‹ Auteurs et livresChapitre 3 sur 21 · DAPHNIS KT CHLOÉ · texte numérisé non relu

DAPHNIS KT CHLOÉ

les ronces m'ont égratignée, et je ne pleurais pas ! Combien d'abeilles m'ont piquée de leur aiguillon, et j'en étais bientôt guérie ! Il faut donc dire que ce qui m'atteint au cœur cette fois est plus poignant que tout cela. De vrai, Daphnis est beau; mais il ne Test pas seul. Ses Joues sont vermeilles ; ainsi sont les fleurs; il chante; ainsi font les oiseaux. Pourtant, quand J*ai vu les fleurs et entendu les oiseaux, Je. n'y songe plus après! Ah! que ne suis-je sa flûte pour toucher ses lèvres 1 Que ne suis-je son petit chevreau pour qu'il me presse dans ses bras! méchante fontaine qui Tas rendu si beau, ne peux-tu m'embellir aussi!

nymphes, me laisserez-vous mourir 1... ma Jolie cigale, que j'ai eu tant de peine à prendre, que te sert maintenant de chanter au chaud du midi? Ta voix ne peut plus m'endormir sous les voûtes de ces antres. Daphnis m'a ravi le sommeil. »

Au milieu de ces traits de vive flamme, on en démêlerait bien, si Ton voulait, quelques-uns d'artificiels; mais ils y sont introduits avec un art si consommé qu'ils disparaissent dans l'épanchement de cette ravissante douleur. Ailleurs la recherche et l'esprit se marquent davantage. Ainsi Daphnis aime Ghldé de ce même amour qu'elle a pour lui, amour si charmant parce qu'il s'i-

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gnore; il ressent, lui aussi, ce trouble d'adolescent où les sens et rinstinct ont autant de part que le cœur. Et pourtant le poète s'amuse à lui donner justement rinstinct le plus obtus. Le pâtre est plus simple que ses agneaux ; il cherche, trop longtemps pour être naturel, ce que suggère la nature. Et lorsqu'il retourne en toute hâte auprès de Chloé, de crainte, dît-il ^ d'oublier la leçon que vient de lui donner Lycénion, je ne puis reconnaître là un tr^t d'amour naïf, mais un trait d'esprit indécent. En général, la naïveté de Longus a été trop célébrée. Qu3 Vénus apparaisse toute nue, mais qu'elle n'ait pas l'air d'avoir été déshabillée! Non, pour la naïveté, Longus n'est pas à mille lieues des pastorales italiennes, ni de Florian, ni de Gessner, de toutes ces idylles coquettes auxquelles il a servi de modèle. Ce qu'on n'a pas exagéré, c'est la belle grâce de Longus, c'est son esprit, c'est la richesse de son imagination descriptive. Il a trouvé, d'ailleurs, au milieu de ses affectations, la note vraie de la passion, celle qu retentît pour toujours. En vérité, j'ai presque regret de lui chercher des torts. Si le poète, comme je le croîs, est moins grand par ce qu'il exprime que par ce qu'il donne à rêver, il est peu de conceptions comparables à celle de Daphnis et Chloé. Ces deux bergers voluptueux, qui s'étreignent sans

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assouvir leur ignorante ardeur, ils sont l'image trop matérielle , mais vivante, de Tamour que rien ne contente dans ce monde et qui cherche toujours au delà quelque chose, parce qu'il est infini. On jalouse cette divine innocence de Daphnis et de Ghioé au-dessus du mal qu'ils ignorent et par conséquent au-dessus des combats de la vertu. C'est Adam et Eve dans un Eden où rien ne leur estdéfendu. Plus l'âge et la vie,plus les complications et les entraves de la société nous éloignent de la nature et de ces jeunes et heureuses amours qui n'ont d'autre barrière que leur ignorance, plus notre imagination y retourne avec ardeur et se délecte à leur peinture. Et qui sait ? par un effet de ces contrastes, je ne serais pas étonné si Ton venait à découvrir que ce Longus inconnu était un pieux solitaire, contemporain de saint Basile et de Grégoire, quelque dur ascète maigri dans le jeûne et les austérités chrétiennes, et qu'un jour, ramené sur terre par une distraction sublime, il ne pût s'empêcher de décrire le bonheur de deux enfants païens qu'il avait vus passer librement sous le ciel grec, entrelacés par l'Amour tout puissant»

HECxESlPPE MORBAU

HÉGÈSIFFË MOREAU

t mi. ■■wi<i*'

Le nom d'Hégésîppe Moreau est beaucoup plus connu que son œuvre. Tantôt ce nom, comme celui de Malfll&tre^ de Gilbert et de quelques autres, sert d'enseigne banale aux déclamations des Im* puissants, qui s'étonnent de ne pas glisser tout doucement vers la gloire sur une route en velours broché d'or, et qui accusent la société en frappant leur front vide. Ou bien ce nom d'un poète infortuné est répouvantail que la prudence bourgeoise oppose aux ferveurs poétiques de la vingtième année, sans réussir beaucoup à décourager la vanité, sans réussir davantage, heureusement, à in* timider la vocation*

La publication d'une édition populaire des œu^

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vres d'Hégésippe Moreau (rédition la plus récente remonte à dix ans) nous fournit une occasion favorable pour essayer de donner, sans parti pris, sa signification véritable à ce nom d'un poète plus fréquemment cité pour son infortune que pour ses écrits.

Hégésippe Moreau naquit à Paris, le 9 avril 1810. Il fut amené en bas âge à Provins, où son père obtint une place de régent au collège, tandis que sa mère entrait en condition chez madame F. .. «Tous deux, dit M. Marcotte, l'ami et le biographe attendri du poète, traçant là route à leurs fils, allèrent à peu de distance Tun de l'autre mourir à l'hôpital. » Par les soins de madame F..., le petit orphelin fut placé gratuitement dans un séminaire, près de Fontainebleau. Ilnegardapas du séminaire unpieux souvenir, et il ne parait guère qu'il eût la vocation sacerdotale, si Ton en juge par cette confession poétique que je tire d'un premier recueil satirique, le

Diogène, publié par Hégésippe Moreau en 1833 :

Un ogrCf ayant flairé la chair qui vient de naître.

M'emporta^ vagissant, dans sa robe de prêtre.

Et je grandis captif parmi ces écoliers,

Noirs frelons que Montroage essaime par milliers;

Je suais à traîner les plis du noir manteau ; Le camail me brûlait comme un san'henito ; Regrettant mon enfance et ma libre misère, J'égrenais dans l'ennui mes jours comme un rosaire.

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Oh! qasnd les peupliers, long rideau duTlortoir,

Par la fenêtre ouverte à la brise du soir,

ComtM un store mouvant, rafraîchissaient n a bouche.

Je croyais m'éveUler au souffle d'une bouche ;

Devant le crucifix et le saint bénitier,

Profane t j'enviais le sort d'Alain Gbartier t

Et quand le mois de mai, pour la reine des vierges,

Faisait neiger les Us et rayonner les cierges,

Priant avec amour l'idole au doux souns,

Je convoitais un ciel parfumé de houris.

Dans la forêt de pins, grand orgue qui soupire.

Parfois, comme un oracle, interrogeant Shakspeare,

Je l'ouvrais au hasard, et, quand mon œil tombait

Sur la prédiction d'Iphictone à Macbeth,

Berçant de rêves d'or ma jeunesse orpheline.

Il me semblait ouïr une voix sybilline

Qui murmurait aussi : L'avenir est à toi ;

La poésie est reine ; enfant, tu seras roi!

Vains présages, hélas ! ma muse voyageuse

A tenté sur leur foi cette mer orageuse.

Où, comme Âdamastor, debout sur un écudl,

Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil.

J'ai visité Paris; Paris, sol plus aride

Au malheur suppliant que les rocs de Tauride ;

Où l'air manque aux aiglons méditant leur essor ;

Où les jeunes talents, cahotés par le sort.

Trébuchant à la fin, de secousse en secousse.

Contre la fosse ouverte où disparut Escousse,

N'ont plus en s'abordant qu'un salut à s'offrir,

Le salut monacal : Frères, il faut mourir I

Je ne voudrais pas défendre tous les traits d*&cre satire qu'on trouve dans ces vers; on en peut relever l'expression au point de vue du goût comme de la justice. « L'ogre flairant la chair qui vient de naître, » les «noirs frelons, » cela est excessif, cela manque de finesse et sent le poète au début qui

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prend parfois la trivialité pour la force, il y a bien d'autres fautes de goût, a Les peupliers comparés « à des stores, » a les talents cahotés par le sort, » ne satisferont aucun aristarque. Les houris ne semblent pas non plus d'un sentiment très-délicat. Ces vers sont pourtant d'une facture souple et ferme, et ils m'ont paru intéressants à citer, moins encore pour donner une idée d'un talent qui s'accrut depuis et se corrigea, que parce qu'ils portent les traces des premiers rôves du poète» On n'y voit pas sans émotion, en songeant à sa triste fin, ces brillantes chimères déjà suivies de désillusions précoces et de funèbres pressentiments.

Ayant terminé ses études à quinze ans, Moreau entra en apprentissage chez un imprimeur dô Provins. C'est dans cette maison que s^écoulèrent les quelques jours heureut de sa vie. C'est là qu'il connut la femme qu'il a aimée, une Jeune fille au cœur naïf et tendre; celle qu'il a appelée « sa sœur » dans ses lettres et dans ses vers, et dont Péternel souvenir fut une douceur toujours mdlée à sa coupe d'amertume.

Sur la foi de ces voix trompeuses dont il est question dans les vers que nous avons cités, poussé sans doute aussi par d'imprudents conseils, Moreau, qui n'avait encore rien publié, mais dont les amis se passaient déjà quelques vers gracieux

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ou spirituels, quitta sa province et vint à Paris, où il entra en qualité de compositeur dans l'imprinie* rie de M. Firmîn Didot.

C'était à la veille des journées de 1830. La révolution éclate. Moreau y prend part avec l'ardeur de ses vingt ans; puis il quitte assez étourdiment son imprimerie et se fait maître d'étude. Cette époque , de l'aveu môme de son panégyriste , M. Marcotte, fut une mauvaise crise dans la vie de Moreau. Il se lia avec quelques jeunes gens libertins qui, charmés de son esprit, l'entraînèrent dans leurs folles parties. L'image « de la sœur » bien-aimée s'éclipse : adieu lapureté» la candeur, les illusions 1 Le poète, pauvre et mécontent de lui-môme, s'aigrit contre les autres. Il aime le plaisir et il n'a pas toujours le pain. A cette époque, et donnant cet exemple à l'infortuné Gérard de Nerval, il errait souvent la nuit dans les rues de Paris, sans feu ni lieu^ couchant dans un bateau amarré sur la Seine ou sous un arbre du bois de Boulogne; surpris parfois par une ronde de nuit et conduit comme un vagabond à la préfecture de police. Il écrit à son amie « Ah I pourquoi vous ai-jequittéeî Pourquoi m'avez-vous laissé partir?» Le choléra de 1832 désole Paris. Moreau en profite pour se faire admettre à Thôpital. C'est toujours un gîte, et le lit contagieux d'un cholérique sourit

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à la sombre espérance du poète malheureux. II écrit son élégie : Un souvenir à V hôpital.

J'ai biea maudit le jour qui m'a vu naître, Mais la nature est brillante d'attraits, Mais chaque soir le vent, à ma fenêtre, Vient secouer un parfum de forêts.

Marcher à deux, sur les fleurs et la mousse, Au fond des bois, rêver, s'asseoir, courir, Oh I quel bonheur I oh 1 que la vie est douce ! Pauvre Gilbert, que tu devais eouffrirl

Gilbert! ce nom se plaçait de lui-même sous sa plume et y revint plus d'une fois. Après deux ans de souffrances et de déceptions de toutes sortes, Hégésippe Moreau retourne un jour à pied à Provins. 11 y entreprend, avec le concours de quelques bienveillants souscripteurs, une publication périodique en vers à la façon de la Némésis de Méry et Barthélémy, qu'il intitula le Diogène. La verve et la vigueur ne manquaient pas à ces satires politiques, satires libérales et même républicaines, je n*ai pas besoin de le dire. Après juillet 1830, comme après la révolution de 1848^ Charles X et Louis- Philippe sont des tyrans pour les jeunes Spartiates qui sortent des bancs^ sans qu'on puisse en faire un reproche h personne. Et si le monde n'a pas souri au jeune homme, s'il est malheureux, s'étonnera-t-on que la société lui semble mauvaise et qu'il rêve l'âge d'or dans une république? Lui en Youdra-t-on de quelques injustices, de quelque^

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amertumes, de quelques déclamations plus ou moins factices tombées de sa plume?

Des liostilités ou des rancunes de petite ville forcèrent pourtant Moreau de renoncer bientôt à son œuvre. Au bout d'un an il revient à Paris recommencer contre la destinée le combat où il devait succomber. II rentre dans une imprimerie ; mais le poète est distrait, son travail de compositeur ne vaut rien ; on le remercie. Il essaie encore de ce cruel métier de maître d'étude dans un collège, qu'on a eu Futile pensée de relever dans ces derniers temps. Moreau trouve encore à compiler des journaux pour une revue nouvelle. Mais ces divers expédients pour vivre lui échappent successivement. Le dégoût, la lassitude les lui font souvent résigner de lui-môme. Faible de caractère et de complexion, il n'était pas fait pour les obstacles. Il slrritait contre eux, sans essayer ni de les franchir ni de les tourner, et cherchait, sans y réussir, à se prendre à la vie positive. Il essaie, à cette époque, du travail littéraire proprement dit. Il fait, hélas 1 un vaudeville avec circonstances atténuantes ou aggravantes, comme on voudra, de collaboration; il écrit dans une revue périodiquequelquesnouvelles, et d'une plume fine et charmante qu'on dirait trempée dans l'écritoire de Nodier. Mais le travail littéraire régulier, le métier^ lui répugne bientôt. Il ne

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se seul bon qu'à faire des vers. Et des vers» qui en veut? 4 A moins d'ôtre signés Victor Hugo ou Lamar* tine, écrit«il àsasœuriles vers ne se vendent pas. d C'est encore un peu comme cela aujourd'hui. Ce-* pendanti et tandis qu'Hégésippe Moreau mourait de faim, un poète qui ne se nommait ni Hugo, ni de Vigny, ni Musset» ni Lamartine, ni Barbier, ni Béranger, faisait des vers qui s'achetaient bel et bien au poids do Tor, et qu'on se passait de main en main depuis la Chaussée-d'Antin jusqu'au no^ ble faubourg; les chansons de ce poàte étaient ineptes, mais l'auteur les écrivait les mains teintes de sang ; c'était Lacenaire« Ce succès du poète assassin .inspira au pauvre Moreau un cri de déses* poir éloquent :

Ah t sur tes échos soards, la lyre est sans pouvoir !

Il faut des condamnés à mort pour f émouvoir,

Pariât £h bienl écoute s toi, comme à VeDiae»

Un peuple condamné sous les Plombs agonise.

Le malheur, les prenant tombés du sein natal,

Marque ces giaoura de son cachet fataU

Chaque jour les condamne, et, comme au roi qui passt,

A chaque lendemain ils demandent leur grâce.

L'Espérance, avocat à la magique voix,

Les traîne ainsi longtemps de pourvois en pourvois.

Mais, pareil au bourreau, qui vient et ftappe à l'heure,

Le suicide enfln les prend... et nul ne pleure;

Nul ne mène le deuil vers le champ du Potier,

Et le poète mort gît là, mort tout entier

Arrôtez-vous au bord de la fosse d'Ëscousse, Ënranls vieux de douleurs, que son étoile y poDsie*

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Plus de chant, plus d'espoir : sur votre muse en deuil

Comment des éditeurs appeler ie coup d'œîl?

Pour y saisir au vol une chnnscn, peut»6trc

Tous veillent maintenant au guichet de Bicôtrei

Et le public, sans foi, dans vos noms sans crédit

S'abonne chex Darmaing au scandale inédit...

Mais votre impatience en frémissant m'écoute ;

Vous paieriez, sans murmure, un grand nom, quoi qu'il coûte;

Eh bien, pour éblouir et flxer le regard.

Secouez devant vous les éclairs d'un poignards

Marchez, frappez, d'un meurtre ensanglantez les rues ;

Devant la Renommée et la garde accourues,

Fiers, et pour piédestal prenant un corps humain,

Relevez-vous alors, des chansons à la main !

Enfin^ pourtant, un de ses camarades lui offre d'éditer ses œuvres. Il touche cent francs et quatrevingts exemplaires*! Mais cette misérable somme se dore d'un peu de gloire. Le volume réussit. Le nom deMoreau retentit dans les journaux. LeNa^ tixmalj par la plume de M. Félix Pyat, fait un véritable dithyrambe en son honneur. Latouche va trouver Béranger et lui dit avec la brusquerie qui le caractérisait : « J'ai trouvé un garçon qui est plus poète que vous. » Un rayon de bonheur éclaire . Tâme si longtemps désolée d'Hégésippe Moreau; mais il ne s'abuse pas outre mesure, et, dans une lettre à celle qui a cru en lui quand personne n'y croyait et qui pouvait maintenant se parer de son amour et de ses vers/ il écrit : « Je ne me crois pas un grand poète, tant s'en faut, mais Dieu m'est témoin queje suis un vrai poète; malheureusement

je ne suis que cela. » Et il écrivait encore : c Ces gens-là me laisseront mourir de faim et de chagrin ; après quoi ils diront : « C'est dommage I et me feront une réputation pareille à celle de Gilbert. » Les sinistres pressentiments d'Hégésippe Moreau devaient bientôt se vérifier. Sa santé allait décroissant. Il reprit le chemin connu de l'hôpital. Il voulait y passer Thiver : au bout d'un mois il en sortit pour être conduit au cimetière.

Cette mort à Thôpltal fut, comme le poète Tavalt pressenti, son plus grand bonheur littéraire. Elle lui suscita un torrent de regrets, d'amitiés et de louanges posthumes. Il ne laissait après lui qu'une petltegerbe de vers qui méritait bien d'ôtre recueillie; mais elle a été trouvée plus charmante encore et plus amoureusement dorée par le soleil de la poésie parce que le moissonneur lui-même avait été fauché misérablement sur cette gerbe, sans avoir eu seulement le temps de la lier. 11 avait fait un bouquet de myosotis ; la pitié, une pitié tardive, plutôt que Tadmlratlon, lui a tressé avec ce bouquet une couronne d'immortelles.

L'aptitude poétique d'Hégésippe Moreau n'est pas susceptible de contestation; mais il n'avait pas eu le temps d'arriver à la pleine possession de son talent; je devrais dire plutôt au complet développement de son &me. II fait au hasard des satires^

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des chansons, des élégies ; les satires rappellent Bar«thélemy, les chansons imitent Béranger.Il est plus personnel dans ses vers élégiaques que parfume un souvenir d'amour innocent, et où sa détresse éclate parfois en notes d'une poignante amertume, comme dans r Isolement, VOiseau que j'attends, et surtout la tendre et ravissante pièce de la Voulzie. Il a de l'esprit et de la grâce dans l'invention ; sa forme, sans être toujours pure, est soignée avec un goût d'artiste. Ce sentiment délicat et vraiment attîque de Fart, il Ta déployé aussi dans les Contes à ma sœur. Parmi ces nouvelles en prose, il en est une qu'il est impossible de lire sans attendrissement, c'est fe Gui de chêne, La voici en quelques mots, cette histoire, qui peut bien passer pour l'élégie personnelle du poète et de ceux qui lui ressemblent.

Ixus, le gui chétif enté sur les grands chênes^ est un frère souffreteux des robustes fils d'Hercule ; il est amoureux chastement de sa sœur, la douce Macaria. Un jour qu'il dormait abandonné dans son berceau, Apollon souffla sur les lèvres de l'enfant débile et délaissé . Ses lèvres en devinrent à jamais harmonieuses; mais l'haleine du dieu avait glissé brûlante jusque dans la poitrine. Depuis ce temps le cœur palpitait toujours, et une flamme intérieure consumaitle pauvre enfant. Ses frères lui disaient:

Sois bon à quelque chose, apprends à faire des autels et des statues. Mais le ciseau et le marteau étaient trop lourds. Puis une vision s'interposait entre le dur Paros et la main du sculpteur ; ses lèvres murmuraient le nom d*une femme, et il restait à rôver. Il s'essaie alors à lire dans le ciel , à s'instruire dans la science fructueuse des vieillards de la Ghaldée; mais il ne voit dans les étoiles qu'une image et qu'un nom : celle qu'il aime, et il rêve. Il veut chasser comme ses frères: les oiseaux des bois se posent en chantant sur son carquois inofTensif I Ses frères alors le battent. Ils ont bien raison : Ixus n'est bon à rien, qu'à mourir au premier coup de vent. II succombe en efi^et à l'excès de sa joie en apprenant qu'il est aimé.

Hégésippe Moreau est cet enfant débile qui porte un souffle divin dans sa poitrine ; non pas le grand souffle qui s'échappe de la bouche en paroles puissantes et sonores et qui soulève la multitude, mais ce petit souffle qui brûle tout doucement les cordes du cœur dont il tire sans grand éclat quelques sons harmonieux et touchants. Vienne la bise, vienne surtout, hélas 1 la tempête de la douleur^ et les cordes, minées par le feu intérieur, se brisent, et, comme dans le refrain de la chanson, on peut dire alors en frappant au nom du poète à la porte du public :

HEGÉSIPFE XOREAU ^ tti

«Ouvrez, c'est le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent a fait mourir! »

Il y a en effet des &mes pour qui la poésie est à la fois une supériorité et une infirmité. Ce qu'elles ont de poésie appartient moins à l'imagination qu'à la sensibilité, une sensibilité plus délicate que celle du commun des hommes et en quelque sorte maladive. Ce qu'elles ont de fécondité dans l'imagination est tourné surtout contre elles-mêmes et sert à les désespérer en leur grossissant les peines de la vie. Ames mobiles, accessibles au plaisir, ayant surtout la vocation de la tendresse et de l'amour, pleines d'aspirations vers le bien et vers le beau, passant de fièvres subites à d'inexprimables défaillances, elles. sont incapables d'une énergie active et suivie . Elles s'abandonnent à elles-mêmes et, pour ainsi dire, se regardent brûler. Elles ne peuvent se prendre à la vie positive ; en dépit de leurs efforts, un voile se place entre elles et la réalité. Leur pensée est un rêve et ne peut se fixer, même dans l'art, par des créations de longue haleine. Ces malades ne sont pas capables d'une profession, pas plus du travail de l'homme de lettres que de tout autre; ils ne sont bons qu'à écrire des vers à l'heure oîi vient la Muse; encore leurs vers mêmes se ressentent des faiblesses et des incertitudes de l'âme, et n'éveillent qu'un douteux écho.

S2 AUTEUBS Et UVEKS

Malheur à eux» alors si la fortune ne leur a pas été clémente à leur arrivée dans le monde! Je ne dis pas qu'ils ont besoin d'ôtre riches, mais d'avoir du pain. Habitant de ses rôves, tout poète vit dans le luxe, — pourvu qu'il ne meure pas de faim. Malheur à eux encore s'ils ne sont pas venus dans un temps favorable à la poésie! Ah! ils sont loin de nous les Jours où un Sophocle gagnait son procès en lisant une tragédie à ses Juges. Je ne sais pas si cette tragédie prouvait^ comme il le voulait, qu'il fût capable d'administrer son bien ; mais je sais bien qu'un Sophocle, aujourd'hui, ne trouverait plus de tribunal pour lui donner gain de cause sur la simple lecture de son chef-d'œuvre. Peut-on s'étonner alors que ceux qui ne sont pas des Sophocles, que les poètes de second ordre soientabandonnés à leur malheureux sort, que nos affairés d'aujourd'hui laissent ces « giaours, marqués du sceau fatal , élever dans le désert leurs notes plaintives et mourir de faim?

Dans les époques, même les moins favorables à la poésie, il y a des moments qui le sont plus ou moins. Quelques poètes bien dépassés par des poètes plus récents dont le talent reste ignoré, vivent encore sur la réputation qu'ils se sont faite à la remorque des grands noms et à la suite du beau mouvement littéraire qui signala les dernières an-

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nées de la Restauration et les premières du gouvernement de Juillet.

Hégésippe Moreau était arrivé au moment de la dispersion, et il n'avait pas assez d'éclat pour monter tout seul et d'emblée à la renommée. Il avait raison quand il disait : a Je ne me crois pas un grand poète, mais Dieu m'est témoin que Je suis un poète ; malheureusement je ne suis que cela. » Mais cela, ee qu'il était réellement, suffit pour justifier la pitié posthume qui a fait lever une fleur de gloire de la paille de son grabat; cela est assez pour que ce jeune homme infortuné n'ait pas écrit en vain en tète de son œuvre inachevée : Myosotis, ne m'oubliez pas 1

Le sixième volume des Nouveaux Lundis^ de M. Sainte-Beuve, vient de paraître, o Nouveaux», les anciens qu'on a lus ne le sont-ils pas autant que les derniers? N'ont-ils pas gardé leur fraicheur? Ne les relit-on pas comme tout ce qui est sorti de cette plume prestigieuse et infatigable depuis plus de trente ans? Admirer cette force, cette activité, louer cet esprit si libre , si souple, si curieux, d'une sagacité si aiguë, délicat et sûr à la fois, quoique sensible aux changements de temps, ouvert aux idées de tous les ordres, qui, a voyagé au nord et au sud, à Test et à l'ouest, exploré tous les coins et recoins du monde littéraire, qui de la littérature passée et présente, a écrit avec tant de charme l'histoire et les mémoires après avoir créé

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aussi en quelque manière, comme poète et comme romancier : cet éloge de M. Sainte-Beuve n'est plus à faire; c'est presque un lieu commun.

On ne peut s'empêcher de le regarder avec un sympathique étonnement continuer sans faiblir, avec une force accrue, au contraire, ce travail d'analyse des œuvres et des hommes, peintre et anatomiste tout ensemble, plus familier qu'autrefois) trop subtil cependant pour être simple. Ecrivain original, plein d'art et d'artifice, de demi-mots et de sous-entendus, de finesses voilées, de nuances infinies, son style a des dessous, sa phrase des plis pleins de secrets^ et dans tout ce qu'il écrit court un charme Insinuant qui révèle une force cachée.

Je rai dit sensible aux changements de temps. Ce n'est pas tout à fait une critique. Il n'y a point de vérité qui ne soit susceptible d'excès ou d^altération, qu'une autre vérité ne modifie et ne corrige ; Touverture de «on esprit le dispose à toute nouveauté, comme sa finesse le garde d'aveugle* ment crédule. CTest ainsi que poète romantique et héraut éclatant du romantisme, il a pu, sans se déjuger, sourire h la réaction du bon sens contre les abus du lyrisme et de la couleur, et plus tard encore saluer dans quelques romans trop crusPobservatîon plus forte et plus vraie de la réalité. On peut signaler des mouvements de terrain, des mon-

téesou des descentes, des ondulations dans sa critique ; mais il n'y a pas solution de continuité. Sans se piquer d'infaillibilité et d'absolue constance , il ne voudrait pas être accusé de versatilité. Môme quand il revient sur d'anciens portraits, Il s'applique à faire en sorte qne les repeints ne soient pas trop visibles, que les raccords aient l'air naturel. Il y met de Tartet aussi, disons-le, de la probité. Il y aurait une étude curieuse à faire sur le peintre Ini-mdme de cette immense galerie de figures, portrait délicat entre tous à nuancer et à composer, que lui seul pourrait bien réussir, et qu'il devrait peut-être aussi recommencer plusieurs fois pour rendre Phomme à ses différents âges, comme il l'a fait pour plusieurs des illustresàrillustratlon desquels son pinceau a ajouté. Âquel ftge de sa vie vaudrait-il mieux le peindre ? àrheure matinale où, poète, il nous disait l'élégie amoureuse de Joseph Delorme et les Consolations, veine nouvelle de poésie subtile et familière ? ou un peu plus tard, quand il dépeignait dans un roman célèbre les chutes de la Tolonté noble et de l'amour élevé, le combat et la défaite d^un esprit en goût de mysticisme contre un tempérament en goût de volupté ? ou bien sous ses traits d'aujourd'hui, Delorme depuis longtemps consolé, élégiaque changé tout doucement en sceptique, se distrayant par une Im-

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mense et pénétrante curiosité, de Werther enfin passé Gœthe et critique régnaa); sur la littérature contemporaine 7 Pour se représenter lui-même sous ses traits les meilleurs, se montrer dans son jour le plus sympathique, je lui conseillerais de choisir Tépoque intermédiaire de sa Vie où, en même temps qu'il commençait l'histoire de Port- Royal et achevait son tableau de la poésie française au seizième siècle, il peignait ses premiers portraits exposés dans l'ancienne Revue de Paris ou à la Revue des Deuœ Mondes, quand Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny lui servaient pour la première fois de modèles. Le cœur alors était de la partie. Les figures amies qu'il rendait à cette époque avec tant d'accent et de si belles couleurs n'étaient pas, si Ton veut, étudiées d'aussi près qu'il l'a fait plus tard, quand il y est revenu effaçant ici, appuyant là, marquant un trait oublié ou survenu, fût-ce une grimace ou une ride; mais une sympathie compréhensive leur adonné le mouvement et la vie, et il y a dans ces esquisses d'alors, dans ces images, souvent flattées et incomplètes, plus de vérité peut-être que dans les études fouillées d'aujourd'hui : j'entends cette vérité d'ensemble que l'abus du détail fait perdre, qui donne du relief à une ligure par les grandes lignes et la marque ainsi d'un caractère ineffaçable. L'anatomiste au-

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jourd'hui fait quelquefois tort au peintre et nuit à Taristarque. Car, il faut bien le dire, l'esthétique de M. Sainte-BeuYe est quelque peu indécise. Si vous df3mandez à sa critique une direction, peutôtre ne la trouverez-vous pas. 11 est arrivé à l'autorité par le charme ; mais l'autorité serait plus grande, si Ton saisissait à quel principe élevé et intime il rattache ses jugements, sur quelle règle idéale il mesure les œuvres et les hommes. On voit bien qu'il a des préférences, on ne voit pas toujours quelle raison il a de préférer. Il se laisse aller à commettre d'aimables ou de cruelles injustices, donnant les couleurs de la vie à quelques pâles inconnus, qu'il crée en les analysant, laissant d'autre part des vides dans sa galerie. Mais quoi ? N'a- 1il pas le droit d'avoir son caprice, ses antipathies, ses amitiés, ses rancunes? Et puis l'important pour lui, c'est d'observer et de décrire ; il ne s'est pas chargé de rendre la justice. Il en résulte seulement un défaut de proportion dans ces études qu'il rassemble ensuite en volumes : toutes les figures ont trop l'air d'ôtre sur un même plan, et des personnages et des œuvres secondaires y usurpent souvent une place conâidérable.

Ce sixième volume des Nouveaux Lundis ^ que j'ai sous les yeux et que je n'ai voulu qu'annoncer, contient les études les plus intéressantes et les

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plus variées. Montaigne et M. Boissonade; Sis^ mondi et M. Renan, Vaugelas et Théophile Gautier, Gavarnl et M. Lebrun, Villars et Alfred de Vigny, à savoir des historiens, des philosophes, des grammairiens, des artistes et des érudits, des guerriers et des poètes, s*y rencontrent dans une agréable diversité; elle semble n'avoir rien coûté au critique observateur qui les a rassemblés et les fait poser tour à tour devant lui. Il ajoute aujourd'hui une merveilleuse aisance à ses qualités accoutumées d'observation, de goût, de gr&ce et de finesse* Quelques-unes de ces figures, celles de Qavarnl notamment et de Théophile Gautier, quoique très* finies et analysées à fond, ont été étudiées, comme les portraits de sa première manière, à travers le prisme de la sympathie, et elles n'en sont pas moins très-ressemblantes et très-vraies. Mais Tantipathle aussi a son prisme, celui-là plus dangereux que l'autre pour la vérité ; c'est à travers celui-là que M, Sainte-Beuve s'est laissé aller à regarder Alfred de Vigny. En lisant l'article si curieusement travaillé qui est consacré au noble poète, il est impossible de ne pas le sentir. Je ne sais plus qui a dit: On n'est Juste que pour ceux que l'on aime. M, Sainte-Beuve ne se défend pas d'avoir cessé d'aimer Alfred de Vigny. Il explique ce changement en disant qu'Alfred de Vigny

SAINTS^BIUTB 63

avait cessé d 'être aimable ; qu'à rAcadémie, 11 parlai l trop longtemps et avec trop de plaisirt L'éminent critique fait môme ici au public une confidence et nous divulgue que son sentiment était partagé dans le salon académique. Un jouri dans une séance in* time, M. Patin aurait traduit le sentiment assez général en disant : a Sainte-Beuve est impatient, mais Vigny est impatientant. » 8oit« Et si ce trait, que M« Sainte-Beuve ajoute dans son appendice» est destiné à achever le portrait, il n'en prouve pas la bienveillance. Mais insinuer sans preuve que Vigny aurait antidaté quelques-uns de ses poèmes pour ajouter à sa gloire de novateur ; rechercher avec des doutes curieux l'authenticité de ses titres de famille» la valeur de son arbre généalogique» le remettre après vingt ans sur la sellette oîi M. Mole rimmola le jour même de sa réception à l'Académie et Ty retenir dans une attitude prétentieusement ridicule, essayer de mettre les collègues du poète du côté de la malice du critique en les armant chacun d'un mot spirituel contre leur confrère mort» comme d*un caillou à lancer sur sa tombe, c'est plus de satire que de vérité et de justice, et quelque esprit qu'on y mette»

pour de la peinture après décès» le trait est dur. Prenez garde; soyons justes, mais soyons doux surtout pour les pauvres morts. Peut-être qu'ils

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nous voient, et quand nous les attaquons, ils nous regardent tristement, ne pouvant plus se défendre. Sans doute l'ensemble de Tétude de M. Sainte- Beuve sur Alfred de Yigny est vrai ; le poète, sinon le romancier, est maintenu au rang où, le premier peut-être, le critique l'avait placé et où Fadmiration publique l'a maintenu. Mais la personne, la figure de l'homme a subi ce travail d'altération au moyen duquel,'par les dégradations successives des lignes, la figure humaine peut, on le sait, de modification en modification, descendre jusqu'à une silhouette d'animal. Par ce procédé, du plus noble visage on pourrait arriver à obtenir un ridicule profil.

Il va sans dire que M. Sainte-Beuve s'arrête dans cette opération aux limites du goût ; il n'a même pas fait une caricature, mais il a fait grimacer une figure fière et triste, pure et belle, et je le regrette. M. Sainte-Beuve a connu mon opinion à cet égard. Il me fait l'honneur de me prendre à partie (i), et rassemble contre moi les témoignages d'autres amis d'Alfred de Vigny qui ont été satisfaits du portrait. Je ne puis croire pourtant que l'amitié et la reconnaissance m'aveuglent, et je m'en réfère à ces témoignages mêmes que Téminent critique

(1) Voir, dans ce volume .des Nouveaux Lundis ^ l'appendice è l'article sur Alfred de Vigny,

invoque. Vos correspondants vous envoient un applaudissement mérité et dont vous n'avez pas besoin pour le talent que vous déployez dans cette étude; mais l'un d'eux, un des principaux que vous citezjvous reproche d'avoir été partial pour M.Molé, « qui avait, lui, à la fameuse séance, une attitude hautaine, sentant un peu trop le grand seigneur, » et de n'avoir pas rendu justice aux vertus d'Alfred de Vigny, « aux faits nobles et touchants » que l'on sait de lui. M. le comte de Circourt luimême, qui trouve (et il a raison) que les grands côtés du talent d'Alfred de Vigny ont été mis par vous en relief d'une manière large et fine, et désire que la postérité s'en tienne à votre jugement, se plaint de « la sévérité de quelques-unes de vos appréciations. » Je ne dis pas autre chose. Je conclus seulement autrement que M. de Circourt : la postérité jugera mieux Alfred de Vigny, l'homme comme le poète, sur son œuvre que sur l'autorité même de votre jugement.

Quoique M. Sain le-Beuve ait considéré son portrait d'Alfred de Vigny comme définitif, au moins pour lui, et qu'il semble dire comme Vertot : « Mon siège est fait, » je ne crains pas d'avancer qu'on * apprendra encore quelque chose et même beaucoup par les Notes intimes que la Revue moderne publiées sous le titre : Journal d'un poète ^ et que

Quelques jours après la mort d'Alfred de Vigny, j'essayai, dans un article dn Journal des Débats, d'esquisser en quelques traits rapides, mais précis et fidèles, la physionomie et l'œuvre du poète. Je demande au lecteur la permission de reproduire ces lignes. J'ai quelque chose b y ajouter. Mais» après trois ans, ayant à parler d'Alfred de Vigny et à le faire parler lui-même, je n'ai rien à y changer :

« C'est un ami qui va parler d'un ami, un cœur plein d'affliction et de reconnaissance. Le noMo

(1) Cet article est la préface qtie nous avons mise en tête du Journal d^un Poètç.

AUTEUBS ET LIVRES

poète dont les lettres françaises portent le deuil m'a honoré, en mourant, d'un monument inestimable de sa confiance et de son amitié. L'illustre écrivain a recommandé, il a fait plus, il a légué ses belles œuvres en toute propriété, comme un père à son fils, comme un frère aîné à son frère, à l'humble homme de lettres , son ami : poétique héritage, don touchant et rare, comme tout ce qui venait de lui. Je craindrais de n'en pas paraître digne et de n'en pas laisser voir assez de gratitude si je n'en montrais quelque fierté, si je ne me parais comme d'une couronne, ô mon cher maître, du témoignage de ta glorieuse amitié I

« Que ce lien personnel de piété reconnaissante gui m'attache à lui ne diminue pas sous ma plume l'autorité de son éloge et ne mette pas en garde contre mol. Une atteinte à la vérité, même pour le louer, offenserait la mémoire du gentilhomme qui ne mentit jamais.

« Au surplus, jfe ne veux pas entrer devant le public dans le détail de cette vie si pure, toute à la poésie et au devoir, mais qu'il cachait avec une réserve pudique et môme un peu farouche. Je Ta! vu, il y a quelques jours à peine, ayant quitté dans sa cellule « le camail do l'étude » pour le linceul de la tombe : je ne veux que le regarder encore une fois et rappeler h la France ce qu'elle a perdu.

▲LPfilD DB VIGNY 71

dll était nô trois ans avant le siècle (4); cinq an \ avant Victor Ilugo, buit ans après Lamartine. Son père, le comte de Vigny, brillant homme de cour» ancien offloier sous Louis XV^ s'était distingué dans la guerre de Sept- Ans. Sa mère était fille de l'amiral de Baraudin, cousine du grand Bougainville, petite->nièce du poète Regnard. Elle était d'une distinction et d'une beauté remarquables ; ellQ avait^ disent ceux qui Tont connue avant la terrible maladie des dernières années, une Intelligenca des plus élevées unie à une rare fermeté de caractère, et il y avait entre le fils et la mère une parfaite ressemblance. Alfred fut envo comme externe dans une institution du faubourg Saint*Honoré, où il fit ses études avec une ardeur Q}(tr£iordiQaire qui compromettait sa frêle santé* Comme tgus les poètes-nés, il essaya son vol et rima des vers h des &ges invraisemblables. Cependant, quand sa mère qui avait ramassé quelques plumes de cet oiseau au bord du nid, Tinterrogeait sur sa vocation, l'enfant répondait : a Je veux « être lancier rouge I » Lancier rouge I On était à la fin de rSmpira, Alors> comme il récrit lui-môme, les lycéens lesi plus studieux étaient distraits^ le tambour étouffait la voix des maîtres; on était

(1) Né à Loches, en Touraine, le 27 mars 1797, il est mort à Paris, la 17 septembre 1863.

7â AUTEURS ET LIVRES

pressa de finir les logarithmes et les tropeset d'arriver, sur quelque champ de bataille, à Tétoile de la Légion d'honneur, «la plus belle étoile des cieu^c pour des enfants.» — L'Empire tomba. Alfred de Vigny, à peine âgé de seize ans, s'engagea dans les gendarmes de la garde. Il fit partie d'une compagnie composée de jeunes gens de famille ayant tous le giô^de de sous-lieutenant. Il eut un beau cheval et de belles parades au champ de Mars, mais de champ de gloire, point Lors du retour de l'Ile d'Elbe, et encore mal remis d'une chute de cheval qui lui avait brisé la jambe, il accompagna Louis XVIII jusqu'à Béthuoe, où le roi licencia la compagnie dont il faisait partie. A la seconde Restauration, le jeune officier, qui avait été interné à Amiens pendant les Gent-Jours, entra dans la garde royale à pied et fut nommé capitaine. Mais les rêves de gloire guerrière qui avait enflammé son imagination d'enfant pendant le tourbillon impérial, il fallait leur dire adieu. Il les voyait s'évanouir un à un avec les dernières fumées des champs de bataille. Alors, la muse, qui songeait dans le cœur de ce capitaine adolescent et le préservait des trivialités de la vie de garnison, se mit à chanter. De cette époque sont datées quelques imitations gracieuses de l'antiquité grecque, dont il s'inspirait d'abord, comme André Chénier. En

ALFIIED DE VIGNY 73

• 4822, il publie son premier volume de vers, Héléna, qui empruntait son nom au poème le plus étendu du recueil, celui justement qu'il jugea plus tard inférieur à ses autres compositions et qu'il n'a plus réimprimé dans ses poésies complètes. Pendant les marches de sa vie erranfe et militaire, dans les Vosges, ou dans les montagnes des Pyrénées qu'où ne lui avait pas permis de franchir ajec les bataillons de la guerre d'Espagne, il continuait de vivre avec la Muse, portant dans sa giberne quelques poètes anciens et surtout la Bible, dont le génie a imprégné plusieurs de ses plus belles compositions : Moïse, le Déluge, la Femme adultère. En 4823 paraissait le poème exquis d'Éloa,\aL sœur des anges, née d'une larme, l'aile brisée par la pitié. Ainsi, pendant que Lamartine publiait ses MéditationSj Hugo ses Odes et Ballades, lui, trop contenu, trop discret pour les effusions lyriques, il avait trouvé, lui aussî,des sentiers nouveaux, dra matisant une pensée philosophique sous forme de récit et composant sans parti pris^ en se laiss;ant aller à son grave et doux génie, des poèmes qui, comme les œuvres de ses rivaux, n'avaient point de modèles.

« Pendant plusieurs années, les gloires nouvelles se faisaient écho : Cinq-Mars répondait à Notre^ Dame, Hernani à Othello. Jusque dans la char-

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mante petite comédie Quitte pour tapeur (1833), Alfred de Vigny frayait une voie et précédait Alfred de Musset. Plus tard, il racontait dans Stelh les souffrances du poète, revendiquant pour lui, non pas, comme on Ta dit, le droit de se tuer, mais le droit de Yi?re ; puis il transportait son élo guent plaidoyer sur la scène, où Ton jouait avec un succès d'enthousiasme et de larmes le drame si simple et unique en son genre de CAaUerton. C'est au sortir d'une de ces représentations que le comte Maillé de Latour-Landry fit accepter à l'Académie française une somme qu'elle décerne tous les deux ans à quelque poète en lutte avec la vie. En 1835, Servitude et Grandeur militaires mettaient le sceau à la renommée d'Alfred de Vigny. Réveillé tristement de ses songes de gloire militaire, il avait quitté le service depuis huit ans lorsqu'il écrivit avec son imagination et ses souvenirs ces courts récits d'une haute philosophie, d'un art si achevé, et où les souffrances ignorées du soldat sont pein« tes avec une sensibilité si pénétrante. C'est là qu'il a trouvé son «Paul et Virginie,» Laurette ouïe Cachet rouge, un de ces récits délicieux et pleins d'émotion qu'on lit en une heure et qu'on n'oublie jamais, <i Un critique, poète lui-même, de cette pléiade Romantique qui scintillaitau ciel de 1830, M. Théophile Gautier* comparait l'autre jour poétique-

ment la gloire sereine, mais peu bruyante d'Alfred de Vigny, à ces astres blancs et doux de la Voie lactée qui brillent moins que d'autres étoiles, parce qu'ils sont placés plus haut et plus loin. Oui, Alfred de Vigny avait placé plus haut son idéal. C'était, à vrai dire, un enfant du xvrn* siècle, fort sceptique en matière de religion. Mais il avait retenu de sa naissance^ de son éducation, de sa vie militaire, il tenait surtout de lui-même un sentiment qui fut comme l'étoile fixe de sa vie et lui tint lieu de croyances, une religion grave et mâle, sans symboles et sans images, la religion del'Hon* neur, qui ne vacille pas plus que la foi dans l'âme capable de la sentir. « L'honneur ou la pudeur vi- « rile, écrit-il, c'est la conscience, mais la cona science exaltée, c'est le respect de soi-même et « de la beauté de sa vie porté jusqu'à la plus pure « élévation, jusqu'à la passion la plus ardente. » Celui qui pensait ainsi devait considérer volontiers sa vocation poétique comme une mission et porter Fart sur les hauteurs. Mais, chose digne de remarque, tandis que les fils de Chateaubriand, Lamar-/ tine en tête, se livraient en croyants aux effusions du lyrisme religieux, chez Alfred de Vigny, en dépit de son berceau catholique et de Paîrdu temps, ce fut le doute justement, rincrédulîté douloureuse qui ouvrit la source de poésie en lui

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inspirant une profonde compassion pour la créature humaine livrée à tant dMgnorance et de misères. « Je croîs fermement aune vocation inelfa- « l)le qui m'est donnée, et j'y croîs à cause de la a pitié sans borne que m'Inspirent les hommes, « mes compagnons de misère, et à cause du désir « que je me sens de leur tendre la main et de les « élever sans cesse par des paroles de commiséra- « tion et d'amour. » Ainsi il fait parler le poète dans SteUo^ celui de ses ouvrages qu'il aimait le mieux, parce quïl y avait mis le plus de son âme. C'est ce désir miséricordieux qui a fait de Vigny poète; il résume son œuvre: ses chants en prose et en vers. Sa muse s'appelle la Pitié. 11 plane avec elle au-dessus de ce qui souffre; les parias du monde sont ses amis; les martyrs silencieux de l'amour, de l'honneur, du génie, Chatterton, Kilty Bell, Renaud le capitaine, voilà ses clients. Il force les traits sombres du portrait de Richelieu pour venger de nobles victimes; il dessine avec amour les têtes virginales et poétiques tombées sous le couteau de Robespierre. Mais n'a-t-il pas donné lui-même une figure à sa muse dans cette adorable création d'Éloa, la vierge idéale qui se laisse tomber du ciel dans les bras de Lucifer avec ce cri sublime : Seras-tu plus Jieureuœ ? « Poème le plus beau, le plus parfait peut-être de

ALFRED DE VTGNY 77

la langue française, » ne craint pas de dire le critique que nous avons déjà cité ; et il faut avouer qu'aucun poème ne renferme, sous le vêtement diaphane des chastes vers, un plus bel idéal d'amour et de pitié.

« D'ailleurs, dans toutes les compositions d'Alfred de Vigny, roman, poésie ou drame, prose ou vers, la conception toujours élevée domine le reste. Il avait la recherche du rare et de l'exquis, mais surtout dans Tidée; son effort d'artiste vers la perfection consistait moins dans le travail du style, toujours soigné pourtant, que dans la spiritualisation de plus en plus exquise de la pensée et aussi dans Tart savant de la composition où aucun de ses rivaux ne Ta égalé. Dans l'exécution, surtout dans ses vers, on peut trouver parfois quelque effort, quelque incertitude, et nous avons, il se peut, des ouvriers plus habiles que lui à ciseler une rime. Mais il a des coups d'aile sans pareils, des vers d'une ampleur superbe, et, quand il s'élève dans Tazur poétique, c'est à la façon de cet aigle blessé qui, dans son vol, comme il l'a dit,

Monte aussi vite au ciel que l'éclair en descend.

Et dans sa prose, quelle élégance poétique et originale I quelle douce et parfois quelle vigoureuse couleur I Pour l'effet et pour la vivacité du

ton, autant que pour la vérité et Tobservalion des caractères, que de pages admirables I Vous souvenez-vous, par exemple, du jugement d'Urbain Grandier dans Cinq-Mars^ de Richelieu recevant dans son cabinet la cour de Louis XIII, ou encore dans Servitude^ du dialogue entre le pape et l'empereur à Fontainebleau? Il faut remarquer aussi quecetatné de Técole romantique n'obéit jamais à un système, à un parti pris d'école. Il n'a point suivi le romantisme dans ses violences. Il est resté lui-niême, délicat etpur dans ses audaces. Il a su se contenir et se régler. Et c'est pour cela que ses œuvres ont gardé leur tendre éclat et qu'elles se reliront encore, quand d'autres , du même temps, qui ont fait autant et plus de bruit, seront peut-ôtre fanées.

« Depuis Servitude et Grandeur militaires^ Alfred de Vigny, qui avait triomphé dans la poésie, dans le roman etau théâtre, ne livra plus rien au public et se renferma dans la solitude. Cette retraite en pleine gloire et ce silence prolongé devaient étonner, surtout dans un temps où, la littérature est devenue une proTession. Pourquoi ce poète chômait-il ? Pourquoi ne produisait-il plus rien ? C'est d'abord qu'il était poète et non pas «producteur». Il savait se taire quand la voix intérieure ne lui disait pas de chanter. Et puis quel rapport

ALFRED DE VIGNT 70

y avait-il entre le poète de l'idéal et la foule du jour, entre le public de Stello, et celui de Fanny, par exenaple ? Mais que faisait-il dans sa retraite ? Pourquoi ne pas ouvrir la porte de « sa tour d'i^ voire » ? Pourquoi tant de secret ? Ses amis ont pénétré quelque chose du mystère. Ils ont entrevu ce qu'il y avait, hélas! de douleurs intimes dans' cette solitude si sacrée et si chère. «Je lutte en vain « contre la fatalité, disait-il à l'un d'eux; j'ai été « garde-malade de ma pauvre mère, je l'ai été de « ma femme pendant trente ans, je le suis main- « tenant de moi-même. » Il était devenu alors malade à son tour à force de fatigues et de veilles. En effet, ce haut sentiment du devoir, de Thonneur, et cette pitié tendre qui pénètre toutes ses œuvres, il les portait dans sa vie intime, et il mettait à remplir sa tâche de dévouement une ferveur inébranlable et tranquille, la flamme droite et pure qui brûlait dans son âme de poète et qu'aucun vent n'eût fait dévier du ciel.

a 11 écrivait cependant au milieu de ces saintes peines; mais, à mesure qu'il s'était rapi)roché de la perfection, il devenait plus difficile, et jetait au feu le travail de ses nuits. Sensible à la gloire , peu curieux du bruit, plus soucieux do l'avenir que du présent, et sachant ce que la postérité conserve des montagnes de volumes que chaque génération

lui apporte, il avait faU le tri lui-même en ce qui le touchait. Il a brûlé ainsi toute une suite à SlcllOy où il craignait de s'être laissé emporter trop loin dans la démonstration de son idée. Il restera pourtant de ces veilles un volume de poésies encore inédites, remplies de beautés du premier ordre et qui ravivera bientôt, pour ce qui reste de public ami du grand art, Tadmiration et les regrets.

« La seule fois qu'Alfred de Vigny sortit de sa retraite avec quelque bruit n'était pas faite pour Tencourager et lui laissa au cœur une assez vive amertume. En 1845, il avait été reçu à l'Académie française. Alors (les temps sont changés !), les immortels en voulurent un peu au poète qui oubliait dans son discours le compliment de la fin pour le roi. M. MoIé, qui se souvenait sans doute aussi de quelques traits de Stello, aussi dédaigneux pour les politiques que les politiques peuventl'être pour les poètes, fit du fauteuil une véritable sellette où l'auteur de Servitude et de Cinq-Mars fut immolé à coups d'épingle.

Quelques années ou deux révolutions plus tard, c'était après le 2 décembre, Alfred de Vigny reçut dans son château de Maine-Giraud^ prèsd'Angoulême, une invitation du prince-président en voyage, et en train de faire, lui aussi, comme il le dit au poète, a son roman historique, » qui allait

s'appeler TEmpiro. Alfred de Vigny avait connu le prince dans l'exil, à Londres. Des sympathies toutes personnelles ont été attribuées par la malignité à une mesquine ambition. Il aurait chassé quelque vaine dignité qu'il n'aurait même pas obtenue. Jamais homme ne fut plus au-dessus de cette banale accusation. II vivait dans une région au-dessus des préoccupations de l'intérêt et de la petite ambition, au-dessus des partis et des coteries politiques, dans l'impossibilité même de capituler; car, ainsi que le disait M. Antony Deschamps, un de ses plus fidèles témoins :

n n'attacha jamais de cocarde à sa muse.

« J'ai dans les mains des notes qui témoignent de ses sympathies élevées pour l'impérial interlocuteur qu'il eut quelquefois, et il n'en fit jamais mystère. Mais, un jour, un ministre lui demanda une cantate pour un berceau entouré d'hommages, salué de grandes espérances. Alfred do Vigny répondit qu'il ne savait pas faire « de ces choses-là». Et il resta pauvre, indépendant et poète, trois titres sinon à la défaveur, au moins à l'absence de faveurs; ce qui lui a permis de mourir sans une note douteuse dans l'harmonie chaste de son œuvre, de sa vie, dans l'hermine inviolée de sa robe de poète. Il ne tenait qu'à ce titre-là.

« Il se souvenait seulement d'avoir été soldat. Je le vois encore, il y a quelques semaines, sur le fauteuil où Thorrible vautour qui déchirait ses entrailles le tenait cloué depuis deux ans. Il était enveloppé dans un manteau romantique à la mode de 1830, et il s'y drapait avec sa grftce noble mêlée d'une certaine raideur militaire , comme un général blessé dans son manteau de guerre. Aucune plainte ne s'échappait de ses lèvres pâles, et Ton eût dit que l'Honneur, après la beauté de la vie , lui commandait maintenant de composer la beauté de la mort. « Donnêz-^moi, me disait-il, a des nouvelles du monde des vivants! » Mais je ne lui avais pas encore répondu qu'il m'entraînait avec lui, comme il faisait toujours, dans le monde des idées, son vrai domaine, vers quelque champ de la poésie ou de l'art , dans son royaumel

a Et maintenant, murmure Chatterton en mou- «rant, pensées venues d'en haut, remontez en « haut avec moi 1 »

a 11 en est une , de ces pensées de toi, ô mon cher maître ! que je veux recueillir en ce moment oîi je me penche sur ta mémoire. Elle est poétique, recherchée dans son tour, mais exquise; je l'aime parce qu'elle te ressemble. « Qu'est-ce

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«qu'une grande vie? dit-il quelque part. C'est «un rêve de jeunesse réalisé dans l'âge mûr... » Oui, la jeunesse réve ce qui est beau : le dévouement et l'amour, l'art et la poésie. Ces beaux rêves de jeunesse, tu les as faits, ô mon cher maître ton âge mûr incorruptible les a réalisés; par eux ta vie fut noble, et ton souvenir est grand I »

Depuis la publication de ces lignes, le volume de poésies posthumes auxquelles je faisais alluion a vu le jour. C'est quelquefois, de Vigny le ensait et il avait raison, le privilège des ouvrages médiocres de réussir sur-le-champ. Mais je ne m'étais pas trompé en présumant que ce livre si triste et si beau des Destinées recueillerait demain , sinon tout de suite, les admirations qui comptent (1).

Ce mince volume de poésie concentrée, plein de pensées, et succédant tout seul, après trente ans de silence, aux œuvres d'autrefois, aide justement à comprendre ce silence. L'œuvre ne

(1) a Le recueil est digne du poète, » dit M. Sainte-Beuve. MM. Jules Janin, Cuvillier-Fleury, A. de Pontmartin, Caro, Challamel-Lacour^ Ed. Fournier, etc., ne Pont pas jugé autrement « Les plus belles pages qu'il ait jamais écrites ! » s'écriait hier à l'Académie française M. Jules Sandeau. Un critique, M. Barbey d'Aurevilly, et les croyances qu'il défend auraient pu le rendre moins favorable, cède à l'admira tien : « D'inspiration semblable, je n'en comiais pas... Gomme Catinat, que ses soldats appelaient le père La Pensée, Alfred de Vigny, l'auteur des Destinées, pent porter le même nom. Il peut s'appeler aujourd'hui le poète La Pensée. »

trahit ni appauvrissement ni dessèchement de la source de poésie, mais une immense lassitude et comme une sublime oppression du cœur sous le poids de la pensée. L'eau du fleuve coule lente, froide et profonde, mais c'est Peau de la même source. Le poète qui s'est posé les grands problèmes et qui a mesuré et éprouvé la vie, se soulage de temps en temps de la rêverie qui le fait souffrir en l'enfermant dans la sculpture de vers marmoréens. C'est une poésie altière et douloureuse qui fait songer à ce vers d'Alfred de Musset :

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux.

Mais « chant » n'est pas exact pour exprimer le caractère de cette poésie, dernier mot, suprême et mystérieux soupir d'une muse qui a fait vœu de silence, ne voulant ni chanter ni gémir.

Seulement, ils se sont bien trompés, ceux qui on cru voir dans le paisible et stoïque désespoir des Destinées un Alfred de Vigny tout nouveau et comme larévélation inattendue d'une pensée qu'on n'aurait pas soupçonnée. Il n'est pas difficile do rattacher cette poésie empreinte d'une si haute mélancolie, qui a dit avec une calme douleur et un souriresi triste la colère de Sainson etles vaines interrogations du Christ sur le mont des Oliviers, à l'inspiration d'où naquît autrefois Moïse et même

Éloa, Cinq-Mars aussi et Stello sont, de Vigny Ta reconnu lui- môme, les chants d*une sorte de poème épique sur la désUlusion, ruines sur lesquelles il voulait élever la sainte beauté de la pitié, de la bonté, de l'amour et la mâle religion do l'honneur. Alfred de Vigny a toujours été le poète le plus penseur de ce siècle, et la direction de sa pensée, dont le stoïcisme avec l'incrédulité aux dogmes religieux fait le fond, quoique plus accusée à la fin, n'a jamais varié.

Les Destinées sont le seul ouvrage achevé qu'Alfred de Vigny ait laissé après lui, et je l'ai publié, suivant sa volonté, sans en retrancher un vers, sans y ajouter ni une note ni une préface. Sa solitude avait vu naître bien d'autres œuvres ; j'ai eu dans les mains les débris de quelques-unes do celles qu'il caressait, romans ou poèmes, disant comme André Chénier :

Rien n*est fait aujourd'hui, tout sera fait demain ;

n'en abandonnant aucune et n'en finissant aucune : scrupule d'artiste amoureux de la perfection, dédain tout ensemble et appréhension du public vulgaire, langueur secrète aussi ; car sa vie intime était, je l'ai dit , pleine d'amertume, et il était lui-môme blessé aux sources de la vie.

11 avait projeté une suite à Éloa^ dont la con-

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ception était fort belle. Il avait rêvé bien d'autres poèmes : on verra dans ce volume des traces de ces rêves. Deux nouvelles consultations du Docteur noir devaient suivre la première. Il avait entrepris un grand roman, les Français en Egypte^ dont Bonaparte était le héros, et une grande comédie en vers sur Regnard ; enfin, sur trois romans historiques commencés, il avait écrit quelques mois avant sa mort : « A brûler après moi. » Nul doute que ces œuvres, sMl avait pu ou voulu les achever, n^eussent ajouté à sa gloire.

J'arrive à ce que j'appelle le Journal du Poète.

Alfred de Vigny me montrait quelquefois dans sa bibliothèque de nombreux petits cahiers cartonnés où il avait depuis longtemps jeté au jour le jour ses notes familières, ses mémento^ ses impressions courantes sur les hommes, sur les choses surtout, ses pensées sur la vie et sur l'art, la première idée de ses œuvres faites ou à faire. Et, quelques jours avant sa mort, il me dit : a Vôiis trouverez peut-être quelque chose là. » J'y ai trouvé l'homme tout entier. Il a écrit ici pour luîmôme, non pas sans couleur et sans style, il ne pouvait, mais sans apprêt, avec une entière candeur. On l'y surprend dans sa parfaite ressemblance dans sa vive et haute originalité. Il y poursuit, sans souci du public, sans témoin que sa

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