AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
MDCCCLICVIII
LES ÉPITAPHBS
Si le lecteur veut me suivre, j'userai du lendemain de ce jour consacré aux morts pour le promener dans un coin de, littérature négligé on peut dire omis par la critique, et je ne sais pourquoi, car rintérét n'y manque pas : je le conduirai aux épitaphes.
Quand l'inscription funéraire ne consiste que dans un nom et une date, ou quand elle se borne h rappeler simplement des faits authentiques, elle échappe à la critique littéraire. Mais le plus souvent elle renfermi autre chose ; elle est un abrégé d*oraîson funèbre, et l'on dit i « Menteur comme une épitaphe. » Or le mensonge est une œuvre d'imagination. 11 y a plus : beaucoup d'épitaphes^ et des plus intéressantes, n'ont pas été, comme on
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sait, gravées en réalité sur des tombeaux ; elles ont été composées par fantaisie poétique ou satirique, comme une pièce qui n'est pas faite pour être représentée, fleurs d'anthologie plutôt que de cimetière, et celles-là, il y a naturellement un intérêt littéraire à les parcourir.
On trouverait bien un sujet de curieuse étude, étude morale autant que littéraire, féconde en réflexions comme en divertissement, dans les inscriptions réelles de nos modernes cimetières ; mais le sujet se dérobe à la critique par les convenances les plus respectables, et il y aurait un inconvénient sérieux à les enfreindre. En vain le critique supprimerait ou changerait les noms ; on les chercherait et on les trouverait toujours, flez-vous-en à la curiosité et à la malignité humaines, qui n'ont même pas besoin de clef, et pour qui la dernière page des Jeudis de madame Charbonneau était inutile.
Que les bonnes gens donc se rassurent qui ont orné en toute conscience les mausolées de leurs parents et de leurs proches de beaux regrets suivant la formule, de louanges banales ou prétentieuses, et quelquefois, pour changer, de traits saugrenus, de coq-à-l'Ane ridicules. Que de fautes d'orthographe, de bon sens, d'esprit, souvent de cœur! N'importe : sur la moins littéraire de ces
tombes quelqu'un vient peut-être s'agenouiller. Je ne les dénonce qu'en masse. Vraiment, à lire la plupart des légendes de ces marbres et de ces pierres funéraires, où la prud'homie bourgeoise s'étale souvent avec une si plaisante naïveté» où percent encore la vanité^ Tintérêt et les plus misérables passions de la terre, on serait tenter d'invoquer des mesures restrictives pour la liberté de la presse au cimetière. Cette liberté n'a pas toujours existé en France. Le droit de mettre des épitapbes était réservé autrefois aux nobles et aux seigneurs. Les bourgeois ne pouvaient l'exercer qu'avec permission du marguillier dans les églises paroissiales. Je ne suis pas de ceux qui se figurent s'anoblir en regrettant le vieux temps avec les nobles, et Je ne, demande pas qu'on fasse du droit à l'épitapbe un privilège de la naissance. Je voudrais seulement que^ dans l'exercice de ce droit, il fût défendu de compromettre la sainteté du lieu funèbre. Onconnaît, il est su][)erflu de les rappeler, ces inscriptions sépulcrales où le deuil épiorése marie à la réclame échevelée dictée par le commerce ; il yen a d'autres plus naïves, mais d'une bouffonnerie aussi achevée et qui forcent le rire là où il devrait être impossible. Comment, par exemple, et je vous suppose perdu dans les pensées de la mort, vous défendriez-vous d'im
sursaut d'ironie profane, si tout à coup, au détour d'une allée funèbre, vos yeux rencontraient quelque inscription comme celle que je trouvai un jour sur une tombe : ***, rentier I Et ce mot de rentier, suivi de son point d'admiration, était gravé en repoussé, en énormes lettres d'or. Je signale par exception, en la donnant comme authentique, cette épitaphe grotesque. Si je choque une douleur, je lui demande pardon. Mon excuse, c'est que je ne me représente pas bien, je l'avoue, noyésdans leurs larmes, les survivants de ce mortel dont la valeur terrestre a été résumée dans un seul trait pour eux le plus frappant et le plus admirable : rentier! Rentier: quelle concision expressive et quelle noblesse dans la simplicité! Rentier: quel passeport pour 1% cielt
En général, pourtant, les inscriptions de nos cimetières ne brillent pas, tant s'en faut, par cette modération dans l'éloge ou dans Texpression des regrets. La belle opinion on aurait de la nature humaine et de la force de nos deuils, si l'on s'en rapportait à la peinture magnifique qu'on en voit sur les tombes! Hélas! l'araignée tranquillement fait sa toile au milieu de « ces regrets éternels. » et que de morts d'avant-hier, dont le sépulcre reste orné d'une « inconsolable douleur, » sont tués déjà pour jamais par l'incurable oubli. Et
quel contraste aussi quand Vous quittez ces populations qui ne sont plus de bons pères, d'époux admirables, de femmes exemplaires, de grands citoyens, et que, sorti du Père Lachaise, vous rentrez dans la grande fourmilière des vivants! Là, tant de nobles vertus, tant de richesses morales enfouies dans la terre ! Ici, tant d'égoïsme vulgaire au soleil, tant de créatures insupportables, tant de cupidités, de bassesses, de trahisons ! Un enfant, après avoir épelé les épitaphes d'un cimetière, demandait naïvement : « Où sont donc enterrés les Pères méchants ? » Ah 1 qu'il ferait bon vivre avec ces morts s'ils avaient tous vécu comme ils sont représentés là ! Il faut bien le reconnaître, Tépitaphe les a étrangement transfigurés. On est toujours sûr de l'être ainsi un jour ou l'autre. La condition, c*est de mourir. La douleur apparemment nous voit à travers un prisme, et, quand ce n'est pas la douleur, c'est la joie reconnaissante causée par notre perte «à jamais regrettable, d
Il y a sans doute, heureusement, des morts qui méritent leur épitaphe, et des tombes où elle a été écrite avec des larmes. Seulement, celles-ci sont plus rares que les autres. J'en veux citer une au moins qui soit touchante, puisque j'en ai rapporté une qui était grotesque. Je l'ai recueillie dans je ne sais plus quel cimetière. — C'était une petite
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tombe déjèancienne, mais qu'entouraient, comme pour la caresser, des fleurs toutes fraîches. De ces fleurs^ les unes, plantées dans la terre, semblaient avoir fleuri sous la rosée des larmes; les autres étaient liées en bouquets et en guirlandes, floraisons toutes fraîches aussi, et, on le voyait, renouvelées chaque jour comme la douleur qui les offrait La tombe portait : a Esther, âgée de six ans, l'âge où ces petits êtres sont justement les plus aimés. » Entendez-vous ce cri de la mère et l'émouvante ingénuité de sa douleur. L*âge où ces petits êtres sont le plus aimés ! Pauvre femme, à quelque moment qu'il te fût ravi, ton enfant, c'eût été toujours celui où tu l'aimais le plus. Si le regret éternel est quelque part, il est dans ces cœur maternels.
Elles sont rares les incriptions où l'âme jette une pareille note. En général, ce qui domine dans les inscriptions de nos cimetières, c'est la banalité. Si l'on y cherchait des chefs-d'œuvre, on ferait un maigre bouquet Les plus éloquentes sont peutêtre quelques pensées tirées des livres saints; telle celle-ci, sublime comme la suprême espérance :
Inie^ Domine j 8peravi;n(m confondar in «temwm,
que demanda pour sa .tombe l'illustre père de M. de Sacy.
La critique littéraire trouve davantage à mois-
sonner dans les épiiaphes anciennes. Il y en a de charmantes citées çà et là par les auteurs. J'ai eu dans le temps entre les mains un recueil d*épitaphes anciennes et modernes qui venait de la Bibliothèque impériale. Dans ce livre, j'en ai noté plus d'une digne d'être retenue. Il y en a en vers et en prose, de philosophiques, de flatteuses^ de sarcastiques, de tendres, de poétiques, d'excentriques. Ont-elles décoré de vraies tombes? Sont-elles de purs caprices d'imagination? Il est parfois assez difficile de le démêler. Ce qu'on peut affirmer sans viser à Térudition, c'est que l'antiquité grecque en faisait un grand emploi. Les Grecs plaçaient des colonnes de pierre près de chaque sépulture. On les couvrait d'inscriptions en vers contenant les noms, vertus, actions remarquables du mort. Parmi ces inscriptions recueillies de l'antiquité, il en est qui, outre leur mérite poétique, ont un intérêt de mœurs et jettent du jour sur les croyances religieuses du temps. Celle-ci, par exemple, qui décrit tout au long le séjour des bienheureux :
« Tu n'as pas cessé d'exister, ô jeune fille I mais tu es seulement passée dans des lieux plus agréables. Tu es au sein des plaisirs dans les îles fortunées. Exempte de tous les maux, tu te livres à la
joie sur les douces fleurs qui naissent dans les
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champs Ëlyséens. Tu n'as plus à craindre ni les chaleurs de l'été ni l'intempérie des hivers. Ta santé ne saurait être altérée. Tu n'es sujette ni à la faim ni à la soif; la vie humaine n'a plus rien de désirable pour toi, puisque tu vis sans chagrin et sans inquiétude dans une lumière toujours pure et voisine de l'Olympe radieux. »
C'est le paradis de la santé et du corps. On y voit ces beaux corps grecs nageant dans une lumière plus belle encore que celle qui descendait du ciel bleu sur l'Attique. Mais l'âme? Voilà donc son état après la mort. Elle est affranchie de soucis et de chagrins. Est-ce assez pour être heureuse? Aime-t-elle toujours? Se souvient-elle encore? Ou en peut douter, L'épitaphe suivante, plus tendrement émue que la première, donnerait à entendre que cela dépend de l'âme envolée qui peut refuser de tremper ses lèvres dans l'eau du Léthé :
« Je t'aimerai toujours, mais toi, chez les morts ne bois pas, je t'en prie, à cette coupe qui te ferait oublier tes anciens amis, y»
D'autres épitaphes grecques, sans se préoccupe de la vie future, n'invoquent pas autre chose que le sommeil et la terre légère, comme celle-ci, à bon droit célèbre pour sa grâce ravissante, sur la tombe d'une petite fllle :
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« Terre, ne pèse pas sur elle : elle a pesé si peu sur toi ! »
D'ordinaire, Tépitaphe grecque a cette brièveté lapidaire. C'est de Tesprit attique concentré dans une goutte. Cette goutte ne ressemble pas assez souvent à une larme,c'est tout ce qu'on peut lui reprocher. Voici un modèle de genre :
« Passant, approche en silence du tombeau d*Archiloque, de peur de réveiller les guêpes qui habitent sa tombe. »
L'épitaphe elle-même est une guêpe au fin aiguil^ Ion. On en grava une sur la tombe d'Eschyle qu'il avait composée lui-même. Dans celle-là, ne cherchez point d'esprit. Le sentiment qui Ta inspirée était sublime : c'est peut-être assez :
« Ci-gîl Eschyle, fils d'Euphorion, né datis l'Attique. Les Perses et les bois de Marathon attesteront sa valeur. »
Et le poète? Il n'en dit rien. Il l'oublie, pour ne parler que du citoyen inspiré par cette muse qui s'appelle : Amour de la patrie. On dit que les triomphes de Sophocle avaient troublé le cœur d'Eschyle. Comment le croire? Il devait être audessus des tourments de l'envie, le fier soldat et le modeste poète qui cachait ainsi sur sa tombe ses
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couronnes olympiques sous lûs lauriers de Mara* thon.
A Sparte, le courage patriotique pouvait seul conquérir une épitaphe.Et, d'après Lycurgue, au dire de Plutarque, il n'était permis d'inscrire sur les tombeaux que les noms des guerriers morts sur le champ de bataille ou des femmes mortes en couche. Je ne sais pas môme si Ton avait ajouté les noms à cette épitaphe sublime comme les Thermopyles :
a Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois. »
On trouverait difficilement l'équivalent de cette légende héroïque dans les inscriptions anciennes ou modernes. Celle-là pourtant est à citer qu'on écrivit sur le tombeau de Mercy après la bataille de Nordlingen :
Sta viator, heroem càtcas.
ArrètOi passant : ton pied foule un héros.
On a bien fait celle-ci pour le maréchal de Rantzau, à qui il ne restait plus en mourant qu'un œil, qu'une oreille, un bras et une Jambe :
Du corps du grand Rantzau tu n'as qu'une des parts. L'autre moitié resta dans les plaines de Mars ; n dispersa partout ses membres et sa gloire.
Tout abattu qu'U fat, il demeura vainqueur,
Son sang fut en cent lieux le prix de la victoire, Et Mars ne lui laissa rien d'entier que le cœur.
Mais cela est trop composé.
Elle est belle, sans effort et glorieuse pour le mort, cette inscription gravée sur le mausolée du maréchal de Danlzick au Père-Lachaise : a Soldat-maréchal . » Et plus belle encore celle-ci sur le mausolée du ro; Léopold, à Pise :
« A Léopold !•% quarante ans après sa mort, »
Elle a le plus rare mérite pour une épitaphe de roi : elle itenferme une louange sincère, et cette louange tient tout entière dans une date I Nous en aurions un peu moins, des statues et des colonnes, si, pour en ériger aux princes, on attendait pour l'ordinaire aussi longtemps. Ils ont bien raison de s'en dresser à eux-mêmes de leur vivant.
J'aime les épitaphes expressives qui couronnent ainsi le mort avec un seul mot. A quelle tombe s'appliquait celle-ci : Dugete; quiescii! Pleurez, il se repose. Avec quelle éloquence, je m*en souviens, M. Saint-Marc Girardin s'en était emparé, et la commentait en recevant à TAcadémie le successeur de Lacordairel II montrait la grande voix frappée de silence^ la main infatigable toute pleine encore de bonnes œuvres, forcée à Timmobilité par la mort. Il disait tout ce qu'on peut rêver sous cette
admirable louange: Pleurez, parce qu'il se repose!
Peut-être pourtant sa concision elliptique favorise un peu cette épitaphe, peut-être celui qui Ta faite Tentendalt-il plus simplement, et, ne donnant pas tant de force au mot quiescit, aurait permis de traduire : « Pleurez ; il n*est plus, » ou il lui donnait peut-être une portée plutôt philosophique qu'apologétique : « Pleurez; lui, il dort du grand sommeil; il est à Tabri des larmes; il repose. »
C'était une pensée philosophique du môme genre qui inspira au prince de Tessin, appelé pendant sa vio le plus fortuné des hommes, de faire graver sur sa tombe ces deux mots : Tandem felixt Plus brièvement encore un époux écrivit sur la tombe de son acariâtre moitié : « Enfin ! & Mais ici nous tombons dans Tépitaphe satirique. Il y en a de nombreux modèles ; il y en a qui sont très-amusantes et pleines de spirituelle malice. Il est clair que celles-là on ne les trouve pas dans les cimetières. L'épitaphe est alors une forme d'épigramme attachée par les poètes sur le dos des morts et souvent sur celui des vivants.
Voltaire, de sa plume la plus profane, avait composé celle-ci pour le Pape Clément XIII :
Ci-git des vrais croyants le mufti téméraire Et de tous les Bourbons Tennemi déclaré.
De Jésus sur la terre il s'est fait le vicaire : Je le crois aujourd'hui mal avec son curé.
LES ÉPITAPHSS 15
M. delà Rivière, évoque de Langres, avait légué cent écus h qui ferait son épitaphe. Quelqu'un apporta celle-ci :
Ci-git un très-grand personnage, Qui fut d'un illustre lignage, Qui posséda mille vertus, Qui ne trompa jamais et qui fut toi^ours sagOM. Je n'en dirai pas davantage ; C'est trop mentir pour cent écus.
L'académicien Gomberville, ne laissant rien i faire à la satire, écrivait pour lui-même :
Ma naissance est fort obscure Et ma mort l'est encor plus.
Beaucoup d'épitaphes visent à la facétie plutôt qu'à la satire. Un certain Arlotto, de Florence, avait fait mettre tout de bon celle-ci sur son tombeau :
Questa sepoltora lafecefare ArloUoper se et per chi ci vuole entrave.
Ce tombeau, Arlotto se l'est fait faire pour lui et pour qui aurait envie d'y entrer avec lui.
Est-ce une facétie ou une bonne naïveté belge qu'un certain anachorète de Louvain ordonnait de mettre à l'endroit où il serait enterré :
« Philippe Verteger a choisi ce cimetière pour lieu de sépulture, dans la crainte de profaner l'église et deTinfecterpar des vapeurs malfaisantes. »
Les vers suivants du satirique Régnier sont d'une meilleure plaisanterie :
J'ai véca sans nul pcnsement, Me laissant aller doucement A la bonne loi natarelle ; Et je m'étonne fort pourquoi La mort osa penser à moi Qui ne songeai jamais en elle.
Le plus facétieux des écrivains, Scarron, s'en était composé une des plus mélancoliques :
Celui qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d'envie, Et souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.
Passant, ne fais ici de bruit El garde bien qu'il ne s'éveille, Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.
Sur les vitraux de Téglise Saint- Jean, de Dijon on a trouvé cette épitaphe assez plaisante du numismate Jean-Baptiste Le Ménestrier :
Gi-gtt Jean Le Ménestrier.
L'anode sa vie soixante-dix, n mit le pied dans Tétrier Pour s'en aller en Paradis.
La recherche cte la rime a dû ici faire trouver la facétie. Même en croyant faire de la poésie sérieuse, on est aisément facétieux quand on veu^ rimer trop richement. Je no dis cela pour aucun
poète en particulier. Que celui gui se sent ta rirac trop riche la mouche.
Nous n'avons pas encore donné d'exemples de tous les genres d'épitaphes. Il y a celle gui n'est qu'un ingénieux tour de force. Franklin, pour qui on en fit une fort belle :
Eripuit cmîo fulmen, aceptrumque tyrannie !
n prit au ciel sa foadre et leur sceptre aux tyrans t
s'était, dans sa jeunesse, fabriqué celle-ci dans un moule que semblent affectionner les Anglais et les Américains :
(I Le corps de Benjamin Franklin, imprimeur, comme la couverture d'un vieux livre déchiré qui n'a plus ni titre ni dorure, gît ici, nourriture des vers. Cependant il n'est pas perdu, car, à ce qu'il croit, il reparaîtra dans une nouvelle et plus belle édition revue et corrigée par l'auteur. »
En voici une semblable qui n'est pas moins bien réussie :
a Ici gisent les restes de L. Godge, imprimeur. Gomme un caractère usé, il est retourné chez le fondeur, espérant qu'il sera refondu dans un moule meilleur et plus parfait. »
On peut imaginer des variantes à l'infini. Le défaut de ce genre d'épitaphes, c'est qu'il n'y a
que la première qui coûte. On peut s*y exercer comme aux bouts-riraés.
Si j'étais à court de citations épîtaphiques, je sais bien où j'en trouverais et qui pourrait m'en fournir. Un imprésario de journaux bien connu, le directeur aujourd'hui de VAutographe^ ouvrît dans le temps un concours pour une inscription à mettre sur un buste de Boileau. Les inscriptions vinrent en foule, mais aucune ne lui plut. 11 avait reçu entre autres celle-ci, à laquelle il m'est doux d'accorder au moins ici une mention honorable :
Né d'aleuz avocats, Boileau, sa vie entière, Dans des vers excellents ne plaida qu'un procès : Le procès de Racine et celui de Molière, La cause du bon sens et du bon goût français.
Le Gujas de la poésie,
L'ennemi des faux beaux esprits
Et la terreur des sots écrits, n avait la raison : il en fit du génie.
Plus tard, le même imagina de mettre au concours dans son journal une inscription pour la tombe de Miirger, le poète de la Vie de Bohême et des Nuits d'hiver. Il dut recevoir celle-ci :
La Jeunesse — ils s'étaient fiancés en Bohême — Couvre de fleurs sa tombe et se pleure eUe-môme. Sème, belle Jeunesse, au tombeau de Miirger, Des roses pour les nuits d'hiver!
Le concours a été ouvert il y a deux ans et plus. Le jugement n'est pas encore prononcé, et si,
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selon toute apparence, il ne l'est jamais, la critique devra admettre encore une nouvelle catégorie d'épîtaphes, tout un genre dû à Tinventeur de ce concours : les épitaphes avec lesquelles on se fait seulement des autographes.
Il y a enfin Tépîtaphe-biéroglyphe avec calembour. A Langres, on voyait dans le cloître de Saint-Mammès celle d'un chantre formée par les notes la mi la entre deux têtes de mort, qu'on traduit facilement : La mort Ta mis là. Ce genre est la spécialité et fait la fortune du Tintamarre.
Arrêtons-nous; il est peut-être temps que je me résume. Voici ma théorie en matière d'épilaphe : Elle est souvent, on Ta vu, la forme la plus piquante de Tépigramme. La poésie peut étinceler dans ce cadre funèbre, la philosophie y enchâsser un mot juste et profond. Il est permis, pourvu qu'elle soit brève, de l'imaginer comme on voudra, enjouée, tendre, mordante, singulière, hiéroglyphique, macaronique, et elle figurera avec honneur dans un journal ou un recueil \ mais s'il s'agit de composer une épitaphe destinée à être gravée en réalité sur un tombeau, il n'y a qu'une règle : il faut être sublime. Il s'était sans doute dit cela, en annulant ses concours, l'imprésario dont je parlais tout à l'heure, et, ma foi ! je pense comme lui. Et que voulez-vous, si vous n'êtes pas
sublime, ajouter à la tombe ! Est-ce que le sépulcre muet n'est pas plus éloquent que celui qui est chargé de la plus belle inscription? Mettez celle-ci à la porte du cimetière, elle parlera pour toutes les tombes, pour tous les morts à tous les vivants : PrœterUi p^^œtereuntibus, « ceux qui sont passés, à ceux qui passent! » D'ailleurs une tombe dit tout aux amis ou aux parents qui pleurent ce qu'elle recouvre; elle n'a pas besoin déparier aux indifférents.
S'agit-il des hommes qui intéressent tout le inonde? Mais ils sont célèbres ou ils ne le sont pas; ou bien ils ne méritent pas d*épitaphe ou bien ils n'en ont pas besoin. On Ta dit avec raison : L'épitaphe, c'est la dernière vanité de l'homme, et Je suis de l'avis de Balzac qui se résumait ainsi en contemplant les tombes du Père Lachaise :
« Il n'y a de belles épitaphes que celles-ci: La Fontaine, Masséna, Molière; un seul mot, qui dit tout et qui fait rêver. »
DAPHNIS ET CHLOE
DAPHNIS ET GHLOÉ
« Il faut relire une fois par an Daphnis et Chloé^n disait le grand païen Gœthe, et il venait sans doute de le relire quand il écrivait Hermami et Dorothée. Le savant évêque d'Avranches, Huet, déclarait que le roman de Longus était licencieux par endroits et qu'il fallait être un peu cynique pour le lire sans rougir. Seulement le bon évèque ne pouvait se défendre de le relire sans cesse et avait même entrepris de le traduire.
Il nous sera donné cette année-ci, par la grâce d'un éditeur amoureux de beaux livres, de suivre la recommandation de Gœthe, et de faire comme le sage évoque. Nous allons recommencer « les
(1) Daphnis et Chloéj traduction d'Amyol, complétée par P.-L. Courier. Quarante-trois compositions au trait par Lcopold Burlhe.
amours pastprales et bocagères de Daphnis et Ghloé. » Nous les relirons dans une édition admirable, chef-d'œuvre de l'imprimeur Claye; que dis-je? nous les verrons jouer, en quelque sorte, ces belles amours, dans une suite de dessins a de merveilleux artiJQices » qui accompagnent d'un bout à l'autre Fincomparable traduction d'Amyot, complétée par Courier.
On s'intéressera encore plus à ce volume quand on en saura l'origine touchante. Un jeune peintre, Léopold Biirthe, du talent le plus pur, le plus délicat, mais d'une nature retirée et timide, était enlevé naguère à l'affection et aux espérances de quelques parents dévoués et d'un petit nombre d'intimes, sans que la mort lui eût laissé le temps d'emporter aussi, comme il aurait mérité, l'admiration et les regrets publics. Sur son lit de douleur, ne pouvant plus se livrer à la peinture, le jeune malade esquissait au trait ce qui lui venait à l'imagination, a Chaque jour, nous dit M. Amaury Duval, son ami et son mattre, tenant son album de la main gauche, on le voyait produire de nouvelles et charmantes compositions, et il avait fini par acquérir une telle habitude, une telle assurance dana le dessin, qu'on eût pu facilement croire qu'il travaillait avec toutes ses aises et que le secours du modèle ne lui avait jamais fait défaut. 9 Ces
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dessins avaient conquis dans rintimité le suffrage des artistes du goût le plus sévère ; mais quand on parlait à Burthe de les publier, il s'y refusait avec la pudeur ombrageuse d'un artiste soucieux de la perfection, en vrai fils de M. Amaury-Duval, en vrai petit-fils de M. Ingres, el disait qu'il n'y avait là que des matériaux .
Ce sont ces matériaux que sa famille et ses amis ont désiré voir publier pour en faire un monument à une chère mémoire. Ils ont été bien inspirés en confiant à un éditeur artiste les plus beaux des dessins laissés par Léopold Burthe, ceux qui figurent l'histoire de Daphnis et Chloé. C'est ce rêve d'amour, c'est cette vision du ciel fleuri de la Grèce quele jeune peintre avait évoqués en dernier lieu à son chevet demeurant. Rien de plus délicieux que ces dessins I De simples traits pourtant à la manière de Flaxman, mais avec plus d'étude et de fini. C'est léger, c'est pur, et frais, et nouvellement antique comme de l'André Chénier. On n'y trouve pas l'achèvement suprême que l'artiste donne ii son œuvre quand il la destine au grand jour; mais ici les négligences^ les lacunes même sont une gr&ce, car il faut les reprocher à la mort qui a arrêté cette jeune main dans son œuvre charmante. Les éditeurs l'ont senti, et ils ont respecté jusqu'au scrupule l'œuvre do Léopold Burthe. Les dessins,
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de dimension irrégulière, débordent parfois sur les marges du livre. On aurait craint, en les rédui* sant, d'en altérer le caractère .
Regardez : c'est charmant. Voici d'abord l'enfant trouvé, Daphnis, sur les genoux de Myrtale ébahie, et qui demande, en voyant la chèvre sa nourrice, a si les chèvres h cette heure mettent au monde les petits garçons, » Voilà les jeux enfantins de Daphnis et de Chloé. Les voilà sautant avec leurs agneaux; voilà Ghloé formant avec des joncs f un coffin à mettre des cigales. & Mais qu'elle est adorable ici à genoux et penchée sur l'épaule du petit berger qui souffle dans sa flûte pastorale I La voilà qui« s'avise que Daphnis est beau, 9 et, pensant que c'est la musique qui le fait paraître ainsi, prend la flûte après lui « pour voir d'être belle comme lui. » Tournez la page, et regardez encore, vous êtes condamné si vous rougissez. Voilà les deux enfants, trop naïfs eux pour rougir» qui se précipitent à leur premier baiser. Un peu plus loin, c'est Dorcon, le rival de Daphnis, quiglt contre terre, percé par les brigands et « qui s*en va tout à l'heure mourir.» Ailleurs, comme autant de motifs de fresques et de bas-reliefs antiques, les travaux de la moisson et de la vendange, la chasse et la pêche, toutes les jolies descriptions de Longus, les sacrifices, les processions, les appari-
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lions de Pan, de l'Amour et des nymphes, et les batailles à coups de pierre et de bâton contre les brigands qui s'enfuient, enfin tout le poème, et tout cela, et les compositions même les plus li« bres, pur naïf, plein de grâce.
Désormais quiconque pourra s'en donner le luxe ne voudra relire qu'avec ces dessins le fameux roman pastoral de Daphnis et Ghloé. Au besoin les dessins pourraient tenir lieu de texte. Et pourtant je ne suis pas assez barbare pour ne pas priser à sa valeur le texte d'Amyot. C'est le seul traducteur qui n'ait jamais fait que du bien à son modèle. Comment ne pas aimer la vétusté toujours neuve de. ce style expressif et simple, si clair et si riant, et qui a prouvé, bien mieux encore que la tbèse d'Etienne, la conformité du langage français et du grec !
Quant à l'idylle elle-même de Longus,— si Longus est le nom de l'auteur, car les grammairiens anciens n'ont jamais parlé de lui, et ce que les critiques ont dit n'est que conjecture; est-il du iv% V* ou du VIII* siècle? — cette idylle, quelle qu'en soit la date, quel qu'en soit l'auteur, est le chef-d'œuvre des romans grecs. L'admiration l'a consacrée. A ceux en petit nombre qui ont pu l'admirer dans l'original se sont joints ceux qui ont appris à la connaître dans la classique
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traduction d'Amyot, et puis la foule des cntiiousiastes à la suite, ceux qui admirent ce qu'on en a dit, et enfin ceux, en grand nombre aussi, dont rimagination toute seule se forge l'idylle, mais qui no Font pas encore lue. Que ces derniers mômes se décident à confronter leur rêve avec Tœuvre,le charme ne sera point détruit. Seulement ils excuseront, je crois, certaines réserves que j'oserai imposer à ma propre admiration, au risque d'être lapidé par les fanatiques qui, par amour du grec, ne veulent pas reconnaître une seule tache dans Longus,à moins que ce ne soit la fameuse tache d'encre que Courier fit par malheur sur le manuscrit de Florence.
Nous avons dit que le roman de Longus est le meilleur des ouvrages de ce genre que nous ait laissés l'antiquité grecque. Dire cela, convenonsen, ce n'est pas dire beaucoup, c'est dire beaucoup moins qu'il ne mérite. Le roman est un genre qui fut et qui devait être inconnu aux belles époques delà Grèce. L'odyssée de la vie commune, la peinture des mœurs, l'analyse délicate des passions dont l'amour est la principale, c'est affaire à nous, modernes. Mais chez les Grecs, la vie et l'intérêt étaient en dehors, sur la place publique. La vie privée était murée et indifférente, la femme esclave, Les belles fictions mythologiques, les béroï*
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(\U6S légendes, les grands souvenirs consacrés par les grands drames palriotigues^ voilà les récits qui échauffaient les imagi hâtions, le seul aliment di« gne de les remplir. Devant Homère, devant Eschyle ou Thistoire surnaturelle d'Hérodote, quel roman n'eût p&li? Gomment se laisser distraire aux aven* tares anonymes de simples particuliers, alors surtout que les horizons profonds de l'âme humaine avec ses tourments secrets se dérobaient à la lumière du jour païen, etqu'une des sources les plus fécondes d'intérêt romanesque, la lutte des pas* siens et du devoir, semblait encore à découvrir ? Ce n'est qu'à l'époque de la décadence, à partir du n* siècle, qu'on vit le roman, plante tardive et p&le, sortir artificiellement d'une terre épuisée, ni païenne, ni chrétienne. Alors vinrent au monde les contes libertins, comme les fables milésiennes, cypriennes, sybaritiques, les voyages imaginaires en des pays extravagants, au delà des limites de la géographie, alors les histoires amoureuses et sans intérêt, où les mœurs grecques s'étalent dans toute leur infamie. Expositions d'enfants, enlèvements par des pirates, naufrages, reconnaissances, voilà les ingrédiens ordinaires (passés, hélas ! de l'antiquité dans la friperie moderne) de ces histoires dont l'amour est le nœud,
coupées souvent de jolies descriptions et de dialo-
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gues soit plutôt de plaidoyers spirituels où se complattun art de sophistes. Nulle peinture de caractères, nulles couleurs locales, nul trait qui aiderait à connaître les mœurs du tenaps et leur donnerait aujourd'hui du moins un intérêt de curiosité. On cite et on peut lire tout au plus avec plaisir Théagène et Chariclée, dont Racine enfant s'était épris.
Mais, dans ce fatras, dans ces décombres d'une société qui se dissout, une fleur a surgi, une fleur des champs, mise en pot, à vrai dire, et cultivée par un fin jardinier : Daphnis et CUoé, Les princi* paux épisodes de ce roman poétique et pastoral sont puisés dans le fond commun dont je parlais tout à l'heure. Les deux enfants sont exposés, ils sont enlevés par des brigands, ils sont séparés, ils sont réunis et reconnus par leurs parents; rien de plus banal que les événements dont se composent les quatre livres de leur histoire. Et voulezvous savoir pourquoi ils ont été exposés? Parce que leurs parents avaient déjà assez d'enfants; c'est ainsi qu'ils s'en excusent. Et voulez-vous savoir comment Daphnis et Chloé sont, en fin de compte, réunis à ces bons parents et mariés ensemble? C'est grâce à Pan, c'est par l'intervention surnaturelle des nymphes. Maïs les incidents factices, les aventures banales et môlées aussi de
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quelques souillures antiques, disparaissent devant Vintérét répandu sur les deux figures principales, chérubins champêtres, héros passionnés, héros ignorants de l'amour ingénu et nu. Assurément on doit penser comme M. Villemain, qui préfère à l'amour ingénu Tamour réglé par le devoir.
•Comparant Daphnîs et Chloé à Paul et Virginie, il écrivait éloquemment :
c( Quelle distance de cette passion sans combat et sans sacrifice, quelle distance de tout ce matérialisme d'amour à la sublime chasteté qui règne dans Paul et Virginie, à cette piété filiale, à cette activé charité, à ces vertus religieuses group-ées comme autant de compagnes inséparables autour d'une innocence qu'elles défendent et qu'elles embellissent I Combien la naïve tendresse des deux amants est rendue plus intéressante par leur bonté pour les autres I Que Virginie est touchante lorsqu'elle va demander à un maître barbare la grâce de la pauvre négresse I Quelle sublimité dans cet héroïsme de la pudeur qui termine les jours de la jeune fille plus vierge encore qu'amante! Il faut l'avouer, tous ces sentiments délicats et tendres sont prodigeusement supérieurs aux jolies descriptions du sophiste grec. C'est un nouvel ordre moral, c'est un monde meilleur. »
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C'est un nouvel ordre moral, en effet ; mais ce n'est pas la faute de Longus. On ne peut demander à son œuvre une autre civilisation que celle où elle s'est produite. Aussi n'est-ce pas le manque de vertu que je reprocherai à ses innocents; c'est, je ne dis pas toujours, mais assez souvent, le manque de naturel. Ils jouent chacun un personnage on ne pent plus naïf et qui ne reste chaste qu'à ce j^rix^ et ils ont le tort de jouer trop spirituellement. Je conviens que le naturel et Tartiflciel sont si adroitement travaillés et fondus ensemble qu'on s'y laisse prendre en plus d'un endroit. Par exemple, qui dira où finit la nature, où commence le raffinement dans ce passage où Chloé cherche à se rendre compte de la mystérieuse beauté de Daphnis et ne peut s'empêcher de la toucher avec la main, quand le poète nous la montre livrée aux premiers mouvements, dubbiosi desiri^ de son cœur innocent, brûlée d'amour et ignorant môme le nom de l'amour?
<c De fois à autre elle tombait en une sorte de rêverie et toute seule discourait ainsi : A cette heure je suis malade et je ne sais quel est mon mal. Je souffre et n'ai point de blessure. Je souffre et je n'ai perdu pas une de mes brebis. Je brûle assise sous une ombre si épaisse I Combien de fois