COMPARAISON DES ÉVANGILES ENTRE EUX
La nouvelle école exégétique divise les quatre évangiles en deux catégories, plaçant dans l’une les trois premiers, dans l’autre l’évangile de S.Jean Elle a donné aux ouvrages de S. Matthieu, de S. Marc etde S. Luc le nom de synoptiques. De toute ancienneté, les commentateurs, voulant établir une concordance entre les faits de la vie de Jésus racontés par les évangélistes, ont disposé en regard les uns des autres, sur quatre colonnes, les textes relatifs à un même épisode, présentant ainsi un tableau synoptique de tout ce qui s’y rapporte. Les deux premiers évangiles concordent assez étroitement ; S. Luc s’en rapproche beaucoup ; S. Jean diffère davantage. Mais, d’une part, il y a des dissemblances notables entre les trois premiers 5 OL d'autre part, le quatrième s’intercale assez facilement
dans la trame des autres. En adoptant ce vocable, les auteurs catholiques ont sans doute voulu simplement constater l’analogie plus grande qui existe entre. les
ouvrages de S. Matthieu, de S. Marc et de S. Luc.
Mais les écrivains néo-protestants ne l’entendent pas ainsi. Pour eux, le mot synopse représente le travail
imaginaire dont nous venons de parler et qui aurait
été fait vers la fin du premier siècle pour donner à ces trois évangiles leur forme définitive. Nous laisserons de côté cette appellation équivoque.
Trois évangiles émanent directement ou indirectement d’un apôtre, c’est-à-dire d’un témoin oculaire : Matthieu et Jean exposent ce qu’ils ont vu et entendu eux-mêmes; Marc tient de Pierre les choses qu’il rapporte. Tout autre est l’évangile de Luc. Il offre en grande partie le résultat des recherches d’un compilateur qui a colligé les écrits où divers auteurs avaient consigné les actes et les paroles de Jésus et: les traditions répandues dans la société chrétienne : -c’est un ouvrage de seconde main.
Maintenant, Luc a-tl connu Marc et Matthieu?
Cela est douteux; on comprendrait difficilement, dans cette hypothèse, qu’il eût rejeté de son livre Padoration des mages (1), la fuite en Égypte (2), le massacre des innocents (3), le discours sur la montagne (4), le paiement du didrachme (5), les paraboles du serviteur impitoyable (6) et des ouvriers de la
(1) Matth., 1-12.
(4) — Y, vi, vu.
(D) — xvu, 23-26.
(6) — xvui, 23-35,
dernière heure (r), etc., cités par S. Matthieu, ni
les indications si précises de Marc sur les voyages de
Jésus dans le nord de la Palestine (2), ni les épisodes que nous avons énumérés plus haut (3), sans parler de précieux détails sur la passion que l’un et l'autre ont notés et que son enquête ne lui avait pas révélés (4).
Matthieu, qui exposait des faits qu'il connaissait par lui-même, n'avait pas besoin de copier les manuscrits d’autres auteurs, mais s’il les avait lus, sa mémoire se serait sans doute réveillée et il n'aurait pas manqué de dire ce qu’il savait sur les sujets qu’il y trouvait traités et dont il avait négligé de parler.
- Quant à Marc, ilest probable qu'il aurait peu profité d’aucun des ouvrages parus, s’ils étaient tombés sous ses yeux. Il se bornait à relater ce qu'il avait appris de S. Pierre et ne se proposait pas de présenter le tableau complet de la vie de Jésus en puisant à d’autres sources. Peut-être, s’il Pa connu, s'est-il inspiré du plan suivi dans le premier des évangiles pour ordonner les récits qu'il avait, au dire de Papias, transcrits au hasard de ses entretiens avec le grand apôtre.
Nous avons donc, dans les livres de S. Matthieu, de S. Marc et de S. Luc, trois versions d’une même. histoire, écrites indépendamment une de l'autre et
(1) Matih., xx, 1-16.
{2) Marc., vn, vin.
(3) Page 161.
(4) Fuite de l’adolescent au suaire: Marc., x1v, 51,52, — Repentir et mort de Judas : Matth., xxvur, 3-10, — Lavement des mains:
Matth.,xxvn, 24. 25. — Couronnement d'épines : Matth.,xxvu, 27-30;
Marc.,xv, 16-19.—Eli.Eli! lamma sabachthani: Matth.,xxvu, 46,4 ; Marc., xv, 33-36. — Morts sortis des tombeaux : Matth., xxvn, 52,53.
LES QUATRE ÉVANGILES ire 213
en dehors de tout concert entre leurs auteurs : c’est ce qui explique leurs différences et leurs ressemblances. |
S. Jean ne dit pas qu’il aitlu ces versions et il ne fait
à leur existence aucune allusion. On ne peut s’empê- 2. cependant de penser qu’il ne les a pas ignorées et qu’il a même voulu les compléter. Car, d’une part, il insiste sur les voyages du Christ en Judée que les trois autres évangélistes laissent dans l’ombre, et presque tous les épisodes qu’il mentionne manquent dans ceux-ci et, d'autre part, il ne dit pas un mot de circonstances importantes qui sont très développées par S. Matthieu, par S. Marc et par S. Luc; ainsi pour ne citer qu'un exemple, tout en mettant en lumière de nombreux faits se rapportant à l’établissement de l’eucharistie, la veille de la mort du Christ, que ceux-ci n’ont point relatés, il ne décrit pas l'institution même de ce sacrement dont les autres parlent longuement.
Dans les quatre évangiles, le début de la vie publi- - que du Christ est lié à l'exposé de la prédication de S. Jean-Baptiste (1). Ils se rencontrent tous à propos de la multiplication miraculeuse des cinq pains et des deux poissons (2). Enfin, avant la passion, l’entrée solennelle de Jésus à Jérusalem fournit un troisième synchronisme (3)
S, Luc a certainement écrit son évangile avant de
(1) Matth.,im,1 el seqg.; — Varc.,1, 1 el seqg.; — Luc., uw, 1 et
seg.; — Joan., 1, 15 etseq. 4
(2) Matth., x1v, 13 el seq.; — Marc.,,33et seqg.; — Luc, 1x, 10 et se. — Joan. … VI, 3 el seq.
(3) Matth., xx1, 1 et seq.; — Marc.,x1, 1 et seq.; — Luc., xix, 22 et seq.; — Jean., XU, 12 et seq.
composer les actes des apôtres; il l’affirme dans le
préambule de ce dernier ouvrage (r) où Je récit ne va pas plus loin que l’année 62. S$. Marc, d'après le témoignage de Papias, tenait son évangile de S. Pierre, mort vers 67. Nous avons vu que celui de.S. Jean a été rédigé à la fin du premier siècle. Quant à S.Matthieu, on n’a pas de données précises sur l’époque de la composition de l’ouvrage qui porte son nom ; mais on peut conclure du texte cité par Eusèbe que Papias ne le considérait pas comme plus récent que l’évangile de S. Marc. Ilest d’ailleurs infiniment vraisemblable que cet apôtre qui, ancien employé du fisc, était plus lettré que ses collègues, ait le premier songé à fixer par l’écriture le souvenir des paroles et des actions du Maître. Lenain de Tillemont, résumant toutes les
recherches antérieures, datait ainsi les évangiles :
5. Matthieu, vers l’an 36;S. Marc, de 43 à 49; S:Lue, vers Fan 58; $. Jean, vers l’an 96. L’on ne voit point qu'aucune. objection fondée puisse être élevée contre cette chronologie (2).