‹ Authenticité et date des livres du Nouveau TestamentChapitre 31 sur 85 · RÔLE NATUREL DE JÉSUS · texte numérisé non relu

RÔLE NATUREL DE JÉSUS

Ainsi que les Actes des apôtres, l'Évangile de S. Luc contient un mélange de faits naturels et de faits surnaturels. Si, procédant pour l'Évangile comme pour les: Actes, nous laissons systématiquement de côté les derniers pour ne nous attacher qu'aux premiers, voici à peu près l’idée que nous nous formerons de la

(1) Renan, Vie de Jésus, Introduction.— Les Évangiles. (2) Luc., 1, 1-4.

biographie et de la doctrine de Jésus. Il naît, à Béthléem, de Marie, épouse d’un descendant de David. Conformément à la loi mosaïque, il est circoncis le huitième Jour, puis présenté au temple. Son enfance se passe dans la maison de Joseph à Nazareth, qu'il ne quitte que pour venir de temps en temps à Jérusalem avec ses parents assister aux grandes fêtes. Pendant un de ses voyages, il se fait remarquer par une sagesse précoce. Il demeure du reste dans une profonde obscurité jusqu’à l’âge de trente ans.

A ce moment, un ascète nommé Jean prêchait la pénitence et baptisait dans le Jourdain ceux qui se montraient dociles à ses paroles. Jésus se rend auprès de lui, se mêle à ses diciples et reçoit comme eux le baptême. Aussitôt après, il se retire dans le désert où il demeure seul pendant quelque temps. Quand il en sort, il ne retourne point auprès de Jean, mais il se met à parcourir la Galilée, enseignant les populations en son propre nom. Il entre dans les synagogues, les jours de sabbat, lit un passage des livres sacrés des Juifs et en prend texte pour développer sa doctrine ; ou bien il s’arrête dans la campagne ou sur les bords du lac de Tibériade et parle à la foule qui le suit avec une éloquence simple, familière sans trivialité, persuasive, empruntant ses comparaisons aux objets qu’il a sous les yeux, aux travaux des champs, aux mœurs pastorales, aux scènes de la vie commune. . Sa doctrine ne diffère point de celle qui est déve- Jloppée dans les livres sacrés des Juifs. Il dit qu’on verra plutôt passer le ciel et la terre qu’un point tomber du texte de la loi. Il se montre exact observateur des prescriptions mosaïques et se plaît à participer aux

fêtes du temple. Mais il se préoccupe beaucoup plus de l'esprit que de la lettre des commandements. Il en repousse avec énergie toute interprétation abusive, tendante à les détourner de leur but qui n’est autre que la perfection morale. Ces commandements, il les résume en deux préceptes : l'amour de Dieu et l’amour du prochain et, par le prochain, il entend tous les hommes, même ceux en qui la différence de religion devait faire voir des adversaires.

Les Juifs mettaient leurs aspirations dans la recons-

titution d’un empire national, temporel. Jésus parle

aussi d’un royaume, mais c’est un royaume spirituel qu'il a en vue, un royaume qui n’est pas de ce monde, le royaume de Dieu. Les justes seuls doivent y avoir accès après leur mort et y trouver, dans une béatitude éternelle, la récompense de leurs mérites. À ses yeux, l’existence actuelle n’est que la préparation de cette vie future. Il ne se propose donc point de changer la constitution de la société humaine et de se mé-

ler de la direction des affaires de ce monde. Il accepte

les pouvoirs établis tels quels et, s’il est israélite par la naissance et la religion, 1l ne témoigne aucun inté-

rêt pour la politique juive à laquelle, dans ses discours,

on ne trouve pas même une allusion. Il ne prononce pas davantage une parole, soit pour, soit contre la domination romaine. Il l’admet comme un fait accompli, reconnaît qu’il faut payer l’impôt aux conquérants et reçoit sans distinction dans sa compagnie les Juifs patriotes, les serviteurs d'Hérode et les agents des Ro-

mains. Ce n’est pas sur des choses changeantes et périssables qu’il demande à l’homme de fixer son cœur. Le monde que l’on quitte avec la vie, qui périra lui-

même un jour, ne mérite pas qu’on s'attache à lui. Ses honneurs, ses plaisirs, ses richesses sont un leurre qui nous détournerait du but. Il faut rompre avec lui, prendre le contrepied de ses maximes, pratiquer le détachement, la pénitence, l'humilité, le pardon des

injures et, considérant la vie seulement comme une épreuve, un passage à des destinées supérieures, en-

courir la persécution, la mort même, plutôt que de compromettre cet avenir éternel. « Le royaume de

Dieu est au dedans de vous-mêmes, » dit-il, afin de

faire bien comprendre que tout pour lui consiste dans l'élévation de l'esprit, la pureté du cœur, l'amour de l'humanité.

La récompense finale est réservée à ceux qui seront trouvés justes à l’heure de la mort; mais tous les hommes peuvent acquérir cette justice. Loin de repousser

les pécheurs, il va au devant d’eux, leur parlant de

la miséricorde de Dieu qui pardonne au repentir, et les encourageant à changer de vie. Il n’a de co-

lère que contre les hypocrites; pour eux, il est sans

pilié. Il les poursuit de ses malédictions et de ses reproches, déchirant le voile menteur dont ils couvrent leur perversité et mettant à nu leurs rapines, leurs

débauches secrètes, leurs crimes cachés. Ceux qu'il

attaque ainsi, pharisiens, sadducéens, scribes, lui vouentune haine implacable.Après lui avoir vainement tendu des pièges auxquels il échappe par la fuite, ils le compromettent par une accusation capitale de blasphème auprès du conseil de la nation qui, en le représentant comme un agitateur dangereux, obtient

du procurateur romain sa condamnation au RRRes “

de la croix.

Ainsi dégagée de toute circonstance miraculeuse, la biographie du Christ n'offre rien que la raison ne puisse accepter. C’est celle d’un sage, le plus accompli, le plus pur, le plus aimable que la terre ait vu; cependant on ose nommer à côté de lui d’autres initiateurs : Socrate, chez les Grecs, Gakia-Moun1i dans l'Inde, qui ont laissé derrière eux, parmi quelques ombres, une trace à jamais lumineuse. À vrai dire, après le charme exquis et unique de sa personne, charme que rien n’égale et qui, malgré un éloignement de plus de dix-huit siècles, nous séduit encore si profondément, ce qui fait la supériorité de l’enseignement de Jésus, ainsi rapetissé à la hauteur d’un homme, c’est le fonds d'idées qu'ilemprunte à la religion juive. Il la spiritualise, la dégage des minuties, la purifie et l’élargit; il y ajoute surtout des exhortations au pardon des injures, à la fraternité entre les hommes, et des aspirations vers une patrie céleste qu’elle n'avait pas formulées ; mais il n’en diffère point essentiellement. M. Renan donne à: entendre qu’il n'y a rien de bien original dans la prédication du Christ. Cet admirable précepte qui la résume : « Tu

aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur,

de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton

esprit, et ton prochain comme toi-même, » ne lui

appartiendrait même pas en propre; il aurait été, si

Von en croit le Talmud,exprimé en ces termes, avant

sa venue, par le rabbin Hiblel.

Si c'était à cela en effet que s'étaient bornées les actions et les paroles de Jésus, elles auratent difficilement fourni la matière d’une religion nouvelle, Les douze apôtres avec les soixante-douze disciples

n'auraient guère élé qu'une secte nouvelle dans le judaïsme, se proposant pour objet principal d’atténuer son caractère national et formaliste et de développer surtout la loi morale qui en était le fond, applicable à l’universalité des hommes. C’était renoncer pour Israël au mirage de la domination temporelle, mais sa gloire n’y perdait rien, puisqu'on lui proposait la conquête spirituelle de la terre. Comment, dans ces conditions, Jésus avait-il pu être accusé de blasphème et mis en croix à la demande solennelle du sanhédrin ? On se l'explique difficilement. En écartant donc de l’histoire de Jésus tout élément surnaturel, vrai ou faux, on n’arrive pas à se rendre un compte satisfaisant de son œuvre et de sa destinée. | :

Le choix, tout arbitraire, que nous venons de nous permettre au nom de la raison, d’opérer dans les détails fournis par $. Luc, n’est d’ailleurs aucunement autorisé par les écrits de S. Paul,dont nous nous sommes tout à l’heure occupés. Nous trouvons, à la

vérité, dans l’exposé qui précède, un grand nombre de

similitudes avec ce que fait et ce que dit Papôtre : le

lecteur sans doute n’a pas manqué de les relever en

passant. S. Paul pratique, comme Jésus, la chasteté, la pauvreté, le détachement le plus absolu. Comme Jui, il va de ville en ville annoncer le royaume de

Dieu. Sa parole est, comme la sienne, exempte de

recherche littéraire. Et quant aux idées, on retrouve

chez S. Paul la même conception d’une religion spi-

rituelle, épurée, exempte de minuties, accessible à tous, le même souci de la perfection morale, le même amour envers Dieu et le prochain, la même soumis-

sion à l’ordre établi, la même indifférence pour tout idéal politique ou national, les mêmes aspirations vers une patrie céleste et, pour que rien ne manque à ce rapprochement, il est poursuivi sans trêve par les mêmes ennemis.

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