‹ Autour d'EmersonChapitre 1 sur 53 · ÉDITIONS BOSSARD 43, RUE MADAME, 43 PARIS · texte numérisé non relu

ÉDITIONS BOSSARD 43, RUE MADAME, 43 PARIS

AVANT-PROPOS

Le présent ouvrage, qui fait suite à mes Mystiques et Réa-

listes anglo-saxons, est compost d'essais variés sur des écri-

vains américains représentatifs d'hier et d'aujourd'hui grou- 4 pés autour d’Emerson. Malg:é la crise de « radicalisme» que RS traversent actuellement les États-Unis et la révolte des « jeumes scontre l'idéal de leurs pères, la grande figure d’'Emerson continue à dominer l'horizon intellectuel américain. Emerson il est vrai compte aujourd’hui autant de critiques que d’admirateurs. Ni M. Mencken ni M. Waldo Franck ne sont très aa tendres pour lui. Ils lui en veulent de s’être consolé trop aisé- e ë ment des misères du temps présent dans sa cité des nuages, et d'avoir esquivé la solution de maïnts problèmes en se réfu- LE

giant au plus haut de Sirius. Je n'entreprendrai pas de plai- 6 der pour Emerson les circonstances -atténuantes. Il n’en a pas “ + besoin. Son éclectisme est fait de bien des éléments divers. Sa on doctrine est un théâtre à double étage, em haut les nuées, en. Save bas les réalités pratiques dont il eut, quoi qu’on en dise, le sens aigu. Comme il le prétendait non sans raison, sa métaphysique est toute à des fins d'usage. Au plus haut de sa pensée, il m'ignora d’ailleurs point le détachement intellectuel. Dans un

milieu sentimental, il prêche le culte de l'intellect. L'art de dis-

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1 | convaincu de détachement intellectuel et de gaie science poussés jusqu’à l’amoralisme. En tout cas nul ne lui disputera son titre d’individualiste intégral et d’aristocrate convaincu.

Autour d'Emerson, j'ai groupé une « famille d’esprits », Margaret Fuller, Thoreau, les deux James, le poète William V. Moody, Henry Adams, tous à leur façon, et même quand ils contredisent le maître, des Emersoniens authentiques. D’ Emerson Margaret Fuller fut vraiment la fille spirituelle, exem- ple tragique avant la lettre du malaise intellectuel. d'aujour- . © d’hui, martyre du déchirement entre les aspirations artistiques et les contraintes puritaines. Thoreau fut un véritable sosie

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d'Emerson. La pénombre mystique où il projette volontiers ses

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et

; personnages, l’idéalisme inquiet de Moody, la façon dont il dispute à l’utilitarisme envahissant les droits de l'esprit, sont

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, ; à Me À PTE ; TE bien un héritage du maître. Quant aux deux James ils sont us

+ : ’ EL nés sous l'égide de Concord qu'Henry a surnommée « petite Fe ville plus grande que toutes ». On ne saurait bien comprendre à

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le prestigieux romancier que fut Henry James sans le rattacher pour l'art à Nathaniel Hawthorne et pour la pensée à Emerson. Il est le produit direct de cet idéalisme de la Nouelle- Angleterre dont les Essais d’Emerson nous présentent la Le quintessence. L'idéalisme de ses héros et surtout de ses héroines, leur penchant presque morbide à l’introspection, le goût qu’ils ont de se perdre dans les dédales du subconscient, l'aura mystique qui les enveloppe, tout cela est bien au ion d’Emerson.

AC | Entre la pensée d'hier et celle d'aujourd'hui, entre le trans- «2 “cendantalisme et le « réalisme » des nouveaux philosophes, | Henry Adams fait le pont. Lui aussi idéaliste, moraliste, et à

Ne Adams n’en est pas moins que lui féru d’aristocratie et d’in-

4 D uarme Au règne des foules, à la démocratie triom-

1 AR phante, il oppose la self-reliance, le gouvernement de nous: À 4 mêmes par nous-mêmes sous les auspices de la raison.

L'étude sur le malaise intellectuel etsocial complète ces études et nous ramène en pleine actualité. Le lecteur y retrouvera la plupart des protagonistes présentés dans Tes essais qui pré- | cèdent, replacés cette fois dans un tableau sommaire, maïs asse complet, de la littérature américaine d'aujourd'hui. Lors de sa publication dans une revue française, cet essai parut injus-

bliaient qu "il n’est en définitive qu’un compte rendu copieux ie du réquisitoire signé contre la civilisation américaine par ÿ sx À trente de leurs critiques les plus marquants. Tout n'est pas pour bur 1e le mieux dans le meilleur des mondes en Amérique. Des criii- | ques autorisés nous le disent, et j'ai tenu à leur faire écho.

Pourquoi l'Europe et en particulier la France auraient-elles le monopole des décadences ? Maïs ilne s’agit pas de décadence.

Uneélite, si distinguée qu’elle soit, nesauraîit aller à l’encon-

He nécessitée qu'il la conçût. Moins optimiste qu’ Emerson,

tement pessimiste à certains de nos amis d'Amérique. Ils ou-

| tre de la poussée vitale optimiste qui emporte cent millions d'ins

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dividus assurés de leur vouloir-vivre. Il était bon toutefois de

prendre note de ce signe des temps, ne fât-ce que pour réagir contre des préjugés couranis ou des flatteries à gages. Mégalo- fe mane par tant d'endroits, l Américain n’en est pas moins très

accueillant à la critique. Il aime à se raconter; il a la maladie de s’examiner et de se connaître; il demande qu’on l’interroge; il a le goût et le génie du reportage et de l’intervien. Il est constamment en mal de changement et de réforme. Sa franchise sur ce point est une de ses plus belles qualités. Dans un monde à transformations incessantes, le critique, même pessimiste, mais bien intentionné, fait rôle de constructeur.

Personne en France ne doute de la prospérité matérielle des Éiats-Unis et ious Lui envient leur bonheur, leur confiance, leur entrain, leur jouvence. Mais, selon la doctrine emersonienne des «compensations », tout se paie et rien n’est parfait en ce monde. Il est permis, même à un peuple comblé, jeune et floris-

sant, de sentir ce qui lui manque et de chercher douloureusement à résoudre certains problèmes vitaux pour lui; il lui est permis de songer, ne fût-ce que par fierté, à s’émanciper de certaines tutelles pour ne devoir qu’à soi sa culture, sa pensée et son art rajeunis. Le pessimisme sur ces points ne saurait qu'être digne d’éloge et c’est pour cela que je lai relevé. Chaque peuple a la littérature, la philosophie et l’art qu’il mérite et la renaissance littéraire bat son plein aux États-Unis. Poètes, essayistes, romanciers, dramaturges abondent. Comment désespérer du pays d’ Amy Lowell, de Sandburg, de Frost, de Cabell, de Dreiser, de Sherwood Anderson, de Sinclair

Lewis, de O'Neill, etc?

La note française n’est pas absente de ce livre. Homme d’une vaste culture, penseur doublé d'un scholar, Emerson en térature ne professa jamais la doctrine de Monroe. Il a été à

ce, un SL PAS à un rien d'humain ne fut étran- À Acoueillante et FHpeTes sa De neS est, de ds très

» antiques recueillis dans l'Histoire comparée des systèmes de philosophie du Français de Gérando.

Depuis les premières traductions des Essais, Emerson a été en France l’objet de nombreuses traductions et adaptations. Un chapitre lui reviendra dans l’histoire des influences étran- gères dans le dernier tiers du XIX® siècle et au XX. Il a été chez nous et dans les pays de langue française un professeur a d'idéalisme. Il a exercé une influence profonde sur nos écri- vains et nos penseurs à tendances symbolistes et mystiques:

qu’il est difficile dans tel de ses livres, comme le Trésor des Humbles, de faire la part de ce qui revient à l’un et à l'autre. La vogue d'Emerson chez nous a été contemporaine de ce que l’on a nommé le renouveau de l’idéalisme au cours des deux

lustres surtout qui ont précédé la guerre. La difjusion de son œuvre a contribué puissamment au succès des philosophies dé l'intuition : pragmatisme, bergsonisme. En dehors de toute littérature il a élé pour nombre de Français un évangéliste laïque,

de religiosité.i Son influence parmi nous n’est pas morte. On Sn: Nr Ja retrouverait dans maints essayistes d’aujourd’ hui, par exem- A ple dans ces variations tout emersoniennes sur «le règne du Cœur » OÙ « la possession du monde » auxquelles ‘s’abandonnait

Maeterlinck l'a traduit, commenté, et se l'est si bien approprié

un maître de culture morale et de pensée libre fortement dosée

me les De écoutés de ce temps.

Opposition de la raison intuitive à l’entendement diseursif, ébauche surtout d'un système évolutif du monde qui part de l'âme pour y revenir, les points de contact sont nombreux

entre emersonisme et bergsonisme, comme on le montrera sans doute un jour.

Quant à la méthode et à l'esthétique de ces études, elles ne prétendent à rien sinon à être le résultat d’une patiente imprégnation et d’une lente « cristallisation ». Elles ont été composées en Amérique, au contact direct et dans l'ambiance même

des auteurs qu’elles discutent, au cours de maintes visites et.

excursions dans les bois de Concord, au bord de Walden,

dans la maison de Thoreau, dans la « librairie » d’'Emerson où l'hospitalité du DT Edward Emerson, son fils, m'a laissé

feuilleter des livres tout fleuris de marginalia qui aidèrent l’auteur des Essais à composer son miel. Pour l'écriture, j'ai voulu suivre le conseil de Henry James et composer « from the center outward », du dedans au dehors, sans me flatter d’avoir réussi, mais toujours soucieux de percer jusqu’à l'âme à travers les surfaces et contingences. En lisant ou critiquant ses auteurs favoris, chacun refaii son rêve. L'idéal des Anglo-

Saxons n’est pas le mien, mais j'ai aimé la sérénité, la sincé-

rité, l’idéalisme, le naturel surtout et les intuitions de leurs

grands livres. Un essai d'Emerson, un roman de James,

une page du Journal de Thoreau et, de nos jours, un poème de Frost, une épitaphe d'Edgar Lee Masters, une nouvelle de Sherwood Anderson, pour ne nommer que ceux-là parmi tant d'autres de mérite égal, sont des absolus dans l’art, d’un attrait puissant et d’une originalité indiscutable,

en.

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Je me permets de dédier ces études à tous les bons lettrés de France et d Amérique épris de se comprendre et de s’estimer

mutuellement.

R. MicHAUD.

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Emerson et Nietzsche

‘ESTIME en laquelle Nietzsche tenait Emerson, une biographie récente nous le rappelait (1). Après > avoir lu Emerson à Pforta, Nietszche le retrouve en 1874 et le recommande à ses amis. Dans le penseur … américain l’auteur de Zarathoustra goûtait particulièrement « l'émotion pure qui éclaire la dix-huitième année des hommes », un réalisme sain, l'attachement à la vie, la sincérité et l’allégresse dyonisiennes. Mais il y a davan-

‘#4 rapprocher sa pensée de celle de Nietzsche sur plus d’un point essentiel.

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