LA VALLÉE DE MONTMORENCY
Je ramais au crépuscule du soir. Les étoiles se levaient dans le ciel. J'avais devant moi , au fond de ma nacelle, deux yeux noirs qui me regardaient tendrement^ et des lèvres qui murmuraient :
tempsi suspends ton volt..^
Un peu plus tard , et il y a déjà plus de quinze ans, ^ ce qui prouve que le temps n'écoute pas ce qu'on lui dit, — grâce à rhospitalitè d'une tante bien-aimée ^ j'babitais , à Montlignon ^ « le lis de la vallée , » un pavillon où Je m'oubliais dans une étude enchanteresse. C'est là que je commençai de transposer en français les vers de Dante. Combien de fois, distrait des splendeurs du vieux poète, je promenais mes regards sur l'admirable panorama que j'avais devant moi 1 Il m'arrivait dans ce temps-là de me lever presque avec l'aube. Je voyais sortir peu à peu , des brouillards du matin , la colline et la forôt, et l'horizon immense , et la Seine qui tremblait dans le lointain. La vallée odorante fumait dans la brume comme une vaste coupe où brûlent des parfums; peu à peu , le brouillard s'envolait dans le soleil ; alors le paysage étincelait, et la nature s'épanouissait devant mes yeux comme une jeune mariée qui laisse tomber ses voiles.
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On dit que radministration municipale de la Seine, qui veut transporter hors de Paris les cimetières, a choisi ces coteaux. Est-ce possible? Là où l'on errait avec tant de bonheur, en riant, en chantant, en oubliant ses larmes! Les morts y dormiront bien peut-être, pourvu qu'on ne les dérange plus. Mais quel voile de deuil jeté sur ta fraîcheur et sur ta grâce, ô vallée de Montmorency 1 Quand on t'aura changée en vallée dt) Josaphat, nous pourrons bien dire :
Noos n'irons plos aa bois : les lauriers sont coupés !
Le mois dernier un nombreux cortège accompagnait au champ du repos la femme d'un des membres les plus distingués de rinstitut, M. Ad. Franck. Il areçu ce jour-làdes témoignages précieux et bien mérités de sympathie ; dans la foule cependant qui composait le funèbre convoi, le petit nombre seulement de ceux qui avaient connu la femme exceptionnelle que la mort venait de frapper pouvait se rendre compte de ce que ce deuil avait de poignant, et apprécier l'étendue de la perte pour les proches et pour les amis.
Il est délicat de parler au public d'une personne
dont la vie s'est passée à l'ombre, qui n'a jamais
pensé à briller pour lui et a distillé dans Tobs-
curité de la vie intime le miel de son esprit et de ses vertus. Mais il y a des exemples sains et fortifiants quUl sied de faire sortir de l'ombre où ils se cachent. On médit beaucoup de notre temps ; il y prête sans doute. Il me paraît pourtant qu'on lui oppose, sans beaucoup de justice, des temps qui ne furent pas meilleurs, et qui eurent, comme le nôtre, quoique autrement, leur mélange de laideurs et de beautés morales. Pour ne parler que des femmes, on oppose volontiers à celles de notre époque, à nos épouses et à nos mères, les femmes de ce qu'on a appelé le grand siècle. Un éminent écrivain s'est épris d'une passion aristocratique, et, à force de talent, a presque fait partager au public sa faiblesse pour quelques nobles pénitentes de jadis, grandes vertus après le péché. Je me persuade qu'on trouverait, si on voulait les voir, dans la bourgeoisie et dans le peuple d'aujourd'hui, des femmes aussi distinguées de cœur et d'esprit, des figures aussi dignes d'admiration, aussi touchantes et plus pures que ces grandes dames d'autrefois, quelques-uns de ces types rares où se conserve l'honneur delà race humaine. Il faut les montrer quand on le peut, pour qu'ils servent de modèles. Si le modèle est difficile à atteindre, il satisfait au moins le besoin d'idéal qui est en nous. Cet idéal a, j'ose le dire, été réalisé par la femme d'élite
que j'entreprends de faire connaître. Puisque sa modestie ne peut plus souffrir de cette lumière, que son ombre excellente me pardonne !
Sa vie n'est point longue à raconter. Née en Lorraine, d'une famille Juive nombreuse et dans une position de fortune médiocre, elle s'instruisit sans maître elle-même, et toute seule elle poussa ainsi fort loin ses études, car elle était douée des facultés les plus rares. Elle n'avait guère plus de vingt ans, qu'elle dut partir pour l'Alsace^ entreprendre^ dans une maison particulière, l'éducation déjeunes enfants. La mère de ces enfants mourut, et sur son lit de mort conjura la jeune institutrice do ne pas quitter encore les orphelins qu'elle laissait en bas âge. Déjà promise à l'homme éminent dont elle devait devenir la compagne^ la jeune fille différa plusieurs années l'union où son cœur aspirait, en mémoire de cette prière suprême d'une mère. Entre elle et ces enfants ainsi adoptés s'établit un tendre lien qui survécut à la séparation, se renoua plus tard en se resserrant, et qui durera au-delà de la tombe. Elle avait été au milieu d'eux ce qu'elle fut plus tard comme épouse et comme mère, un chaud foyer de tendresse, l'exemple vivant et le bon génie. Mariée à l'homme de son choix, réalisant ainsi un rêve d'amour commencé dès l'enfance et qui dura jusqu'à la mort, à côté du
bonhear que peut donner rechange cœxiplet de deux Ames, Tunion la plus parfaite et sans nuages, elle eut à subir de cruelles*' épreuves. Les luttes obscures et incessantes contre les difficultés de la vie dans une position de fortune plus qtfe médiocre» les inquiétudes, les soucis, les tracas matériels, accompagnement ordinaire de bien des existences, je n'en veux point parler plus qu'elle ne le faisait elle-même, permettant à peine de les deviner à ses amis les plus intimes. Elle triomphait de ces difficultés par. ces qualités d'ordre, de prévoyance domestique, de douce et muette vigilance, par ces humbles vertus de ménagère, qu'on peut bien louer comme une rareté quand elles se rencontrent, sans leur nuire, avec le goût constant et le plus vif des choses de l'esprit, et avec la plus large culture intellectuelle. Le mauvais état de sa santé, qui la condamnait au repos et à la chambre, et l'avait retranchée depuis de longues années de ce qu'on appelle le monde, avait mis à une épreuve plus sérieuse sa haute raison, sa belle sérénité, et ne les avait pas troublées. Elle avait fait aux siens, au cher et laborieux compagnon de sa vie, à ses enfants, à ses amis, un petit paradis de son intérieur, qu'elle animait de sa bonne humeur, de la tendre chaleur de son Àme et des grâces d'un esprit de feu qui s'échappait en saillies pleines de
malice, souvent de profondeur, et toujours inoffensives. Il y a des femmes, quelqu'un, je crois, a dit cela et c'est vrai, qui ressemblent aux tièdes climats du Midi. On est à Nice auprès d'elles, tant Tair y est doux. Celle dont je parle était de ces femmes-là. Tous ceux qui se sont assis à son foyer ont connu cette influence. Quelques illustres y sont venus ; Alfred de Vigny attristé y retournait volontiers quand il n'allait plus nulle part. Un coup terrible vint un jour bouleverser la sérénité de cette atmosphère et glacer à jamais le. sourire sur ces lèvres aimables. Elle perdit un fils adoré. Cet enfant, merveilleusement doué, s'était détaché à dix ans de l'arbre de vie comme un fruit trop précoce. Bien des années se passèrent, et c'était toujours hier. Le temps ne pouvait rien sur son ftme profonde. Pourtant les succès croissants de son mari, rétablissement heureusement commencé de ses autres enfants semblaient devoir triompher de sa mélancolie, elle allait rendre à ces joies intimes leur sourire. Hélas! voilà que sa mère, sa vieille mère^ tombe malade. A elle alors les forces reviennent, elle le croit du moins, car elle en a besoin pour l'œuvre pieuse qu'elle veut accomplir. Elle sort de la chambre qu'elle n'avait pu quitter depuis quinze ans, même pour conduire dans le monde ses chères filles; elle s'installe au chevet
maternel, elle y veille, elle s'y épuise. Elle no voulait point voir mourir sa mère^ et Dieu devait lui faire cette grâce. L'octogénaire survécut; ce fut elle qui mourut.
Elle n'avait pas attendu la maladie et les grandes inquiétudes pour montrer son dévouement filial. J'en veux dire un trait vraiment exquis dans sa simplicité. Strictement attachée aux pratiques delà religion juive, la bonne vieille mère de M»* Franck trouvait un peu lourde l'inaction obligatoire du samedi. Ce jour-là , chaque semaine , quelque chose de doux venait rompre cette monotonie. Elle recevait de sa fille, qu'elle habitât loin d'elle en province, ou dans le même quartier de Paris, une longue lettre, une causerie à la plume^ qui lui faisait passer au moins une bonne heure. Et jamais, pendant de longues années, dans aucune circonstance, « la marée » n'a manqué. J'aurais pu citer bien d'autres traits, je ne crains pas qu'on me reproche de m'étre arrêté à celui-là. Tout le monde est capable un jour ou l'autre de se dévouer à des parents vénérés, mais il y a quelque chose de plus difficile, déplus rare et peut-être de meilleur dans ces attentions délicates qui ne veulent qu'un petit effort, mais un effort qui dure toujours.
L'âme qui s'est envolée a répandu tous ses parfums dans cette correspondance avec sa mère.
comme aussi dans ses lettres à son mari et à ses enfants, quand^ par accident, ils se trouvaient éloignés d'elle. Une amitié dont je m'honore a ouvert pour moi ce trésor et m'a permis d'en révéler quelque chose. Ce que j'en ai vu mériterait mieux qu'une reproduction partielle de quelques fragments. On composerait avec ces lettres un recueil intime dont le succès serait certain, autant que l'action en serait bienfaisante. Le style et la valeur littéraire en sont les moindres mérites. Je citerai seulement ici quelques pages des lettres de M»"* Franck, de ses lettres de mère. Ces pages ajouteront quelques tons vivants à l'image que j'essaie d'évoquer; ils accuseront mieux la ressemblance du profil que je viens d'esquisser sur une tombe. Qu'on lise ces conseils maternels que M"""* Franck adressait, à Trouville, à sa fille âgée de douze ans :
« Combien tu dois jouir de tes excursions dans un pays où la mer ne fait point de tort à la nature verte^ et où tout prête à l'admiration! Livre-toi à ce bon sentiment qui nous reporte vers l'auteur de toutes ces belles choses, et, en revenant sur terre, sois reconnaissante aussi aux excellents amis qui t'ont fourni l'occasion de contempler tant de merveilles; remplis- en tes yeux et tes souvenirs, et raconte-moi tout en rentrant. « Quiconque
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a beaucoup vu peut beaucoup dire aussi! ton voyage dépeint me sera d'un plaisir extrême. » 11 est certain que je crois y avoir été moi-môme, et, en tout cas, je ne voudrais pas me substituer à vous pour les jouissances que le vieil Océan vous a déjà données; mon bonheur à présent est de vous savoir heureux, sains de corps et d^esprit, jouissant des bienfaits de ce monde, avec le désir de vous en rendre dignes, car la journée la plus remplie de plaisirs ne me paratt pas bien employée si elle n'apporte pas son grain de sable à Tédiflce de notre amélioration; c'est heureusement un but que l'on peut poursuivre toujours et partout, dans la maladie comme dans la santé, dans la pauvreté comme au milieu des avantages de la fortune, pourvu que Ton s'acquitte d'une foule de petits devoirs auxquels on ne saurait jamais se soustraire. »
Elle écrivait encore à ses enfants ces lignes graves et douces :
« Je vous aime tous tendrement, mes chers enfants, je jouis de vos jeux, de vos promenades, de tout ce qui vous rend heureux; mais, comme c'est un bonheur qui ne peut durer, je me représente avec douceur le moment où vous animerez de nouveau la maison : j'espère que vous ne la trou-
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yerez pas trop triste au retour, quoique je n'aie pas le moindre cap ni la plus petite falaise à vous offrir; mais seulement un père et une mère qui vous aiment assez pour savoir se passer de vous. Pour moi) je m'y plais toujours» dans cette chère petite maison où j'ai déjà passé des heures si cruelles. Malgré mon état de maladie qui me condamne à rinaction presque absolue, malgré tant de souvenirs douloureux qui remplissent une grande partie de ma vie^ je trouve mon sort un des meilleurs de la terre^ parce que peu de femmes ont un compagnon d'existence comme votre bon père, et parce que vous aussi, mes chers enfants, vous êtes pour nous un sujet de joie.
« Si vous voulez vous faire une large part de jouissances dans la vie, quand vous allez vous être tous rapprochés, aimez-vous comme nous nous aimons entre nous. Rien n'a jamais égalé pour moi le bonheur que j'avais à me retrouver dans ma famille quand j'en avais été séparée; aujourd'hui encore, la perspective de passer quelques heures auprès de mon excellente mère, de mon frère, de mes sœurs, me sourit au-delà de tout ; c'est là que j'ai trouvé mes consolations et mes joies; et je voudrais le même bonheur pour
vous; en ce moment, cela vous est facile; le plai-
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sir est un lien qui unit facilement des cœurs bien disposés; Je souhaite guil en soit de même au retour, quand le cdté sérieux de la vie aura reparu. »
Les enfants ont grandi, renseignement s'élève, réducation continue. Après une lecture du livre catholique de M""* de Graven : RécUs d'une sceur^ elle écri t :
a Le livre de M"* Graven m'émeut beaucoup :
ils sont là un tas de cœurs tendres, d'esprits élevés pour lesquels je sais que je serais un objet (Phorreurj ce qui ne ra'empôche pas d'admirer tant d'élans généreux, une si haute idée de la vie et de son emploi, une charité si ardente, et, quand je pense aux dispositions morales où me laissent ces pages, et à celles que me laisseraient certains matérialistes, mon choix est tout fait ; je ne puis penser que tout soit illusion dans ce qui est si conforme à notre nature et y fait régner tant de paix... Mais me revoilà dans mes raisonnements, et tu vas trouver ennuyeuse une mère qui ratiocine tant. »
Dans une autre lettre, à l'occasion d'un projet d'examen de conscience :
a Ton mot de journal m'avait un peu effrayée :
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qui m'aiderait à le vaincre. Chaque fois que je le voyais tourner ses yeux luisants qui m'hypnotisent du côté de votre père qui avait Tair d'un martyr résigné, je fermais doucement les miens, je rêvais même une seconde ou deux, puis je m'éveillais brusquement 9 j'entendais X... rire aux éclats, agiter terriblement sa canne, qui m'hypnotise aussi; je souriais de cet air spirituel qu'on a toujours lorsqu'on dort et qu'on n'en veut pas faire semblant, et je recommençais my nap.
Mais ce qui est sorti de vraiment rare, de plus touchant de cette plume est à l'adresse de l'enfant envolé. Cachant ses larmes pour ne pas attrister les jeunes figures qui l'eniouraient, la mère désespérée nourrissait son deuil en secret, et, pendant que les têtes blondes reposaient dans le nid incomplet^ elle épanchait le soir sa douleur dans des notes intimes retrouvées depuis sa mort. Je ne crois pas que jamais la douleur maternelle ait trouvé des accents plus profonds, plus déchirants, et je dirai, plus augustes. Si l'enfant perdu avait pu entendre dans le ciel cette voix si tendre, il en
serait descendu :
« Août 1853.
« La douleur est une telle condition de notre pauvre nature humaine, qu'on vous en décrit les
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Bi dans l'autre Je ne Tentendrai plus t Si nous devons nous réunir un jour, les conditions de la vie seront tellement changées, que je ne puis admettre cette vague espérance comme une consolation.
« Jusque-là, quelle tache il me reste à remplir I Cette grande activité me parait impossible quand le ressort actif de mon âme est brisé. Je déplorais naguère l'inertie à laquelle me condamne mon mal; aujourd'hui ce mal n'existe plus pour moi; il me semble, au contraire, que mon corps seul a conservé la vie; mon &me, elle erre sans cesse avec toi, mon René, soit dans le souvenir, soit autour de cette pierre funéraire qui te recouvre, soit dans cette patrie invisible, seul refuge contre le désespoir; mais tout cela, tout cela n*est pas toi, mon enfant; 6 douleur éternelle! »
Plus tard elle écrivait encore :
(( Bien des Jours se sont écoulés depuis que je n'ai repris mes entretiens solitaires, hélas I avec celui dont les moindres paroles me charmaient tant autrefois ; mais cet entretien se continue incessamment au dedans de moi, et Timage bienaimée ne me quittera plus. Quelquefois des pensées plus salutaires se mêlent à mes cruels regrets, et Je sens que toute ma vie, c'est-à-dire tout mon
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cœur, ne doit pas être seulement avec le passé; en ne donnant à ce qui m'entoure que les soins matériels, que l'apparence de la sérénité, je m'acquitte en fausse monnaie de ma dette envers eux ; mon excellent mari, le fils chéri qui me resta et ses scBurs, 6 mon René! ont droit à mon bonheur, ou, si le bonheur est désormais impossible, à cette tendre sollicitude, à cette participation complète do leur vie qui ne peut s'allier ayec une pensée fise, douloureuse, implacable. Cher enfant, qui le premier obtins toutes mes caresses, et sur qui reposaient tant de nobles espérances, toi qui m'as aidée à supporter tant de peines que tu ignorais^ aide-moi, d'un monde meilleur, à supporter ta perte et à me rendre digne de te rejoindre 1
« Ces pensées de soumission^ d'activité renaissante marqueraient-elles une phase nouvelle dans ma douleur? Serait-il vrai que ce que nous prenons pour de la force est souvent un premier pas vers l'oubli!... Ahl cette idée me fait horreur! Oublier mon Rané ; y songer sans cette tendresse ot cette émotion infinies que lui seul m'a données me paraît un sacrilège, et je répète chaque jour cette prière que j'ai lue quelque part : « Mon Dieu I « augmentez mon courage et laissez-moi ma doua leur I 9
a Et puis, est-ce tout que pleurer et délirer
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mourir? Si mon enfant existe quelque part, ce doit 6tre dans quelque région sublime où son intelli* gence élerée, où son ftme si tendre doivent trouver leur aliment; pour le rejoindre là-bas, pour ne pas soupirer après lui durant toute Pétemité, il faut s'élever, il faut grandir dès ce monde; il faut écouter cette voix austère qui nous appelle au devoir, môme quand le devoir n'a plus le charme de la passion, môme quand T&me ulcérée aspire au repos; et puis j*ai tant de secours pour celai Des ôtres si aimés me restent; ils. comptent sur moi, dois-je les abandonner l&chement, et, quand ils me tendent la main pour que je leur aide à traverser la vie, les repousserai-je pour me tourner uniquement où m'entraîne mon cœur? Fais un effort, ô mon &me, et l'espérance viendra peutôtreen agissant comme si elle existait déjà. »
Je détache cet autre extrait des mômes Notes.
« Hier, quand les sons du piano ont retenti chez moi pour la première fois (quatre ans après la mort de René, décembre 1857], au lieu de l'émotion douce que j'en attendais, j'ai senti au cœur comme une douleur aiguë, il me semblait qu'un vent froid passait sur ma tôte et qu'une voix railleuse me disait : Voilà comme passent les douleurs de la terre / Ah I que cette douloureuse impression me
rassure, au contraire, et me témoigne que je ne sais, que je ne puis oublier les êtres si chers qui m'ont devancée dans la tombe.
• Vous oublier, c'est s'oublier soi-même.
(c N'êtes- vous pas un débris de nos cœurs ? a dit le poète. Ghers débris qui représentez la jeunesse, l'amour, l'espérance, ohl que la vie paraît dépouillée sans vous I
c Cependant Tamour^ et je ne sais quel bonheur mélancolique trouvé dans l'amour et le devoir, existent encore pour moi; il me reste tant d'êtres chéris à aimer I Mais les plus douces impressions se voilent de tristesse et de regret après tant de ruines; il me semble que l'ange de la mort veille auprès de mon cœur et qu'il n'y laisse plus pénétrer que des accents affaiblis, quand ces accents sont joyeux, tandis qu'il l'ouvre largement devant les douleurs de ce monde. »
Quelle âme profonde I Je ne crois pas que j'aie à me défendre de quelque émotion personnelle, et que je m'abuse sur la valeur de ces fragments. Ils sont exquis. Mais les commenter, à Dieu ne plaise I Ce sont de grandes et sublimes larmes qui méritaient d'êtres recueilles, de retourner comme un hommage, de retomber comme une rosée sur la tombe de la femme qui a pu les verser. C'est tout
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ce que j'ai voulu. Elle n'a pas songé, hélas I et là moins que jamais, à faire œuvre littéraire, je n'y songe pas pour elle. Et cependant, si la vraie littérature est celle qui attendrit T&me en l'élevant, c*est de la littérature, et de la plus haute et de la plus belle. En effets si l'on fait succéder la réflexion à la première émotion de ces pages, les plus mauvais doutes de l'esprit s*ébranlent. On se dit que la créature humaine, capable de souffrir ainsi et de penser ainsi dans sa souffrance, n'est pas un vil limon. Il semble impossible que ces facultés admirables d'amour soient éteintes dans le tombeau, et que l'&me riche d'une telle douleur ne retrouve ailleurs, par delà la mort, le trésor au moins de ses larmes.