FÉDÉRATION IMPÉRIALE
vrais amis et les admirateurs de la Russie désireraient la voir poursuivre, consiste non pas à entreprendre des guerres d'agression qui pourraient à la longue lui devenir fatales, mais à transformer peu à peu, légalement, paisiblement et sans révolution, sa monarchie absolue actuelle en un système constitutionnel et représentatif, et à fédérer ses immenses Etats. En Angleterre, les hommes d'Etat de tous les partis reconnaissent l'importance de la Fédération Impériale ou, en d'autres termes, de la Fédération des Iles Britanniques avec leurs colonies, ét éventuellement avec les Indes «.et les autres grandes dépendances. Lord Rosebery a déclaré que l'espoir de la voir s'accomplir est t la passion dominante de sa vie publique ». Les colonies elles-mêmes désirent être fédérées avec la métropole. En attendant, comme il est constaté dans l'Annuaire du Gouvernement « la fédération des groupes coloniaux en dominions a fait de grands progrès. La confédération de l'Amérique britannique du Nord est sur le point d'être un fait accompli. Celle de l'Australasie est effectuée en partie, et, selon toute probabilité, les établissements de l'Afrique du Sud suivront l'exemple ». La fédération des diverses parties de la Russie et de l'Angleterre ne profiteraient pas à elles seules, mais au genre humain, car tôt ou tard toutes les autres nations seraient certainement admises et fortement engagées à entrer dans la fédération.
Mais de toutes les unions politiques, celle qui me semble la plus importante et la plus désirable actuel-
lement, c'est l'union fédérale de la France et de l'Angleterre. Les hommes d'Etat, qui la réaliseraient, rendraient un service inestimable aux deux pays et inaugureraient une nouvelle ère de paix et de fraternité, car par elle-même et par ses conséquences probables, elle contribuerait puissamment à la fédération du genre humain qui, au lieu d'être un idéal éloigné, deviendrait un fait réel et accomph. Il est impossible, à mon avis, d'exagérer les avantages qu'une telle union aurait pour l'Angleterre et d'énumérer toutes les raisons qui militent en sa faveur. Les Français sont nos voisins les plus proches; la nation française est une des plus braves, des plus puissantes, et en même temps des plus spirituelles et des plus charmantes qui existent sur la surface de la terre ; tout peuple serait heureux d'avoir les Français pour compatriotes. En raison de sa proximité de l'Angleterre, la France est le pays avec lequel nous devons nécessairement avoir toujours des relations très fréquentes et avec lequel, par conséquent, une union est désirable entre toutes ; Paris et Londres sont les capitales les plus rapprochées l'une de l'autre; et en vérité, si le projet du tunnel de la Manche était exécuté, comme il pourrait l'être en toute sécurité si les deux pays étaient unis, le voyage de Londres à Paris pourrait être accompli, sans les ennuis d'une traversée, en sept heures environ. Depuis la conquête normande notre langage, quoique d'origine teutonique, a été tellement mélangé de français, que nous apprenons plus facilement cette dernière langue que
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l'allemand , et on trouve probablement chez nous vingt personnes sachant le français pour une connaissant une autre langue du continent. La puissance et les ressources des deux pays, s'ils étaient unis, seraient doubles de celles que chacun d'eux possède séparément; la France gagnerait l'Angleterre et l'Angleterre gagnerait la France, et ce qui est particulièrement important pour des pays ayant des possessions éloignées d'une si vaste étendue (puisque les colonies et les dépendances de chaque nation appartiendraient à l'une et à l'autre), leurs marines réunies n'auraient rien à craindre d'aucun ennemi. De plus, la raison majeure pour toute union politique, soit entre individus, soit entre nations, est qu'elle met fin à l'état de nature ou d'anarchie qui existait auparavant entre eux, et qu'elle le remplace par le règne du gouvernement et de la loi. M. Dicey fait la remarque qu'une séparation de l'Irlande entraînerait pour l'Angleterre trois grands maux, à savoir: une défaite et un abandon de sa pohtique traditionnelle, une perte de force et <t le mal incalculable de l'existence dans le voisinage de la Grande-Bretagne d'un état nouveau, étranger et peut-être hostile » . La séparation de la France et de l'Angleterre n'est-elle pas au même titre « un mal incalculable » pour l'un et l'autre pays?
A ce qu'il me semble, l'union de la France et du Royaume-Uni aiderait à régler la question irlandaise et à amener une réconciliation sincère et permanente avec l'Irlande ; elle lortifierait les bases de l'Empire
britannique, dont le maintien importe à l'univers entier, et dont la sécurité complète contre toute agression exige un associé ; elle faciliterait la Fédération impériale, c'est-à-dire la fédération avec les Colonies, et probablement aussi une union fédérale avec nos parents et nos anciens concitoyens dans les Etats-Unis, deux fédérations dont la réalisation est vivement à désirer, mais qui sont à présent entourées de difficultés qui me paraissent insurmontables ; elle permettrait d'accorder sans danger une part dans le gouvernement, sous la formed'une fédération inégale, aux Indes et aux autres grandes dépendances. Elle convaincrait surtout les Nationalistes irlandais qu'une séparation d'avec la Grande-Bretagne n'est ni praticable, ni désirable, et que Vi7idépendance nationale^ dans le sens d'un gouvernement suprême séparé, est seulement un autre nom pour l'état de nature ou d'anarchie entre les nations, et contraire aux intérêts vitaux de chacune d'elles. En vérité, si nous examinons la question de près, il apparaîtra, je crois, que l'union politique et le gouvernement ne sont pas au fond basés sur un contrat ou un consentement proprement dit, mais qu'ils sont fondés sur un devoir moral, à savoir, le devoir pour la minorité, quand les opinions diffèrent, de se soumettre à la majorité (ce qui ne veut pas dire que la nation la moins nombreuse doit céder à la plus nombreuse, mais que les minorités réunies doivent se soumettre à la majorité) , puisque cette soumission est juste en elle-même et le seul moyen d'assurer la paix parmi les hommes.' De plus,
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la France a été, à différentes époques, alliée avec l'Irlande, et a été pendant des siècles l'alliée de l'Ecosse, dans leurs guerres contre l'Angleterre ; elle est, en outre, un pays catholique romain ainsi qu'un pays de paysans propriétaires, deux circonstances qui aideraient probablement à triompher de l'hostilité des prêtres et des paysans irlandais, et à leur faire obtenir qu'il soit pleinement satisfait à tous leurs droits et à toutes leurs demandes légitimes. Quant à la fédération de l'Angleterre avec les Colonies et les Etats-Unis, il me semble qu'un obstacle insurmontable à sa réalisation consiste dans leur répugnance à courir le risque d'être impliqués dans les guerres européennes, et d'être par conséquent obligés, comme les nations de l'Europe, d'entretenir d'immenses armées et marines militaires permanentes. M. Washburne, ancien ambassadeur des Etats-Unis en France, fait la remarque suivante: « La politique traditionnelle de notre gouvernement a été de se tenir éloigné de toute alliance embarrassante avec des gouvernements étrangers. » M. Sterne, avocat à New-York, dans un ouvrage déjà cité dit : « A la différence des nations de l'Europe, les Etats-Unis n'ont aucun voisin assez puissant pour influencer leur politique ou pour modifier leur constitution. Ils n'ont pas besoin d'armée permanente, et aussi longtemps que l'Angleterre exercera la police sur les mers, il ne leur faudra pas une forte marine de guerre. » Pourquoi les colonies, pourquoi les Etats-Unis, dont l'armée permanente compte seulement vingt mille
hommes, se mêleraient-ils de la politique d'un continent gémissant sous le poids de dix millions d'hommes armés? Mais si la France etl'Angleterre étaient unies, la situation changerait entièrement de face. Leur union serait une garantie de la paix, de sorte que les colonies et les Etats-Unis pourraient en toute sécurité se fédérer avec elles, ce qui augmenterait dans d'immenses proportions la force et la sécurité de la confédération et favoriserait la propagation des dées libérales et du gouvernement représentatif dans le monde entier. La situation particulière du Canada est un motif très puissant pour l'union. Les Français sont déjà unis par le lien fédéral avec les Anglais du Canada, et s'ils l'étaient aussi avec ceux de l'Europe, la colonie serait attirée avec une double force vers les deux mères-patries. D'autre part, les Etats-Unis désirent depuis longtemps se fédérer avec le Canada. Le seul moyen de satisfaire tous ces désirs fortement enracinés est évidemment la fédération des quatre pays. Celle-ci assurerait la paix en Europe, non seulement par l'union de tant de nations puissantes, amies de la paix, mais encore en montrant combien les avantages obtenus par l'union politique dépassent ceux que l'on obtient par les terribles armes de guerre. Si toutes les guerres et les conquêtes doivent tôt ou tard finir par la fédération, pourquoi ne pas commencer plutôt par la fédération et épargner au genre humain ces misères et ces horreurs ?
Quoi que fassent les autres nations, notre propre
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politique, à mon humble avis, devrait être de rechercher une union fédérale avec la France. Elle allégerait nos difficultés, conduirait à la paix et à la concorde, et contribuerait puissamment à propager la fédération et à résoudre les problèmes du gouvernement dans toutes les parties du monde. Je conclurai par les paroles du grand penseur Thomas Hobbes qui peut-être regardé, sous beaucoup de rapports, comme le fondateur de la vraie théorie de la loi et du gouvernement et qui dit: « l'état de simple nature, c'est-à-dire de liberté absolue, tel qu'il existe chez ceux qui ne sont ni souverains, ni sujets, est l'anarchie et l'état de guerre » tandis que « ces circonstances changées, c'est la paix. »