J. DUFAURE
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Revenons au théâtre par un billet d'Augustine Brohan en réponse à la demande que Crémieux lui fit, en 1872, de paraître, au Conservatoire, dans un festival organisé au profit des Alsaciens-Lorrains émi^-rés en Alorérie.
« Hélas, cher maître, vous croyez donc que tout le monde est comme vous et qu'on ne vieillit pas.
« Mais je suis retirée de tout, mais je suis absente, mais je suis enterrée.
« Il faut m'excuser beaucoup auprès àc M"' votre fille dont j'ai gardé le souvenir le plus aimable, et que j'aurais tant aimé à obliger, il faut me plaindre de n'être plus bonne qu*à moi-même et me pardonner de n'en être pas trop fâchée.
« Je vous le répète, vous seul ne vieillissez pas! et certes, en me souvenant de Trouville, je vous revois toujours le même. C'est vous dire que je suis encore et tou-
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jours votre plus grande admiratrice et votre toute reconnaissante et dévouée.
« AUGUSTINE BrOHAN. »
Nous arrivons à la plus curieuse correspondante de Crémieux, à Rachel.
Rachel était juive. Tout naturellement, elle dut rechercher la protection de Crémieux, chez qui frappaient tous ses coreligionnaires. Ses parents la conduisirent chez l'illustre avocat dès 1838. M. et M"»^ Crémieux furent tous deux séduits par cette nature supérieure, animée du feu sacré. Rachel était à peine une jeune fille, elle était frêle et maigre; mais quelle grâce dans tous ses mouvements, quelle profonde ardeur dans ses petits yeux noirs, quelle finesse dans ses lèvres minces, quel ravissant sourire! Une intelligence très ouverte, beaucoup d'esprit naturel, une ignorance absolue, un instinct merveilleux du théâtre.
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un organe splendide, tel était son bagage.
M. et M""" Crémieux s'attachèrent à cette jeune fille qui leur paraissait foncièrement honnête; elle devint l'enfant de la maison. Crémieux entreprit de l'instruire ; mais il s'aperçut bientôt que tout travail sérieux était impossible. Rachel détestait écrire : au bout de quelques minutes elle se mettait à bâiller; il n'y avait plus moyen de fixer son attention. Par la causerie, au contraire, par la lecture, on l'intéressait et elle n'oubliait plus ce qu'elle avait appris ainsi. Elle arrivait souvent le matin, et, soit dans le cabinet de l'avocat, soit dans le salon de M™*^ Crémieux, la leçon commençait. Les mots les plus simples l'arrêtaient parfois; en lisant la Genèse, elle demanda ce que c'était que le firmament.
Crémieux lui faisait répéter et travailler ses rôles, sur lesquels elle lui adressait les questions les plus inouïes, s'informant, par exemple, du rapport qui pouvait exister entre les personnages dlpliigénie et ceux d'Andromaque. Était-ce le même Acliille, le même
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Ménélas dont il était question dans les deux tragédies?
Avant d'apprendre par Crémieux l'histoire de ce monde inconnu pour elle, Rachel s'en préoccupait peu; elle apprenait son rôle et comptait sur ses admirables inspirations théâtrales pour la guider.
Le lendemain du jour où elle avait obtenu dans les Horaces un immense succès, elle dîna chez M. et M™* Crémieux, à côté d'un Bordelais enthousiaste qui lui dépeignit son bonheur d'avoir assisté à la représentation de la veille. « Venir à Paris pour trois ou quatre jours et avoir l'heureuse chance de vous entendre deux lois, c'est plus que ne peut espérer un pauvre provincial. Quelle splendide création que ce rôle de Camille ! On ne sait à quel moment on doit vous admirer le plus, ou pendant les imprécations, qu'on n'avait jamais rendues avec cette fureur tragique, ou pendant que vous écoutez le récit de la mort de Curiace. Quelle merveilleuse pantomine au moment du QuHl mourût! »
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Racliel se pencha vers Crémieux, à la droite duquel elle était assise, et lui dit tout bas : « Qu'est-ce que c'est que ça, Qu'ii mourût?
— Chut! répondit Crémieux; ne dites rien, nous en parlerons plus tard. »
Lorsque tout le monde fut parti, Rachei, qui avait été l'héroïne de la soirée, se rapprocha de Crémieux.
« Sérieusement, lui demanda-t-il, vous ne savez pas ce que c'est que le fameux Quil ■mourût?
— Mais non, je vous assure.
— Que lisez-vous donc, quand vous apprenez un rôle?
— Mon rôle et la réplique. »
C'est à la suite de cette aventure que Crémieux prit le parti de raconter à Rachei l'histoire des personnages qu'elle représentait.
Rachei avait plusieurs fois témoigné un grand désir de jouer le rôle de Phèdre; Crémieux l'en avait toujours dissuadée : « Vous êtes trop jeune, lui-disait-il, vous ne pouvez pas encore comprendre le rôle. »
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Un matin, Rachel arriva triomphante.
« Je sais le rôle de Phèdre. Voulez-vous que je vous le récite? Vous me direz ensuite si je ne le comprends pas. »
Elle le récita effectivement d'une remarquable façon. Crémieux en convint; mais il restait convaincu qu'elle pouvait faire encore mieux.
« Connaissez-vous l'histoire de cette Phèdre, si coupable et si malheureuse ? Lorsque vous dites :
Ariane, ma sœur, de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!
Connaissez-vous la triste destinée d'Ariane? Savez-vous dans quels égarements la fatale colère de Vénus a jeté votre mère? En un mot, vous a-t-on appris la légende de ce sang déplorable dont vous mourez « la dernière et la plus misérable »?
— Non, répondit Rachel. Voulez-vous me
raconter tout cela, mon cher papa Crémieiix? Vous me ferez bien plaisir. »
Impossible de refuser; mais comment faire un pareil récit à des oreilles que Crémieux croyait chastes et pures? Il commença pourtant et, confondant à dessein le fatal taureau avec le bœuf Apis, auquel les anciens rendaient un culte, il sortit sans trop d'encombre des amours de Pasiphaé. Quand il eut passé en revue, avec une exquise délicatesse, les aventures de la famille entière, Crémieux poussa un soupir de soulagement : il avait, dans un langage châtié, fait comprendre le rôle à son élève, qui lui dit :
« Voulez-vous que je vous récite de nouveau mon rôle? »
Cette fois, ce fut bien cette superbe Phèdre antique, dévorée par la passion coupaljle qu'elle est impuissante à combattre, cette victime de la haine de Vénus, si admirablement belle dans son martyre amoureux que ceux qui ont eu le bonheur de la voir et de l'entendre ne l'oublieront jamais.
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Crémieux fut stupéfait de cette transformation. Il permit h Rachel de jouer Phèdre, qui fut un de ses plus grands triomphes.
La position de Rachel pendant les premières années qui suivirent son entrée au Théâtre- Français fut extraordinaire. Elle était recherchée par tous et reçue dans l'intérieur des familles, non seulement comme artiste, mais comme amie. Ces relations Fobligeaient à écrire des lettres, ce qui, vu son ignorance de l'orthographe, était pour elle un gros embarras. Dans les commencements, Crémieux fît les brouillons de presque toutes les lettres que Rachel fut censée écrire : la correspondance qui va suivre en fera foi. Souvent on lui disait : « Quelle femme extraordinaire que cette Rachel! Non contente d'être la première tragédienne du monde, elle écrit comme M™** de Sévigné. Voyez la délicieuse lettre que je viens de recevoir d'elle. » Et Crémieux lisait, sans sourciller, une lettre qu'il connaissait déjà — pour cause.
Des lettres de Rachel, il en avait une grande
quantité, bien écrites par elle cette fois, sans souci du style ni de l'orthographe. Il en a malheureusement donné beaucoup ; mais enfin ce qu'il en reste est fort intéressant et d'une authenticité absolue.
Nous les donnons par ordre chronologique et sans rien changer à l'orthographe.
La plus ancienne est datée du 1 1 septembre 1839; c'est un simple bulletin de santé.
« Mes amis,
(( Cela va beaucoup mieux, mais je suis encore bien faible. Voici les premières lignes que j'ai pu tracer depuis que je suis debout.
« Votre amie bien sincère, « Rachel Félix. >■
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« J'arrive de la campagne, il est cinq heures du soir.
« Pardonnez-moi, mon ])on monsieur Crémieux, si je vous écris au crayons, mais j'ai oublié mon nécessaire à Montmorency. Je ne sais ce que vous avez contre moi, mais depuis quelque temps vous ne venez plus me voir. Si j'ai pu vous offenser en quelque chose, faites-moi connaître le motif et je suis prête à réparer ma faute si faute il y a; mais si, au contraire, le tort vient de vous, eh bien, j'aime mieux, car votre pardon est assuré et le mien ne l'est peutêtre pas.
« Bien des choses à M™^ Crémieux ; pour vous, toute l'amitié qui m'est possible de de porter à quelqu'un... si vous venez.
c( Raghel Félix. »
« 18 janvier 18 iO.
« Vous avez donc juré de ne plus voir votre fille? Ah! mon Dieu quels parents! ne m'avoir pas même écrit ! cela est afifreux, je ne pouvais penser ni croire à leur abandons; mais malheureusement je vois qu'il n'est que trop vrai. Quant à moi, mon amitié n'a point changé et ne changera jamais. Je suis donc encore votre petite amie Rachel, si vous le voulez bien.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'allez-vous encore dire de moi? Toujours promettre et ne jamais tenir! Et pourtant il n'y a pas une heure encore que je devais et voulais me rendre près de vous. Ma mère m'a conduite aujourd'hui chez M™*" la du duchesse de Berwick; vers les quatre heures, elle me reconduisit chez moi; je la priai de me mettre à
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votre porte et qu'alors moi, je prendrais une petite citadine pour me remettre à la maison, Eh bien, mes cliers amis, elle s'y refusa, me disant : « \''otre mère vous a confié à moi ; il « ne serait pas convenable de vous amener « autre part que chez-vous. » Que devais-je dire? Rien, car il n'y avait rien à répondre, et, pour comble de malheur, le domestique sonna lui-même à la porte et dit à ma mère : « Madame , voici votre fille que M'"" la duchesse de Berw^ick vous rend. » Il était trop tard pour me rendre chez vous ; ne me maudissez pas, mais plaignez-moi (').
« Mille baisers pour deux.
« Votre dévouée et sincère,
( 1 ) Tous les mots soulignés dans les lettres que nous citons le sont dans l'autographe.
« Bonjour, mes bons amis,
« Comment vous portez-vous ? Bien, je l'espère. A propos de M™*" J. de Rodchild, j'ai fait de nouvelles tentatives en sa faveur, et par conséquent en ma faveur : rien, rien . . .
a Je n'ai rien obtenu de la bonté d'un père.
« Si je puis trouver un moment demain pour voler chez vous, je serai heureuse. Je vais me promener aujourd'hui avec M'"' la duchesse de Berwick et je vous dirai bien des choses qui me concerne.
« Votre sincère et dévouée,
c( Rachel.
a 29 janvier 18i0. »
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« Mon Dieu, qii'allez-vous penser de moi? Et pourtant il n'y a pas de ma faute. M. Vidal vient de me jouer un tour abominable. Ce matin, ne recevant aucun ])illetpour ce soir, j'ai envoyé ma mère. Le croiriez-vous ? pas une loge ! Et pour excuse il dit que tout était loué depuis cinq jours. J'en ai voulu une pour mon argent : impossible: ma mère en a reçu une des premières du n" 34, mais affreuse et que je n'oserais vous proposer, si elle était à moi. Je ne sais comment je vais jouer ce soir, car depuis ce matin je suis malade, rien que des personnes qui viennent m'ennuyer, et jugez de mon chagrin, obligé de leur refuser à tous. Pardon, pardon.
« Rachel. »
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« Oh ! pour cette fois je suis coupable, bien coupable; mais voyez combien j'ai de l'amour-propre : je ne puis croire que vous m'en punirez et pourtant je mérite tous les châtiments les plus durs que Dieu a inventé, mais non celui de perdre votre amitié, car il faut punir, mais non tuer. J'attends un petit mot de réponse avec la plus vive impatience.
« Celle qui vous aime quand même,
« Rachel
« 3 mai 1840. — Il est minuit. »
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((. Pardon, mon cher M. Crémieux, si je n'ai pas répondu de suite à votre lettre d'hier soir, car, au moment môme oùje Tai reçue, ma mère revenait de chez M. Casimir Delavigne pour le même motif.
« Ma mère a ahsolun>ent voulu que j'allasse moi-même réparer ma faute. Comme j'ai trouvé cela très juste, je me suis empressée d'y aller ce matin, près de midi ; que voulez-vous que je vous dise de plus? Il a été charmant pour nous et a bien voulu oublier l'impolitesse que nous lui avions faite hier bien innocemment et j'espère que dans peu nous aurons la lecture.
« Quand à vous, je crois et le désire vivevement, vous ne tiendrez pas ce que vous m'avez écrit si méchamment : il est impossible qu'un bon père abandonne ainsi son enfant. S'il avait manqué à l'honneur, très
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bien; mais une promesse, un rendez-vous (qui n'a pas eu lieu) !
a Décidément, mon père, le cas n'est pas pendable. Revenez me voir ou sans cela, garde à vous !
« Votre amie très affectionnée, « Rachel. »
« Mon cher monsieur Crémienx, ft Dans le plaisir que je me promettais au milieu des vôtres, j'avais oublié un engagement pris avec M. Berryer. Une invitation en bonne forme est venu contrarier mon jeudi. Si le grand orateur pouvait lire en mon cœur, il me rendrait bien vite ma parole, car il maime un peu pour mol ; j'avoue avec naïveté que je suis une ingrate et qu'il m'est
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impossible de lui donner ce que vous avez su prendre. Ainsi donc, étant Tami de cœur, c'est à vous à faire le sacrifice, si sacrifice il y a. Un chagrin à deux est, dit-on, moins affreux. Eh bien, si cela est vrai, consolezvous en me laissant la plus grosse part sans crainte de vous tromper.
« A vous toute dévouée,
c( J'espère bientôt redemander mon dîner. »
On voit par ces billets que Rachel était constamment obligée de dépenser force grâces et protestations de tendresse pour réparer une série continuelle d'oublis et de promesses négligées. Chez elle, la première impulsion était toujours excellente : dans son désir d'être
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agréable, elle s'engageait formellement, quitte à se dégager sans aucune façon au dernier moment. Il en était de même de son humeur généreuse : elle offrait volontiers et de bon cœur; mais, si on hésitait à accepter, si, par déhcatesse, on refusait d'emporter soi-même l'objet donné, on était assuré de ne jamais le recevoir : ' ou bien elle oubliait, ou bien la réflexion corrigeait le premier mouvement.
A côté de cela, une grâce et une gentillesse très séduisantes, de véritables chatteries auxquelles on ne résistait pas.
Un de ses amusements, chez M. et M"*" Crémieux, était de faire réciter à leurs enfants la grande scène d'Esther et d'Assuérus :
... Sans mou ordre on porte ici ses pas!
La petite fille, qui avait alors quatre ou cinq ans, avait une façon de dire :
Mes filles, soutenez votre reine éperdue; Ze me meurs !
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qui faisait le bonheur de Rachel. Un dimanche soir, elle jouait Esther. Elle envoya une loge à M. et M™' Crémieux, cl au moment de la fameuse scène, elle regarda ses amis en lançant un Ze me meurs ! qui les amusa fort et qui dut étonner le public.
Mais reprenons la correspondance :
« Mon cher monsieur Crémieux, votre sœur est plus aimable que vous, vilain homme que vous êtes ! Ah ! vous êtes fâché, et pourquoi? Je n'en sais rien; mais vous m'envoyez un volume sans m'écrira un misérable petit mot. Vous dites que j'aurais dû vous rendre au moins une petite visite ; vous avez raison; mais est-ce moi, suis-je maitresse? Si je n'avais plus été malade, je me serais sauvé de la maison paternelle une petite heure; mais il m'est impossible encore de sortir seul. Mais vous ne voulez pas en-
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tendre raison. Allez, vous êtes un méchant, un infâme, etc., etc.
« Dès que je le pourrai, je viendrai réclamer mon pardon; ce qu'il y a de plus intéressant, c'est que le criminel est innocent.
« J'espère bien que ma mère Crémieux n'est pas aussi fâché et aussi dure que vous.
« Adieu, méchant ; pour vous punir, je ne vous embrasse pas.
« Le monde m'assiège; il m'est de toute impossibilité de vous embrasser encore une petite fois; je suis bien malheureuse, n'estce pas ? Mais je demande encore un petit service. M'"" Déjazet m'écrit à l'instant une lettre charmante que je vous envoie : une réponse, de grâce, mais bien aimable, car je refuse
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son invitation; dites-lui bien que j'en suis désolée et que tout n'est pas perdu ; ce sera pour une autre fois. Mais une lettre comme il y en a peu, car elle la fera voir à tous ses camarades.
« Mille baisers pour vous,
« Rachel »
« Mon cher et tendre monsieur Crémieux, je viens de passer une nuit affreuse. A sept heures du matin seulement j'ai senti ma paupière se fermer; ne pouvant point dormir, j'ai appris tout le rôle de Rodog'une. Vous voyez que mon temps a été au moins bien employé ; mais voici pour moi le revers delà médaille, c'est que je ne puis aller vous em-
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brasser à trois heures comme nous en étions convenus — non de vous embrasser, mais de vous voir.
ft Rose ('), qui vous remettra cette lettre, vous affirmerat ce que je viens de vous dire; elle ne m'a pas quittée et me faisait de temps (en temps) un sermon entre les dents, peu éloquent; mais il avait pour moi un certain charme : c'est qu'il partait du cœur.
(( J'ignore l'adresse de M. Ségalas. Faites moi le plaisir de lui faire parvenir cette lettre. Je voudrais, moi aussi, une petite lettre de refus pour M"' ^^'alch. Ma semaine est vraiment trop fatiguante. Je joue Marie Stuart mardi prochain ; je ne pourrais accepter sans accident pour la Comédie- Française : faitesla donc remplie de grâce et de regrets. Le
( I ) Rose était une femme de chambre que M™* Crémieux avait donnée à Rachol et qui resta auprès d'elle jusqu'il sa mort.
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duc de Noailles vient me faire visite ; je n'ai plus que le temps de vous dire que je vous aime à la folie.
« Votre petite amie,
« Rachel.
« 31 janvier 1841. >>
c( Mon bon et aimable monsieur Crémieux, j'ai oublié de vous dire hier que j'avais reçu une gratification de M. Ducliâtel et je désirerais le remercier : la somme était de mille francs; ainsi qu'à M™Ma duchesse de Berwick, que je n'ai pas vue depuis (juelques mois; mais, comme elle n'est pas venue encore nous voir à la campagne c omme elle me l'avait promis, je crois qu'elle
1 6o A iitographes.
est fâchée contre moi; et, ne recevant aucun petit mot d'elle, j'ai pensé que mes visites peut-être l'importunait.
« Dites-lui l)ien tout cela (dans) la petite lettre que vous allez répondre. S'il vous était possible de m'cnvoyer ces deux brouillons de suite, cela me rendrait un immense service, car je pars à midi et je désire envoyer de Paris.
« Tout à vous de corps et d'âme.
« Votre troisième fille,
« Rachel. »
Nous arrivons au premier voyage que Rachel fit à Londres, voyage triomphal dont elle va envoyer les échos à son secrétaire Crémieux. Elle fut reçue et admirée chez la reine, et toutes
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les familles de l'aristocratie anglaise l'accueillirent non comme une actrice, mais comme une femme de génie qui les honorait en venant chez elles. Sa tenue, du reste, fut parfaite. Elle fit, en public, tout ce qu'il fallait pour entretenir les illusions des Anglais, fort sévères sur le chapitre moeurs, et pour entretenir aussi les illusions affectueuses de M. et de M™^ Crémieux.
Elle se dédommageait de cette contrainte dans le particulier. On sait que le soir où elle revint de chez la reine mère, elle trouva à son hôtel joyeuse compagnie de cabotins qui l'attendait. Elle enleva un superbe cachemire que la reine lui avait fait poser sur ses épaules de peur qu'elle ne prit froid, et, le jetant sur un canapé : « Oh! mes amis, s'écria-t-elle gaiement, que j'ai besoin de m'' encanailler ! »
Voici les lettres écrites de Londres ;
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« Mes chers amis,
« Je vous vois d'ici faisant la moue à ma lettre un peu en retard ; mais j'aurais voulu vous voir avec moi à Londres pour juger vous-mêmes s'il me restait une seconde pour me reposer. Dès mon arrivée, j'ai vite porté mes lettres de recommandation, et j'ai été accueillie de la manière la plus flatteuse par chacun; puis ils m'ont rendu leur visite, et alors ça n'a pas décessé jusqu'au moment où je vous écris. 11 est sept heures, et à Londres on ne fait plus de visite à cet heure là, heureusement pour moi. Si vous avez été voir ma sœur, elle se sera sans doute plaint à vous, car elle n'a pas eu encore de nouvelle de moi ainsi que mes autres petits enfants (*).
(1). Son frère Raphël et ses trois autres sœurs Rébecca, Lia et Dinah.
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« Me voilà donc installée à Londres; j'ai donné deux représentations qui sont Andromaqiie et les Horaces. J'ai fait ma première apparition dans le rôle d'Hermione, et je vous assure que ma fraj'eur était immense, frayeur qui s'est heureusement évanouie dès ma seconde scène. ]\Ion entourage n'a été que pour me mieux faire ressortir ('). Ma troupe seule a eût quelques désagréments. Je ne puis vraiment, avecla meilleurs volonté que j'ai de vous bien dépeindre mon succès, vous en donner une idée. Lisez les journaux anglais, cela vous en donnera un aperçu. Je ne voudrais presque pas vous dire même ce que je vous dis. Mais n'êtes-vous pas ce que j'aime le mieux au monde? Alors je puis me
(1) Chose étrange chez une grande artiste, Rachel s'accommodait fort d'être mal entourée. Un jour que Crémieux regrettait de ne l'avoir pas vue jouer avec Talma, elle s'écria : o J'aime bien mieux qu'il n'ait pas vécu de mon temps ! »
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permettre ce que ma modestie déjeune artiste ne me permettrait pas avec d'autres personnes. Les Anglais ont très bien compris et senti les plus petites nuances : il est vrai de dire aussi que la crème de la société anglaise assistait à cette première représentation. La salle était éblouissante de toilettes et de jolies femmes; les lionnes et les lions m'ont fait une entrée des plus brillantes; aussi disent-ils n'avoir jamais vu en Angleterre un succès pareil au mien. La seconde pièce, qui était Horace, a achevé de me confirmer que j'aurai des saisons heureuses à passer chez les Anglais. On m'a rappelé; les chapeaux, les mouchoirs des dames s'agitaient en dehors des loges ; les bouquets, les applaudissements ont terminé cette soirée qui m'a rendu malade par les .émotions diverses qu'elle m'a fait éprouver. Je fais mon troisième début vendredi prochain dans le rôle
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de Roxane, et ils redemande déjà les deux premières tragédies que j'ai joué. Un engagement des plus brillants vient de m'etre offert pour la saison prochaine. Je n'ai point encore signé parce qu'il y en a deux qui se dispute ?na proie; les soirées, les diners ne tarissent pas; j'en refuse beaucoup, mais encore y a-t-il des exceptions nécessaires. Quant à ma santé, j'avoue qu'elle pourrait être un peu meilleurs qu'elle est en ce moment; le climat de l'Angleterre n'est pas favorable à ma santé. Les brouillards semblent pourtant nous quitter pour quelques jours; mais il pleut continuellement depuis que nous sommes arrivés. La traversée a été heureuse; pour ma part, je n'ai point été trop malade.
(c Voilà, mes chers amis, comment je me trouve ici. 11 ne manque plus qu'une chose à ma joie entière : c'est de savoir que vous ne
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m'en voulez pas et me croire toujours votre bien sincère et dévouée
« Rachel.
« Londres, ce 16 mai 1841.
c( Obligez-moi, mon cher monsieur Crémieux, d'écrire aux deux personnes dont je vous ai parlé à Paris, M. Génie et M. Duponchel, puis à M'"' la duchesse de Berwick, qui sera si heureuse d'apprendre mes succès en étranger, ainsi que M™' la vicomtesse de Noailles et de Mouchy, sa fille. Si j'ose tant vous demander, c'est que je me sens bien loin do vous et le courage est plus grand. Ecrivez-moi une longue lettre qui me donne bien vite de vos nouvelles. Je me casse la tête pour rapporter quelque chose de Londres à ma ])onne maman Crémieux. Je vous
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embrasse de toute la force dont je suis susceptible et vous prie de m'en dire autant. »
« Mon cher monsieur Crémieux,
« Vous ririez vraiment si vous pouviez voir Tatitude que j'ai prise pour vous écrire. Il est minuit et demi; M"'' Larché, sa mère et quelques (uns) des artistes qui joue dans mes représentations viennent de me quitter. Ce n'est pas une fort bonne compagnie : aussi ai-je pris mes précautions et ne les ai-je invités que le soir, vers les neuf heures, là où personne de la société ne vient me faire visite.
« Pour en revenir donc à mon atitude, je suis dans mon lit, trois oreilles poxu^ me soutenir les reins, un petit buvard sur mes genoux, l'encre, le papier, etc., et la bougie
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serrée par mes deux jambes, expression peu élégante, mais naturelle. D'ailleurs j'ai cherché et n'ai pu trouver mieux; si par hasard, chemin faisant , vous en rencontriez une meilleure, daignez me l'envoyer; ma carrière est longue encore à parcourir et peut-être trouverai-je une occasion pour la placer convenablement. Quelle bavarde ! devez-vous penser. Une chose pourtant doit vous plaire en tout ceci, c'est que je me porte bien. Ma santé est, je crois, rétablie et je me sens aujourd'hui aussi joyeuse que quand je me trouvais avec vous dans ma petite chambre rouge où nous parlions théâtre, que vous me faisiez mes petites lettres. Je dis petites pour ne pas vous décourager, car il va vous falloir m'en écrire bien d'autres...
« Mais d'abord causons un peu de Londres, de ceux qui s'y promènent, du temps qu'il fait, de mes nouveaux succès; puis
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après il faudra vous exécuter et écrire.
« Londres est une ville charmante, mais pas pour y vivre longtemps. O liberté de France, où es-tu? Les rues sont magnifiques; mais pour s*y promener, impossible. « Cela est de mauvais goût, dit l'un. — Ne faites pas cela, dit l'autre. » Les balcons ne manquent pas à Londres, mais en revanche personne n'oserait s'y mettre. Veut-on mettre un chapeau? S'il n'est de la couleur convenue, il faut bien se garder de le porter si vous ne voulez pas être huée. Quand au temps, il est moins capricieux; il pleut beaucoup moins et cela le rend plus joli. J'ai si peu de loisir pour la promenade que je n'ai vu encore que Windsor depuis vingt-quatre jours que j'habite l'Angleterre.
« Nous y sommes allés avec le chemin de fer. Quelle différence avec le nôtre ! Comme celui-là est bien plus confortable ! Ce petit
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voyage m'a plu extrêmement et a contribué à rétablir, je crois, ma santé un peu détruite par ce changement subit de climat. Que vous apprendrai-je sur Windsor, vous qui connaissez Londres et tous ces environs aussi bien que les Anglais eux-mêmes?
« Mes succès vont toujours croissants; le rôle d'Hermione, qu'on a désiré une seconde fois, a obtenu, si c'est possible, un triomphe encore plus grand que la première représentation. Bajazet les a ravis ; mais je suis moins contente de ce dernier rôle. J'ai demandé au directeur de me faire rejouer cette dernière pièce et il a accepté avec beaucoup d'empressement. La recette a été de 24,000 francs. La dernière d'Andromaque s'est monté à 26,000 et quelques guinées; demain, vendredi 28, je donne Horace, qui a été demandé par les grandes maisons de Londres.
« La reine, qui n'avait pu encore me faire
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l'honneur de sa présence, vient demain. En vérité, si elle n'est point venu plus tôt, c'est que cela lui a été tout à fait impossible; l'anniversaire de sa naissance à tout mis Londres en dessus-dessous. Je suis aussi invité chez elle dans les premiers jours de la semaine prochaine; elle fixera la datte, je l'ignore encore. Je vais demain aux courses d'Epsom, engagée par lord Normamby. J'ai dîné chez lui le 23; c'est le ministre de l'intérieur ; il est marié et sa dame est remplie de bontés pour moi. Je dois me promener avec elle samedi prochain; elle doit me présenter à sa mère.
« Les rôles que je joue au théâtre étant les plus fatiguants de mon répertoire, je suis obligée de prendre plus de repos et de n'aller dans le monde que deux fois par semaine, car, si je consentais à me rendre là partout oii l'on m'appelle, il faudrait commencer ma
toilette à onze heures du matin pour tous les concerts où l'on me désire. J'ai donc fait un choix et je vous prie de croire que le Cercle est peu nombreux, mais qu'il y en a peu de ce genre. J'ai dit des vers chez la comtesse Jersey, chez la marquise Ailesbury, chez la comtesse Cadogan.
« XoWk où j'ai répété. Quand aux dîners, je les refuse en grands nombres. Ah! j'oubliais! j'irai chez lord Palmerston, chez le comte Clarendon, chez lord Lovelace; puis j'ignore les noms des autres personnes où je suis demandée. Le duc de Wellington m'a fait beaucoup de compliments à la soirée de lady Jersey et est venu me faire visite le lendemain. Cela n'a pas été un de mes plus minces succès à Londres. Voilà pour le moment tout ce que j'ai à vous apprendre. D'ailleurs ne croyez-vous pas qu'il soit temps de vous donner la clef des champs? Je veux
Collection Adolphe C rémieux. lyS
bien, à la condition que vous allez écrire à toutes les personnes que je vais vous nommer et me les envoyer de suite, afin que j'ai le temps de les faire parvenir avant ma dernière représentation : d'abord à M'"" Duchâtel, à M. Buloz, notre commissaire royal, qui serait très fâché si je ne lui donnais auqu'un signe de vie et très flatté si je lui écris mes succès en Angleterre ; d'ailleurs il affecte de ne pas parler de moi dans ces journaux, et cela l'obligera peut-être à me faire une politesse; ensuite à M. le duc de Noailles, qui mérite bien que je lui écrive un petit mot aimable pour tous les refus qu'il a ressus à ma porte. Je crois que d'envoyer aussi quelques lignes à M""" de la Redorte cela serait bien; elle m'a répondu un billet charmant, rempli de grîice et de bontés à la lettre un peu fier, mais toute naturelle que vous m'avez dicté. Sa réponse, je l'ai reçue à
1 74 ^ lit o graphes.
Paris. Mettez un mot pour la duchesse d'Abbura sa mère. Voilà tout. Soyez content.
« Je n'ai rien terminé pour l'engagement de la saison prochaine; j'ai pensé qu'il ne fallait pas trop s'empresser, et les Anglais aiment la résistance, je les connais déjà (je -cous connais), et laissez faire à moi, je tiens à les avoir longtemps et bien. Mon bénéfice est fixé pour le 4 juin : Marie Stuart. J'espère qu'il sera beaux commeargentet j'avoue que pour cette fois seulement j'y tiens. Je n'aurai cette argent qu'au moment de mon départ et ne pourrai l'envoyer à mes petits créanciers, mais j'espère avoir assez de temps en passant par Paris pour me rendre à Marseille, pour aller arranger et acquitter mes dettes avec les personnes qui ont bien voulu me promettre de m'indiqucr comment il faudra arranger tout ça.
« Au revoir donc, à bientôt. Je ne vous
Collection Adolphe C rémieux. lyS
envoie plus de baiser, j'aime mieux vous les donner à mon retour à Paris. Les quelques lignes de ma bonne et tendre M"" Crémieux m'ont fait un bien immance. Je ne parle pas de votre lettre à vous : il me faudrait récrire encore deux ou trois pages et je dois me rappeler avec regret que je vous ai donnée la clef des champs.
(( Votre toute sincère et dévouée, « Rachel.
(( Dites à mon petit ami Gustave que je croyais bien ne pas l'avoir oublié dans ma dernière lettre, que j'ose espérer mon pardon et qu'il comprendra comme un grand garçon que ma (vie) si agitée à Londres me fait commettre bien des fautes involontaires.
« Ils est prêt de qiuitre heures du matin.
1 76 A iitographes.
« Londres, 27 mai 18 il.
« Ah ! mon Dieu, j'allais m'attirer encore une ennemie. Bonjour, ma chère Mathilde; je t'embrasse bien et te prouverai à mon retour que j'ai pensé à toi.
« Rachel. )^
« Mes chers amis,
« A peine avais-je fait partir ma dernière lettre qu'une maladie assez grave, mais non dangereuse en ce moment, avait arrêté le cours de mes représentations. Le nom de cette maladie est hemmorrJiagie. J'ai gardé quatre jours le lit et à ma première sortie ma faiblesse était extrême; enfin je reçois votre bonne réponse et me voilà sur pied,
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aussi forte et aussi seiiie que quand je vous écrivai ma dernière. La reine mère m'a reçu mercredi 2 juin; la reine régnante m'a beaucoup applaudie et m'a fait beaucoup de complimens devant toute sa cour assemblée. Après la soirée, une des dames d'iionneur m'a couverte d'un châles des Indes des plus magnifiques, de la part de Sa Majesté la reine mère; le lendemain, j'ai reçu lady Normamby, femme du ministre de l'intérieur, qui venait m'engager à passer la soirée de jeudi prochain 10, à Windsor, chez la reine Victoria, ce qui prouve, il me semble, qu'elle a été assez satisfaite de ma soirée passée chez sa mère. Comprenez vous toute ma joie, tout mon bonheur?
Mais si je suis si faible encore que je vais abréger le plaisir que j'éprouve à vous raconter tous ces succès qui me rendent bien lière, mais non orgueilleuse.
ij8 Autographes.
« S. M. la reine a exprimé à lady Normamby le désir d'avoir ma signature dans son petit albmii; j'en ai fait part à quelques personnes des mieux posées; elles m'ont conseillée d'écrire une petite lettre à Sa Majesté le lendemain de la soirée de Windsor. Mon cher monsieur Crémieux, vous voyez que, malgré les grands progrès que je fais dans le style, il me faudra cette fois encore avoir recours à vos complaisances éternelles.
(c Mais voilà bien autre chose qui arrive. Cette maudite maladie a retardé mes représentations et j'en dois trois encore au directeur. M. Laporte, qui paraît satisfait de mes soirées données sur son théâtre, a saisi cette occasion pour me demander de finir la saison chez lui, qui serait jusqu'au 15 juillet. Le médecin m'engage fortement à ne pas aller à Marseille, les grandes cha-
Collection Adolphe Crémieiix. ijg
leurs de ce pays pouvant m'etre funestes. Ici je suis installée ; M. Laporte (directeur), payant le dédit de Marseille, qui est de 15,000 francs, continue les trois mille 500 par représentations. Tout bien décidé, je reste à Londres jusqu'au 15 juillet; ma santé véritablement m'oblige à renoncer à Marseilles; mon bénéfice est fixé décidément pour le M de ce mois. Mon père fera une petite excursion à Paris pour arranger ces affaires et il vous apportera des nouvelles de Londres.
« Ne faites pas voir cette lettre à Sarali; elle est jalouse delà longueur de vos lettres et da peu de lignes que je lui envoie. Dans la lettre que vous écrirai à la reine, ne parlez pas du désir qu'elle a témoigné d'avoir un autographe de moi; c'est autre chose, mais que j'ignore complètement. Je vous embrasse beaucoup. J'accepte votre dîner, et
i8o Autographes.
non seulement je dînerai, mais je vous demande asile à l'avance pour pendant les quelques heures que je dois passer à Paris. Mes amitiés àmon petit Gustave et àM"^]\Iatilde. Veuillez aussi me rappeler au souvenir de M""" Max, à qui je donne aussi un baiser sur la main.
« Maman, papa vous disent les plus belles choses du monde.
« N'oubliez pas son café, surtout après son dîné chez vous. »
« Mon cher et tendre monsieur Crémieux, je vais bien, mais tout à fait bien, et pourtant mon indisposition était grave et point du tout un malaise naturel. Ce nouveau climat ou je n'étais pas abitué avait fait une révolution complète chez
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moi; mais, après la guerre, la paix, et voilà où nous en sommes.
« Il est trois heures du matin ; ce soir je vais à Windsor chez la reine d'Angleterre et le cœur me bat déjà; aussi fais-je ma petite correspondance, car il me serait plus Liu'impossi].)le de trouver le sommeil en ce moment. J'ai déjà fait usage de mes petites réponses de refus; je suis accablée d'invitations et décidément je renonce à toutes excepté là où je ne puis en conscience refuser de me rendre. N'ayant pu me résoudre à prendre de l'argent et en étant fort aise de cela, je puis refuser sans trop de gêne; d'ailleurs le secours de ma santé est toujours ce qu'il y a de mieux en pareil cas. J'ai reçu une réponse charmante de M. Buloz à la lettre que je lui ai envoyée dernièrement; je vous l'envoy; il en désire une seconde plus détaillée. Chargez- vous,
i82 Autographes.
comme toujours, de ce soin, vous qui savez maintenant aussi bien que moi les détails de mes succès à Londres. Oui, dites-lui que la reine en effet a fait rachetter mon congé à Marseille par M. Laporte (directeur) et payer le dédit de quinze mille francs. 11 veut sans doute en faire un article de journal : il faut le madouer et le tenir dans ces bons sentiments. Au bas de la dernière j'avais mis un compliment pour MM. Bonnaire ; ne les oubliez pas encore cette fois ainsi que M'"' Buloz. Je fais en ce moment l'étude du rôle de Frédégonde; dites-lui en quelques mots, ah! et que je reste à Londres jusqu'au 15 juillet. De là j'irai de suite à Bordeaux et serai de retour, bien sur, à Montmorency, comme il me le recommande, vers le 15 août, que malheureusement cette dernière indisposition m'avait retardé de deux semaines au moins.
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c( Voilà ce que j'espère donner Tliiver prochain sur mon cher théâtre de la rue Richelieu : Chimène, Frédégonde et Jeanne d'Arc. Ces trois rôles sont sçus, mais pas tout à fait composés ; mais le plus fort est fait. Ah! si vous saviez comme je suis heureuse en pensant déjà à ce charmant hiver prochain, quelles émotions diverses je vais éprouver et comme je vais travailler! Ah! la gloire! la gloire ! c'est la plus belle chose après Dieu !
« Sarah vient me trouver à Londres. Ces professeurs sont en congé; ici elle verra les Italiens; moi, elle me fera rire quelquefois; elle (est) si gaie et si gentille quand elle veut ! Puis elle verra Londres. C'est une belle occasion qu'il serait fâcheux de manquer et, à vous parler franchement, je ne suis pas trop fâchée de vous la retirer en ce moment. .Je m'aperçois que vous commencez à vous
faire à elle et j'aime autant que cela n'ait pas de suite (je ne ne suis point fâchée de vous glisser cela), moi étant loin vous.
« A qui ai-je à écrire? Cherchons. Vous me parlez de Cave-, j'y ai pensé et, comme il connaît mon style, je lui en ai envoyé sans crainte; il m'a répondu une petite lettre charmante. Un petit billet à ce brave Milbert, qui m'a écrit deux fois et à qui je n'ai pas répondu : il est si heureux de mes succès, lui, qu'il faut bien lui en avoir de la reconnaissance. Ils sont si rare, ceux qui sont véritablement content! Dites un mot aimable à ce brave vieillard comte de Cherval. Je désire beaucoup savoir comme il se porte; il est bien vieux. M. Defresne m'a écrit aussi deux ou trois fois ; faut-il lui écrire? Voyez; c'est vous que cela regarde puisque c'est vous qui écrivez, mon aimable et bon secrétaire. Lady Normanby, dont
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j cvous ai parlé dans quelques (unes) de mes lettres et qui est si charmante pour moi ainsi que son mari, a exprimé à ma mère, r autre jour, en lui faisant visite, le désir qu'elle aurait d'avoir une lettre de moi. Ce serait donc avant mon départ de Londres, pour la remercier de toutes les bontés qu'elle a eu pour moi et de sa grâce à faire les choses.
« Mon bénéfice passe positivement le 14, qui tombera lundi prochain, je fais beaucoup d'économies et f espère n'avoir plus de dette à 77ici majorité. On a dit dans un journal de Paris, je ne me souviens plus lequel , que j'avais reçu une assez belle somme d'une lady où j'avais récité des vers. Si vous pouvez faire démantir cela, vous me ferez un grand plaisir, car rien n'est plus faux; j'ai refusé tout espèce d'argent; ce n'est pas pour m'en glorifier, mais, puisque
1 86 A utographes.
cela n'est point, il est inutile de dire des faussetés. Je me suis fait, comme à Paris, des amis dans le (monde) et non des cliants, comme fond les chanteurs chez qui je le conçois; quand à moi, je le crois au dessous de ma diçiniié de prince^^e tragique. N'êtes» vous pas de mon avis, mon cher monsieur Crémieux?
(( Quatre heures sonnent et je ne suis point encore dans mon lit. N'importe. Il faut que je prenne encore le temps de vous embrasser tous et de me coucher bien vite si je ne veux pas avoir une scène horrible de la mère Félix, à qui le climat d'Angleterre n'est pas, à ce que je crois, très favorable aussi, car elle a le verbe bien haut à Londres ; mais elle n'est pas trop méchante, en vérité.
« Je vais m'informer chez tous les grands seigneurs que je connais déjà s'ils ne pour-
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raient pas avoir un procès pour l'aniour de moi et je suis bien sur que vous seriez leur avocat. Ah! bonsoir, bonsoir; les yeux se ferment malgré moi. Mes compliments empressés à M. et à M"" Mathilde et Gustave. G est que je ne les veux pas pour ennemis, diable! j'en ai trop. )^
« Oui, mon bon monsieur Grémieux, je vous avais promis de vous écrire de suite après ma réception chez la reine à Windsor; mais, en vérité, la force manquait à ce désir pressant de vous apprendre mon nouveau triomphes. .Je vous le répète, à vous seul je parle de mon triomphe, car les autres prendraient pour orgueil une franchise toute naïve avec vous, que je répète aimer plus que tout au monde après mon art, et vous le comprendrez puisque c'est encore à lui
1 88 A iitographes.
que je dois le bonheur de vous connaître (ne montrez pas cette lettre à mon père).
« Oui donc, mon triomphe ! A neuf heures, un beau carrosse de S. M. la reine m'attendait pour me transporter dans cette vieille et magnifique tour de ^^''lndsor. Pendant ce petit trajet de l'hôtel au château, je croyais rêver; mais non, tout cela était vrai ; je dessendais bien d'un équipage appartenant à Victoria et je me vis bientôt dans les salles des Mille et une nuit. La reine avait ce jour môme un couvert de cent personnes ; j'ai donc pu me promener quelque temps dans ces galeries, qui, malgré l'illumination, représentent encore les scènes tragiques qui s'y sont passées. A dix heures on nous annonce S. M. la reine : quel changement subite s'oppère sur chaque visage ! On voit déjà que l'un cherche son compliment composée depuis huit jours;
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l'autre prend une phisionomie toute gracieuse. Tous se lèvent; la reine entre lentement, jeté un regard charmant de tous côté, salu la société et prend place au milieu de l'assemblée muette, observant son moindre jeste. Les voilà donc enfin assis et moi attendant les ordres de la reine. Bientôt je vois arriver un grand homme maigre : c'était le grand chambellan, qui me dit en assez mauvais français que la reine attendait. Ma peur redouble; mais enfin il fallait vaincre ou mourir. D'ailleurs je commençai par le second acte de Dnjazet et je vis que, bien malgré moi, il me fallait composer mon visage et faire comme beaucoup de ceux qui m'entouraient.
« Un petit ])onhommc de la troupe tragique avait accepté avec empressement l'honneur d'aller à la cour d'xVngleterre et ta me donner la réplique pour me prouver
I go A utograph es.
sa reconnaissance. Roxane, la scène d'ironie entre Pyrrhus et Hermione ont obtenu des applaudissements unanimes, ce qui ne se fait jamais à cause de l'étiquete; mais Sa Majesté la reine a bieii voulu commencer et donner le signal. J'ai terminé cette brillante soirée par le S*" acte de Marie Stuart, qui a charmé la jeune reine au dernier point. C'est elle qui me l'a dit ; elle me fit demander et me dit qu'elle avait éprouvé encore plus de plaisir à m'entendre répéter à Windsor que chez la reine douairière, quoiqu'elle en eu déjà éprouvé beaucoup cette première fois, et termina par un fort joli ])racelet où son nom était gravé ainsi que la date. Voilà surtout ce qui m'a plu dans le présent. La reine se retira; il était minuit passé. On recommença la même cérémonie qu'au commencement.
« Ainsi fini pour moi cette soirée bril-
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lante et si honorable pour tout le cours de ma carrière. On m'avait préparée un splendide soupe que je ne touchai pas, tant j'étais accablée par la fatigue, les émotions diverses et la chaleur accablante qui existait dans cette chambre qui avait coatenu près de trois cent personnages les uns plus illustres que les autres.
« Combien je fus heureuse lorsque je me trouvai dans mon lit ! Le lendemain, je vis arriver ma sœur Sarah, qui n'avait pu nous attendre à Londres et qui nous venait retrouver à ^^'indsor. Je lui racontai bien vite mon succès de la veille; jugez de sa joie; la mienne n'était pas moins grande, je vous assure, en la voyant près de moi, car tant de bonheur était trop pour moi seul; il me fallait le partager. Nous partîmes ensemble pour Londres; elle eut l'honneur aussi d'aller jusqu'au chemin de fer, qui se trouve à
une petite lieue de Windsor, dans la môme calèche qui nous conduisit au château.
« J'eus du repos jusqu'au lundi 14, jour de mon bénéfice. Mon père craignant que quelques places ne restassent non loués, il ne voulu point augmenter le prix des loges. Le changement des ministres, qui est enfin décidée, l'engageait dans cette sage résolution ; les libraires seuls font bonne récolte ces jours-là. La salle était comble. Marie Stuart les intriguait beaucoup , jugez du monde : on a fait trente mille francs passés. Quatre ont été levé pour tout frais et treize m'ont été payé le lendemain de la représentation, j'en suis très contente; je n'espérais pas cela pour ma part. Les bouquets et les couronnes sont venu m'assurer mon succès dans ce nouveau rôle.
« La reine n'ayant pu venir à cette représentation a envoyé un ordre au directeur
Collection Adolphe Crémieiix. igS
pour jouer la pièce au plutôt, il paraîtrait qu'on lui a fait un bon rapport sur la dernière.
« VoiU\, mou bon ami, à quel point nous en sommes.
« Ma santé se raffermie de jour en jour. Je vous embrasse tous cinq et vous en particulier.
« Rachel,
lô juin 18i8, à 1 heures du matin.
«Le temps estdesplusbeau..J'entendsdéjâ au loin le chants du petit pierot ; il fait grand jour. J'espère que cette lettre n'est point intéressée, et pourquoi ne demanderais-je rien? Voulez-vous m'écrire une longue, longue, longue lettre, adressée à M"*' Rachel, et cette fois je ne permets pas à M'"" Crémieux de rester à la campagne : il faut que
1 94 --^ utographes.
je trouve dans la lettre demandée quelques bonnes lignes de sa main. »
« Je reçois à l'instant cette lettre charmante et bonne de M™"" Duchâtel. Voulezvous, mon cher secrétaire, lui exprimer toute la joie que j'en ressens par une réponse que vous arrangerez le plus gentillement possible? Elle n'a point appris par moi mes deux réceptions royales, mon séjour à Londres jusqu'au 15juillet, ma représentation à bénéfice, qui a été des plus brillantes, mon indisposition de quelques jours seulement, que ma santé est toute remise. Dites-lui enfin tout ce que vous savez déjà, que je fais de nouvelles études pour l'hiver prochain et désire prouver à mes chers Parisiens que mes succès chez les Anglais n'ont fait que
Collection Adolphe Créniieiix. igS
m*encourager à m'en rendre digne. Un petit mot à ce petit jNl. Chaudesaigne, pour ne pas être impolie; je ne tiens nullement à lui donner des détails, je ne veux pas entrer en correspondance avec ce monsieur-là.
« Lundi je îoViQ Andvomaque ; les Anglais aiment beaucoup Racine ; il est vrai que je n'ai donnée de Corneille que les Horaces et que je n'ai pas à me plaindre du cas qu'ils en ont fait.
« Faut-il vous avouer que je n'ai plus assez d'amitié vrai pour M. Samson et que, malgré mes succès, les honneurs qu'on veut làen me faire ici, je ne puis commencer une lettre pour lui. Je ne lui ai écrit qu'une fois depuis mon départ de Paris; pourtant je ne veux pas me fâcher avec lui ; je neveux avoir aucun tort , moi ; écrivez-moi donc une lettre pour lui; je ne veux pas qu'il puisse croire que l'accueil des Anglais me fait ou-
ig6 Autographes.
blier les bontés qu'il a pu avoir pour moi. Je n'ai pas le temps aujourd'hui d'écrire à vous ; mais dans quelques jours vous recevrez une lettre toute pour vous.
a Je vous embrasse à la hâte.
« Votre dévouée, « Hache L. »
« Londres, G juillet 1841.
K Mon cher papa Crémieux,
« Au dernier les bons : tremblez donc à l'avance de la corvée effroyable que je vous amène; aussi est-ce de votre faute : toutes les lettres que j'ai écrites depuis mon séjour à Londres sont si charmantes que tout le
Collection Adolphe Crêmieiix. 197
monde en veut ; ceux mêmes qui ne m'aiment pas m'écrivent des douceurs pour obtenir une de mes réponses; les pauvres gens, comme ils sont volés ! Ainsi, mon cher monsieur Crémieux, quand vous ne voudrez plus tant écrire, cela dépendra tout à fait de vous. Mais comme ce sont les dernières, je les recommande pour cette fois encore; le reste, je vous l'abandonne. Eh bien donc il me faut écrire aux deux personnes dont je vous envoie les lettres; il vous sera plus facile, ce me semble, après les avoir lus, de faire les réponses. Ils sont tout les deux amis de M. Defresne ; vous les connaissez sans doute de réputation.
« M. Nisard est poète, je croi; sa dame est Anglaise et personne charmante, remplie d'esprit; je l'ai connu chez M. Defresne. Quant à M. le marquis de Pastoret, il a été des plus gracieux avec moi à Paris; je n'ai
point été des plus polie avec lui ; souvent il m'a engagée ou pour diner ou bien pour admirer sa galerie de tableaux ou bien encore à profiter de son balcon pour voir le feu d'artifice, et jamais je ne lui ai fait la moindre visite, ne fusse que pour lui témoigner mes regrets de n'avoir pu une seule fois accepter ses bontés pour moi. Ensuite à M. Bonnaire, qui a fait part à M. Chaudesaigne du plaisir qu'il aurait à recevoir une lettre de moi.
ff J'ai ajouté dans la lettre pour M. Chaudesaignes que vous m'avez envoyé qu'en ce moment j'étais fort occupée, mais qu'i^ annonce à M. Félix Bonnaire que bien certainement j'aurai le plaisir de lui écrire avant de quitter Londres. Nous étions fâchés ensemble sans trop nous l'avouer l'un l'autre; d'ailleurs c'est un bon garçon, ce Bonnairelà, et, puisqu'il veut bien faire le premier
Collection Adolphe Créniiciix. 199
pas, je me décide à continuer la route avec un extrême plaisir. Ne croyez pas, mon cher Crémieux, que mes succès à Londres me ramènent mes amis sincères et dévoués à toute épreuve, enfin j'en suis d'autant plus contente.
(c Maintenant que j'ai songé d'abord à mes amis de France, il faut Lien au moins en seconde ligne témoigner ma reconnaissance aux Anglais, qui m'ont témoigné tant de bienveillance et d'amitié. Lord Normamby (ministre) vient de me faire ses adieux ; il quitte Londres pour jusqu'à la saison de 1842. Je vous ai déjà dit combien j'ai été choyée par ces deux personnes; j'étais invitée par eux à aller passer une quinzaine dans leur château si j'eusse prolongé mon engagement ; mais nous avons remis la partie à l'année prochaine. Lady Normamby a quitté Londres un mois avant son mari; c'est elle
qui est venu m'engager de la part de sa Majesté à aller à Windsor ; elle est parti depuis ce temps ; elle n'était pas à la cour lors de cette soirée ; le ministre y était. Depuis il m'a fait plusieurs visites dont j'ai été très flattée et honorée. Il m'avait demandé de poser pour lui : il désire avoir mon portrait. Vous voyez à quel point allait son amitié et sa bienveillance. En me faisant ces adieux, il m'a prié d'accepter une fort jolie bague comme souvenir ; il n'a pas voulu me laisser l'écrain, de peur, à ce qu'il me disait, que je ne la porte pas toujours. Il doit venir passer quelque temps dans la grande capitale et me faire visite ; dans la crainte qu'il n'oublie cette dernière promesse, je lui ai demandé la permission de la lui rappeler quelquefois ; il a paru enchanté de mon off're et désire que je l'instruise du temps que je vais passer à Bordeaux. Ainsi, mon cher Crémieux, en
savez-vous assez pour leur écrire deux charmantes lettres. Je vous assure que j'avais le cœur gros lorsqu'il ma fait ces adieux. Cela ne peut être qu'une vive et profonde reconnaissance : il est vieux et laid. Respirez, voilà tout !
« Mon père m'écrit aujourd'hui que nous passerons par Paris : quelle est ma joie! Aussi je ne veux pas vous parler de moi aujourd'hui ; je veux vous raconter tout ça moi-même et vous embrasser à chaque entr'acte que nous ferons. La conversation sera longue. J'espère que vous ferez fermer votre Ijureau ce jour-là; je suis jalouse même de vos collègues ; il me faut vous avoir à moi toute seule, excepté M""' Crémieux bien entendu. Le vingt, je serai à Paris. Je quitte Londre le 18 au matin. Au revoir, donc, mes chers amis ; à bientôt. Ma santé est complètement remise et je suis persuadée que vous
serez heureux de l'apprendre. Maman, Sarah, tout cela se porte on ne peut mieux, si ce n'est une brouille assez forte entre ma mère et moi et qui semble peu se remettre. Je vous en dirai les causes et les raisons quand je serai chez vous. D'ailleurs je n'ai plus que le temps de faire un petit somme et je vous écris au cler de la lune, mon ami Crémieux. Je ne vous envoie plus un baiser ; je garde tout en réserve ; peut-être comprendrez-vous alors la nécessité de ne laisser entrer chez vous âme qui vive ce fameux jour que je vous réserve.
(( Rachel.
« Londres, 4 heures du matin. »
Collection Adolphe Crémieux. 2o3
« TiOudrcs, 5 heures du matin, « 13 juillet 1841.
« Mon cher monsieur Crémieux,
« Vous ne voyez donc pas mon père ? Vous ne savez donc pas qu'il a changé d'idée et qu'il ne veut plus que nous passions par Paris ? Ce qui, je ne vous le cache pas, m'afflige un peu. Pourtant cela peut rechanger encore; toutefois, si nous devons y passer quelques jours, soyez sûre, mon cher monsieur Crémieux, de nous avoir à votre charge et à vos frais pour bien la moitié du temps que nous donnerions aux Parisiens que j'aime tant. Nous quittons Londres dimanche matin, à 10 heures, qui sera le 18, et nous pourrions être à Paris le i'20 juillet, y passer six belles journées, en dépenser
204 ^ utograph es .
quatre pour le voyage de Bordeaux et donner le mois d'août à ces bons Bordelais. Qu'en pensez-vous ? Je trouverais cela très bien arrangé dans l'intérêt de ma santé d'abord ; puis j'aurai revu mon Paris, mes amis et ma chère rue Richelieu, où nous irions nous installer lâchement dans une des loges de face à admirer une débutante de Corneille ou de Racine et à en dire le plus de mal possible. Tenez, ce serait véritablement une partie délicieuse. Allez voir papa Félix; dites-lui de douces choses à ce sujet, et il fléchira son cœur, qui n'est pas de pierres.
« Vendredi je paraîtrai pour la dernière fois dans le rôle de Camille jusqu'à la saison de l'année 184-2.
a J'ai envoyé aujourd'hui toutes les lettres que je vous avez demandé, et, en vérité, s'ils ne sont pas contenta c'est qu'ils neseront pas raisonnable.
Collection Adolphe Crémieiix. 2o5
« Savez-YOïis qu'il est quatre heures du matin et bien passée, et que j'ai joué hier Cinna pour l' avant-dernière et que je suis tant soit peu fatiguée et que je vais me coucher parce que je dois aujourd'liui prendre congé de tout mon monde ?
« Avant-hier je suis allée chez M'"" de Rodchild la veuve, à sa campagne : de là elle nous a engagé d'aller diner avec elle en famille à Richemond. Quel pays délicieux! Comme la végétation y est jeune et riche ! C'est le paradis du Dante excepté la monotonie, qui n'existe pas dans ce panorama délicieux et toujours nouveau pour l'œil du voyageur. Nous devons diner chez elle mercredi prochain pour l'anniversaire de sa fille, qui ma paru bien charmante. Ses fils seulement (ont) l'air de marchands de chevaux.
« Bonsoir, c'est-à-dire bon matin. J'embrasse ma tendre M""" Crémieux, je morsles
2o6 A iitographes.
petits enfants, et à vous je dis au revoir. Au dernier les bons, comme dit le proverbe.
« Rachel. »
Il est probable que Crémieux fléchit « papa » Félix, car la première lettre de Bordeaux (dont il manque toute la première partie) est datée du 1" août 18il. Voici le fragment qui en reste :
« Je crois qu'il serait temps d'écrire à M™" de Girardin. N'oubliez pas non plus me> quelques Anglais et Anglaises; l'année prochaine je retournerai vers eux. J'ai une répétition tout à Fheure et je vous quitte. Ah ! j'oubliais. Savez-vous que les Bordelais m'ont déjà fait une sérénade et que je ne puis sortir le jour sans me voir suivie par
Collection Adolphe Cremieiix. 207
une troupe de jeunes cavaliers fort bien au reste, mais beaucoup trop nombreux.
« Je vous embrasse tous deux bien fort et vous dis mille choses aimables de la part de ma noble famille. Si vous voyez Sarah, soyez assez (bon) pour me dire ce qu'elle semble faire de son temps et si elle en donne une bonne partie aux études dont elle a tant besoin.
« Rachel.
<c Aujourd'hui seulement j'ai envoyé les deux lettres pour MM. Sarget et Lopès du Bec (ils. ))
2 o 8 A utograph es .
« Bordeaux, 9 août 18il.
f( Mon cher monsieur Crémieux,
« Les deux personnes chez lesquelles vous m'avez recommandé sont des plus aimables. M. Sarget est d'une simplicité qui me rappelle si peu l'étiquette de Londres que je respire ici on ne peu plus agréablement; il me donne sa loge au théâtre; sa femme est fort gracieuse avec moi. Quand à M. Lopès du Bec, je me trouve tout à fait chez moi dans son intérieur ; il m'a conduite avec sa femme voir la maimfacture de Bordeaux, qui est des plus magnifique. Si M™'' Crémieux me le permet, je lui enverrai un thé de cette même manufacture; il y en a de fort jolie; qu'elle me dise son goût
Collection Adolphe Créinieiix. 209
pour les couleurs, et je serai trop heureuse qu'elle veuille bien l'accepter.
« Andromaque a fait le plus grand effet; les journaux m'accal)le d'éloges exagérés sans nulle doute, mais cela ne fait pas mal pour la province.
« Demain Cinna. ]\I. .Jacmiao, qui vient de descendre au môme hôtel, est venu de suite me faire sa visite ; j 'en ai été très flattée. Il désirait assister à ma représentation de demain; impossible de lui avoir une loge. Tout est loué, mais loué pour toutes les représentations que j'y donnerai. J'ai reçAi aujourd'hui une lettre de M. Wéron, qui m'envoie une lettre de M. Aguado pour les MM. Galos, où il me recommande. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Aguado, mais un peu M. Galos, que j'ai rencontré quelquefois chez M'"" Duchâtel. Ces messieurs doivent se charger de me montrer
2 1 o A iitographes.
le château ]\Iargau , qui appartient à M. Ag-uado. Je désirerais donc le remercier par une petite lettre que j'enverrai à ]\I. Wéron pour lui remettre.
(c Pour les Anglais dont vous voulez avoir quelques renseignements, voici ceux que je puis vous donner. La famille Cadogan est une de celle qui m'a rescu avec le plus d'intimité. Une des demoiselles, qui s'appelle Augusta, faisait mon portrait; je passais des heures entières avec elles, et c'est beaucoup chez les Anglais que cette confiance. Les demoiselles me donnaient de petitsjoujous pour mettre sur mon étagère de Paris. L'une d'elle m'a donné un fort beau camé non monté; l'autre, dont je ne me souviens plus le nom, m'a donné une résille en coraille comme on en portait à Naples, et moi, je leur ai promis une douzaine de serviette à thé pour une lotterie de jeunes orphelin ; ces
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petites serviettes, je dois les broder moimême; puis une de mes résilles tragique que j'ai oublié de laisser hors d'une malle avant mon départ de Londres; les caisses étaient déjà sur la route de Bordeaux.
<•< M. Stanoppe est un honmiofort comiffaut que j'ai rencontré souvent au théâtre, où il s'est fait présenter à moi par un ]\I. Lumley, secrétaire général de tous les théâtres de Londres. Nous avons dîné chez ce dernier, où cette dame de qui je vous ai laissé une lettre anglaise se trouvait ainsi que ce môme M. Stanoppe, qui, un jour, voyant tomber une duchesse dans les attaques de nerfs après le quatrième acte des Iloraces, dit si naïvement qu'il était dommage seulement que cette dame ne reste pas morte sur le coup dans l'intérêt de cette représentation ; mais fort spirituel au reste et des plus aimables. C'est lui aussi qui me
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fit faire mon portrait par un artiste anglais dont le nom est Schmitt et qui a un talent des plus remarquable.
« M. le duc de Noailles qui m'a dit de lui écrire aussi de Bordeaux, je ne crois pas pouvoir descendre chez lui à mon retour. Il m'avait dit qu'il ne pourrait être à sa campagne que vers le 4 septembre, et moi je partirai bien avant de Bordeaux puisque j'espère être à Paris au l". J'en suis fâchée; il devait me montrer l'allée de Racine et je me vois obligée d'y renoncer encore pour cette saison.
« M. Borthwickm'a dit aussi de lui écrire de temps à autre et je serais bien ingrate en ne le faisant pas. ^I. Ledru m'a envoyé quelques (uns) de ces procès pour les lire, je ne sais à quel propos ; mais enfin maman se charge de les lire et de m'en dire quelques mots de temps en temps. Il m'avait donné
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plusieurs lettres pour Londres ; je crois qu'il serait temps de l'en remercier quand vous aurez un instant. Tout cela n'est pas des plus pressés.
« M""" de Girardin demande beaucoup d'encouragement; elle veut que je la remonte; il n'est pas besoin de lui en écrire tant : « souvent et peu », dit-elle. Il est vrai que depuis que je suis h Bordeaux je ne pense, je (ne) rêve qu'à Judith ( '). Je ne veux pas rester ici un jour de plus que mon temps fixé dans rengagement pour l'étudier, cette •Judith que je désire tant.
« Vous ne m'aurez pas lu dans une seule journée, mon cher monsieur Crémieux, avec toutes les occupations que vous avez ; mais prenez votre temps; je vous répette, je ne suis nullement pressée, si ce n'est M'"^ de Girardin; quatre lignes chaque fois. .Je suis
(1.) Tragédie de M™^ de Girardin.
214 ^ iitograph es,
moi-mùme un peu fatiguée en ce moment.
« Au revoir, mon cher père; je vous embrasse comme une fille lîien sage et qui aime son papa très tendrement.
(( Rachel. »
« Mon cher monsieur Crémieux, votre lettre pour M. Aguado est venu trop tard; j'étais déjà allée visiter son château, et un de ces amis, M. Galos, m'offrit un cadeau de la cave précieuse. ]\I. le marquis Las- Marismas l'en avait chargé. Nous y avons l'ait un dîner de Balthazare. M. et M"" Galos ont été charmants pour moi. Nous avons visités tous les trésors du château Margot; puis nous avons fait une promenade délicieuse dans ces terres. \o\\% vovez, mon
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cher papa Crémieux, que la dernière ne peut convenir et qu'il en va falloir une autre ; puis, pour seconde raison, c'est que M. Galos es charge de la faire parvenir au marquis.
« Je vous accable bien, n'est-ce pas?
mais encore quelques mois et j'écrirai tout cela moi-même. Mes études ne sont pas tout à fait achevées. J'espère que vous ne me laisserez pas en route. Je sais déjà, accepter des dîners ; bientôt viendi^ont les soirées, et mon tour du monde sera complet.
« J'ai été visité hier le château de Montesquieu; aujourd'hui j'ai commencé ces Lettres persannes ; j'y ai retrouvé Roxanne : est-ce la mienne? je Tignore ; mais il y a fort ressemblance au reste dans les deux que j'ai là.
c( Les invitations pleuvent. J'ai diné chez M. Lopez du Bec. Ce sont eux qui nous ont fait admirer le dernier château. Il vst
2 1 6 A utographes.
charmant en effet, et vous aime tant que je l'en aime davantage. C'est lui qui m'a fait présent des chefs d'œuvres de Montesquieu.
« Demain je jouerai pour la première fois hors de la grande cité des arts le rôk de Pauline. Je ne serai pas fâchée de voir l'accueil que vont faire les Girondins à ces sublimes caractères de Corneille. Bajazet est aimé par les Bordelais comme je Taime moi-même ; le dénouement seul change.
Moi je le fais étrangler, les Bordelais le redemandent.
(( Notre rabin a fait un péché en faveur de Rachel : il a vécu deux heures entières dans une salle de spectacle. Quel miracle ! Je suis très fière de ce dernier succès ; il refuse de m'aller entendre dans Pauline parce que je me batise ; si je puis le décider à y venir, l'orgueil s'emparera de moi. J'en userai sagement, il est vrai. Adieu, mes
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amis ; je n'ai plus que quinze jours à rester éloigné de vous ; alors je serai bien heureuse.
« Je désire écrire à M. Jolivet, je vous en ai dit quelques mots avant de quitter Paris; il est si bon pour moi! c'est lui qui s'est toujours occupé de mes costumes; je lui ai promis de lui écrire de Bordeaux, ne l'ayant pas (fait) de Londres. »
« Ma lettre est partie à deux heures, et à deux heures et demie je me souviens avoir oublié quelque chose. Dans la lettre que je reçois de ma sœur, elle me dit avoir été invité chez le marquis de Pastoret, où elle a \ii M. Halévy. Ils ont fait connaissance;
2i8 Autographes.
M. Halévy la fait chanter chez lui et lui promet un opéra pour ces débuts, à ce qu'elle me dit. Elle m'engage donc à lui écrire pour le remercier de l'intérêt qu'il prend à elle. Elle me recommande beaucoup de gentillesse ; je vous abandonne le peu que j'ai ; arrangez lui cela le mieux possible. Elle veut bien croire que cela lui fera du bien pour son avenir; je le veux bien si vous le voulez.
« Mais voilà bien autre chose. J. J. ('), qu'elle a trouvé aussi chez ce même marquis, l'a engagée à venir lui faire une petite visite. Dans mon intérêt, dit-elle toujours, elle s'y ai transporté le lendemain de la soirée (je trouve cet empressement de trop) ; enfin elle me demande une lettre pour elle dans laquelle je dois parlé de lui puisqu'il a été très bienveillant en lui parlant de moi. C'est
(Il Jules Janiii.
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donc pour ma sœur que vous allez écrire quand vous aurez le temps. Comme elle doit lui montrer, j'y mets un peu de coquetterie ; je ne veux pas qu'il mette dans son nouveau feuilleton que mademoiselle n'a pas oublie : C'est moi que fêtait au Gymnase !
« Rachel. »
Ici finit la correspondance intime de Rachel avec Crémieux. Elle revint à Pciris au commencement de septembre. Les bruits les plus fâcheux circulaient sur son compte. M'"" Crémieux (nous le voyons par sa lettre ci-après du 5 octobre) en dit quelques mots à Rachel, en prenant, sans doute, autant de circonlocutions que son mari en avait pris jadis pour expliquer Phèdre à cette naïve jeune fille.
Rachel protesta. C'étaient d'indignes calomnies, inventées pour lui nuire par des envieux ; elle était toujours digne de l'affection de ses amis.
M'"" Crémieux la crut sur parole. Quelques jours après, des faits précis circulèrent; le public, plus rigide en ce temps-là que de nos jours, en témoigna son mécontentement en accueillant avec la plus grande froideur son artiste favorite à sa représentation de rentrée.
^jme Crémieux écrivit à Rachel une lettre navrée dont le brouillon, raturé par son mari, prouve combien était profonde chez eux l'affection qu'ils portaient à leur protégée. Elle lui dit :
« Rachel, ma chère enfant, si mes prières ont quelque pouvoir sur vous, répondez-moi et dites-moi que vous ferez ce que nous vous demandons. Vous ne voudrez pas être à Paris et à Londres la femme que l'on va voir seulement comme actrice au théâtre
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pour son talent supérieur, vous qui avez été jusqu'à ce moment l'enfant si pure et si charmante qu'appelaient avec bonheur dans les salons et dans les palais les reines et les plus hauts personnages; vous ne voudrez pas que les jeunes filles vous évitent, vous à qui les jeunes filles de la plus haute distinction donnent et demandent le titre de sœur....
« J'ai mieux aimé vous écrire que de laisser la plume à mon mari. Il est consterné : il ctaitloin de s'attendre àce cri général. Lundi, à une heure, il ira prendre votre réponse. Puisse-t-elle nous permettre de publier que vous êtes toujours, comme nous le savons, la Rachel que nous aimons avec toute la tendresse de notre cœur!
« Amélie Crémieux.
« Enghien, 5 octobre. »
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M. et M'"^ Crémieux se flattaient encore de recevoir de suite une lettre répondant à leur désir. Rien ne vint. Aussi, le lundi, Crémieux n'alla-t-il pas lui-même chercher une réponse sur laquelle il ne se faisait plus d'illusion. Il envoya son domestique qui revint en disant : (( M''^ Racliel fait dire qu'il n'y a pas de réponse. »
Tout était dit. Rachel ne reparut plus chez ses amis Crémieux.
La révolution de 1848 éclata; Crémieux devint ministre de la justice. Il reçut un mot de Rachel demandant une audience qu'il lui accorda. Elle vint au ministère, causa longuement avec le garde des sceaux, exprima le désir de voir M'"" Crémieux, à qui elle annonça une lettre d'elle pour le jour même, et partit sans avoir formulé aucune demande, après avoir assuré ses anciens protecteurs de la constance de son affection. Dans la journée, on apporta au ministère la lettre suivante :
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« Chère madame Crémieux,
« Pour ne vous pas trop effrayé, j'ai cru devoir ce matin vous avertir de la corvée que je vous préparais en vous obligeant à me lire ce soir.
« Ma position, restée belle malgré la République, me permet d'aller franchement au but que je me propose auprès de vous.
« L'entier bouleversement des choses passées m'enhardit à vous redemander cet ancien intérêt et amitié que vous avez témoigné à la jeune fille : si aujourd'hui je me sens encouragée vers cette démarche, c'est que mes sentiments et 77ia conduite me rendent digne de l'un et de l'autre appel que je fais à votre cœur. Déjà le ministre de la, justice m'a reçue avec bonté ; vous qui êtes femme
et tendre mère, refuserez-vous d'ouvrir vos bras au sincère repentant, à l'enfant de Paris qui se constitue prisonnier dans la mobile? Non, à votre bienveillant sourire j'ose encore espérer; j'en ai besoin d'ailleurs, car je vais aller jouer P/ièd7'e devant ce grand peuple français, et, pour me rendre digne de ces applaudissements, ne faut-il pas que mon cœur soit rempli d'espérance et de nobles élans?
« J'attendrai mon arrêt et, si quelques mots viennent me donner la joie que je désire, je crois que déjà je les aurai mérités par l'anxiété dans laquelle je suis de ne recevoir qu'un mot amical.
« Votre respectueuse et toujours dévouée.
« Rachel.
« 22 avril 1848. »
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Saut" dans le dernier paragraphe, exprimant un sincère attachement qui ne s'eflfaça jamais chez Rachel, on ne retrouve pas dans cette lettre la simplicité et le charme naturel de son style. On sent qu'elle est gênée et qu'elle n'a pas confiance dans l'issue de sa démarche.
Elle ne se trompait pas. On ne rentre pas dans une maison où on a été si tendrement reçue, lorsqu'on s'en est ainsi fermé la porte. M. et M™" Crémieux d'ailleurs avaient une fille qui devenait grande : cela seul, à défaut d'autre raison, les eût empêchés de recevoir Rachel dans leur intimité.
^jinc Crémieux refusa par une lettre très franche et très nette à laquelle Rachel répondit par quelques lignes de reine de théâtre oifensée.
Malgré cette pénible leçon, le sentiment profondément afi'ectueux que Rachel avait conconservé pour ses anciens amis était si réel qu'en 1854, lorsqu'elle fut menacée d'un procès par M. Legouvé, dont elle refusait de jouer la Médée, c'est chez Crémieux qu'elle
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envoya sa mère pour lui demander s'il consentirait à plaider pour elle.
Crémieux accepta avec grand plaisir. Sa fille était mariée, il n'éprouvait plus aucun scrupule à recevoir Rachel chez lui. « Qu'elle vienne, dit-il à M""" Félix; cela me rajeunira de seize ans; je me croirai en 1838. »
Cette phrase, rapportée à Rachel par sa mère, valut à Crémieux la jolie lettre suivante, qui prouve qu'elle avait fait de grands progrès en style et en orthographe :
« Que de temps passé sans nous voir ! Ne vous ètes-vous pas fort avancé en me rappelant 1838? Savez- vous que j'ai Lien grand désir de retrouver ce bon temps où vous m'aimiez de tout votre cœur et où je vous aimais, vous et votre femme, de toute la force du mien? Voilà que je m'emporte comme si en vous retrouvant je sentais revenir ma jeunesse d'il y a seize ans !
« ^^ous venez de m'écrire un mot tout
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aimable; voyez le mien charmant. Si le cœur est bon à mettre quelquefois à la place de l'esprit, vous me trouverez spirituelle, car mon petit billet n'a qu'une prétention, celle de vous assurer de ma tendre amitié.
« Une malencontreuse indisposition me force à garder ma chambre ; sans cela certes, ce n'est pas ma plume que j'aurais fait courh% mais bien mes deux jambes pour aller me jeter dans vos bras.
« Venez donc me voir le plus tut que vous pourrez; je vous presserais davantage si je n'avais besoin de vous.
f( Rachel. »
Deux jours après, elle vint chez M"* Crémieux. Elle était en demi-deuil de sa sœur Rébecca, qu'elle avait soignée nuit et jour et dont la mort l'avait profondément frappée. Sa
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robe de velours noir avait un corsage à plis et à ceinture; elle était garnie du haut en bas d'olives d'or. Un chapeau de velours épingle mauve encadrait son visage si fin. Elle était réellement émue. Tout essoufflée des trois grands étages qu'elle venait de monter, elle se jeta dans les bras de M""" Crémieux qu'elle embrassa avec eff"usion.
« Hélas ! dit-elle, je n'ai plus mes jambes d'il y a seize ans; mais le cœur est toujours le même pour vous. Savez-vous que ce matin j'ai demandé à Rose si elle ne pouvait pas retrouver dans ma garde-robe une vieille robe de 1 838 ? J'aurais voulu la mettre pour mieux vous paraître la même ! »
Voilà à peu près les paroles; mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est la grâce, le charme, la séduction de toute la personne. Elle revint souvent rue Bonaparte ; elle y dina plusieurs fois; elle y soupa un soir après une représentation extraordinaire à l' Opéra-Comique où elle avait joué Cinna. Dans toutes ces réunions, elle fut pleine d'esprit naturel et de sim-
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plicité; elle raconta avec une bonhomie parfaite des anecdotes de sa jeunesse.
Elle fut, un soir, mise en gaieté par le prénom d'Hippolyte, que portait un des convives présents.
« Est-on heureux, s'écria-t-elle, de s'appeler Hippolyte et ne pas être le fils de Thésée! »
Puis elle parla de son enfance, des légumes qu'elle nettoyait dans la cuisine, tout en déclamant, drapée dans un torchon dont elle se faisait un manteau tragique.
« On m'a quelquefois reproché, ajouta-t-elle en riant, de n'avoir pas le don des larmes. Je crois vraiment en avoir trop versé en épluchant les oignons maternels; après eux, tous les Hippolytes du monde n'ont plus eu le pouvoir de me faire pleurer : la source des larmes était tarie. »
Le récit qu'elle fit de sa première visite chez Samson fut d'un comique achevé.
Ses parents avaient demandé rendez-vous au professeur pour lui faire entendre leur fille.
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qui était encore toute jeunette. La mère Félix était inquiète; elle trouvait que la petite ne représentait pas. Les membres étaient trop grêles; pas trace de gorge : c'était désolant. Voici ce qu'elle imagina : après avoir acheté au marché du Temple un costume complet pour sa fille, elle la rembourra d'ouate des pieds à la tète, afin de suppléer à l'embonpoint absent. Ainsi attifFée, Rachel ne se ressemblait plus et les parents contemplèrent leur œuvre avec une certaine complaisance. Ils la menèrent chez Samson, qui, après s'être informé de l'âge de la fillette, déclara que le physique était impossible : l'enfant était trop forte; elle ne grandirait plus, elle devait être nouée.
La mère Félix, désolée de ce qu'elle avait fait, insinua alors d'une voix timide que la petite n'était pas aussi grosse qu'elle le paraissait, que tout n'était pas à elle.
« Voulez-vous bien vite déshabiller mademoiselle et me la montrer telle qu'elle est! » s'écria le professeur courroucé.
Lorsqu'il eut vu Rachel dans ses véritables
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porportions, il lut rassuré : elle était assez maigre pour pouvoir grandir !
Nous reproduisons ici quelques billets écrits pendant l'hiver 1855-1856.
« Rien de guérit de la grippe comme une bonne et longue causerie d'homme parfaitement distingués. Lisez ce mot à votre chère femme et, bien sûr, elle m'enverra son malade. A lundi prochain, 6 heures précises, la guérison complète.
« Le docteur, Rachel. »
« ]\Ion cher ami, j 'ai tant voulu aller moimôme vous dire mes regrets et faire mes excuses de ne pas vous avoir vu depuis trop longtemps que je n'ai pas répondu à votre
dernier billet; mais c'est en vain que j'espère trouver un moment de liberté. Je répète Scribe(') tous les jours avec acharnement et je suis si fatiguée après chaque répétition que je n'ai pu encore trouver la force de vous aller voir vers cinq heures. C'est l'heure où je quitte le théâtre. Cependant il faut que je vous voie; demain je ne répéterai que deux ou trois actes et je serai chez vous vers trois heures.
« Je vous écris ces lignes embrouillées sur le coin du bureau de notre régisseur; ma mère veut bien se charger de vous les porter.
« Je vous aime toujours bien fort et j'embrasse M™* Crémieux comme je vous aime.
« Rachel. »
(1) La Czarine.
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(( Mon bon ami,
« Je vais faire mander au théâtre le précieux petit livre dans lequel se trouve le relevé des recettes faites par mes représentations depuis mes débuts. Je vous l'enverrai demain, ou bien plutôt j'irai vous le porter moi-même demain chez vous vers quatre heures, je tâcherai de vous amener M. Arsène Houssaye pour vous donner toutes les explications dont vous pouvez encore avoir besoin.
« Mille tendresses à votre chère femme, un baiser pour vous.
« Rachel. »
234 ^ utograph es.
a Ma chère madame Crémieux,
« J'ai un grand désir de passer une longue soirée avec vous ; la voulant aussi longue que possible, venez diner chez moi lundi, avec mon ami Crémieux, votre chère fille et mon nouvel avoué, avec lequel je tiens à faire ample connaissance; puis-je espérer ce plaisir complet pour lundi prochain? Si mon dîner est mauvais, je tâcherai de vous le faire oublier le lendemain à Rosmonde.
« Votre ancienne, mais beaucoup plus vieille
« Rachel.
« Vendredi. »
Collection Adolphe Crémieux. 235
« Puisque vous aimez la lampe de Rosmonde, voilà, chère madame Crémieux, de quoi l'admirer tout à votre aise ce soir. Je me suis éveillée ce matin en demandant une soupe; j'espère que Rosmonde aura la force de mieux débiter son rôle qu'elle ne l'a fait à la première représentation (').
« Votre amie et dévouée
Avant son départ pour l'Amérique, fatal voyage qui devait hâter sa fin, Rachel envoya à M™^ Crémieux sa baignoire pour ses douze dernières représentations. Elle passa en revue son répertoire et, quoique déjà frappée du mal qui l'emporta, elle eut des soirées admirables. Il faut avoir entendu cette merveilleuse
(1)Eq sortant de scène, après cette première représentation, Rachel avait eu un long évanouissement.
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artiste pour comprendre la fascination qu'elle a exercée, le souvenir qu'elle a laissé, souvenir qui rend impossibles à revoir les pièces qu'elle a marquées de son empreinte. Nous ne croyons pas que ceux qui lui ont vu jouer Monime aient pu admirer aucune desactrices quis'y sont essayées depuis sa mort. On pourra retrouver une femme passionnée qui enlèvera les applaudissements du public dans Phèdre , dans Roxane — et encore n'en a-t-on pas, jusqu'à présent, trouvé une seule qui fût l'ombre de Rachel; — mais Monime, mais ce rôle contenu, plein de nuances exquises où un mot, un geste enthousiasmait la salle entière, ceux qui ne l'ont pas vu interprété par Rachel ne le connaîtront jamais.
Elle cherchait longtemps ses effets, qu'elle voulait toujours sobres, classiques. Après avoir entendu Crémieux raconter l'anecdote de Talma dans Achille, elle eut l'idée d'en tirer parti dans Roxane. Un soir, pendant la scène où Bajazet lui avoue son amour pour Atalidc, elle l'écouta, effravante de frémissement inté-
rieur; elle porta une main tremblante sur son poignard, le sortit lentement de sa gaine comme si elle voulait elle-même frapper le traître; puis, le laissant retomber, elle dit froidement le terrible : Sortez /que le spectateur sait être un arrêt de mort.
L'effet produit fut immense et Rachel fut ravie; elle remercia Crémieux, à qui elle devait ce succès. Deux jours après, un journaliste grincheux lui reprocha de verser dans le mélodrame : cela suffit, le fameux geste fut cà jamais condamné.
Un de ses plus beaux mouvements dans le rôle de Phèdre lui fut fourni par le hasard. Elle le jouait en province : l'actrice chargée du personnage d'Œnone était gauche et maladroite; elle marcha sur la tunique de Rachel au moment où Phèdre sort après avoir maudit sa nourrice.
Phèdre, irritée, tira violemment sa robe, prise dans le pied d'Œnone : le public applaudit à outrance ce mouvement qu'il crut inspiré par le mépris. Rachel nota précieuse-
ment cette indication, et le geste de répulsion avec lequel elle retira dorénavant sa robe pour qu'elle ne fût pas souillée par le contact de la nourrice devint un de ses meilleurs eftets.
Le voyage en Amérique fut la fin de Rachel. Malade de la poitrine, les nerfs surexcités, elle ne rencontra pas le succès qu'elle espérait. Elle revint en France condamnée par les médecins, s'installa place Royale, puis alla mourir au Ganet.
La famille de Rachel envoya à Crémieux une superbe édition des poètes classiques qui avait fait partie de la bibliothèque de la grande tragédienne et qui porte son ex libri. Crémieux remercia par cette lettre, qui sera la dernière que nous citerons ;
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« Paris le 7 mai 1858.
(( Mon cher monsieur Félix,
« Je n'ai besoin d'aucun souvenir pour avoir constamment devant moi l'image de cette chère enfant, dont la gloire a été si grande et qui laisse dans l'histoire de l'art une mémoire impérissable ; la mort qui l'a frappée si jeune encore donne au sentiment de pure affection que mon cœur lui avait voué depuis vingt ans je ne sais quelle douceur mêlée d'amertume qui ne s'effacera jamais.
(( Je n'en suis pas moins vivement touché de la pensée que vour venez d'avoir, vous et toute la famille de Rachel ; en m'adressant ces beaux volumes de sa bibliothèque, vous
avez voulu me rappeler les heures où je relisais avec elle ces merveilleuses poésies dont son génie devinait toutes les beautés. Je vous en remercie tous; vous ne pouviez rien me donner qui me fût plus doux à recevoir.
« Agréez la nouvelle expression de mes sentiments les plus dévoués.
« Ad. Crémieux. »