LES DÉCORATIONS
lution. Destinée à honorer tous les genres de mérites^ les vertus civiles comme les vertus militaires, appelant à elle le simple soldat et le prince, elle peut passer, 4 ^^ ^1^1*69 P^ur une institution démocratique. Elle ne s'est point établie pourtant sans contestation, et, à différentes époques, quelques libres esprits en ont demandé la destruction. Leurs efforts devaient ètre^ains. Gomment supprimer ce qui est fondé sur l'expérience du cœur de l'homme ? a La nature de l'homme, dit Montesquieu^ est de demander des préférences et des distinctions. » Montesquieu a raison. Et cette soif de distinctions n'a rien de vil en soi, elle vient de l'amour de la gloire et de l'honneur dont ces distinctions apparaissent comme les nobles insignes.
Sans doute il vaudrait mieux voir le bien et le faire sans briguer d'autre récompense que de l'avoir fait. Il est des cœurs, honneur de la nature humaine, à qui cette satisfaction sufQt ; mais là généralité des hommes veut des élus sur la terre comme au cieU des récompenses dans ce monde comme dans l'autre. Et, h tout prendre, ces insignes d'honneur sont peut-être la plus idéale des récompenses, — à moins pourtant qu'ils ne soient envoyés en diamants.
Ce qu'il est permis sans doute de regretter, c'est
la façon dont sont distribués trop souvent ces beaux hochets. Instruments entre les mains du pouvoir, ils sont les dons non de sa justice, mais de sa faveur, et d'une faveur que la plupart du temps 11 faut solliciter, tandis qu^en pareille matière il devrait sufDre d'avoir demandé pour ne pas obtenir.
Rousseau disait: « Tout est bon en sortant de la nature, tout se corrompt parmi les hommes. » Faudrait-il dire, ce serait peut-être plus juste, que les meilleures institutions sorties delà pensée du législateur se corrompent entre les mains des gouvernements T En laissant de côté le peu d'à-proposde certains choix individuels, il y a des abus généraux et d'étranges abus dans la collation des croix et des rubans. Comme les gens d'église, par exemple, doi* vent prendre en pitié ces hochets de la vanité terrestre! On voit pourtant, non sans étonnement, que s'ils les prennent en pitié, ils les portent avec plaisir.
Eh bien! avec un peu de philosophie, on trouve un bon côté même aux abus, même aux répartitions trop peu équitables. Si les décorations étaient, toutes données avec une parfaite justice, si elles ornaient învariablement le mérite et la vertu, il y aurait vraiment une assez dure humiliation à ne pas avoir à sa boutonnière un brin de ruban en présence de son prochain décoré et portant devant
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VOUS ce signe de sa supériorité. II est bon qu'il en soit autrement, et t[ue les insignes de Thonneur, ne suivant pas toujours l'honneur, soient distribués, comme tous les biens de ce monde, un peu au hasard. C'est assez qu'ils excitent l'envie ; que du moins ils ne fassent pas affront 1 Oui, il est bon que tel imbécile, tel plumitif officieux, qui a mendié la croix, l'ait obtenue, et que tel écrivain trèsdigne, mais suspect d'indépendance ou qui a refusé de la demander, en soit longtemps ou pour toujours privé. Il n'est pas mauvais qu'un petit stygmate de faveur s'attache à ces insignes de l'honneur, même quand ils sont bien portés.
Il est heureux aussi que quelques hommes illustres aient répudié absolument ce genre de récompense, que des hommes comme Berryer, Jules Favre, bien d'autres que je pourrais nommer, ne soient pas décorés, et qu'aucun gouvernement n'ait songé à changer en rosette ou en plaque le ruban de Lamartine, simple chevalier depuis quelque cinquante ans. Ainsi ces marques extérieures de la valeur personnelle ne prennent pas plus d'importance qu'il ne faut. Vous avez la croix ? tant mieux. Si vous l'avez méritée, portez légèrement
ce grain de beauté à votre habit. Vous ne l'avez pas? consolez-vous. Ne vaut-il pas mieux qu'on
se dise en vous voyant: Gomment Z... n'est-il
pas décoré? que si on disait : Tiens 1 Z. . . est décoré; pourquoi a-t-on décoré Z. . .
Par exemple, si vous n'avez pas de décorations à mettre à votre boutonnière, je vous recommande de n'en pas médire trop fréquemment^ de ne pas crier qu'il suffit de demander la croix pour l'obtenir, qu'on la donne à des goujats. Ne faites pas songer au renard qui trouve les raisins verts. Il y a de braves gens dont les propos à cet égard accusent de si vifs regrets, et qui reviennent si souvent sur ce sujet en faisant sonner leur indépendance, qu'on est tenté de leur dire : Demandez la croix et obtenez-la! Soyez moins vertueux et plus heureux I
Je m'arrête, mais je sens qu'il y aurait à ajouter un chapitre au travail instructif de M. Steenacker, une sorte de petit catéchisme à l'usage de ceux qui sont décorés et à l'usage de ceux qui ne le sont pas, pour leur apprendre, aux uns et aux autres, à bien porter leur croix.