RECETTES
Vente de la
laine . 561,000 fr.
Boucherie. . 120,000
681,000 fr.
159,125 fr.
Bénéfice net : 521,875 fr.
Notez qu’en entrant en bail, il avait mis dans l’entreprise un capital de 140,000 francs, mais que s’il en sortait actuellement, il ne perdrait que quelques
mille francs consacrés à ses cabanes et à ses chariots, tandis qu’il lui resterait ses soixante mille moutons, qui représentent un capital de 1,625,000 fr.
Voilà donc ce que c’est qu’un « run » de moutons en Australie : l’à-peu-près n’est pas de notre époque , je donne des chiffres.
Je n’ai qu’une rectification à faire : ce « run « est administré par M. Woolselley, mais il appartient à M. Caldwell, son beau-f/èrc, qui possède et gère luimême un autre « run 55 de cinquante mille moutons à une centaine de lieues d’ici, vers l’Ouest.
Pourtant, prendre ces beaux résultats comme moyenne de chaque année, ce serait certes tomber dans une grande erreur. Autant il faut avoir un corps de fer pour vivre ainsi exilé dans les prairies, toujours à cheval, sous les rayons brûlants du soleil ou sous des pluies de deux mois ; autant il faut au « squatter « une âme forte pour ne pas perdre courage devant d’affreux désastres. Ici, il y a sept ans, trois mille agneaux furent un jour tués par une trombe de grêle : en 1861, quinze mille brebis périrent de soif; en 1863, quatre mille cinq cents furent submergées par l’inondation. L’inconstance est la loi du temps en Australie. A côté d’un « run « florissant, un autre « run » est inondé. Une province est dévastée par une trombe ; une autre voit des milliers d’hectares naguère verdoyants soudain desséchés si affreusement par le soleil que ses rayons, tombant sur
MOUTONS
des herbes en fermentation, suffisent pour y allumer l’incendie et en réduire toute la surface en une croûte noire et calcinée, où des milliers de moutons errent affamés et mourants. Toute une partie du k run » de Thule, un vaste plateau, fut ainsi desséchée il y a cinq ans. M. IVoolselley fit alors ce qu’avaient fait déjà bien d’autres victimes du même désastre : il eut recours au « Boiling-down » .
Dans les soixante mille hectares qui restaient verts , il serra un peu les rangs de ses moutons et en mit trente-cinq mille : les vingt mille autres, il les fit entrer un à un , non pas comme ceux de Panurge, dans un gouffre d’eau salée, mais dans un gouffre de feu. Trois énormes chaudières, un peu dans le genre de petits gazomètres, furent disposées dans la plaine , et , pendant trois mois , les bergers devenus chauffeurs entassèrent moutons sur moutons, que le feu convertissait en flots de suif. Triste résultat de bien des labeurs ! Que de beaux troupeaux contenus désormais dans quelques barriques de ce vulgaire produit animal! N’importe, c’était un expédient contre le malheur, et, cette année-là, dixhuit cent soixante-dix-neuf tonnes, d’une valeur de 1,875,000 francs, furent exportées de la province de Victoria.
Quant aux quatre mille bœufs de notre hôte, il les fait paître dans un « run » adjacent à celui des moutons, et il tient pour eux une comptabilité à part :
je ne vous en dis rien ; les exemples et les récits fournis par notre ami Kapel m’ont suffi.
Je suis, je l’avoue, bien heureux d’avoir pu voir de près ces deux genres d’exploitations qui font la prospérité de l’Australie, et qui sont certainement ce qu’il y a de plus caractéristique sur cette terre : je vous en rends compte aussi brièvement que possible, après tous nos coups de fusil. Comme vous le voyez, il n’est plus temps de débarquer ici sans un sou et d’espérer y a faire fortune » . Ces choses extraordinaires n’arrivent que dans les vingt premières années d’une colonie : ici la colonie pastorale en a déjà trente. Maintenant, il faut des capitaux, si l’on veut très-vite sortir de l’ornière ; et, tandis que nous ne trouvons en France presque pas d’argent pour l’Algérie, qui est à notre porte, les Anglais ont cela d’admirable qu’ils envoient, sans hésiter, des millions aux antipodes. Le « squatter » dont nous venons de faire galoper les troupeaux a du, dès les premiers jours, mettre 140,000 francs sur la table et risquer ses cartes. Si la première année avait été mauvaise, il lui en aurait fallu autant, au bout de douze mois, pour se remettre à flot. Je ne vous cite que ce que fai vu, mais je vous laisse à penser ce qu’il faut d’argent pour les « runs » exceptionnels dont on nous parle, où un seul « squatter », M. Collins, possède deux cent dix mille moutons, et un autre, cent soixante-dix mille.
MOUTONS
Tout cela est le point de vue matériel du « squattage » . On se plaint beaucoup ici de l’opposition qui est faite aux « squatters » dans l’arène politique, de leur influence sociale combattue à Melbourne , des nouvelles lois qui les attaquent, et dont laconséquence est le morcellement des « runs « . Mais je ne vous parlerai de ces lois que quand j’aurai entendu ceux qui les font, et des chiffres généraux, que lorsque j’aurai pu consulter les « Blue-books » et les statistiques du gouvernement.
16 août. — Nous avons tué ce matin un des plus curieux animaux qu’il soit possible de voir, un ornythorynx ! Nous longions un « creek » , petit ravin inondé, quand un ornythorynx nous apparut tout à coup, courant comme une sorte de castor sous d’étroites voûtes creusées le long de la rive. Nous le poursuivons, il se met à la nage ; un coup de double zéro le tue roide. Singulière bête que cette sorte de loutre aplatie, longue d’un pied et demi, courant sur quatre pattes palmées, portant la fourrure du castor, et munie d’un véritable bec de canard : elle pond des œufs et allaite ses petits, voilà surtout le bizarre phénomène ! Après un si beau coup, nos fusils ont fini leur service : notre dernière chasse est une chasse à courre.
A trois cavaliers, nous fondons de trois directions opposées sur un groupe de casoars, que nous avions
aperçus à un kilomètre en plaine. Après une heure et demie de galopade effrénée, le casoar roule sous les pieds de nos chevaux. A part le danger, c’est une chasse aussi entraînante que celle du grand kanguroo, et, quoique nos chevaux fussent des pursang, galopant à merveille, j’ai cru pendant une heure que nous n’atteindrions jamais ce grand oiseau-coureur, qui faisait des enjambées de quatre mètres et pointait tout droit dans la même direction.
Notre course dans l’intérieur est terminée : elle nous a fait voir des choses étonnantes. Terre vraiment étrange que celle-ci :
Un animal moitié canard, moitié fourrure, y pond et y allaite.
On ramasse une branche d’arbrisseau; on la jette à l’eau, elle va droit au fond : c’est une sorte d’ébène.
Et au bord de l’eau vous prenez une pierre, vous la jetez; elle Hotte : c’est une sorte de pierre ponce.
Les cerises portent leur noyau en dehors.
La femelle du casoar pond, le mâle couve. Ce sont, du reste, des oiseaux qui ont des ailes sans plumes.
Vous êtes dans un bois : c’est en vain que vous cherchez l’ombre ; les feuilles se présentent toutes de profil au soleil.
MOU TOUS
Vous donnez trois cigares à un Naturel; comme il est tout nu, il ne peut les garder que sous Faisselle ou dans sa tignasse crépue.
Les kanguroos, plus heureux, ont une poche où il y a place pour leurs petits, même sevrés.
Ils ont quatre pattes ; mais, sur des milliers que j’ai fait fuir devant moi, pas un n’en a jamais employé plus de deux pour courir.
Quant à la queue, ils s’en servent le plus drôlement du monde : dès qu’ils s’arrêtent , ils s’assoient dessus comme un marchand de coco sur son bâton.
Nous avons fait plus de cent lieues à cheval pour voir toujours le même grand arbre, l’arbre à gomme ; c’est bon pour les enrhumés, mais monotone.
Il n’y a de pierres — et encore! — qu’aux bords des ruisseaux : il y a des pelouses de gazon de vingt lieues sans un caillou! En revanche, Burke et Sturt ont trouvé à deux cents lieues d’ici des déserts de pierre si grands que leurs bêtes y sont mortes de faim.
Tout ceci n’inspire-t-il pas le sentiment de F extraordinaire? La création de l’Australie semble tenir du caprice; qui sait? elle n’est peut-être pas finie; les éléments sont là pour en faire une terre comme les autres; ils sont séparés : ici deux cents lieues carrées de pierre; là, trois cents lieues de gazon; plus loin, de l’eau.
« La difficulté n’est pas d’y trouver un terrain où
il y ait de l’or, mais bien un terrain où il n’y en ait pas w , c’est vrai. Il y a de l’or partout, plus ou moins abondamment, mais partout.
Aussi, riche en or, mais pauvre en terre végétale, l’Australie est-elle par excellence la patrie des mineurs et des troupeaux nomades! Elle ne pourra jamais être une terre pour les agriculteurs. Mon impression est que les nouveaux a squatters « doivent s’aventurer dans l’intérieur, et lancer leurs troupeaux sur les milliers de lieues carrées de prairie que les explorateurs ont découvertes; s’ils se rapprochent les uns des autres, ils se nuiront! La fortune de cette contrée n’est pas dans la qualité de son sol, elle est dans son espace!
18 août. — En quatorze heures de cheval, nous arrivons aujourd’hui aux bords du Murray, à une soixantaine de lieues environ en amont de Gonn, où nous l’avions vu pour la première fois. Le fleuve ici est plus resserré et plus impétueux : ses rives sont d’tlne verdure charmante ; le gazon est toujours notre route unique. Nous continuons la direction Est-Sud-Est que nous avions prise en partant de Gonn, et le soif nous couchons dans nos manteaux, en pleine prairie.
19 août. — Encore vingt-neuf lieues de marché le long du Murray, et ce ne sont plus des troupeaux
MOUTONS
de mille bêtes que nous voyons sur ses rives : quelques baraques nous apparaissent vers le soir, c’est Echuca une ville de bois qui a trois ans. Une quinzaine de cabarets, une scierie à vapeur, un bac, des rues en gazon défoncé où l’on disparaît jusqu’à la cuisse, des magasins à laine, une gare qui est un champ orné de rails et une locomotive, voilà l’aspect d’Echuca, poste avancé de la civilisation en Australie. Cette ligne de chemin de fer n’est que la continuation de celle que nous avons quittée à Bendigo. Nous avons, en résumé, décrit à cheval un delta de cent quarante-cinq lieues. Bendigo est àl’angle Sud, Gonn à l’angle Ouest, Echuca à l’angle Est. Quand on a fait tant de lieues à cheval et qu’on n’a vu que kanguroos, bœufs et moutons, le chemin de fer fait une impression toute nouvelle. J’apprends que cette ligne est la plus longue qu’il y ait en Australie. Echuca, relié ainsi à Melbourne, est sur la limite de Victoria et de New-South-Wales. La colonie est donc traversée de part en part, sur une distance de deux cent cinquante kilomètres, par une voie ferrée. J’apprends en outre que la ville, si ville il y a, n’a été fondée qu’après la construction totale du chemin de fer. Ainsi, tandis que chez nous un chemin de fer est la conséquence des besoins d’une population établie, ici il est le prélude et la cause des établissements nouveaux. Ici vous avez un espace immense de prairies fertiles; vous voulez y faciliter les pro-
grès des colons, vous tracez une ligne droite qui part de Melbourne , qui va droit au Nord et qui atteint les frontières de la colonie voisine ; les colons aussitôt s’échelonnent tout le long de cette voie, qui satisfait à leurs besoins et qui offre un débouché à leurs produits. Les « stations « , c’est le cas de le dire, les fermes, les villes , prennent naissance sur ce tracé ; la prospérité pastorale, engendrée etactivée par les bienfaits de la vapeur, s’étend alors tout d’un coup, de droite et de gauche, sur des terrains que des abords trop longs et trop difficiles rendaient tout à l’heure improductifs. La hardiesse fait des merveilles! Une colonie marche à pas de géants, sans tous les papiers timbrés, les entraves et les décrets de M. le préfet, que doit lire pendant des années en France une ville de trois mille âmes qui « sollicite » un chemin de fer par la voix d’un candidat officiel.
Echuca ne nous retient qu’une heure. Vers le soir nous prenons le train pour Melbourne, et en une nuit nous sommes rendus à la grande ville. Ne pouvant consentir à quitter si vite le brave Kapel, auquel nous devons une si grande reconnaissance, nous l’avons ramené avec nous. On nous trouve ici tout brunis et tout sauvages ; nous rapportons de la vie des bois les plus délicieux souvenirs. Il n’est qu’une chose que je n’en rapporte pas, ce sont mes cheveux, que l’humidité des
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nuits passées sous le ciel étoilé des prairies a fait tomber en masse. Ces nuits ont fait de moi, — sinon un sage, — du moins un chauve comme Hippocrate!
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