, gagnant toujours de proche en proche, dans sa vie nomade, les vallées où l’herbe tendre et le « saltbush » l’attirent, n’a qu’un seul berger qui le suit à cheval. Il paraît qu’il est des « runs » où une moyenne d 'un hectare est suffisante pour deux moutons par an ; mais ici même , me disait notre hôte , il en faut environ quatre pour trois moutons, à cause des sécheresses de quelques plateaux, des lagunes, des bois clair- semés; par conséquent, aujourd’hui il en faut quatre-vingt mille pour tout son peuple paissant. Reste donc un surplus de prairies qui lui permet d’élever encore à plus de soixante-quinze mille le nombre de ses bêtes.

Comme premières mises de fonds, il a eu d’abord à construire des cabanes, des magasins à vivres, des chariots, en un mot à se munir, pour lui et ses bergers, de tout le matériel nécessaire dans une installation, quelque rustique qu’elle fut, au milieu de prairies où aucun Blanc ne s’était encore établi. Cela lui revint à environ 10,000 francs. Puis, cent bons chevaux, pour le transport de ses laines et le service de ses bergers, lui coûtèrent 40,000 francs. Enfin, il acheta chez les « squatters » établis à trente et quarante lieues à la ronde, huit mille brebis (à une

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moyenne de onze francs), qui devaient être les mères de ces troupeaux immenses que nous voyons maintenant ; il les dissémina sur ses cent un mille hectares en huit groupes errant à l’aventure. 88,000 francs pour les brehis et 10,000 francs pour cent béliers; total de l’achat : 98,000 francs.

Voici maintenant ses frais annuels : la commission pastorale du gouvernement , après examen des bonnes et des mauvaises conditions du terrain, a évalué en bloc la location du « run » à 18,750 francs par an, plus 25 francs par mille moutons : soit 20,250 francs.

Il a actuellement soixante hommes en sèrvice permanent pour la garde et la surveillance de ses troupeaux et vingt pour ses transports, tous payés à raison de 25 francs par semaine et nourris pour un prix égal : ils lui coûtent donc en tout 104,000 fr.

Dans les mois favorables à la tonte, des brigades d’une centaine de tondeurs parcourent les prairies , s’arrêtent dans chaque « run » et font leur besogne avec une étonnante rapidité. En moyenne , ces cent tondeurs rasent chacun vingt-cinq moutons par jour, total deux mille cinq cents. En vingt-quatre ou vingtcinq jours les toisons des soixante mille bêtes tombent sous leurs ciseaux , et vite toute la laine est récoltée. En outre de la nourriture des hommes (7,875 francs), la tonte, qui est de 20 francs par cent moutons, revient encore à environ 19,875 fr.

C’est un moment vraiment curieux , paraît-il , car, de même que , chez nous , des bandes de moissonneurs courent de ferme en ferme et font tomber sous la faux tous les blés qui couvrent le sol, de même ici, quand les brigades de tondeurs s’abattent dans les prairies, en bien peu de jours des milliers de moutons sont mis à nu, et les heureux ci squatters « empilent à la hâte des pyramides de balles de laine. Les « squatters » ont pour la tonte de la laine les mêmes angoisses que nos agriculteurs pour leurs récoltes. Une fois la laine à point, il faut agir en toute hâte, l’envoyer à Melbourne et l’expédier sur le marché de Londres, pour profiter des premières demandes. L’embarras de nourrir tant de bêtes accumulées en un même point, les presse encore plus de ne pas marchander le nombre des bras ; et si le beau temps paraît fixe, qu’ils ne perdent pas si belle occasion! Les orages ont en effet causé bien des ruines après la tonte, et ceux qui ont agi trop lentement dans la belle saison, ont vu à l’approche de l’automne des milliers d’agneaux tués par les grêles terribles de l’Au&tralie, et les brebis, saisies par le froid sous des pluies de deux ou trois mois, mourir par centaines en quelques jours. Quand on aura inventé une machine à vapeur pour tondre les moutons, quelle belle économie ce sera pour les « squatters » !

La tonte est la transition entre les dépenses et les bénéfices.

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Chaque mouton donne une moyenne de cinq livres de laine, bien lavée. Les soixante mille bêtes de notre hôte lui ont rapporté cette année trois cent mille livres de laine qui, immédiatement vendues pour le marché de Londres à raison de 1 fr. 87 c. la livre, ont produit un total de 561,000 francs. Actuellement le « run » de Thule ne compte que soixante mille bêtes; mais, il y a trois mois, il en avait plus de soixante-huit mille. Dans cet espace de temps, le troupeau gras de huit mille moutons a été vendu, pour la boucherie, à Melbourne etàBallarat, 15 francs la pièce , ou 120,000 francs.

Cette année est donc une année magnifique pour le « run » de Thule ; à quelques mille francs près, me disait M. Woolselley, il en résulte cette balance :

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